Le cahier à fermoir – Mardi 8 mai 1945

L’Allemagne a capitulé ! La guerre est finie !

On l’espérait tous sans trop oser y croire vraiment. Quand je pense qu’il y a une semaine, on défilait pour fêter le premier mai et qu’aujourd’hui, la guerre est finie… La rumeur courait depuis hier, mais j’ai entendu tant de bobards ces dernières années, alors cette capitulation que les Boches signeraient à Reims… je voulais y croire, mais je n’osais l’espérer par peur d’être une nouvelle fois déçue. Je me souvenais de l’espoir d’une paix rapide après le débarquement, la lenteur des troupes alliées pour atteindre Paris, Berlin semblait inaccessible. Je me souvenais aussi de la douche froide, fin décembre, cette trouille de voir le retour des Fridolins dans les rues de Paris. Mais maintenant, c’est officiel : l’Allemagne a capitulé. On a gagné ! Il y a même des rumeurs qui circulent sur la mort du sale petit moustachu (je n’écrirai pas son nom aujourd’hui pour ne pas salir ces pages).

Ce matin, le docteur Meunier a voulu m’accorder ma journée pour que je puisse fêter la capitulation des Chleuhs, mais il tenait à garder son cabinet ouvert et à rendre visite dans l’après-midi à ses patients immobilisés chez eux. Je n’ai pas voulu le laisser seul. Il m’a houspillée, mais sans grande conviction, j’ai bien compris que ma présence l’arrangeait plutôt. La matinée a été très mouvementée, outre les patients habituels, d’autres que je n’avais jamais vus sont venus, qui pour une véritable consultation, qui pour partager leur joie avec le docteur Meunier et le remercier. De quoi ? Je n’en sais fichtre rien, mais laisse-moi l’imaginer en héros anonyme.

Vers midi, le téléphone a sonné. J’ai décroché. Eugénie voulait me faire une blague en se faisant passer pour quelqu’un d’autre, mais j’ai tout de suite reconnu sa voix. On a rigolé et elle m’a demandé si je pouvais l’attendre pour déjeuner avec elle. « Ne t’inquiète pas, j’apporterai le repas ». Elle est arrivée avec un panier pique-nique rempli de victuailles, qu’elle a “empruntées” à la mère Mougin.

Dissimulée dans son dos, la petite Marcelle avait du mal à tenir en place. Le docteur Meunier, qui s’apprêtait à remonter chez lui pour déjeuner, a éclaté de rire quand elle lui a montré son bras vierge de toute cicatrice. « Louise, c’est la meilleure infirmière du monde, vous savez ? » J’ai froncé les sourcils et j’ai essayé de garder mon sérieux pour la gronder. « Marcelle, c’était l’autre bras ! » La petite ne s’est pas démontée, elle a soulevé sa manche d’un air insolent. J’ai dû admettre qu’il n’y a aucune cicatrice sur son bras, à peine une marque légèrement rosée.

La petite Marcelle jacassait comme une pie et a raconté toute l’histoire, de la bouteille d’eau bouillante qui « a explosé d’un coup paf ! Comme ça ! » à la douleur de sa blessure, sa peur d’avoir encore plus mal quand on lui retirerait le pansement, comment j’ai réussi à le lui décoller sans lui faire mal et à la soigner en venant tous les soirs. Elle n’a pas oublié de lui raconter pour le vitrier, comment je lui avais présenté « la belle Marcelle, la vraie ». Enfin, elle m’a chuchoté à l’oreille « Il sait pour Jean-Baptiste ? » Je lui ai fait remarquer mon ventre. « Ah. Je me disais bien que tu avais grossi ».

Madame Meunier est venue s’enquérir de son mari. Elle était heureuse de le voir entouré de nous trois. La petite Marcelle a voulu lui expliquer pourquoi je suis « la meilleure infirmière du monde », mais madame Meunier l’a interrompue d’un geste de l’index.

