Le cahier à fermoir – Jeudi 5 juillet 1945

Tu sais quoi, mon cher journal ? Henriette et Maurice vont se marier ! Et puisque Jean-Baptiste et moi nous marierons le jour de la Sainte-Henriette, ils ont choisi de passer devant monsieur le Maire (et devant le curé, on ne se refait pas) le 22 septembre, jour de la Saint-Maurice. Quand elle m’a donné la primeur de cette nouvelle, on a ri, on a pleuré de bonheur. Mais bon, maintenant que je t’ai dit le principal, laisse-moi tout te raconter en détail.

Henriette est arrivée avec un grand panier contenant le déjeuner. Un déjeuner très spécial. Elle voulait me faire goûter le menu que Maurice tient à nous offrir pour notre repas de noces. Sans en dévoiler davantage, je peux te dire qu’on va se régaler, un vrai repas de fête comme avant guerre ! Je sais bien que c’est sa façon de me remercier d’avoir donné mon sang quand Henriette était entre la vie et la mort, sauf que de mon point de vue, elle s’en serait sortie même sans cette transfusion. La convalescence aurait été plus longue, mais c’est l’intervention de Maurice qui lui a sauvé la vie.

Je regardais Henriette dresser les plats sur la table, en salivant déjà, je lui répétais « C’est trop, c’est beaucoup trop ! »

– Ça tombe bien, j’aurais deux petits services à te demander, comme ça nous serons quittes.

– Deux petits services ?

– Maurice m’a demandée en mariage, alors est-ce que tu voudrais être mon témoin ?

– En mariage ?! Et tu m’annonces ça comme ça ?! Bien sûr que oui, j’en serais plus qu’heureuse, mais… et Marcelle ?

– J’attendais ta réponse pour lui demander

– Et quand aura lieu la cérémonie ?

– Un samedi

– Un samedi ? C’est vague, ça, un samedi… comment je note ça sur mon calendrier, un samedi ?

– Oh ce que tu es enquiquinante avec ta manie de la précision ! Tu vois, c’est Jean-Baptiste qui a déteint sur toi, crois-moi, avant tu n’aurais pas fait tant d’histoires… Avant, tu aurais dit « Chouette, un samedi ! » mais maintenant, madame (elle a dit ce mot avec l’accent du 16e) exige que je lui précise lequel… T’es passée de l’autre côté de la barricade, ma chère Louise, permets-moi de te le dire ! Bon, puisque tu veux tout savoir, le samedi 22 septembre, ça te va ?

– Oui

– Et maintenant que tu connais la date, tu ne la notes pas ?! C’était donc bien pour me faire… comment tu dirais, maintenant que t’es d’la haute ? Ah oui, pour me faire déféquer !

Je suis allée chercher le petit agenda que Jean-Baptiste m’a offert au Nouvel-An, j’ai tourné les pages jusqu’au samedi 22 septembre. Henriette a posé son index sur la page.

– Voilà, c’est là, le samedi 22 septembre… le 22 septembre… oh regarde, c’est un jour de pleine lune !

– Mais, Henriette, ça tombe le jour de la Saint-Maurice !

– Nom d’un chien ! Quel étrange hasard ! Si tu ne me l’avais pas fait remarquer…

– Arrête de me charrier !

– Moi ?! Te… charrier ?! Mais vous me faites offense, madame la duchesse ! On s’est dit que la Saint-Maurice serait de bon présage, puisque tu as choisi de te marier le jour de ma fête… et puis ça te laisserait du temps pour…

– Du temps pour quoi ?

– Pour le deuxième service que je voudrais te demander…

Elle me mettait les nerfs en pelote avec tout ce suspens. Parce que figure toi qu’elle dressait les plats sur la table quand elle a évoqué « les deux petits services » et qu’on était en train de manger le plat principal quand elle m’a demandé le second ! Et encore, c’est parce que je l’ai menacée de refuser le premier si elle n’accélérait pas le mouvement.

– C’est à propos de la robe… j’ai quelques idées, mais que dirais-tu de me la dessiner et de me la confectionner ? Ah, tu vois ! C’est pour ça que je faisais traîner les choses, pour attendre la fin du repas ! T’en as foutu partout en lâchant ta fourchette dans ton assiette !

Je regardais les petits pois qui éclaboussaient la nappe comme de petites gouttes d’eau vertes. L’émotion m’avait coupé le sifflet. Henriette riait, même ses yeux étaient de la partie. Elle est très jolie d’ordinaire, mais à cet instant précis, elle était plus que belle. J’ai fait oui de la tête. Je sentais les larmes au bord de mes cils. Elle connaît mon rêve d’être couturière, on en a parlé dès notre première rencontre. Et l’une comme l’autre savons qu’il ne se réalisera jamais… et une robe de mariée, en plus ! Le clou de chaque collection ! Mais je me suis vite reprise.

– Tu m’avais promis de me demander deux petits services pour m’acquitter de ma dette auprès de Maurice et au lieu de ça, tu m’offres deux cadeaux, dont le plus beau qu’une pauvre fille comme moi puisse rêver. C’est pas du jeu !

– Ben, ma vache, t’es d’venue une vraie parisienne, tu râles, tu râles, c’est tout c’que tu sais faire !

– T’as raison, ma Rirette !

