Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (fin)

Nous avons repris la voiture le dimanche matin de bonne heure. Papa avait raison, nous avons mis un temps infini pour rejoindre Cherbourg. Ça nous a pris plus de temps que pour le trajet de Paris à Avranches ! Jean-Baptiste ironisait « Sur ce point, le journaliste n’aura pas menti, je ne me souviens pas avoir connu de tels embouteillages. Il a peut-être un peu exagéré sur la météo, mais… » Il tombait des trombes d’eau à ce moment précis, mais on s’en fichait parce que nous étions heureux.

Jean-Baptiste n’en revenait toujours pas de l’accueil qu’il a reçu. En prenant congé de papa et de maman, il leur a dit « J’avais peur que vous n’acceptiez pas qu’un nègre vous vole votre fille. Louise m’avait bien dit de ne pas m’en faire, mais j’étais loin d’imaginer… Vous ne pouvez pas savoir ce que je ressens. Comment le pourriez-vous ? À 24 ans, j’ai trouvé une famille. Je fais partie d’une famille ». Papa l’a étreint avec une tendresse que je ne lui avais jamais connue auparavant.

Jean-Baptiste pouvait bien ironiser sur la pluie « C’est une ondée, une averse ou un léger crachin ? » Je m’en moquais bien. Je pensais à la sacoche que papa nous avait remise « Vous en ferez un meilleur usage que nous ». Samedi après-midi, il avait voulu immortaliser cette journée. Il avait sorti l’appareil d’Éric. Je sais un peu m’en servir, mais j’ai raté beaucoup de photos quand Éric m’avait montré comment faire et puis, je n’aurais pas pu être dessus.

– Je ne sais pas valser musette, en revanche, je connais le maniement de cet appareil. Regarde, ma Louise, il y a un retardateur !

Il nous a fait prendre la pose. Il a installé l’appareil de telle façon qu’il était bien stable. Il a fait plusieurs essais pour être certain que nous serions tous bien dans le cadre. Il a vérifié qu’il avait le temps de s’asseoir à côté de moi. Il a même pensé à mettre une pellicule. Je n’avais même pas songé à vérifier ! Par chance, il y avait quatre rouleaux dans la sacoche. Il a pris plusieurs clichés.

– Si vous ne voulez pas en prendre d’autres, vous pouvez apporter l’appareil chez un photographe qui se chargera de rembobiner la pellicule.

Papa et maman se sont regardés. Maman a chuchoté à l’oreille de papa. « Vous en ferez un meilleur usage que nous ». Alors, ces longues heures passées sur les routes défoncées, encombrées, boueuses et pleines de pièges, c’était de la gnognote en regard de tout ces souvenirs !

À Cherbourg, Jean-Baptiste a récupéré trois grosses malles qu’il a installées à l’arrière, mais nous avons dû repartir aussitôt. En l’attendant, j’avais erré dans la ville en pleurant. Je ne reconnaissais plus rien. Avranches, Cherbourg… c’était comme si on avait bombardé, détruit mon enfance, mes souvenirs, mon insouciance. Il n’y avait plus aucune chambre pour y passer la nuit. Jean-Baptiste a lu toutes mes pensées, tout mon chagrin dans mon regard. On a repris la route aussitôt et nous avons roulé jusqu’à Paris.

En chemin, j’ai téléphoné pour prévenir que je rentrerai lundi matin parce que je ne voulais pas priver de sommeil madame Mougin en la réveillant au milieu de la nuit et je ne pouvais pas donner l’heure exacte de mon arrivée. La mère Mougin a été touchée de cette attention. C’est une vraie rosse quand elle est mal lunée, mais elle peut être très gentille dans le cas contraire. Elle m’a indiqué où elle cacherait la clé (je sais où la remettre) et elle m’a dit qu’elle préviendrait les patrons de notre arrangement. « De toute façon, tu as congé jusqu’à mardi matin ».

J’avais dit que je profiterai de ces quelques jours en Normandie pour aller rendre visite à une amie à Cherbourg et que je ne rentrerai que le lundi. La mère Mougin m’a demandé pourquoi j’avais changé mes plans. Mes larmes étaient sincères quand je lui ai dit que la ville est tellement détruite que mon amie n’a plus de toit sur la tête et qu’elle loge dans un abri de fortune, même si cette histoire d’amie cherbourgeoise était un gros mensonge.

Jamais la peau, la respiration de Jean-Baptiste ne m’ont autant manqué que durant ces premières heures toute seule dans ma chambre. Les idées tournaient dans ma tête, je n’arrivais pas à m’endormir. Quand je m’y attendais le moins, le sommeil m’a assommée d’un coup. Un sommeil sans rêve. Je me suis réveillée comme un boxeur se relève d’un KO, la tête vide, ne sachant plus très bien où j’étais.