– Je le sais, ma petite. Regarde, (elle lui a montré l’arcade sourcilière de son mari) tu vois la cicatrice ? Des bandits s’en sont pris au docteur et c’est Louise qui lui a prodigué les premiers soins. Regarde son nez, maintenant. Que remarques-tu ? Rien ? C’est normal, il a été cassé pendant l’agression et qui l’a remis en place, l’air de ne pas y toucher ? C’est Louise !

Je ne saurais dire laquelle de nous trois était la plus estomaquée. Quand elle a remarqué mon air ahuri, madame Meunier a grondé son mari. « Malgré ta promesse, tu ne le lui avais toujours pas dit ?! » C’est donc un docteur Meunier tout penaud qui a emboité le pas à son épouse et m’a accordé mon après-midi comme on demande un service.

Nous nous sommes installées dans le coin cuisine. Il n’y a que deux chaises, j’allais chercher une de celles de la salle d’attente, mais la petite Marcelle excitée comme une puce m’a suppliée de la laisser s’asseoir sur « le tabouret rigolo » (il est muni de roulettes et tourne aussi sur lui-même). Je lui ai fait promettre de ne pas faire le clown et de se tenir tranquille dessus. Elle a promis. Je l’ai autorisée à s’asseoir dessus.

Elle a tenu tant bien que mal sa promesse, mais dès qu’elle devait tendre le bras pour attraper quelque chose sur la table, elle ne pouvait s’empêcher de faire glisser le tabouret et quand Eugénie lui a proposé d’emporter une partie des victuailles chez elle pour les manger avec sa maman, la petite Marcelle n’a pu s’empêcher de tourner à toute vitesse sur elle-même en poussant un cri de joie. Nous ne lui en avons pas tenu rigueur.

Après avoir mangé, nous avons décidé de profiter de la liesse générale dans les rues de Paris et de nous rendre à pied jusque chez Maurice et Henriette. Je lui avais téléphoné et nous avions prévu de nous retrouver chez elle. Je n’oublierai jamais tous ces sourires, ces cris de joie, ces voix qui chantaient à tue-tête.

La petite Marcelle me tirait par le bras, elle a dû me demander au moins mille fois si Marcelle serait là. Je n’en savais rien. Soudain, elle a poussé un cri de joie. « Regarde ! » Ce n’était pas Marcelle, mais Jean-Baptiste qu’elle venait d’apercevoir. Elle a lâché ma main pour se précipiter dans ses bras. Il l’a installée sur ses épaules et nous avons cheminé ensemble.

Henriette et Maurice nous attendaient devant leur immeuble, la petite semblait déçue, mais quand elle a entendu « Alors, la moujingue, comme ça on me snobe ? », elle est descendue de Jean-Baptiste comme un ouistiti descend de son cocotier. Tu les aurais vues ! L’amour qu’elles se portent étincelait comme un feu d’artifice. Et que je te fais des bisous et que je te bouscule et que je te refais des bisous et qu’on rigole ensemble comme si le monde n’existait pas !

Fleur de Paris a retenti de je ne sais où. Je regardais Marcelle, la petite dans ses bras, exagérant sa danse entre valse et polka. C’est la petite qui a remarqué mon trouble en premier. « Pourquoi tu rougis, Louise ? » Comment aurais-je pu leur expliquer cette soirée du 23 décembre, les claques sur le derrière que Jean-Baptiste m’assénait en rythme ? Le souvenir de tout le plaisir que j’ai pris cette soirée-là me revenait par bouffées. Il me semblait entendre s’ouvrir en grand les portes des voisins, leur voix sur les paliers. « Bleu ! Blanc ! Rouge ! Avec l’espoir, elle a fleuri. C’est une fleur de Paris ! » Même si la petite n’avait pas été là, je n’aurais pas pu leur expliquer. La grande a insisté

– Ben alors, Louisette, t’as perdu ta langue ?

Le bébé m’a sauvé la mise, je leur ai dit qu’il battait la mesure dans mon ventre. Ce n’était pas un mensonge. La petite a quitté les bras de Marcelle et s’est approchée de moi. Elle a mis son oreille contre mon ventre. « Oh ! C’est vrai, je le sens ! » Tour à tour, chacun et chacune ont posé la main dessus pour constater que le bébé fêtait la victoire à sa façon.