On a éclaté de rire parce qu’on parlait en imitant la gouaille de Marcelle, ainsi elle était un peu avec nous. Nous avons passé l’après-midi à parler de cette robe, j’ai promis à Henriette de faire quelques croquis et de les lui montrer dès aujourd’hui. La sonnette de l’appartement a retenti en début de soirée, j’étais étonnée que Jean-Baptiste ait oublié sa clé, mais en fait, c’était Marcelle qui venait me voir « à l’improviss’ ». Tu parles, Henriette a été la trouver à l’entrée de son usine, ce matin juste avant l’embauche pour lui demander de passer chez moi.

– Bon, alors c’est quoi ce truc de qu’on devait causer ce soir chez Louisette ?

– Je vais me marier avec Maurice, le 22 septembre, c’est un samedi, est-ce que tu voudrais être mon témoin ?

– Un peu que j’le veux et un samedi en plus, ça me laissera tout le dimanche pour me remettre !

– T’es chanceuse, Marcelle, elle t’a donné la date tout de suite, à moi, elle a dit « un samedi » !

– Ben alors, Rirette, qu’est-ce qui t’a pris ? T’as joué avec les nerfs de madame « on me pose la question en premier, mais ça me suffit pas », tu sais madame « je me marie pas le samedi comme le populo, moi c’est en semaine comme ceux d’la haute » ?

– Tu vas pas t’y mettre à ton tour ! Flûte alors, je n’ai pas tant changé que ça !

– « Flûte alors » ?! Tu vois avant d’être à la colle avec ton Jean-Baptiste, tu faisais moins de chichis, t’aurais dit « Merde, alors ! », comme tout le monde, mais maintenant on cause chic…

– Ha ! T’es d’accord avec moi, j’lui ai dit moi aussi, c’est la faute de son Jean-Baptiste qui a déteint sur elle…

– De toutes les façons, c’est toujours de la faute des bonshommes, nous on leur offre notre fraîcheur, nos qualités et eux ils nous gâchent tout en nous imposant leurs défauts !

On riait de sa mauvaise foi. J’ai fait amende honorable en leur promettant de veiller à ne plus faire de manières quand nous sommes entre filles.

– Marcelle, je ne veux pas faire ma chichiteuse, mais ça me ferait plaisir si tu pouvais venir accompagnée à la noce. Jean-Baptiste a embauché le fou chantant du square Dupleix pour nous faire danser et ça m’ennuierait que tu fasses tapisserie…

– T’as raison, Louisette, je vais demander à Xavier… t’imagines, si j’avais pas de cavalier, Rirette serait capable d’aller débaucher un autre séminariste !

Ce qui a de bien avec Marcelle, c’est qu’elle ne fait pas de jalouse en matière de moquerie, maintenant que j’avais eu mon compte, c’était au tour d’Henriette d’être servie ! On s’amusait tant à se taquiner que je n’ai pas vu l’heure tourner. Jean-Baptiste a ouvert la porte avec deux heures de retard.

Il était accompagné de Maurice « qui avait un petit service à me demander ». Nous savions tous lequel, alors Maurice a ouvert une bouteille de mousseux pour fêter ça.

– Je trinque avec vous de bon cœur, mais je ne boirai pas, je suis un peu pris de boisson !

Henriette et Marcelle ont failli s’étrangler de rire. Après leur départ, il a bien fallu que je lui en explique la raison.

– Comment ça, j’ai déteint sur toi ? C’est parce ce que je suis noir ?

– Ne te fais pas plus bête que tu n’es ! Elle parlait de ton côté chichiteux !

– De mon côté chichi… quoi ?! Que signifie ce mot ?

– Voilà ! Voilà justement ce qu’il signifie, monsieur le chichiteux ! Et si tu veux que je tombe dans ce piège grossier que tu me tends, évite de sourire !

– Je t’assure de ma parfaite bonne foi, mon amour, la main sur le cœur, je ne connais pas ce mot ! Mon sourire est né de l’amusement provoqué par la mélodie du terme !

– C’est ton côté maniéré, tu fais toujours preuve de la plus parfaite retenue, quelles que soient les circonstances, tu ne franchis jamais les limites de la bienséance !

– Moi ?! C’est vraiment ainsi que tu me définirais ? Jean-Baptiste le flegmatique, le chichiteux, l’homme qui ne franchit jamais les limites de la bienséance quelles que soient les circonstances ?

Son regard pétillait, son sourire s’élargissait. Je voyais bien à quelles circonstances il faisait allusion, pour autant je n’allais pas capituler !

– Henriette ne connaît pas l’existence d’Albert, mon cher, ni de tous ces pas de côté qu’il t’oblige à faire !

– Viens dans mes bras, ma Louise !

Blottie dans ses bras, je regardais son visage à la beauté si parfaite. J’adore le couvrir de baisers en lui répétant à quel point il est beau, mais nous étions debout, ce qui m’a empêchée de le faire.

– Ma promise, ma mie, le manuel du savoir-vivre, qui depuis toujours est ma bible, me recommande dans le cas présent de…

À peine avait-il déboutonné mon corsage que mes seins ont jailli comme s’ils voulaient se précipiter dans le creux de ses mains. Je me suis plainte d’avoir les jambes en coton, je lui ai demandé de s’asseoir sur le beau fauteuil en cuir et de me prendre sur ses genoux afin de vérifier l’état de mon cœur. Galant homme, mon Jean-Baptiste s’est exécuté, non sans me demander si se soumettre à ma requête ne ferait pas de lui un homme plus chichiteux qu’il ne l’était déjà à mes yeux. Voyant que je risquais de le prendre au mot, il n’a pas poussé la plaisanterie plus avant.

