Christophe, ou l’étrange voyage – Épisode 3

Qui m’a fait monter dans ce train ? Pourquoi ? Où me mène-t-il ? Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce que j’ai bu ? En quelle quantité ? Pourquoi je me souviens de rien ? Qu’est-ce qui me rend malade comme un chien ? Et pourquoi m’a-t-on laissé monter dans ce putain de train ? Je suis dans un train, pourtant tout tangue comme si j’étais dans un navire au beau milieu d’une tempête. Mais qu’est-ce que je fous là ?

Christophe regarde par la fenêtre. Il voit ce navire prisonnier des flots, soumis au bon vouloir d’un océan en colère. Au loin, le jour se lève. À voir le vaisseau ballotter ainsi, il imagine la nausée des passagers à bord et même des membres d’équipage. Pour résister à celle qui s’empare de lui, Christophe s’enroule dans la couverture qu’une bonne âme lui a jetée plus tôt. Il ferme les yeux pour tenter de s’endormir.

Juillet 1978. La nuit n’en finit pas. Ça fait déjà une heure que Christophe a dû passer sa guitare au Hollandais. Ça fait donc déjà une heure que les filles battent des cils en le regardant. Quel connard, ce Hollandais de malheur ! Non content de mieux parler anglais, de mieux chanter, d’être plus séduisant avec son sourire Colgate à la con, il joue mieux de la guitare que lui ! Putain de poisse.

Et que je te joue « The needle and the damage done » et que je te joue « Stairway to heaven »… Dès qu’une fille lui demande une chanson, il la connaît ! Comme de par hasard, le Hollandais ne se moque jamais de leur accent, pourtant au moins tout aussi pourri que celui de Christophe… et ces idiotes qui ne demandent jamais des chansons en français… Non, ce n’est pas la jalousie qui le rend patriote, pas du tout, c’est simplement la conscience de la supériorité indéniable de la chanson française, mais allez donc expliquer ça à ces jeunes dindes !

Les derniers morceaux de bois sont en train de se consumer. Jacky lui propose d’aller en chercher d’autres. Il est sympa Jacky. En réalité, il s’appelle Jacques, sa famille l’a surnommé Jacquot, mais lui préfère Jacky. Alors, va pour Jacky ! C’est le seul gars du coin qui se mêle aux vacanciers. C’est le seul à travailler aussi, depuis ses 14 ans.

Tout en cherchant du bois flotté à faire brûler, Jacky rassure Christophe par une formule lapidaire « Tout finit par se payer un jour ». Que veut-il dire par là ? En haussant les épaules, Jacky marmonne, qu’un jour ou l’autre, le Hollandais cessera d’être exotique et son attrait auprès des filles disparaîtra comme ça. Il claque les doigts pour indiquer comment.

Quand ils reviennent, les bras chargés de bois sec, il ne reste que les filles et le Hollandais autour des dernières braises de ce qui fut un magnifique feu de camp. La guitare gît au sol aux côtés de l’Ennemi. Christophe va pour l’engueuler quand il s’aperçoit que le Batave l’a allongée sur sa housse. Bon, ça ira pour cette fois.

Par contre, Jacky est mécontent de le voir une bouteille de vin à la bouche. Une des filles lui rétorque que Wouter leur a demandé la permission. Christophe et Jacky se marrent comme des bossus. « Water ? C’est classe comme prénom ! Et son nom de famille, c’est comment ? Closet ? » Les filles haussent les épaules. Le Hollandais n’a rien entendu. Il peste en froissant son paquet de clopes vide et le jette dans le feu qui commence à reprendre.

Serviable presque autant que fourbe, Jacky lui tend son paquet de Celtique. Le Hollandais s’en saisit. En sort une cigarette. S’étonne du diamètre, de l’absence de filtre. L’allume. Manque de s’étouffer. Tousse. Interroge l’assemblée du regard. « Dame, c’est que c’est des cigarettes pour grandes personnes ! Pour les hommes, quoi ! »

Jacky lui tend la bouteille de vin, pour apaiser sa gorge. Enfin, c’est ce qu’il prétendra par la suite. Le Hollandais en boit une gorgée. La toux cesse, mais reprend dès la deuxième taffe. Au lieu de la calmer, la gorgée suivante le fait vomir. « C’est aux waters qu’on dégobille, Wouter ! » Jacky aurait mieux fait de s’abstenir de cette remarque pleine d’ironie. Sophie, la fille qu’il guignait prend le parti du Hollandais et s’en va avec lui. Christophe n’est pas mécontent, même s’il doit essuyer des éclaboussures de vomi sur sa belle guitare. Véronique (ou Sylvie ? Christine ? Nathalie ?) est restée et se moque ouvertement de celui pour qui elle battait des cils il y a moins d’une heure.