La musique s’était évanouie, mais le bébé battait encore la cadence « sur un rythme martial » a précisé Maurice qui venait de poser sa main sur mon ventre. J’ai sursauté en même temps que Jean-Baptiste, nos regards se sont croisés. Nous nous sommes compris et sommes tombés d’accord.

– Si le bébé est un garçon, nous le prénommerons Martial !

– Et si c’est une fille, vous l’appellerez Marcelle ?

Je me demandais précisément si le prénom Martial existe au féminin quand j’ai entendu la voix traînante et gouailleuse de mon amie. C’est donc en ce 8 mai, dans les rues de Paris que la question du prénom du bébé a trouvé sa réponse.

Le soir venu, après avoir « festoyé sans ticket » chez Maurice et Henriette (entre-temps, Marcelle avait raccompagné la petite chez sa maman, rue Roli), nous sommes allés nous coucher à Dupleix. Le fou chantant n’était pas chez lui, ou alors il dormait déjà. Albert et Albertine ont fêté la victoire comme il se doit, mais au lieu de lire avant de nous endormir, nous avons décidé de coucher le récit de cette journée sur le papier. Jean-Baptiste voulait attendre d’être un homme marié pour tenir un journal intime, « mais à circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles ».

Je lui ai lu ce que j’avais écrit. J’ai remarqué son air sévère de maître d’école déçu de son élève. « Louise, la guerre n’est pas finie, elle se poursuit dans le Pacifique ! » J’ai fait semblant d’être contrite, mais si je sais qu’il a raison, pour moi, dans mon cœur, la guerre est déjà finie.

Jean-Baptiste vient de me faire le sourire qui signifie « J’ai vu que tu t’agites sur ta chaise ». Quand je gigote comme ça, c’est qu’Albertine s’impatiente et quand il me sourit ainsi, c’est qu’Albert s’impatiente aussi. Je vais donc poser la plume, mais n’oublie jamais cette date, mardi 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé, la guerre est finie et nous avons remporté la victoire !

Le cahier à fermoir – Lundi 2 avril 1945

Je profite du lundi de Pâques, pour te donner de mes nouvelles. J’espère, mon cher journal que tu n’es pas jaloux du précédent sur lequel j’écrivais bien plus régulièrement, mais je n’ai plus autant de temps libre qu’avant. Qui aurait pu le croire ? Tant que j’étais domestique, les heures de queue au ravitaillement faisaient partie de mon travail, désormais l’attente est aussi longue, mais je dois faire la queue avant d’aller chez le docteur Meunier et le plus souvent, pendant mes rares journées de repos. Tout comme pour le ravitaillement, je dois faire la cuisine, la lessive et le ménage après mes journées de travail, heureusement que mon Jean-Baptiste est une vraie fée du logis ! Il rit quand je manifeste mon étonnement épaté. J’ai du mal à me mettre dans la tête qu’il a été longtemps un boy au service d’une famille de colons. Malgré tout, je dois admettre que son aide précieuse est un vrai luxe. Combien de femmes enceintes qui travaillent en bénéficient ? Je pense qu’elles représentent une goutte d’eau dans la mer.

Il s’en est passé des choses depuis le 15 mars, je ne sais par où commencer. Je vais essayer de suivre les conseils du manuel de secrétariat que Jean-Baptiste m’a dégotté (en premier lieu, ne pas employer de verbes tels que « dégotter » !) et faire un plan. J’ai noté les points que je ne veux pas oublier sur un morceau de papier et je vais tenter de les suivre.