– Je suis loin d’avoir tes compétences en matière médicale, mais je suis sûr d’une chose, c’est que pour vérifier l’état de ton cœur, j’ai besoin que tu sois complètement nue, mon amour lumineux !

– Si cela t’est nécessaire…

Du bout de son index, Jean-Baptiste faisait le tour de mon mamelon qui pointait encore plus fort que d’habitude. Jean-Baptiste me rend folle de désir quand il pince les lèvres de cette façon. Il a posé sa joue sur mon sein, sa main a glissé entre mes cuisses. Je sentais Albert tendu à en faire exploser le pantalon, je sais que Jean-Baptiste apprécie cette sensation, surtout quand il sait qu’il pourra le libérer quand la pression sur le tissu lui deviendra désagréable. Jean-Baptiste prenait tout son temps, ses doigts exploraient Albertine sans la pénétrer, comme si c’était la première fois qu’il la caressait.

J’ai remarqué notre reflet dans la vitrine du buffet. J’ai repensé aux mots que j’ai découverts en rangeant la chambre de l’aîné des fils Dubois, une feuille arrachée d’un calepin qui s’est échappée d’un manuel de grec ancien. Avait-il recopié cette histoire ? L’avait-il inventée ? Était-ce une confession ? Le souvenir d’un rêve ? Je n’en sais rien. Mais en voyant notre reflet dans la vitre, j’ai ressenti la même excitation qu’en lisant ces mots.

J’ai écarté davantage mes cuisses, pour me sentir plus lascive, plus dépravée, parce qu’en réalité je n’en voyais pas plus. Les doigts de Jean-Baptiste ont pénétré Albertine. Les mots sont revenus plus clairement. J’ai tendu mon sein vers la bouche de Jean-Baptiste, le lui ai donné à téter. Je me suis sentie envahie par une vague de plaisir, mais un plaisir troublant, un plaisir de dépravée. J’ai été surprise de n’en concevoir aucune honte. Je jouissais comme une catin de bordel de mon Prince Charmant qui sera bientôt mon époux et dont je porte l’enfant.

J’ai été prise dans un tourbillon de folie sensuelle. Les doigts de Jean-Baptiste sentaient Albertine palpiter, je les savais inondés, mais alors qu’il me tétait encore, j’ai fait glisser mes mains le long de mon corps, le long de mes cuisses, pour remonter et caresser le bouton de rose d’Albertine. Je sentais Albert trépigner d’impatience, mais le savoir captif dans sa geôle de tissu, avait toute sa part dans le plaisir que nous prenions ensemble. Tout autant que les grognements d’aise de Jean-Baptiste et l’accélération brutale de ses doigts allant et venant dans Albertine. J’ai crié comme une chatte en chaleur appelle le matou. Enfin apaisés, nous nous sommes embrassés et couverts de mots doux. J’ai remarqué le sourire en coin de Jean-Baptiste.

– Tu me trouves toujours aussi chichiteux, maintenant ?

– Un peu, mais c’est pas grave, mon chéri le chichiteux !

– Que dois-je faire pour ne plus l’être à tes yeux ?

Je me suis levée, j’ai reculé de quelques pas, j’ai attrapé le grand napperon en dentelle qui recouvrait la table, je m’en suis servi comme le font les danseuses exotiques.

– Si tu n’étais pas chichiteux, tu me regarderais avec tant de désir que tu attirerais mon attention et pour m’inciter à venir te rejoindre, tu te car… tu te branlerais avec malice, comme un vrai gars des faubourgs ! Si t’étais pas chichiteux, tu ferais naître en moi la flamme d’un désir fou, prometteur de beaucoup de plaisirs…

– Je me fais fort de relever ce défi !

– Si t’étais pas chichiteux, tu dirais pas ce genre de phrase, tu me dirais « Hep, poulette, tu veux en tâter de ma grosse bite ? »

– De ma grosse bite ? Ah ! non ! c’est un peu court, jeune fille ! On pourrait dire… Oh ! Dieu !… mon esprit vacille. En variant le ton, par exemple, dites : Suggestive : Moi, Monsieur, si j’avais une telle bite, il faudrait sur-le-champ que je me la branlasse ! Inquiète : Dans votre slip a-t-elle assez de place ? Puisque je l’imagine peu repliable ! Enthousiaste : Qu’elle est belle !… Magnifique !… Admirable ! Que dis-je, admirable ? C’est une merveille ! Curieuse : Dans le monde a-t-elle sa pareille ? Gourmande : Mon Dieu, un tel phallus… Sur le champ, il faut que je le suce ! Biblique : Je délaisse mes voiles, j’oublie Salomé et sur Jean-Baptiste à toute hâte je viens me frotter !

J’ai fait semblant de ne pas remarquer qu’il avait modifié la tirade du nez de Cyrano de Bergerac, j’ai haussé les épaules et d’un air las, je lui ai répondu.

– C’est peut-être bien dit, mais ça reste du chichi ! Un vrai mâle parlerait autrement ! Allez, lâche tes mots les plus crus, comme on libère un fauve de sa cage !

Jean-Baptiste s’est levé, il s’est déshabillé et a jeté ses vêtements au loin comme on se débarrasse de vieilles guenilles. Il s’est rassi dans le fauteuil sans allumer la lampe. La pénombre le recouvrait d’un voile pudique (je suis sûre qu’il serait fier de moi en lisant ces mots !). J’ai détourné le regard. Jean-Baptiste se parlait à lui-même, comme si je ne pouvais pas l’entendre.