Jacky tiendra sa revanche quelques jours plus tard quand Bernard Hinault prendra le maillot jaune à Joop Zoetemelk et que Wouter laissera éclater sa colère. Il faut dire que pensant la victoire de son champion acquise, à chaque étape, il claironnait « Zoetemelk ! » le pouce en l’air suivi de « Hinault » le pouce en bas. Ce 21 juillet, Jacky passera devant la terrasse du café où Wouter sera attablé avec Sophie. Il fera un clin d’œil en demandant « Zoutemelk ? ». Wouter se lèvera d’un bond, renversera la table, éclaboussant au passage la robe de Sophie, et balancera une chaise en direction de Jacky qui atterrira sur la chaussée.

« On ne se met pas dans un état pareil pour une course de vélo ! » seront les derniers mots que Sophie adressera au Hollandais avant de courir derrière Jacky qui la fera marner quelques jours avant de céder à ses avances. Christophe sort de son sommeil en riant, ravi que ce souvenir lui soit revenu en mémoire. La nausée s’estompe, mais l’interrogation demeure.

Qu’est-ce que je fous dans ce train ? Quelle en est la destination ? Qu’est-ce qui m’attend au bout de ce voyage ?

Rendez-vous lundi 17 janvier 2022 à 7h22 pour le quatrième épisode de ce court feuilleton.

Christophe, ou l’étrange voyage – Épisode 2

Où va ce train ? Vers le grand Nord ? Vers l’Est ? Mais si ce train roule vers l’Est… qu’est-ce que je fous dedans ?

Recroquevillé dans une couverture imaginaire, Christophe tente d’oublier le froid qui lui glace les os.

Décembre 1980. La fin des classes approche, mais cette année n’en finit pas… Trois semaines déjà qu’il a intégré la caserne pour une année perdue. Il compte les jours avant la quille en s’agaçant des autres troufions qui pètent leur score. Les journées s’écoulent lentement entre ennui et lassitude. Ne pas faire le con, sinon sa première permission sautera.

Il a froid. Il a toujours froid. Ce froid qui l’isole du monde et des cris du sergent. Pourquoi devrait-il se magner le train pour crapahuter dans la boue avec tout son paquetage ? La pluie battante se mue en neige fondue.

Candide, il avait cru qu’une affectation dans un régiment du génie était la reconnaissance du sien. Hélas ! Il apprend seulement à creuser des tranchées anti-char et surtout, il apprend l’attente. L’interminable attente qui se transforme rapidement en ennui.

De l’autre côté du pont, Strasbourg. Il n’a pas revu la France depuis son incorporation. Le serpate lui intime l’ordre d’aller plus vite. Il en a de bonnes, ce con ! Son treillis imbibé de neige fondue, ses rangers pleines de boue, sans parler de son paquetage, pèsent une tonne. Empêtré dans tout ce fatras, comment pourrait-il aller plus vite ?

Le froid l’isole des cris du sergent, mais pas de son haleine fétide, subtil mélange de bière, de tabac froid, de chou mal digéré et d’aigreur. Sept ans plus tard, il le reconnaîtra sous les traits du sergent Hartman de Full Metal Jacket, mais pour le moment, il ne voit qu’un triste personnage, aigri de savoir une carrière d’officier à tout jamais inaccessible.

Ses hurlements fissurent peu à peu ce cocon qui isole Christophe des bruits du monde. Les ordres hurlés lui parviennent par bribes dans un méli-mélo incohérent, comme si on les lui intimait en allemand. Alors, sa vue se trouble et transforme le sous-officier français en Unterfeldwebel nazi, puis en Scharführer de la division SS Landstorm Nederland.

Christophe tremble de peur, il est face à un nazi Hollandais et il va mourir ! Il ne peut calmer cette angoisse qui se déverse dans ses veines aussi certainement que le ferait un shoot d’héroïne dans sa carotide. Son cœur bat à tout rompre. Surtout ne pas s’évanouir… surtout ne pas s’évanouir.