Ma grossesse se passe tellement bien que j’ai parfois l’impression de ne pas être enceinte ! Je ne m’endors plus à tout propos, mais je ne souffre pas d’insomnie non plus. Je dors « comme un bébé », qu’est-ce que j’ai pu rire quand le docteur Meunier m’a demandé d’un air innocent « Ce qui signifie que vous vous réveillez toutes les trois heures, affamée, les fesses mouillées en pleurant ? » Nous plaisantons souvent à propos de tout et de rien et il m’apprend beaucoup sur la médecine surtout sur les bêtises qui se transmettent de génération en génération. Par exemple, sur comment deviner le sexe du bébé à venir. Je lui avais posé la question, parce qu’on dit que si le ventre pointe en avant, c’est qu’on attend un garçon. Mon ventre ne pointe pas, mais il est à peine rebondi.

La semaine dernière, il m’a fait une consultation à la mode « recettes de grand-mères », là aussi je me suis bidonnée. À sa demande, j’ai fait deux colonnes, une pour les preuves formelles que j’attends une fille, l’autre pour un garçon et je devais cocher le résultat.

Est-ce que j’ai eu des nausées ? Non. C’est donc que j’attends un garçon. Est-ce que je me sens d’humeur mélancolique ? Non. C’est donc que j’attends une fille. Est-ce que ma libido a augmenté ? En clair, est-ce qu’Albertine a davantage envie d’Albert ? Oui. C’est donc que j’attends une fille.

Le docteur a regardé le blanc de mes yeux, il est bien blanc, j’attends un garçon. J’ai fait pipi dans un verre, l’urine est claire, j’attends un garçon. Mes mamelons n’ont pas changé de couleur, j’attends une fille. Je n’ai pas de boutons d’acné dans le dos (je n’en ai jamais eu, même sur les joues pendant l’adolescence, de toute façon), c’est que j’attends une fille.

Est-ce que j’ai plus envie de salé ou plus envie de sucré ? Je n’ai pas pu répondre à cette question, parce que je crois que je pourrais manger du foin tellement j’ai tout le temps faim. Alors, j’ai mis une croix dans les deux colonnes. Il m’a mis un peu de sel sur les nichons. Le sel ne s’est pas dissout, j’attends donc un garçon.

Le docteur Meunier m’a demandé de mettre les mains sur les hanches comme quand je suis énervée. Ça n’a rien donné, parce que quand je suis énervée, je serre les poings et du coup, on n’a pas pu voir si mes pouces pointaient plutôt vers le ventre (garçon) ou plutôt vers le dos (fille). En fait, ils pointaient plutôt vers le haut ! Autre méthode infaillible qui n’a pas marché, ramasser un objet à terre, parce que je plie les genoux (le docteur Meunier m’a dit que c’était mieux pour le dos).

Il a fait un pendule avec une pièce au bout d’une ficelle, « parce qu’il est bon de faire preuve d’esprit hautement scientifique », ni lui ni moi n’avons pu déterminer si le pendule tournait ou s’il balançait.

À la fin de cette consultation, je n’étais pas plus avancée qu’au début, puisque dans la moitié des méthodes j’attends une fille et pour l’autre, un garçon.

Il m’a parlé d’un médecin, très réputé à l’époque pour ses prédictions infaillibles. J’étais curieuse de savoir comment il s’y prenait, mais j’en ai été pour mes frais. Ce docteur annonçait systématiquement à ses patientes qu’elles attendaient un garçon. À l’accouchement, si le bébé était un garçon, la mère ne posait aucune question, mais si c’était une fille, le médecin prenait un air surpris et sortait la fiche de sa patiente « Votre désir d’un garçon vous aura fait mal comprendre » et il montrait aux parents la fiche sur laquelle était noté que la maman attendait une fille.

Après cette séance de rigolade, le docteur Meunier m’a auscultée sérieusement, j’ai même pu écouter les battements du cœur du petit qui pousse dans mon ventre. Ça m’a vraiment émue, même si ça ne ressemblait pas du tout à ce que je m’attendais. Ça ressemblait plus à des gargouillis qu’aux battements de cœur (j’ai appris à me servir du stéthoscope avec ses patients). Par contre, j’ai été bouleversée, au point de verser quelques larmes, quand je lui ai expliqué que depuis quelques jours, j’ai comme des gaz intestinaux mais que je ne pète pas. Il m’a dit que ce sont les mouvements du bébé dans mon ventre que je commence à percevoir.