Une question me turlupinait. Comment annoncer ma décision à mes patrons sans risquer de les fâcher et d’être mise à la porte sur le champ ? Devais-je attendre d’en avoir fait part à l’infirmière Suzanne et m’assurer que sa proposition tenait toujours ? Comment être sûre que je ne me retrouverais pas à la rue dès demain ? Je ne saurais dire pourquoi, mais j’ai décidé d’en parler à madame Mougin.

Mon réveil indiquait 9 heures et demie. Je l’ai remonté en espérant qu’il soit à l’heure. Si c’était le cas, c’était le moment idéal. Madame aurait donné ses ordres pour la journée, Jeanneton serait partie au ravitaillement, le petit-déjeuner aurait été pris, la table débarrassée, la vaisselle faite et rangée. Je suis descendue à la cuisine. La Mougin s’affairait. Elle a grommelé un « Bonjour » en m’indiquant mon bol d’un coup de menton. Le lait coupé d’eau était à peine tiède. Je l’ai bu d’une traite. Je l’ai lavé, essuyé et rangé.

Madame Mougin m’a remerciée pour les pommes, le beurre et les œufs que j’ai rapportés. Je lui ai dit que si j’avais su que je ne dormirais pas à Cherbourg, j’aurais ajouté le lapin que maman m’avait proposé. J’ai fait montre de diplomatie pour exposer mon dilemme, louant sa sagesse et son expérience, jurant que je suivrai ses conseils à la lettre. Elle a semblé surprise que je lui en parle en premier. Je ne mentais pas quand j’ai répondu que c’était par loyauté. Je n’oublie pas que je lui dois la place que j’occupe. Sa voix était douce quand elle m’a demandé à quelle date débutera cette formation. Son sourire et son regard le sont devenus quand je lui ai expliqué que je n’en sais rien puisque je n’ai pas donné ma réponse à l’infirmière Suzanne. Avant de le faire, je voulais en parler avec elle.

Dix heures avaient sonné quand nous sommes allées voir Madame pour l’informer de ma décision. Je m’en faisais tout un monde, j’avais l’estomac noué comme dans l’expression « avoir la peur au ventre », mais tout s’est très bien passé. Elle ne me jette pas à la rue. Elle voulait savoir quand je compte rendre mon tablier. Je lui ai répondu ce que j’avais expliqué à madame Mougin. Je ne sais pas quand débutera la formation, ni même si la Croix-Rouge pourra me proposer un hébergement. Madame a simplement demandé que je m’engage à travailler jusqu’au mois de janvier, ce que j’ai accepté.

Eugénie est venue me retrouver dans ma chambre après avoir déjeuné et avant de retourner au lycée. « Nous resterons quand même amies ? » J’étais si émue que j’ai bredouillé « Oui, bien sûr ! » Je ne savais pas qu’elle m’avait accordé son amitié. On a essuyé quelques larmes en masquant notre émotion par des petits rires nerveux. Elle m’a demandé de lui raconter mon séjour en Normandie, ce que j’ai fait avec grand plaisir (en évitant toutefois de lui rapporter les moments intimes).

Je lui ai confié que j’avais été très surprise de la réaction de sa mère. « Je crois que tu ne réalises toujours pas à quel point nous te sommes redevables. Tu aurais pu envoyer mes parents en prison, tout au moins leur causer de graves problèmes si tu avais raconté ce que tu savais quand tu as été interrogée. Père et mère ont de graves défauts, mais ils savent se montrer reconnaissants et ta loyauté mérite d’être récompensée ». Elle m’a aussi dit que j’avais bien manqué à tout le monde, samedi à la Croix-Rouge.

Quand elle s’en est allée, je t’ai sorti de ta cachette. Je pensais écrire un peu avant d’aller voir Henriette et Marcelle, mais le temps a filé et nous sommes déjà mardi. Il est presque deux heures du matin, ma bouteille d’encre est presque vide, je prends mon service dans quelques heures. Ce soir, Jean-Baptiste m’attendra devant le parc Monceau. « J’espère que tu me reconnaîtras sans ma tenue de sortie ». Il n’était pas prévu que les tirailleurs apportent des tenues civiles dans leur paquetage. De toute façon, elles n’auraient pas été adaptées au climat parisien. Son capitaine lui a donné un de ses vieux costumes (ils font à peu de choses près la même taille).

Ces dernières heures loin de Jean-Baptiste ont été une véritable torture. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse me manquer autant. C’est un peu comme si une partie de moi m’avait été arrachée. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la conviction qu’il en est de même pour lui.

Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (suite de la suite)

Papa nous a demandé de sortir le temps que lui et Jean-Baptiste fassent « leurs ablutions » entre hommes. Jean-Baptiste est allé chercher son nécessaire à toilette, papa lui a fait une place sur l’étagère dans le placard sous l’escalier. « Comme ça, tu n’auras pas à monter à l’étage quand vous viendrez passer quelques jours avec nous. » Il n’a pas eu à préciser qu’avant c’étaient les affaires d’Éric qui trônaient à côté des siennes.

Après leur toilette, maman et moi avons pu revenir dans la cuisine. Jean-Baptiste n’avait pas encore enfilé sa chemise. Maman a eu un hochement de tête complice. Pas besoin de mots, j’ai bien compris qu’il signifiait « Il est bien bâti, le bougre ! » Elle n’a ouvert la bouche que pour demander à Jean-Baptiste de rester en tricot de peau, d’attendre un peu avant de remettre sa chemise et d’informer papa que je m’occuperai de son pansement. Elle s’est plainte de « ces bonshommes qui me cassent les oreilles à poser des tas de questions ».

Elle s’est absentée quelques instants, elle est revenue un gros paquet dans ses bras et, posés dessus, son mètre de couturière et un crayon de bois. Elle a d’abord répondu à papa. « Notre Louise fait les pansements pour la Croix-Rouge, elle veut me montrer comment elle s’y prend. » Puis à Jean-Baptiste « Louise n’aura pas souvent l’occasion de prendre tes mesures avant le mariage. Puisque c’est une bonne couturière… Comment ça, tu l’ignorais ? Elle ne te l’a pas dit ?! Mais de quoi parlez-vous donc quand vous vous retrouvez en tête à tête ? »

Elle a alors ouvert délicatement le paquet, en prenant soin de ne pas déchirer le papier. « Je pense qu’il y aura assez pour ta robe de mariée et pour une chemise… peut-être même deux. » Un parachute ! Des mètres et des mètres de belle soie blanche à peine salie ! Comment diable était-il en sa possession ? Ni maman, ni papa n’ont voulu nous le dire.

Papa m’a félicitée. Je lui ai répondu que j’ai été à bonne école. Maman m’a demandé de faire mon « petit dessin géométrique », le schéma sur lequel elle a reporté les mensurations. Nous les avons lues ensemble. « Les proportions idéales des statues antiques ». Maman ne pouvait pas deviner que Jean-Baptiste me compare souvent à elles et dans quelles occasions. J’ai senti le rouge me monter au front. Jean-Baptiste rougissait aussi. Papa et maman ont souri, mais n’ont fait aucune remarque.

Il leur est soudain paru impératif de nous renvoyer dans notre chambre jusqu’à midi, le temps pour eux de se mettre en quête d’un citron ou deux et de préparer une table digne de l’événement du jour, leur gendre allait découvrir le goût des huîtres.

– Comme ça, vous aurez tout votre temps pour parler couture…

– Ou d’huîtres…

Je n’ai compris que plus tard pourquoi la réplique de Jean-Baptiste avait fait sursauter papa, qui venait de nous taquiner avec sa remarque sur la couture. Dans la chambre, tandis que Jean-Baptiste se mettait à l’aise, Albertine a réclamé « Albert ? Albert ? » Ce que j’aime avec lui, c’est qu’il suffit de l’appeler pour qu’il se dresse aussitôt. Je tournais à demi-nue autour de Jean-Baptiste tandis qu’Albertine aguichait Albert.

– Albert, retrouvons-nous dans le lit que je te fasse découvrir…

– Louise s’en est chargée cette nuit, Albertine ! L’aurais-tu déjà oublié ?

– Cette nuit ? Louise ? Si elle t’a fait découvrir la douceur des nuits manchoises, moi je te propose de découvrir la vigueur des matinées avranchines !

– Ô, mon Albertine, tu sais réveiller l’explorateur qui sommeille en moi ! Laissons donc Jean-Baptiste et Louise à leurs rêveries et fais-moi découvrir la vigueur des matinées avranchines !

J’aime le temps que nous nous offrons, Jean-Baptiste et moi, à nous câliner avant de laisser faire Albert et Albertine. Je n’aurais jamais pensé qu’embrasser un homme pourrait m’apporter autant de plaisir. J’aime quand nos langues dansent ensemble. Les baisers de Jean-Baptiste sont merveilleux. Ils me rendent belle. J’aime sa façon de passer ses doigts dans mes cheveux, la paume de sa main remontant le long de ma joue juste avant de poser ses lèvres sur les miennes. J’aime aussi quand ses mains glissent jusque vers mes seins, Jean-Baptiste les caresse avec tellement d’admiration qu’ils en deviennent admirables. Et ses mots… les mots de Jean-Baptiste, sa voix, son souffle… Je mesure la chance que m’a offerte la providence en me destinant à Jean-Baptiste, en nous destinant l’un à l’autre.