– Quelle beauté ! Et ses nichons… une merveille ! Que dis-tu, Albert ? Tu voudrais bien qu’elle te branle entre eux… comme je te comprends… en attendant, tu te contentes de ma main… Tu es plus gros à chaque fois que tu la regardes. D’accord, je vais tenter d’attirer son attention…

Un sifflement bref et pas très fort, comme sifflent les mauvais garçons. J’ai été surprise de l’entendre, j’ai tourné le visage vers lui.

– T’as vu comme je bande pour toi ?

– Ah bon ? D’ici, j’vois pas grand-chose…

– Approche et viens admirer mon gourdin !

– Ton gourdin ?! Tu es bien sûr de toi !

Je me suis approchée. J’ai fait mine de le découvrir pour la première fois.

– Alors ? Il est assez gros pour toi ? Assez dur pour ta petite chatte ?

– Comme tu y vas ! On ne se connaît pas, n’espère pas autre chose de moi que…

Son bras reposait sur l’accoudoir. Je l’ai chevauché et je me suis frottée dessus tout en poursuivant cette conversation.

– Que ? Explique-moi ce que tu es prête à m’offrir…

– Tu ne sens pas comme je suis humide de désir ? Ta peau est à ce point insensible ? Non ! N’arrête pas ! Dis-moi ce que tu sens dans le creux de ta main.

– Je sens ma queue, dure, elle grossit encore quand je regarde tes nichons… Je l’imagine leur faisant l’amour. Je regarde ta figure et j’imagine ma queue si dure dans ta bouche… Mais…

– N’arrête pas de te branler ! Pourquoi tu ralentis ?

– Si je ne le fais pas… je ne pourrais rien retenir… mes couilles sont pleines et se remplissent encore… et je sens ta petite chatte humide s’agiter sur mon bras…

– Tes couilles sont si pleines que ça ? Laisse-moi y regarder de plus près… dans cette pénombre, je n’y vois rien !

– Tu aimes ce que tu vois ?

– Et toi, tu aimes ce que tu sens sur ton poignet ?

Jean-Baptiste a cessé toute caresse, je savais pourquoi. Quand il inspire comme ça, en faisant siffler l’air entre ses dents, c’est que son plaisir est sur le point d’exploser. Je lui ai laissé un court répit, le temps pour moi de le rejoindre dans cette montée de jouissance. Quand j’y suis arrivée, il a repris ses caresses.

– Ça t’excite de mater ma grosse bite ? Ça t’excite de me mater quand je me branle pour toi ?

– Et toi, ça t’excite de me sentir chaude et humide sur ton avant-bras ? Ça t’excite de mater mes nichons de si près ? Ça t’excite de penser à ta queue entre eux qui ferait comme ça ?

De ma main, j’ai mimé le mouvement. Jean-Baptiste en est resté muet. Il a respiré en sifflant. Cette fois, je ne lui ai laissé aucun répit, j’ai pris ses bourses dans le creux de ma main, je les ai soupesées.

– Tu crois que tes couilles sont pleines à déborder ?

Je ne lui ai pas laissé la possibilité de répondre. Je l’ai embrassé, en m’arrangeant pour que mes seins frottent contre sa peau. Son râle a traversé mon corps. J’ai senti quelques gouttes de sa jouissance éclabousser ma peau. Il a aussitôt lâché Albert et sa main a tenu ma nuque pour m’empêcher de décoller ma bouche de la sienne. Notre baiser est devenu diablement savant. J’ai ouvert les yeux pour plonger dans son regard. Je pouvais lire dans son âme et lui dans la mienne.

Mon cri a traversé son corps, Albertine jouissait, jouissait encore et mon cri semblait ne jamais vouloir finir. Je ne saurais dire combien de temps a duré cette extase. Soudain, mon corps est devenu tout mou, comme si je m’étais transformée en poupée de chiffon. Jean-Baptiste m’a serrée dans ses bras. Plus tard, quand nous avons regagné notre lit, Jean-Baptiste faisait semblant de se plaindre. Il regardait son torse maculé, son avant-bras poisseux.

– De quoi j’ai l’air maintenant ?

– D’un homme un tout petit peu moins chichiteux et qui pensera à son amour lumineux à chaque fois qu’il regardera son bracelet-montre !

– Crapule !

– Merci du compliment !

Albert et Albertine nous ont laissés en paix jusqu’au petit matin.

Le cahier à fermoir – Mercredi 4 juillet 1945

Les jours passent et ne se ressemblent pas. La journée d’hier a été riche en rebondissements. Sans raison particulière, je suis allée chez le docteur Meunier (en fait, je l’ai fait machinalement). Je suis arrivée vers huit heures et quart, il s’affairait entre son cabinet et la salle d’attente. Quand il m’a vue, il m’a houspillée. Usant de mille stratagèmes et faisant jouer ses relations, il a réussi à me faire bénéficier d’un congé maternité, ce n’est pas pour que je vienne travailler après un seul jour de repos !

Il avait raison, alors qu’aurais-je pu faire d’autre sinon de me montrer de la plus parfaite mauvaise foi ? Eurêka ! Une lumière s’est éclairée dans ma tête. Je lui ai montré son carnet de rendez-vous. Jacquot devait venir pour sa visite mensuelle qui s’achèverait par une vaccination.

– Qu’est-ce qu’un gamin d’à peine six ans connaît du congé maternité ? En revanche, il pensera que je n’ai pas tenu ma promesse de lui tenir la main quand vous lui ferez sa piqûre ! Il n’aura plus confiance en moi, car il me prendra pour une menteuse.