Tu aurais vu la tête de Jean-Baptiste quand je lui ai raconté ! Je suis sûre et certaine qu’il était plus bouleversé que moi ! Il pleurait, riait en même temps, il m’a prise dans ses bras pour me faire tournoyer avant de se raviser « Restons prudents ». Heureusement qu’Albert et Albertine sont moins enclins à la sensiblerie… sinon, on serait restés comme deux idiots à sourire bêtement, les yeux dans le vide !

Depuis vendredi soir, Jean-Baptiste avait un drôle d’air, mais je ne savais pas si c’était du lard ou du cochon. Hier, comme le lit commence à devenir un peu trop étroit pour nous deux, il m’a proposé qu’on aille chercher celui que le capitaine Martin nous a réservé. Un vrai lit nuptial à deux places. J’ai fait ma tête de mule et je lui ai répété que tant que nous ne serons pas mariés, je refuserai de dormir dedans. Il a respiré un grand coup et m’a dit « Je ne sais pas si nous pourrons nous marier un jour ».

Le matin même, j’avais croisé ici et là des personnes affublées d’un poisson dans le dos (le plus rigolo que j’ai vu était accroché au dos d’un pardessus, un dessin d’un squelette de poisson avec noté au-dessus « Désolé, j’avais trop faim ! »). J’ai cru qu’il me faisait une blague. Hélas, il aurait préféré que ce fût le cas.

Il n’existe pas d’acte de naissance officiel le concernant, aucun parent connu, juste la déclaration du couple de colons qui l’ont “recueilli”. Jean-Baptiste a donc besoin que ces personnes attestent qu’il est bien celui qu’il prétend être, qu’il n’est pas marié par ailleurs et aussi l’autorisent à se marier et à s’installer en métropole. Je trouve ça scandaleux. L’Administration était moins tatillonne quand il s’agissait d’aller se faire trouer la peau pour la Patrie ! En plus, comme il n’est plus soldat depuis novembre dernier, l’armée ne peut pas lui donner cette autorisation à convoler.

J’ai dû insister pour que Jean-Baptiste me fasse lire la lettre infecte qu’il a reçue de ceux qui se proclament ses bienfaiteurs. Ils lui reprochent de ne pas être revenu chez eux une fois son devoir militaire accompli. Ils ont même osé lui envoyer la facture de leurs “bienfaits” ! Ils osent exiger « le remboursement des frais engagés » pour son éducation, ses leçons de maintien, de danse et même pour ses tenues ! Tant que Jean-Baptiste ne les aura pas remboursés, ils refuseront de lui fournir les attestations nécessaires.

La rage m’a fait bouillir le sang. J’ai arraché une feuille d’un calepin, j’ai fait deux colonnes. Dans la première, j’ai noté leurs dépenses et pour remplir la colonne “recettes”, j’ai posé à Jean-Baptiste les premières questions qui me venaient à l’esprit.

– À partir de quel âge as-tu commencé à travailler pour eux ? Combien d’heures de nuit, combien de dimanches, combien de jours fériés estimes-tu avoir travaillés pour eux ? À ton avis, quel aurait été ton salaire quand, en plus du service, tu assurais le spectacle en tant que danseur de salon, en tant que « nègre savant » ? Et ces heures passées à étudier, non pas pour obtenir un diplôme, mais pour être en mesure de répondre aux questions les plus saugrenues sur les sujets les plus divers que pouvaient te poser leurs invités, à combien les estimes-tu ? À combien estimes-tu ton salaire de chauffeur ? Celui de mécanicien ? Celui d’ingénieur agricole, de métayer ? Et l’humiliation au quotidien, à ton avis, a-t-elle un prix ?

À chacune de mes questions, les yeux de Jean-Baptiste s’ouvraient davantage et il ne pouvait s’empêcher de sourire.

– Ma Louison, mon amour lumineux, si j’étais patron, je redouterais une syndicaliste de ta trempe ! Pour ce que je sais de lui, une chose est certaine, c’est qu’Éric aurait été fier de sa petite sœur !