Je savais comment Albertine voulait qu’Albert découvre la vigueur des matinées avranchines, mais j’avais du mal à me résigner à ne plus voir le regard de Jean-Baptiste. Le soleil a percé derrière les nuages, le temps d’un clin d’œil, pour m’apporter la solution. En se reflétant sur le miroir de l’armoire, j’ai compris ce qui me restait à faire, je me suis levée, j’ai entrouvert la porte de l’armoire et je suis retournée aux côtés de Jean-Baptiste.

– Ainsi, mon plaisir sera complet !

– Tu me trouves si beau que ça ?

– Tu en doutes encore ?

– Oui et non. J’ai du mal à me faire à l’idée, elle me surprend encore, pourtant je te crois.

– Pʼtète ben qu’oui, pʼtète ben qu’non… Je me suis trompée sur ton compte, Jean-Baptiste, tu n’es pas un élégant aristocrate austro-hongrois, mais un preux chevalier normand !

Il a encore ri comme j’aime tant l’entendre rire. Il m’a traitée de crapule avant de se raviser « mon amour lumineux ». Je regardais le reflet du visage de Jean-Baptiste dans le miroir. Il semblait avoir perdu son assurance coutumière. Comme s’il avait entendu ma pensée, il a relevé la tête pour m’expliquer qu’Albert était intimidé de se savoir observé. Je lui ai dit de le rassurer sur ce point, je ne pouvais le voir, ni même Albertine. Dans la position où nous nous trouvions, je ne voyais que mon visage, celui de Jean-Baptiste, mes bras, les siens, ses mains, ma poitrine, son torse, mon dos masquait son corps à partir de son nombril que je devinais plus que ne le voyais.

Les mains de Jean-Baptiste m’ont tenue par les hanches. Une main a disparu. J’ai senti Albert se tenir au seuil d’Albertine. Quand il est entré, la main de Jean-Baptiste a retrouvé ma hanche. Si je ne l’aimais pas déjà, je serais tombée amoureuse de lui rien qu’en observant son visage à ce moment précis. L’a-t-il remarqué ou est-ce la réapparition furtive du soleil, dont un rayon a balayé mon corps de la nuque jusqu’à la croupe ? Jean-Baptiste a fait taire Albert. « Mon amour lumineux ». Il a relevé la tête, nous nous sommes fait un joli sourire. « Mon amour lumineux ». Même Albertine était émue. Elle se resserrait autour d’Albert, comme si elle voulait le garder au creux de ses bras.

Mes seins ne me semblaient plus du tout admirables. Ils ne sont pourtant pas si gros pour balloter autant ! J’ai demandé à Jean-Baptiste de les sculpter avec ses belles et longues mains. Il m’a souri.

Il a aussi remarqué mon trouble et m’en a demandé la raison. Mon corps était envahi de ces merveilleuses sensations, mais son reflet m’était comme étranger, pourtant je voyais bien que c’étaient les nôtres.

J’ai remarqué qu’en me cambrant pour mieux sentir Albert coulisser dans Albertine, pour sentir ses bourses taper contre mes lèvres, je m’offrais un point de vue plus large, je distinguais même la chevelure d’Albert. Je l’ai senti lui aussi envahi par la fougue. Plus je me cambrais, plus il devenait ardent. J’ai eu alors la vision d’un centaure. Je crois que c’est pour ça que mon plaisir est arrivé au grand galop. J’aurais voulu hennir de plaisir, mais j’ai eu peur que ça fasse rire Jean-Baptiste et qu’ainsi cette magie soit brisée aussi sûrement, aussi irrémédiablement qu’un verre de cristal s’écrasant sur une pierre tombale.

J’ai vu le bras de Jean-Baptiste passer sous mon ventre, j’ai deviné ses doigts quand ils ont caressé le bouton d’Albertine. Nous étions seuls dans la maison, je n’ai pas voulu étouffer mes grognements dans l’oreiller. Pour la première fois, j’ai redressé la tête, je me suis regardée dans le miroir, accrochée au regard de Jean-Baptiste et j’ai laissé chanter ce cri animal qui venait du plus profond de moi. Ce cri était si… (je ne connais pas le mot qui le nomme) que mon regard s’est fondu en lui. Je sentais mes paupières mi-closes, mais il m’était impossible de les ouvrir. Mon corps n’en pouvait plus, mais Albertine suppliait « Encore, encore ! » ses suppliques sont devenues des ordres. « Plus fort ! Encore ! Plus fort ! Encore plus fort ! »

J’ai ouvert mes yeux et je ne me suis pas reconnue. Ce n’était plus Louise, mais une créature mi-humaine, mi-divine, une femme, une amazone forte et immortelle. Jean-Baptiste avait subi la même transformation. Nous étions des Dieux et nous le resterons tant que nous vivrons ensemble de tels moments de pareille perfection. Jean-Baptiste a crié à son tour. Son cri a fait pétiller ma peau. J’ai fermé les yeux, mais même avec toute mon attention, je n’ai pas senti le flot de son plaisir envahir, inonder Albertine. Il m’a dit que dans les livres qu’il avait lus, les femmes affirment le percevoir, mais il a ajouté que ces livres ont été écrits par des hommes et qu’ils devaient se sentir flattés à cette idée.