Grâce à Jean-Baptiste, j’ai compris que quand je veux faire ma sérieuse, je dois dire « en revanche » au lieu de « par contre » et j’ai remarqué qu’il est très important de faire ma sérieuse quand je suis de mauvaise foi.

Le docteur s’est rendu à mes arguments, mais plus par bonté d’âme que par conviction. Je le sais à sa façon de dodeliner, comme si je lisais sa pensée « Ne polémiquons pas, ça ne servirait à rien ». Néanmoins, il m’a fait promettre de rentrer à la maison après le départ de Jacquot.

– Puisque vous êtes là, que diriez-vous d’une petite consultation et d’écouter le cœur du bébé ? Et faites-moi le plaisir de laisser ces dossiers à leur place, vous allez encore mettre le bazar dans mon classement et je ne m’y retrouverai plus !

Question mauvaise foi, je dois admettre qu’il se pose là, mon cher docteur !

Tout comme moi, le bébé se porte comme un charme. Il a encore la tête en haut, mais il a tout le temps pour se retourner. Le plus sérieusement du monde, le docteur m’a félicitée de ne pas me livrer à la goinfrerie (je n’ai grossi que de 8 kilos depuis le début de ma grossesse). Sur le même ton, je lui ai répondu qu’avec toutes ces tentations, il me fallait prendre sur moi pour ne pas m’empiffrer à longueur de journées. On a rigolé et j’ai eu l’impression qu’il me regardait comme si j’étais la fille qu’il aurait aimé avoir.

Après le départ de Jacquot (le docteur l’a prévenu qu’il ne me verrait plus avant le mois d’octobre), j’ai tenu ma promesse et je suis rentrée à l’appartement. Il n’est pas trop éloigné du cabinet, j’ai décidé de faire le chemin à pied. Je sais que la marche est recommandée dans mon état, mais surtout j’étais heureuse à l’idée de musarder dans ce qui va devenir mon quartier.

En chemin, j’ai voulu profiter du beau temps pour me promener dans le parc de Vaugirard. Je regardais la statue représentant une mère et ses enfants quand j’ai entendu des cris « Hep ! Hep Zoé ! Zoé ! ZOÉ ! » Une vieillarde s’agitait sur sa chaise, faisant des moulinets avec sa canne. Je me demandais qui était cette Zoé, une gamine ? Une chienne ? Je me suis mise à la chercher des yeux avant de comprendre que c’était à moi que cette vieille folle s’adressait.

Elle n’arrivait pas à se lever, son bras et sa main tremblaient trop pour qu’elle puisse s’aider de sa canne. Je me suis approchée d’elle pour l’aider. Elle m’a engueulée comme du poisson pourri. Elle me reprochait de l’avoir fait attendre pendant des heures, enfin elle a remarqué mon gros ventre.

– Mais… comment se fait-il que tu sois encore enceinte ? Mon Léon est déjà un homme !

Un voile a obscurci son regard. Elle a semblé se réveiller d’une sorte de transe. Il y avait tant de chagrin dans ses yeux que j’en ai eu le cœur broyé. Elle ne savait plus qui elle était, où elle était, en quelle année et, le plus embêtant encore, où elle demeurait. Je lui ai proposé de venir chez moi le temps qu’elle retrouve ses esprits (je lui ai dit « le temps que la mémoire vous revienne »).

Je marchais à ses côtés, à son pas. Elle semblait connaître le chemin mieux que moi. Je lui ai demandé de me parler de Léon, en me disant qu’ainsi la mémoire allait lui revenir et sinon, ça me donnerait des pistes pour savoir où elle habite. Elle a froncé les sourcils comme quand on a la réponse sur le bout de la langue. Quelques secondes ont suffi.

– Léon ? Mais c’est mon garçon ! Un bien bel homme avec une belle situation. Il ferait un beau parti si le sort ne s’acharnait pas sur lui. Le pauvre devoir vivre avec la honte de s’être marié à une suicidée…

Ce qu’elle racontait n’avait ni queue ni tête. Elle confondait tout, les époques, les guerres, son fils, son mari. J’ai renoncé à comprendre, je me contentais de marmonner « Oui, oui ».

– Tiens, quand on parle du loup ! Le voilà, c’est lui, mon Léon !

Monsieur Dubois avançait à grands pas, il ne cherchait pas à cacher son soulagement de voir sa mère à mon bras.

– Elle s’est enfuie avant mon réveil, où l’avez-vous retrouvée ?

– Square de Vaugirard. Elle m’a prise pour une certaine Zoé.

Madame Dubois était comme absente, sourde à notre discussion.

– Zoé était sa sœur de lait, elle est décédée en mars 39…

La situation m’aurait parue cocasse si elle n’avait pas été aussi dramatique. Je m’apprêtais à inviter chez moi, pour reprendre ses esprits, la mère de l’homme qui me loue son appartement en ignorant qui elle était, parce qu’elle avait cru reconnaître en moi sa sœur de lait.

Monsieur Dubois ne savait pas comment me montrer sa gratitude. « Votre attitude confirme, si besoin était, ce que Charles pense de vous, vous êtes la bonté même ! » J’ai trouvé le compliment un tantinet exagéré, mais je l’ai pris pour ce qu’il était, celui d’un homme soulagé d’avoir retrouvé sa maman saine et sauve.