Je lui ai conseillé d’en parler au capitaine Martin qui aura sans doute d’autres arguments à lui proposer. Jean-Baptiste sourait encore lorsqu’une petite voix s’est fait entendre.

– Albert, Albert, tu veux bien vérifier si aucune main facétieuse ne m’aurait accroché un poisson d’avril à mon insu ?

Albert s’est, une fois encore, montré à la hauteur de sa réputation de chevalier servant, il n’a pas hésité à plonger au plus profond d’Albertine pour s’assurer qu’aucun poisson d’avril n’y avait été accroché. Rassuré, il est ressorti presque aussitôt, mais Albertine était moins convaincue que lui.

Jean-Baptiste affirmait qu’il était à court d’arguments pour persuader Albert d’explorer à nouveau Albertine. Si j’avais ôté ma robe et ma culotte, je portais encore ma combinaison et mon soutien-gorge. J’ai fait mine de les retirer avant de me raviser. « À quoi bon ? Tu as raison, mon adoré, autant laisser cette pauvre Albertine se morfondre dans ses doutes et ne pas prendre le risque d’un refroissement… »

Jean-Baptiste m’a accusée d’être diabolique, ce qui (quand il le dit de cette façon) est déjà un beau compliment, mais quand il a rajouté « Ton goût des mots, ta soif de les apprendre feront de moi l’éternel vaincu de nos joutes oratoires », j’ai eu l’impression de recevoir la plus belle des médailles.

Je ne saurais dire quelles sont les caresses sur mes seins que je préfère, celles de ses mains ou celles de ses yeux. Quand ses yeux brillent de mille feux, quand le bout de sa langue apparaît subreptissement entre ses lèvres pour les caresser et qu’il ne peut la retenir, je pourrais me noyer dans un flot d’orgueil. Tant pis pour ma modestie, mais c’est un fait.

Jean-Baptiste était nu, je regardais son ventre, Albert luisait. Les veines saillantes me faisaient penser aux crêtes des montagnes telles qu’on les représente sur les cartes de géographie. Albert a plongé dans Albertine puis est ressorti.

– Il aime le regard que tu poses sur lui, mon amour lumineux !

– Albert, Albert, plonge encore en moi, racontons à Jean-Baptiste et à Louise la légende du martin-pêcheur à la recherche du poisson invisible !

Comme c’est le cas avec toutes les légendes, il nous a fallu beaucoup de temps, de plongées d’Albert dans Albertine, de détails importants à garder en mémoire avant d’achever son récit. Ensuite, nous avons dîné. Jean-Baptiste m’a prise dans ses bras pour notre lecture du soir. Il me fait découvrir Balzac, je ne sais pas comment il s’y prend, mais dès que les descriptions me lassent, il me demande de fermer les yeux et lit les mots, les phrases avec tant de sentiment que les paysages défilent devant moi comme si je m’y promenais et que je remarquais les moindres détails.

Nous sommes le lundi de Pâques, nous avons perdu une heure de sommeil puisque nous sommes passés à l’heure allemande. Jean-Baptiste me regarde écrire en souriant, je le regarde finir de se raser. Je sais qu’après il me demandera de vérifier qu’il ne reste aucune trace de savon sur sa peau. Je le couvrirai alors de baisers en lui répétant à quel point il est beau. L’envie de son corps me consume, mais nous sommes attendus chez Maurice et Henriette pour fêter avec eux la résurrection de leur Seigneur (qui n’est pas le nôtre), Marcelle ne sera pas là, elle passe la journée avec la petite Marcelle et sa maman.

Il s’est passé quelque chose le 8 mai 1945 ?

Le cahier à fermoir – Jeudi 15 mars 1945

Mon cher journal, tu ne devineras jamais qui j’ai vu aujourd’hui ! J’avais assisté le docteur Meunier pour débrider l’abcès axillaire (ça veut dire sous l’aisselle, va falloir t’habituer aux termes médicaux, mon vieux !) d’un patient et tandis que je raccompagnais ce dernier vers la sortie, je l’ai vue, assise, les mains sagement posées sur ses cuisses. Elle a levé les yeux, m’a souri comme intimidée.