Allongés sur le lit, nos corps enfin apaisés, j’avais fermé les yeux pour mieux profiter des caresses de Jean-Baptiste. Ses doigts caressaient Albertine comme si c’était la première fois. Le temps de me demander pourquoi, c’était sa bouche qui avait pris leur place. Il semblait la gouter avec une étrange attention. Sa langue timide hésitait, puis revenait à la charge, hésitait encore. J’étais si attentive à ses baisers que je n’ai pas senti débouler le plaisir. J’ai poussé un petit cri. Confus, Jean-Baptiste a relevé la tête, et s’est rallongé à mes côtés. Son index faisait le tour de mon mamelon, comme s’il s’en excusait.

– Je ne pensais pas à Albertine. Ton père a voulu savoir pourquoi je n’avais jamais mangé d’huîtres. J’en ai vu quelques fois, mais elles étaient comptées et réservées aux blancs. Tout ce que j’en sais, c’est leur réputation d’être aphrodisiaques, mais j’en ignorais la raison. Victor m’a dit que certains invoquent leur teneur en iode, mais il pense que la raison tient en leur aspect, en leur texture sous la langue semblable au sexe d’une femme en proie au désir. Quand j’ai prêté attention à la douceur d’Albertine… tu connais la suite.

Je lui ai parlé du plaisir qui venait de me surprendre. Et du centaure. De mes pensées quand je nous regardais dans le miroir. Il m’a serrée plus fort contre lui. Son baiser était aussi doux que fougueux. Dans mon ventre, toute une faune s’ébrouait, se mettait en mouvement. On a entendu la porte d’entrée se refermer. Nous avons sauté hors du lit et nous sommes rhabillés prestement avant de descendre rejoindre maman et papa.

Le gramophone-valise d’Éric trônait sur le buffet, la table avait été poussée contre le mur. Les huîtres n’avaient pas été ouvertes, elles étaient néanmoins posées proprement sur le grand plateau des repas de fête. Papa a actionné la manivelle. « Montre-nous comment tu fais valser notre Louise, qu’on voie un peu l’étendue des dégâts ! » Jean-Baptiste a tenté d’esquiver l’obstacle en affirmant que même si la table n’occupait plus le centre de la pièce, il manquait de place pour valser correctement. Maman a failli s’étrangler. « Un bon valseur peut danser sur un guéridon ! »

Les premières notes de « La java bleue » ont retenti. Jean-Baptiste gardait ses bras tendus, comme s’il voulait me tenir à distance. « Sois pas timide, mon gars ! » Papa a empoigné maman et lui a montré comment faire. À la fin de la chanson, il a servi un verre à Jean-Baptiste et sans musique lui a expliqué comment se tenir, se détendre, en décomposant chaque geste, pour valser-musette. Maman a valsé avec lui pour qu’il retienne les conseils de papa, qui entre chaque danse lui servait un verre pour le dérouiller un peu.

Quand maman a été « à peu près » satisfaite, Jean-Baptiste a pu danser avec moi. Pour changer, papa a mis « Quand on se promène au bord de l’eau ». J’ai été très étonnée qu’il se débrouille mieux alors que la chanson est bien plus rapide. On a dansé sur presque toutes les valses, mais papa et maman n’ont pas beaucoup de 78 tours. C’était Éric qui dépensait presque tous ses sous dans les disques, mais il préférait le jazz. Ni maman, ni papa ne sont fichus de danser dessus. « C’est de la musique savante qui s’écoute, mais ne se danse pas ». Jean-Baptiste, très poli, a fait semblant de croire à ce gros mensonge.

La valise remisée dans le buffet, la table a retrouvé sa place. Maman a montré à Jean-Baptiste comment ouvrir les huîtres. Papa les ouvre, mais il est obligé d’adapter sa technique à cause de sa blessure de guerre. Nous avons tous applaudi Jean-Baptiste qui a réussi du premier coup et de fort belle manière. J’avais peur qu’il se blesse la main, mais son geste a tout de suite été assuré, comme s’il avait fait ça toute sa vie.