J’ai déjeuné avec eux. C’est bizarre, madame Dubois perd la tête, elle oublie tout, mélange le reste, mais pour ce qui est de la cuisine, sa mémoire reste intacte. Elle a refusé mon aide « Pour une fois que tu daignes venir me voir, tu es mon invitée ! » Seule avec monsieur Dubois, je ne savais quelle contenance tenir. Il était aussi gêné que moi, pas tant à cause de la maladie de sa mère, mais de ce qu’elle avait pu raconter à Zoé.

Il m’a parlé de sa famille, de son fils cadet mort au combat en mai 40 et de son fils aîné mort en Allemagne trois ans plus tard. Son épouse n’a pas supporté la perte de leurs enfants, après de longs mois de mélancolie et malgré les soins attentifs du docteur Meunier, folle de chagrin, elle a mis fin à ses jours à l’annonce de la capitulation de l’Allemagne. Le ton de la voix de monsieur Dubois avait changé. Il était froid et cassant, comme si cela ne le concernait pas. Monsieur Dubois énumérait les faits, les uns après les autres, dans l’ordre, mais sa voix s’est brisée quand il a parlé de sa femme. Il s’en est excusé, a détourné le regard. J’ai fait semblant de ne pas remarquer qu’il s’essuyait les yeux.

Obéissant au commandement de sa mère, il a dressé la table. Madame Dubois a grondé Zoé « La prochaine fois, préviens-moi que je puisse te préparer un repas digne de ce nom ! » Je me suis régalée avec la râpée de pommes de terre, ce qui ne l’a pas étonnée puisque c’était le plat préféré de Zoé petite fille. Après le déjeuner, madame Dubois fait une sieste, j’en ai profité pour remonter chez moi.

Jean-Baptiste a été surpris de me voir trépigner d’impatience quand il est rentré à la maison. Je lui ai raconté ma journée, il a compris pourquoi je n’écoutais que d’une oreille quand il me racontait la sienne. Puisque je ne veux toujours pas dormir dans le lit nuptial et que nos lits respectifs deviennent un peu étroits pour nous accueillir tous les deux et qu’il est hors de question pour Albert et Albertine de dormir loin l’un de l’autre, nous avons décidé d’accoler les deux petits lits dans une seule et même chambre.

Jean-Baptiste est, par ailleurs, persuadé que les deux chambres n’en formaient qu’une à l’origine. Face à mon incrédulité, il a voulu me le démontrer en toquant contre les murs. Je n’ai pas voulu lui accorder cette victoire trop facilement en reconnaissant cette évidence. Pour apporter une preuve irréfutable à ses dires, il m’a demandé de coller mon oreille contre une paroi tandis qu’il donnerait trois petits coups depuis l’autre chambre. Juste avant qu’il ne le fasse, il m’a demandé de me tenir prête, je lui ai crié « Dites 33 ! » ; je jurerais que son éclat de rire a fait trembler tous les murs de l’immeuble !

Jean-Baptiste a attaché les deux lits ensemble grâce « à un ingénieux système de fixation » qu’il avait remarqué en transbahutant le lit d’une chambre à l’autre. Il a tenu à le faire tout seul à cause de mon état. J’ai voulu le taquiner sur le fait qu’il se préoccupe plus de ma grossesse, du bébé dans mon ventre que moi-même, mais j’ai réalisé que notre future famille sera la première pour lui, alors je me suis retenue de le faire. Pour que ma soudaine obéissance ne l’inquiète pas outre mesure, je lui ai demandé d’un ton faussement doucereux s’il m’autorisait à faire le lit.

– Ne triche pas, ma Louise !

Jean-Baptiste a fermé la porte de la chambre avant d’aller chercher les draps dans notre chambre nuptiale. En bordant le drap du dessous, va savoir comment, ma jupe et mon jupon se sont soulevés de telle façon que mon derrière s’est retrouvé à l’air ! Ce qui était d’autant plus gênant que, tête de linotte comme je le suis, j’avais oublié de mettre une culotte… Jean-Baptiste m’a traitée de crapule, je m’en suis défendue en lui disant qu’il a l’esprit mal tourné. Finalement, nous sommes tombés d’accord pour incriminer Albert et Albertine.

De la voir ainsi offerte, Albert n’a pu attendre que Jean-Baptiste se déshabille, il a plongé dans Albertine, qui en frétillait d’aise. Je dois reconnaître qu’imaginer Jean-Baptiste, le pantalon aux chevilles, la chemise boutonnée, la cravate impeccablement nouée, l’imaginer regardant Albert entrer et sortir d’Albertine me mettait dans tous mes états. Je ne retiens plus mes soupirs semblables à des râles maintenant que je sais à quel point ils charment Jean-Baptiste.

Entre deux soupirs, j’ai demandé à Jean-Baptiste de sanctionner mon manque de retenue à la hauteur de ma faute. J’ai presque joui quand il a assené la première claque sur mon derrière. J’ai tant ondulé que la seconde a atterri sur la raie de mes fesses. Que la voix de Jean-Baptiste était excitante quand il m’a demandé « Tu ne veux quand même pas que je… » son doigt a glissé le long de ma raie et j’ai senti Albertine palpiter autour d’Albert.

Ce n’est pas moi, mais elle qui a prononcé ces mots « Avec le doigt, il n’y a aucun risque de défloration, n’est-ce pas ? Si Jean-Baptiste y va doucement, tu seras à même de lui dire d’arrêter si tu le sens déflorer la dernière vertu de Louise, n’est-ce pas, Albert ? » Pour être exacte, je dois préciser que cette tirade était entrecoupée de halètement, ponctuée de gémissements suggestifs à la mesure de mon excitation croissante.