– Eugénie ?! Mais que fais-tu là ? Es-tu souffrante ?

– Non, rassure-toi, mais j’avais besoin de savoir si ta promesse tient toujours, si nous sommes toujours amies. Et comprendre pourquoi tu as renoncé à l’école de la Croix-Rouge.

Je n’avais pas le temps de parler avec elle, mais j’avais bientôt ma pause déjeuner, si elle pouvait m’attendre, je pourrais lui expliquer tout ça tranquillement. Le docteur déjeune avec sa femme, il y a une petite pièce qui sert de réserve et de cuisine. C’est là que je mange tous les midis.

Le docteur est sorti de la salle de consultation pour voir ce qui se passait. Il m’avait entendu parler avec quelqu’un et se demandait pourquoi je ne faisais pas entrer cette personne. Avec de la fierté dans la voix, je lui ai annoncé « Docteur, je vous présente mon amie Eugénie sans qui vous n’auriez pas eu la chance de trouver une assistante de ma qualité ! » J’aime bien plaisanter avec lui, par certains côtés, il me fait penser à papa. Il me complimente souvent parce qu’il trouve que je travaille consciencieusement et que j’apprends vite. Quand je retrouve un dossier qu’il avait mal classé, il m’appelle sa « perle rare » et je dois reconnaître que ça me fait plaisir. Je travaille pour lui depuis dix jours seulement, pourtant je me sens aussi à l’aise que si j’avais toujours été son assistante. Sa femme est très gentille avec moi, même si je trouve qu’elle accorde trop de valeur aux soins que j’avais prodigués à son mari le 23 décembre.

Eugénie est tombée des nues quand je lui ai expliqué pourquoi je ne vais plus à la Croix-Rouge le samedi. Est-ce qu’on peut dire « rebondir des nues »? Parce que je lui ai expliqué pour Henriette et je lui ai rapporté les propos de l’infirmière Suzanne. Elle ouvrait des yeux larges comme la main, même si elle ne se retrouvera jamais dans la même situation qu’Henriette, elle comprend parfaitement combien ce choix a pu être douloureux. Elle était estomaquée qu’une infirmière de la Croix-Rouge puisse la dénigrer ainsi.

Je comprends que tu n’aies plus envie de donner de ton temps pour eux, mais pourquoi avoir renoncé à cette école qui t’aurait donné un diplôme ?

Tu aurais vu sa tête quand je lui ai répondu !

Je n’ai pas renoncé, c’est l’infirmière Suzanne qui estime que je n’ai pas la rectitude morale nécessaire.

Eugénie en a bégayé de surprise.

Mais… mais toi ? Toi, tu n’en serais pas… digne ?! Mais pour… mais pourquoi ?

J’étais d’humeur taquine, sans pouvoir m’en expliquer la raison. Je l’ai laissée se remettre de sa surprise et quand ça a été le cas, alors que je venais de poser une assiette face à la mienne et de lui servir la moitié du contenu de la casserole, je lui ai dit, l’air de rien

Parce que l’infirmière Suzanne venait d’apprendre que j’attends un enfant de Jean-Baptiste.

J’ai bien fait d’attendre parce qu’Eugénie a lâché sa fourchette en répétant.

Un enfant de… de Jean-Baptiste ? Tu… un enfant de Jean-Baptiste ?

Elle me regardait comme si j’avais vieilli d’un seul coup. Quand elle a vu mon sourire, elle a souri à son tour.

Quand je dirai ça à mère…

Surtout, n’en fais rien ! Même si je ne risque plus ma place, je ne veux pas accorder cette victoire à madame Mougin !

Tu as raison, ce sera notre secret !

Elle a posé sa main sur la mienne et l’a serrée très fort. Avant de nous dire au revoir, elle semblait embêtée, je lui ai demandé pourquoi.

J’aimais bien aller à la Croix-Rouge, je m’y sentais utile, maintenant je me demande si je le dois.