Autour de la table, nous faisions semblant de nous intéresser à la météo, mais nous guettions tous le moment où la bouche de Jean-Baptiste ferait connaissance avec sa première huître. Il la regardait, un sourire en coin et quand il l’a portée à sa bouche, son visage s’est illuminé. « Tu avais raison, Victor ! » Il a mangé les autres avec un plaisir croissant. Je me suis demandé ce qu’en pensait Albert.

Nous avons passé le reste de la journée à évoquer notre vie d’avant-guerre. Maman a sorti la boîte pleine des photos prises par Éric et les albums « sérieux ». Ça m’a fait tout drôle de me revoir faisant les pitreries devant l’appareil-photo de mon grand frère. Par exemple, celle prise le jour de ma communion solennelle, personne ne remarque jamais les cerises déposées à mes pieds, ni que je ne tiens pas un bréviaire entre mes mains, mais « L’insurgé » de Jules Vallès. Personne ne sait qu’Éric chantait « Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun. Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes, décrétons le salut commun ! »

La voix de papa m’a tirée de ma rêverie. « Et regarde donc la déesse hindoue ! » Jean-Baptiste n’en revenait pas. « Comment as-tu fait pour ne pas bouger entre chaque prise de vue ? » C’était pourtant pas bien compliqué. Éric avait calé ma tête, je fixais le clocher de l’église Saint-Saturnin au loin. « Première position, retiens ton souffle. Clic. Respire. Deuxième position, retiens ton souffle. Clic. Respire. Troisième position, retiens ton souffle. Clic. C’est dans la boîte ! »

Les bonnes choses ayant une fin, Louise et Jean-Baptiste rentrent à Paris.

Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (suite)

Je faisais de petits baisers légers à Albert. Je sentais des drôles de gargouillis dans mon ventre. Ce n’était pas un envol de papillons, ni même d’hirondelles, c’était à la fois plus chaud et plus violent. Albertine était presque douloureuse tant elle réclamait sa dose de caresses. J’avais cessé de la caresser quand la question d’Henriette avait résonné dans ma mémoire. « Tu lui fais l’amour avec ta bouche ou est-ce qu’il fait l’amour à ta bouche ? »

J’avais tout arrêté pour tout recommencer depuis le début, comme quand on détricote les premiers rangs d’un pull débuté pour s’occuper les mains parce qu’on a décidé de la personne à qui on l’offrirait et que l’on veut en soigner les points, le motif. Je m’appliquais pour pouvoir répondre avec précision à la question. J’étais grise, pas tant à cause de l’alcool mais parce que j’étais heureuse d’être dans la maison où j’ai grandi, dans le même lit que Jean-Baptiste sans avoir à me cacher de mes parents.

J’imaginais une parade nuptiale, où ma bouche serait la prétendante et Albert l’objet de toutes les convoitises. Cette danse de séduction, je l’ai commencée par de petits baisers légers sur le dessus du crâne d’Albert, petit à petit, mes baisers se faisaient plus appuyés, plus profonds. Mes lèvres s’entrouvraient jusqu’à avaler la tête d’Albert, quand ma langue avait fait plusieurs fois le tour de son cou, je relevais la tête. Et je recommençais, mais en partant des baisers plus appuyés. Mes doigts caressaient ses cuisses, ses bourses. Hop ! Je relevais la tête. Un petit coup de langue des bourses jusqu’au sommet d’Albert. Suivi d’un autre. Puis de plusieurs autres. Enfin, ma bouche ouverte, humide comme je sais qu’Albert aime à la trouver. Ma langue devenait curieuse comme un aveugle fait connaissance avec un visage inconnu. J’en étais presque certaine, je faisais l’amour à Albert avec ma bouche.

D’une tape un peu sèche, j’ai chassé la main de Jean-Baptiste qui s’était faufilée sous les draps pour caresser Albertine comme un renard s’introduit dans un poulailler. J’ai deviné plus qu’entendu son « Pourquoi ? » prononcé à mi-voix. Même si ça m’était pénible, ma bouche a quitté Albert. Je suis sortie de sous les draps pour m’allonger contre Jean-Baptiste.

J’étais en sueur, la fraîcheur de la chambre m’a piqué la peau. J’ai chuchoté à l’oreille de Jean-Baptiste la raison de cette tape. « Si tu caresses Albertine, mes sens m’empêcheront de me concentrer et je ne pourrais pas répondre à la question qui me tarabuste. Je voudrais savoir si je fais l’amour à Albert avec ma bouche ou si c’est Albert qui fait l’amour à ma bouche. Tu comprends ? »

Exténué, la tête lourde comme si sa cervelle s’était changée en plomb, Jean-Baptiste a souri. J’en suis certaine, sa voix ne laissait aucune place au doute. « Ô ma Louise, mon amour lumineux… » Je n’ai pas entendu la fin de sa phrase, les mots « mon amour lumineux » se répétaient dans ma tête, d’écho en écho. Passé un moment durant lequel je me suis laissée bercer par ces mots, j’ai demandé à Jean-Baptiste de me répéter sa réponse.

