Aux plaisirs discrets ~ Deuxième épisode – Fabrice

À toi de jouer, Geneviève ! Geneviève est le personnage que je me suis créé, une provinciale qui se rend régulièrement à Paris pour assister à des événements culturels. Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé ce prénom, je ne sais pas pourquoi, il représentait tout à la fois, une certaine noblesse empreinte de respectabilité, d’élégance ; en devenant jeune fille, puis femme, j’y trouvais un soupçon de sensualité, voire d’érotisme, de feu sous la glace.

J’ai endossé le costume de Geneviève Duval, une jupe assez stricte pour faire sérieuse, mais qui laisse deviner que ce sérieux n’est peut-être qu’une façade, un chemisier très souple qui contraste avec la jupe, j’adore le contact de son tissu sur ma peau. Les talons de mes escarpins ne sont pas très hauts, mais ce sont des talons aiguille.

Je peaufine l’aspect extérieur de mon personnage par un maquillage léger. Une bague héritée de ma grand-mère a remplacé l’alliance à mon annulaire. Elle date des années 1920, ce qui ajoute un soupçon intemporel à son chic. Quelques gouttes de parfum judicieusement déposées sur ma peau et voilà Geneviève Duval prête à faire son entrée dans le monde !

Geneviève n’existerait pas sans cet hôtel que j’ai décidé de renommer « aux plaisirs discrets ». Peu après la séparation, j’ai décidé de me promener dans Paris, sans but précis, d’emprunter une rue parce que son nom me plaisait, ou parfois quand un immeuble attirait mon regard, ou bien la silhouette d’un passant. D’une rue à l’autre, je finissais par me perdre sans toutefois m’égarer tout à fait.

Un matin, la porte de cet hôtel s’est ouverte. Curieuse, je tentais de deviner à quoi pouvait ressembler son intérieur en jetant un coup d’œil par-dessus les épaules d’un couple qui en sortait. L’homme, avenant, m’a invitée à entrer. J’ai poliment décliné la proposition.

– Je voulais juste savoir à quoi ressemble le hall d’accueil…

L’homme a insisté.

– Hé bien, entrez donc, c’est la meilleure façon de vous en rendre compte !

Ils sont sortis. Après quelques secondes d’hésitation, je suis entrée et j’ai tout de suite succombé à son charme. Sans réfléchir, je me suis dirigée vers le comptoir de l’accueil, je me suis informée du prix des chambres et j’en ai réservée une pour le soir même. J’ai patienté quelques heures dans le petit salon où se prennent les petits-déjeuners, car il n’y a ni room service, ni mini-bar dans les chambres.

Un petit ascenseur très « début de siècle » dessert les six étages. Les chambres sont meublées dans le style des pensions de famille d’antan, un lit confortable, une commode ou une petite armoire, un petit bureau qui peut tenir lieu de coiffeuse, un fauteuil crapaud, un téléphone sur l’une des deux minuscules tables de chevet.

Sur les murs tapissés d’un papier peint désuet, aucun téléviseur, ni tableau ne sont accrochés, ces deux détails m’ont beaucoup plu, je n’aime pas cette décoration standard que l’on retrouve dans tous les hôtels de la planète. En outre, je sais que chaque chambre a une décoration qui lui est propre. Attenante à la chambre une petite salle d’eau, avec lavabo, douche et WC.

Pendant ces heures d’attente, j’ai noté mes premières impressions sur un carnet qui traînait au fond de mon sac et c’est en ouvrant porte de la chambre que Geneviève Duval a vu le jour. Moins d’une semaine après cette première nuit, dans le hall de la tour où je travaille, j’ai ramassé un flyer qui traînait par terre. Il annonçait l’inauguration d’un « bistrot galerie d’art » dans un de ces quartiers désormais branchés de la capitale. Si je n’aime pas les pince-fesses, il m’a semblé que Geneviève Duval devait les apprécier, c’est pour cette raison que je lui ai cédé ma place.

Un verre à la main, je regarde, agréablement surprise, les tableaux exposés. Le brouhaha des conversations forme une bulle dans laquelle je commence à m’isoler. Les petits groupes de quatre à six personnes déambulent, en commentant, me semble-t-il, ce qu’ils voient. Je remarque un homme seul, qui me regarde en souriant. Serait-ce une invitation muette ?

À toi de jouer, Geneviève ! Je m’approche de lui et nous entamons une conversation des plus banales. L’inauguration tire à sa fin, cet homme, Fabrice, m’invite à dîner. Invitation que j’accepte volontiers. Il me raccompagne ensuite à mon hôtel, je lui propose de terminer cette soirée dans ma chambre. Il n’osait l’espérer, mais s’excuse par avance de ne pas pouvoir passer la nuit entière à mes côtés.