Christophe tombe à terre. Se relève. Tombe encore. Une sueur glaciale coule le long de sa colonne vertébrale. Un coup de pied dans sa cuisse. Il se relève. Tombe une troisième fois avant de se réveiller à l’infirmerie où il passera les fêtes de fin d’année. L’aumônier passe le voir, Christophe athée jusqu’au trognon attend pourtant ses visites durant lesquelles le prêtre lui fait la lecture. Il n’osera jamais comparer son malaise avec la Passion du Christ, de ses trois chutes sur son chemin de croix.

Qui m’a secoué l’épaule ? Le contrôleur ? Lui ai-je présenté mon billet ? Putain, mais qu’est-ce que je fous dans ce train ?! Quelle âme charitable m’a jeté cette couverture sur les cuisses ? Qui que ce soit, qu’elle en soit remerciée. Mais qu’est-ce que je fous dans ce train ?

Épisode 3

Christophe, ou l’étrange voyage – Premier épisode

Qu’est-ce que je fous là ? Où va ce train ? D’où part-il ? Putain, je suis tellement bourré que j’arrive même pas à lire le nom du journal ! Tout est flou. Qu’est-ce que je fous là ? Depuis combien de temps suis-je dans ce train ? Je me souviens même pas y être monté ! Putain, qu’est-ce que je tiens ! Je ne sais même plus ce que j’ai bu, ni avec qui !

Le train démarre, dans un bruit régulier. Tchac tchac tchac tchac. Christophe tourne son visage et regarde par la fenêtre. Tzik tzik tzik tzik. Tchac tchac tchac tchac. Régulier comme une respiration. La respiration de la locomotive.

Juillet 1978. Christophe se décarcasse pour organiser un feu de camp. Il a même apporté un piège à nanas, sa guitare. Véronique. La nana dont il est amoureux s’appelle Véronique. Véronique ? Peut-être Sylvie… Ou Christine… À moins que ce ne soit Nathalie. Ben merde alors, il a oublié le prénom de son premier amour !

D’autres jeunes se sont invités autour du feu, tels des papillons de nuit attirés par la lumière. L’endroit est connu, les gendarmes conciliants pour peu qu’on leur offre une bouteille de Grolleau. Véronique (Sylvie ? Christine ? Nathalie ?) est arrivée en retard, mais elle est arrivée. Une bouteille passe de bouche en bouche, c’est au moins la quatrième.

Maintenant qu’elle est là, il sort sa guitare de son étui, en faisant très attention. L’émotion, le semblant d’ivresse risqueraient de tout gâcher en le rendant maladroit. Il ne veut pas prendre le risque d’être ridicule et d’abîmer son instrument. Surtout d’abîmer son instrument.

Un grand mec blond arrive. Un Hollandais. Un pack de bières à la main qu’il ne partage pas. Le Hollandais est égoïste, tout le monde sait ça. Et radin. Et méprisant quand il demande à Christophe s’il connaît des chansons en anglais. Pourtant, il vient d’obtenir un beau succès avec Santiano que tout le monde a repris en chœur. Et l’autre con de Hollandais qui insiste…

Alors, Christophe sort son arme secrète, le piège à nana ultime. « Of course ! Locomotive Bresse » « Locomotive what ? » « Bresse. Locomotive Bresse. You don’t know j’ai trop Tulle ? » Ce connard de Hollandais ne connaît même pas ! Christophe joue les premières mesures, entonne « Ine ze chat folie madness of ze locomotive Bresse… » Le Hollandais éclate de rire, se tape les cuisses. « How did you say ? Je-sro-tall ! It’s Jesro Tall ! Not (il prend un air moqueur et affecté) Jaytro Toul ! »

Les Hollandais sont prétentieux. Ça aussi tout le monde le sait. Non seulement il se fout de lui, mais en plus, ce connard chante bien mieux et connaît toutes les paroles. Tu parles d’un piège à nanas ! Christophe joue comme un con, pendant que le Hollandais en retire toute la gloire. Il attire le regard des filles et leur fait tourner la tête, surtout à Véronique (ou Sylvie, ou Christine, ou Nathalie). S’il s’écoutait, Christophe lui péterait la gueule à ce gros connard prétentieux, à l’aise dans son corps et avec les filles !

Mais lui péter la gueule comme il en a envie briserait sa guitare… Non, ça n’en vaut pas la peine. Christophe respire un grand coup, empoigne la bouteille de pinard dont le goulot n’attendait plus que sa bouche.

Frissonnant, Christophe se réveille, perturbé que ce souvenir se soit invité dans ses rêves. Mais qu’est-ce que je fous là ?

Épisode 2