Jean-Baptiste ne pipait mot, mais sa respiration sifflante se suffisait à elle-même. Sa voix grave avait d’étranges inflexions quand il a reproché à Albertine d’être une grande tentatrice devant l’Éternel et qu’il m’a demandé ce que j’en pensais.

Je ne pensais plus, je n’étais que désir.

Jean-Baptiste a écarté mes fesses comme on ouvre un fruit bien mûr. Albert avait cessé de bouger et restait planté au plus profond d’Albertine. Mon plaisir a explosé comme j’aime qu’il explose, quand il me prend par surprise, sans crier gare. J’aurais pu jouir du son de ma voix quand j’ai demandé à Albert s’il sentait comme Albertine aimait ça.

Le doigt de Jean-Baptiste s’enfonçait, mes reins se cambraient, Albert avait repris ses va-et-vient. « Et comme ça, tu aimes toujours ? » Le son de sa voix a pétillé le long de ma colonne vertébrale. J’ignore combien de fois il m’a posé la question avant qu’il ne s’exclame que le plaisir avait jailli d’Albert sans qu’il puisse le retenir davantage.

Repus, nous nous sommes écroulés sur le lit pas encore fait, pourtant déjà défait. Émue, j’ai ri en découvrant le sourire serein de Jean-Baptiste et le pantalon tire-bouchonné à ses chevilles. Pour la forme, nous avons maugréé contre Albert et Albertine, mais en les remerciant secrètement de nous offrir autant de plaisir. J’ai pris la main de Jean-Baptiste, je l’ai posée sur mon ventre. « Le bébé m’a l’air aussi heureux que nous, mon chéri ! »

Malgré les deux lits réunis, nous n’avons pas plus dormi cette nuit que les nuits précédentes. Je dois arrêter là mon récit, Henriette ne va pas tarder à arriver. Nous passons la journée ensemble à parler d’avenir plein de promesses et porteur de tous les espoirs.

Jeudi 5 juillet 1945

Le cahier à fermoir – Lundi 2 juillet 1945

Ça y est, depuis samedi Jean-Baptiste et moi habitons dans le grand appartement. Notre premier vrai chez-nous. Il a eu du mal à me convaincre d’accepter. Nous avons conclu cet accord, notre chambre, « la chambre nuptiale » restera inoccupée jusqu’à notre nuit de noces.

Ce matin, seul Jean-Baptiste est parti travailler puisque je suis officiellement en congé maternité. J’apprends à prendre mes aises dans cet appartement. Je m’occupe en préparant quelques accessoires pour le mariage. Avec une chute de soie, je vais confectionner une chemise pour Albert. J’entends déjà le formidable éclat de rire de Jean-Baptiste quand j’exigerai qu’Albert la porte pour la cérémonie.

Hier soir, nous imaginions la nuit de noces idéale. Jean-Baptiste m’a dit « mon rêve serait de la passer avec une grosse cochonne ». J’ai décidé de le prendre au mot et de me confectionner des oreilles de cochonne. Je n’ai plus assez de soie pour en coudre une paire digne de ce nom et de toute façon, je n’ai pas de teinture rose. Mais s’il me manque le matériel, j’ai assez d’imagination pour y remédier (ne me surnomme-t-on pas « la reine du système D ? ») !

De mon expérience de bénévole à la Croix-Rouge, j’ai gardé l’habitude d’avoir toujours une trousse de secours à portée de main. J’ai pris deux grandes compresses que je regarde tremper dans du mercurochrome. En rangeant les affaires de la famille Dubois, j’ai trouvé la boite à ouvrages de madame, quelques pelotes de laine entamées, des crochets, des aiguilles à tricoter, des boutons, du ruban, du fil et des aiguilles à coudre. J’ai donc tout ce dont j’aurai besoin et même l’endroit idéal pour cacher ma surprise jusqu’au 17 juillet. Je devais être en veine, puisqu’en rangeant la chambre d’un des fils, j’ai trouvé le carton idéal pour rigidifier les oreilles !

Comme je te le disais, Jean-Baptiste m’a convaincue de ne pas attendre le 17 juillet pour emménager en usant d’un argument irréfutable, il aurait été ridicule de payer trois loyers quand nous pouvions n’en payer qu’un. Cet argument ayant produit l’effet escompté, Jean-Baptiste a ajouté qu’il était absurde de nous contenter de nos chambres de bonnes alors que nous pouvions bénéficier de tout le confort moderne dans ce bel appartement. Adieu, les commodités au bout du couloir, la popote sur un petit réchaud. Nous avons le gaz et une belle cuisinière et même une salle d’eau avec une baignoire sabot !

En mon absence, il a meublé la chambre nuptiale (j’adore ce terme !) et à ma demande, l’a fermée à clé (clé qu’il a gardée avec lui) car si je tiens à la découvrir le jour de notre mariage, je connais aussi la curiosité qui m’anime. Seule, je n’aurais sans doute pas pu y résister.

Le plus sérieusement du monde, nous avons décidé de dormir chacun dans une des deux chambres jusqu’au jour J. Samedi soir, je tournais, virais dans ce lit pourtant plus large que ceux de nos chambres de bonne respectives. J’étais éreintée, mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil. J’ai réalisé que la peau, l’odeur, le souffle de Jean-Baptiste me manquaient cruellement et que ce manque était la cause de mon insomnie. Alors, dans l’obscurité, sur la pointe des pieds, j’ai voulu le retrouver.