Dans l’ascenseur, nous nous sommes embrassés pour la première fois, mon cœur battait la chamade à cause de cette impression bizarre de tromper mon mari. J’ai réalisé que je n’avais embrassé aucun autre homme depuis des dizaines d’années. Quand nous sommes entrés dans la chambre, je me suis laissée aller aux caresses de Fabrice. Il a été très délicat. Pendant le dîner, je lui ai un peu parlé de moi, enfin, je veux dire, j’ai fait un mix de mon histoire et de celle de Geneviève. Quoi qu’il en soit, il sait que mon divorce est récent et qu’il est le premier homme que je rencontre depuis.

Il déboutonne sa chemise, je lui demande de me déshabiller. J’ai le trac comme si je passais un examen. Quand il découvre ma poitrine, je devine son érection à travers le tissu de son pantalon. La bosse me paraît énorme. Il a dû me dire quelque chose, mais je n’ai rien entendu, je regarde cette bosse et je me demande à quoi ressemble sa bite. Cette pensée m’envahit et avec elle croît le désir. J’en ai le souffle coupé.

Fabrice soulève mon menton, pour m’obliger à détacher mon regard de son entrejambe. Il fronce les sourcils, mais son sourire est joyeux.

– Tu as de très jolis seins, Geneviève ! Ta poitrine est… superbe !

En d’autres circonstances, j’aurais demandé « pour mon âge ? », mais Geneviève accepte le compliment pour ce qu’il est.

– Tu veux bien retirer ton pantalon ?

– Tu ne préfères pas le faire toi-même ?

J’hésite. Et si je m’y prenais mal ? Si je lui faisais mal ? Je manque de me sectionner l’index avec la boucle de sa ceinture. Il sourit. Fabrice est poli, parce que je sens qu’il a contenu un éclat de rire. Il dégrafe son pantalon, mais me laisse le soin de le baisser. À peine ai-je eu le temps de le faire, d’apercevoir son gland dépasser de son caleçon qu’il s’agenouille devant moi et fait coulisser la fermeture éclair de ma jupe. Il prend tout son temps pour la retirer, je sens son souffle sur la dentelle de ma culotte, minime rempart préservant ma pudeur.

Le désir me fait tourner la tête, mes jambes vacillent. Il le remarque. Nous nous allongeons sur le lit. Il porte toujours son caleçon, mais j’ignore à quel moment il a retiré ses chaussettes. Cette pensée saugrenue me déclenche un fou-rire. J’accuse la nervosité. Il la comprend tout à fait.

Nous nous embrassons, ma main part à la rencontre de son corps et plus particulièrement d’une partie précise de son corps. Sentir ce sexe dur dans ma main m’électrise au moins tout autant que les caresses de Fabrice sur mes seins, sur mon ventre. Je ferme les yeux pour en profiter davantage.

Nous faisons l’amour avec fougue. Une pensée m’excite tout particulièrement, je voudrais que mon ex-mari nous voie, qu’il m’entende gémir, qu’il constate que malgré mes quarante-huit ans, je suis encore désirable, que je peux donner du plaisir à un inconnu sans aucune inhibition, que je peux donner du plaisir, mais surtout en prendre. Cette pensée me hante et fait naître en moi, un soupçon de frustration.

J’ai eu le temps de voir Fabrice retirer son préservatif, en faire un nœud avant de le mettre dans la poche de sa veste, un dernier baiser langoureux et je me suis endormie. À mon réveil, je trouve sa carte de visite sur le petit bureau « Au plaisir de te revoir… en toute discrétion. Fabrice ». Je la glisse dans mon petit carnet

Je m’allonge sur le lit en cherchant sur mon corps l’odeur de cette soirée. Je finis par la trouver. Je me relève, prends la carte de visite et me masturbe en relisant les mots « Au plaisir de te revoir… en toute discrétion », alors enfin, je jouis comme j’aurais voulu jouir hier, sans penser à mon ex-mari, jouir pour moi-même.

Je somnole quelques dizaines de minutes avant de me résoudre à descendre dans le petit salon. Il n’y a pas de buffet, le petit-déjeuner se commande à la réservation de la chambre. Le café est étonnamment bon, le croissant croustillant à souhait, les tartines délicieusement grillées, sans parler de la confiture qui a le goût de mes vacances chez mes grands-parents.

Assise à ma table, j’observe les rares convives, trois hommes seuls et deux couples. Je me sens enfin chez moi. Dès lors, je décide d’offrir régulièrement à Geneviève Duval des petits séjours à l’hôtel des plaisirs discrets.