– Ta bouche faisait l’amour à Albert. Si tu veux ressentir la différence, je te propose de recommencer, quand tu sentiras une pression de ma main sur ta nuque, tu arrêteras et laisseras Albert faire l’amour à ta bouche.

– Tu pourrais recommencer ton explication, mais en la commençant par le bon début « mon amour lumineux » ?

Jean-Baptiste n’a pu retenir un éclat de rire. J’ai posé ma main gauche sur sa bouche et j’ai murmuré « Chut ! » à son oreille tout en la couvrant de baisers humides. « Ô ma Louise, une fois encore… » Ma main sur sa bouche lui interdisait de dire ce qu’il voulait. J’ai senti sa main se poser sur la mienne (la droite) qui caressait Albert. Je suis à chaque fois surprise de mes caresses involontaires. Pour le faire sourire, je lui ai dit « Je retourne sous l’édredon, n’en profite pas pour t’endormir ! » Le rire de Jean-Baptiste a retenti dans la chambre, mais j’étais trop enfoncée sous les draps pour le contraindre au silence.

J’ai embrassé Albert, mais en prenant tout mon temps. Je faisais glisser mes lèvres sur son ventre, sur ses cuisses, en m’approchant un peu plus de lui à chaque cercle. Mes mains couraient de ses genoux à son ventre, un peu comme si elles dansaient le tango avec ma bouche. Quand j’ai senti Albert n’en plus pouvoir d’impatience, je lui ai fait un baiser gourmand, plein de salive, la langue vibrante de curiosité. J’avalais Albert à moitié, puis je remontais jusqu’à le faire presque sortir de ma bouche, la langue toujours curieuse. Puis, je recommençais, une main sur son ventre, l’autre agrippée à sa cuisse. Je me délectais de cette sensation jusqu’à m’en enivrer.

Je n’ai pas tout de suite remarqué la pression de la main de Jean-Baptiste sur ma nuque. Il a fallu qu’il pivote, se mette sur le flanc avant que je réalise. J’ai laissé Albert faire l’amour à ma bouche, d’abord lentement puis de plus en plus avec fougue. C’est alors qu’Albertine ne s’est plus résignée à être laissée de côté. Elle s’est dirigée vers la bouche de Jean-Baptiste, s’est plaquée contre elle. Les picotements étaient si agréables quand la langue de Jean-Baptiste la parcourait que je n’ai pu retenir mes grognements. Une chance que l’édredon sur ma tête et Albert dans ma bouche les aient étouffés !

J’ai remarqué que j’aime beaucoup sentir les sursauts des cuisses et du ventre de Jean-Baptiste (ceux qui annoncent l’arrivée de sa semence dans ma bouche). Albertine se laissait explorer, goûter, lécher comme une princesse langoureuse s’étire dans son lit, profitant de son rang pour se couler dans l’oisiveté.

Soudain, le plaisir m’a cinglée, comme un coup de fouet sur les reins. Mes cuisses se sont resserrées autour du visage de Jean-Baptiste. Je me suis tellement cambrée que l’édredon est tombé sur le plancher. Je t’assure, mon cher journal, que s’il faisait froid dans la chambre, mon corps n’en a rien su ! Jean-Baptiste avait plaqué sa main sur ma bouche pour que mes râles ne traversent pas les murs de la pièce. Je crois qu’aucune paume n’a jamais été autant léchée, n’a jamais autant vibré en retenant des cris de plaisir. Quand Albertine a été enfin rassasiée, apaisée, Jean-Baptiste a ramassé l’édredon, nous nous en sommes couverts. Quelques petits baisers pudiques et le sommeil nous a cueillis sans crier gare.

Je ne sais pas ce qui m’a réveillée. Est-ce le bruit des bols que maman disposait sur la table de la cuisine ? Est-ce l’odeur de ce mélange de faux café et de chicorée, celle du lait en train de chauffer ? Est-ce la lumière du jour naissant ou bien le bruit du vent giflant la fenêtre (toutes ces émotions m’avaient tellement tourneboulée que j’en avais oublié de fermer les volets) ? Ou est-ce le regard que Jean-Baptiste posait sur mon corps ?

J’ai ouvert les yeux. « Bonjour, mon amour lumineux ! » Qui d’autre qu’un prince charmant prononcerait ces mots ? La douceur de sa voix était elle aussi une caresse. J’ai couvert son visage, sa bouche, ses paupières de baisers. Je lui ai dit que son regard sait caresser mon corps aussi sûrement que ses mains et je l’ai embrassé parce que je suis toujours troublée de le voir rougir.