Nous nous sommes rentrés dedans devant la porte de sa chambre. La surprise passée, il m’a expliqué qu’Albert ne le laissait pas en repos, qu’il réclamait son Albertine. Je l’ai rassuré, bien sûr je le comprenais puisque « figure-toi, Albertine me joue la même comédie ! » Pestant contre ces deux-là qui décidément ne nous épargneront aucun tourment, nous avons rejoint le lit où Jean-Baptiste aurait dû dormir seul.

J’ai allumé la lampe de chevet pour vérifier si Albert avait été aussi peiné que ça à l’idée de dormir loin d’Albertine. En effet, une grosse larme perlait. Larme que j’ai essuyée par de doux baisers. Aucun baiser n’aurait calmé Albertine qui avait envie de se faire cajoler par de langoureuses caresses.

Je me suis allongée sur le flanc, Jean-Baptiste dans mon dos. Je me laissais aller à ses caresses, c’est comme s’il découvrait mon corps à chaque fois. J’aime les mots doux qu’il me chuchote de sa belle voix si grave et vibrante. Comme pour appuyer son discours, il le ponctuait de baisers chauds et humides sur mon cou, sur le lobe de mon oreille. J’ai tourné ma tête vers lui, ma bouche avait trop envie de la perfection de la sienne, de l’art que nous inventons à chaque baiser. Mon cœur battait la chamade et le sien tout autant. Ses doigts tentaient d’apaiser Albertine. À chaque ondulation de mon corps, je sentais Albert frotter contre ma croupe.

Imperceptiblement, j’ai écarté mes cuisses, Albert y a trouvé sa place, je les ai resserrées. Ainsi, j’ondulais sous les caresses de Jean-Baptiste et à chaque ondulation, mes cuisses caressaient Albert. Je ne saurais dire si les grognements de plaisir que j’entendais émanaient de Jean-Baptiste ou d’Albert, mais ils étaient sexy en diable. Je ne me souviens pas à quel moment précis Albert a caressé le bouton de rose d’Albertine. Le plaisir m’a prise par surprise. Je frissonne encore en pensant à la voix de Jean-Baptiste « Crie encore comme ça, mon amour ! Tes petits cris sont la plus belle des mélopées. » Albertine vibrait aussi de plaisir, on aurait dit qu’elle respirait très fort, comme on le fait quand on a couru pour attraper le bus au vol. Un frisson gigantesque m’a parcourue des pieds à la tête et ma main a rejoint celle de Jean-Baptiste pile au moment où Albert répandait sa semence.

Nous nous sommes endormis dans cette position. Au réveil, je me suis rendu compte que ça faisait bien longtemps que je ne me souviens plus de mes rêves. J’ai senti la main de Jean-Baptiste caresser mon ventre et j’ai pensé que de toute façon, mes plus beaux rêves n’égaleront jamais ma vie aux côtés de cet homme. Mon cœur s’est emballé et des larmes de bonheur ont inondé mes joues. Jean-Baptiste s’en est inquiété, mais quand je lui en ai expliqué la raison, ses yeux sont devenus humides à leur tour.

Après avoir pris notre petit-déjeuner, avoir fait notre toilette (Jean-Baptiste se moque de moi, parce que j’ai installé un tabouret dans la salle d’eau pour avoir tout le loisir de le contempler quand il se lave, malgré tout je sais qu’il en est flatté), nous avons dû prendre une grave décision. Quelle serait l’endroit idéal pour notre séance de photos hebdomadaire ? Les chambres et la cuisine donnent sur la cour, la lumière est un peu faible, surtout si nous poursuivons ces séances après l’été. Taquin, Jean-Baptiste a proposé notre chambre puisqu’elle donne sur la rue et bénéficie d’une belle lumière. J’ai levé les yeux au ciel. La salle à manger donne également sur la rue, c’est ici qu’auront lieu les prises de vues… tout du moins jusqu’au 17 juillet…

Nous n’avons pas traîné après notre séance photo, parce que Jean-Baptiste a proposé à Maurice de venir cuisiner chez nous… (chez nous, si tu savais combien écrire ces mots me remplit de bonheur !), il est arrivé avec Henriette. Nous leur avons fait visiter l’appartement, exceptée la chambre nuptiale. Les hommes se sont affairés en cuisine, tandis que confortablement installées sur des fauteuils, Henriette et moi papotions en sirotant. Marcelle est arrivée avec la petite Marcelle et sa maman, Marie-Jeanne.

Fidèle à elle-même, Marcelle a râlé parce qu’on refusait de lui ouvrir la porte de notre chambre. Jean-Baptiste a appris à ignorer ses récriminations et à les considérer pour ce qu’elles sont, elles font partie de son vocabulaire, de son accent. La petite a été plus difficile à calmer, mais Jean-Baptiste a sorti le meilleur des arguments « Au lieu de trépigner, aide-moi à retirer ce truc qui s’est niché dans le col de ma chemise et qui commence à me blesser ». Tu aurais entendu ses cris de joie quand elle y a découvert une barre de chocolat ! Durant tout le repas, elle lorgnait dessus. Marcelle lui avait dit de la poser à côté de son verre, puisqu’il était hors de question qu’elle la mange avant la fin du déjeuner.

La journée de dimanche a passé à toute vitesse. J’ai failli pleurer d’émotion, quand Marcelle a demandé à la petite « Tu sens ? » La petite a respiré de toutes ses forces, mais n’a rien senti de particulier. La grande l’a rabrouée « Ferme les yeux et ouvre tes narines, la môme, c’est pas tous les jours qu’on peut respirer le bonheur ! » et elle m’a fait un gros clin d’œil.

Mercredi 4 juillet 1945