Aux plaisirs discrets ~ Premier épisode – Hélène

Tout a commencé par un appel téléphonique « Allô, madame Duval ? » Nous n’en recevons plus sur la ligne fixe, hormis ceux des centres de télémarketing, mais dans ce cas, passées les quelques secondes silencieuses caractéristiques, la personne décline sa fausse identité après m’avoir saluée d’un énergique « Bonsoir, madame Duval ! »

Dans le ton de ce « Allô, madame Duval ? » il y avait un mélange d’interrogation incrédule et de crainte mêlée d’audace. Mon interlocutrice est restée silencieuse de longues secondes, a pris une profonde inspiration avant de raccrocher.

J’ai presque aussitôt oublié cet appel, cependant dans les jours qui ont suivi, j’ai eu l’impression d’être épiée. Cette sensation m’agaçait parce que je la jugeais sans fondement. Dix jours ont passé, sur le quai bondé du RER, je ne sais pas pourquoi je remarque cette jeune femme qui semble chercher quelqu’un du regard.

Le RER n’arrive toujours pas, la foule des voyageurs se fait plus compacte et me précipite à sa rencontre. C’est alors que je reconnais son souffle. Je plante mon regard dans le sien, je lui tends la main.

– Bonsoir, je suis madame Duval, vous aviez quelque chose de particulier à me demander ?

Le sang a fui son visage. J’ai craint un instant qu’elle ne s’évanouisse. Je tente un sourire engageant.

– On serait peut-être plus à l’aise à la terrasse d’un café ?

Hélène, cette jeune femme qui l’est moins que je ne l’avais cru sur le quai, cherche ses mots. Elle veut se donner du courage en buvant une gorgée de café, mais se ravise avant de se brûler la bouche. Elle semble concentrée sur le tourbillon noir dans sa petite tasse. Elle lève les yeux. J’espère que mon sourire est assez engageant.

Je pressens qu’elle va m’annoncer mon énième cocufiage et il me faudra, une fois encore, trouver les mots pour lui expliquer que je ne me sens pas propriétaire de mon mari, qu’il peut bien faire ce qu’il veut avec sa bite tant qu’il ne me rapporte pas de maladies. Elle prend une profonde inspiration.

– J’ai une petite fille de trois ans et demi qui réclame son papa.

Mon visage se fige, je le sens nettement, comme je sens nettement cette pointe qui me transperce le cœur. J’ai renversé mon café sur la table quand la tasse que je portais à ma bouche m’a échappé des mains. Mes lèvres forment le mot « Quoi ?! », mais aucun son ne sort de ma bouche.

Un enfant, cet enfant qu’il m’a toujours refusé, cet enfant dont j’avais fini par enfouir le désir, cet enfant qu’il n’était pas raisonnable, voire égoïste, de concevoir, cet enfant, il l’a fait avec cette femme qui éclate en sanglots devant moi.

Quand je reprends mes esprits, je voudrais être cinglante, trouver les mots blessants pour lui répondre que c’est son problème, mais les phrases n’ont pas le temps de se former dans mon esprit que je me trouve injuste. Ce n’est pas elle qui m’a trahie, c’est lui.

Le serveur a épongé la table et m’a apporté un autre café « avec un verre d’eau, s’il vous plaît ». Verre que j’ai bu d’un trait. Pourtant, ma bouche est sèche comme si j’avais croqué dans une poignée de prunelles.

– Il est au courant de votre démarche ?

– Non. Je crois qu’il m’en voudrait…

– Je confirme

– … mais il fallait que j’en parle avec vous… de femme à femme… pour trouver une solution… pour… Ma fille pleure… cherche à retenir son papa quand il rentre chez vous…

– Et vous ? Que voulez-vous au juste ? Que je le mette à la porte ? Que je lui dise « Je sais tout » ? Vous réalisez que si je le fais, il vous en voudra et risque de disparaître de votre vie ?

Ses larmes redoublent. Je pose ma main sur la sienne. La solution vient de m’apparaître aussi soudainement que le vent a chassé les nuages.

– Que faites-vous quand il vient vous voir ? Quand vous passez du temps ensemble, tous les trois ? Vous promenez-vous ? Allez-vous au restaurant ? Au ciné ?

– Non. Ni restaurant, ni ciné, mais on se promène, on va au parc et le soir venu, pour calmer la petite, on prépare le programme du dimanche suivant…

Je reçois ces mots comme une nouvelle paire de gifles. Tous ces repas dominicaux avalés à la hâte parce que ses amis l’attendent pour leur bridge hebdomadaire… c’était donc ça.

– Et quel est le programme pour dimanche prochain ?

– Une grande promenade du quai de la Mégisserie au marché aux oiseaux, pourquoi ?

– Parce que je vous y croiserai par le plus grand des hasards.

La première gorgée de café m’avait parue trop amère, mais les suivantes, bues après l’élaboration de ma machination, étaient tout simplement délicieuses. Nous nous sommes dit « Au revoir » en nous embrassant comme deux amies.