Même si on aurait bien aimé commencer cette journée comme s’était achevée celle de la veille, nous avons dû sortir du lit, nous habiller. « Bonjour à toi aussi, Albert ! » J’adore faire rire Jean-Baptiste avec mes « saugrenuités ». J’avais posé mon pied sur le petit tabouret pour ajuster mon bas de laine quand j’avais vu Albert au garde à vous, comme s’il me saluait.

Nous sommes entrés dans la cuisine, papa était attablé et maman s’affairait. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de la trousse à pharmacie posée en bout de table. Maman n’avait pas encore refait le pansement de papa.

–  La nuit, bien que trop courte, a été bonne ?

Jean-Baptiste, la main sur le cœur, a juré.

–  Soyez assuré, monsieur, que nous ne nous sommes pas adonnés à la fornication !

Le visage de papa est devenu sévère. Il a grommelé.

–  Tu vois, mon garçon, je te préférais hier soir.

Il a bu une gorgée de son jus de chaussette. Jean-Baptiste était dans ses petits souliers. Papa a reposé son bol.

–  Je te préférais quand tu me donnais du Victor et que tu me disais « tu ». Quand tu le faisais, j’avais trouvé un fils, je ne recevais pas un invité.

Maman a servi Jean-Baptiste soulagé qui avait un sourire radieux. Papa a poursuivi sur le ton du vieux sage qui offre ses conseils.

– Que tu te comportes en parfait homme du monde est tout à ton honneur, mais pour nous faire des petits, il faudra quand même bien songer à forniquer un petit peu…

Maman a rouspété. « Victor ! La petite… ! » Papa lui a fait remarquer que j’étais déjà sans doute au courant que les enfants n’arrivent pas par l’opération du Saint-Esprit. J’ai essuyé ma moustache de lait et, le plus innocemment du monde, j’ai demandé « Ah bon ? Ils arrivent comment, alors ? » Papa a regardé maman comme je ne l’avais jamais remarqué avant, il a grommelé « Les chiens font pas des chats ».

Après ce petit-déjeuner et avant la toilette, papa a voulu faire quelques pas dehors avec Jean-Baptiste. J’ai enfin pu parler avec maman de la Croix-Rouge et de la proposition de l’infirmière Suzanne. Maman est de bon conseil, c’est souvent son avis qui l’emporte quand une décision importante doit être prise. Même si elle n’en donne pas l’impression, c’est elle le véritable chef de famille. « Dans les hôpitaux, tu auras plus d’avenir qu’en restant domestique. De toute façon, est-ce que tu garderas ta place quand tu te marieras ? Écoute ce que te dit ton cœur. » Elle a continué en oubliant que j’étais à ses côtés, comme si elle pensait à voix haute. « Ma petite Louise infirmière ! Ma petite Louise qui avait des rêves de couture et qui pensait les réaliser en montant à la capitale comme bonne à tout faire ! »

J’ai failli lâcher le bol que j’essuyais quand elle m’a donné un coup de coude pour que je la regarde et que je voie son sourire. « Ne le dis pas à ton père, il pourrait en devenir jaloux, mais qu’il est bel homme, le Jean-Baptiste que tu nous as ramené ! » Elle a regardé par la fenêtre, personne n’était en vue. « Cette nuit, je me disais que vous nous feriez de beaux bambins… » Ses yeux se sont égarés dans ce souvenir, une fois encore elle semblait avoir oublié ma présence. Elle souriait. « Je crois même en avoir parlé à Victor » C’est alors qu’un détail m’est revenu en mémoire. Jean-Baptiste m’avait soufflé à l’oreille « Je crois que nous avons donné des idées à tes parents ». J’étais sincèrement convaincue qu’il se méprenait, que ce n’était pas leur lit qu’on entendait grincer, qu’il s’agissait des bruits habituels d’une vieille maison.

Maman et moi avions fait notre toilette, elle avait fini par me convaincre de déambuler dans Avranches détruite quand nous avons entendu le pas lourd de papa et celui plus alerte de Jean-Baptiste. Papa demandait à Jean-Baptiste d’être loyal, de ne pas faire semblant de perdre. Avant même de voir son mari, maman l’a houspillé « Tu vas être en retard ! » Papa et Jean-Baptiste ont enfin fait leur entrée. « J’ai changé d’avis, plutôt que commémorer cette boucherie, honorer mes camarades morts, j’ai décidé de fêter la vie. Je suis sûr qu’Éric serait d’accord avec moi. » Il a alors parlé du seau plein d’huîtres qu’il avait déposé dans le jardin (je ne sais pas où ils les ont trouvées, c’est leur secret) et nous a appris ce que j’ignorais. Aussi incroyable que ça puisse paraître, Jean-Baptiste n’en avait jamais mangé !

Jean-Baptiste appréciera-t-il le goût des huîtres ?