Le soir même, j’ai observé mon mari avec un étrange détachement. Je me suis étonnée de la brusquerie avec laquelle l’amour, l’estime que je portais à cet homme s’étaient éteints. Il ne s’est rendu compte de rien.

Sa surprise n’en a été que plus grande quand, le dimanche suivant, je les ai croisés. Sa fille sur ses épaules, émerveillée par tous les chants d’oiseaux, piaillait « Papa ! Oh, regarde, papa ! Papa ! Papa ! »

Il a posé la gamine à terre, a bredouillé quelques mots embarrassés et le soir venu a trouvé porte close, son barda sur le palier.

Dans mon malheur, je trouve un peu de réconfort à la pensée d’être l’unique propriétaire de l’appartement où nous vivons depuis notre rencontre. Il n’a donc aucun droit dessus. J’erre dans les pièces vidées de ses affaires, bien décidée à rattraper le temps perdu.

Bonus à mes derniers feuilletons

Il m’arrive de glisser, ici ou là, des liens plus ou moins invisibles vers des chansons, des vidéos ou des extraits de vidéos dans certains de mes textes.

Voici donc la playlist des feuilletons racontant les aventures de mes trois derniers personnages. En relisant les épisodes en question, il vous suffira de cliquer sur les images ou les phrases indiquées pour écouter et/ou voir les chansons, les vidéos.

À la Saint-Sylvestre, tombons la veste !

Épisode « En guise de conclusion »

« Le lit d’Hélène » l’Affaire Louis Trio (album : « Mobilis in mobile »)

« Rien de mieux à faire » Hubert Mounier (album : « La maison de pain d’épice »)

À la Saint-Valentin, faisons-nous du bien !

Quatrième épisode

En cliquant sur la phrase en rouge, vous pourrez écouter « Le menuet des Follets » tiré de La damnation de Faust d’Hector Berlioz.

Épisode « En guise de conclusion »

« L’amour est dans l’air » Hubert Mounier (album : «Voyager léger »)

Allez hop, tout l’ monde à la campagne !

Sur la page d’accueil, en cliquant sur le puzzle en vrac, vous atterrirez (atterrés) vers un court extrait d’une vidéo YouTube (je vous laisse la surprise de la découverte).

Troisième épisode

La phrase « Et qué s’appellerio remontada ! » est une référence à une publicité pour Quézac, une eau en bouteille, en cliquant sur cette réplique, vous pourrez lire la fiche Wikipédia consacrée à cette marque.

La phrase « C’est pas l’tout de s’grouiller, faut prendre un bon départ, comme disait la tortue au lièvre, l’air peinard… » est le début de la version en argot de la fable « Le lièvre et la tortue » écrite par Boby Forest et dite par Yves Deniaud. En cliquant sur cette phrase, vous pourrez l’écouter dans son intégralité.

Il m’est venu aux oreilles qu’un certain lecteur, qu’une certaine lectrice, bien que faisant partie de mes amis les plus proches, n’apprécieraient pas le football et de ce fait, n’auraient pas saisi le sens de la réplique Si tel était le cas, vous devriez crier « Hou ! Ha ! Hou ! Ha ! » ma bonté légendaire m’incite à leur pardonner ce grave défaut. Peut-être ne sont-ils pas seuls à le partager, en voici donc l’explication. « Ooh ah, ooh ah, Cantona ! », est le chant que les supporters de Manchester United chantaient pour célébrer un des meilleurs joueurs de foot que la Terre a engendrés. En cliquant sur la réplique vous pourrez en entendre un extrait (lien YouTube). Qu’est-ce qui a fait de ce joueur une légende ? Pour en avoir une idée, vous pouvez cliquer ici (lien YouTube). Par ailleurs, et j’en finirai là avec cette digression, je ne saurais que trop vous conseiller l’excellent film de Ken Loach « Looking for Éric ».

Neuvième et dernier épisode

La phrase en rouge vous envoie (encore sur YouTube), à l’extrait de la chanson en question.

« Femme » interprétée par Nicole Croisille (lien YouTube)

« Un coin de paradis » Hubert Mounier (album : «La maison de pain d’épice »)

Back to the city again !

Sur la page d’accueil, le lien vous redirigera vers l’extrait de la chanson qui m’a inspiré le titre de ce feuilleton (YouTube).

Sixième épisode

Les mots en rouge « Monsieur Plus » vous renverront vers la vidéo de la publicité pour les biscuits Bahlsen (site Culturepub.fr).

Dixième épisode

« La peinture à l’huile » Boby Lapointe

Douzième et ultime épisode

« Quand arrive l’été (Surfin’ USA) » Au bonheur des dames (album « Coucou maman ! »)

« De l’amour, de l’art ou du cochon » Hubert-Félix Thiéfaine (album « De l’amour, de l’art ou du cochon »)