Mes déboires avec l’infirmière Suzanne n’ont rien à voir avec ton engagement personnel, Eugénie !

Mais ne penseras-tu pas que je trahis notre amitié ?

Eugénie ! Tu doutes encore de l’amitié que je te porte, je vais finir par croire que tu ne la tiens pas en grande estime !

Comme ça s’était produit le 14 novembre, nous avons ri et pleuré en même temps. Je l’ai embrassée en la serrant bien fort dans mes bras. « Reviens vite me rendre visite, maintenant que tu sais où me trouver ! » Elle a promis de le faire et pour m’assurer que mon secret serait bien gardé, elle a fait mine de se coudre la bouche.

Quand j’ai retrouvé Jean-Baptiste, il ne semblait pas le moins du monde surpris de la visite d’Eugénie.

– Et donc, elle est venue te voir peu avant ta pause de midi, un peu comme si, de surcroît, elle connaissait tes horaires de travail…

– Je n’y avais pas pensé, mais oui, tu as raison…

Je me serais donné des gifles ! Mais Jean-Baptiste ne m’en a pas laissé la possibilité, il m’a prise dans ses bras, m’a couverte de baisers.

– Mon amour lumineux, toujours égale à elle-même, capable de trouver une aiguille dans une botte de foin à condition toutefois qu’on lui indique qu’elle est précisément assise sur ladite botte de foin !

Comment ai-je pu être assez stupide pour ne pas deviner qu’Eugénie était allée trouver Jean-Baptiste ?

– Par contre, elle ne savait pas que je suis enceinte…

– En revanche, ma Louise, en revanche ! Bien m’en a pris de ne pas le lui annoncer, tu aurais pu t’imaginer être devant la réincarnation d’Esméralda !

J’aurais dû me fâcher, au contraire, j’ai ri avec Jean-Baptiste. Albertine s’est soudain enquise de l’état de santé d’Albert, qui justement ne demandait qu’à lui faire une petite visite de courtoisie.

Après s’être déshabillé, Jean-Baptiste m’a tendu sa cravate. Je ne saurais nommer le frisson qui part de ma main et remonte le long de mon bras quand je la prends. Ce n’est pas exactement un frisson, mais plutôt des picotements, comme si, sous ma peau, de minuscules lutins empruntaient en sautillant joyeusement un chemin connu d’eux seuls. Mais avant de remonter le long de mon bras, ce frisson naît d’un pétillement dans la paume de ma main, comme si mon sang s’était transformé en eau de Seltz. Si Jean-Baptiste me tend sa cravate, c’est qu’il craint de ne pouvoir résister à l’envie d’ouvrir les yeux et de fiche en l’air le premier conte que nous avons inventé tous les deux. Laisse-moi te le raconter comme nous nous le racontons, c’est-à-dire à deux voix.

– Un berger baoulé reçut un jour une grâce mystérieuse.

– Les ignorants parlent d’un prince nègre frappé d’un mal étrange.

– Qu’il fasse nuit ou qu’il fasse jour, alors que sa vue était excellente, il devenait aveugle. La première fois, il fut effrayé de cette soudaine cécité, comment pourrait-il mener son troupeau s’il n’y voyait plus ?

– Ce qui met à mal la légende de la malédiction princière !

– L’homme était avisé…

– A-t-on déjà connu un seul prince qui le fut ?

– L’homme était avisé, il décida de se fier aux autres sens dont la nature l’avait doté. Tendant l’oreille, il lui sembla entendre une douce mélopée qui résonnait comme une invitation.

– Viens à ma rencontre, viens, approche-toi et délicatement accroche-toi à moi, de nos deux êtres ne formons qu’un, permets-moi ainsi de devenir tes yeux.

– Comment pourrais-je faire ? Je ne sais où tu es, j’entends à peine ta comptine !

– Fie-toi à ton fidèle Albert, où que nous soyons, il saura trouver Albertine !

– Mais sans mes yeux, comment te trouver, créature divine ?

– Approche à tâtons, oublie tes yeux, pense à tes mimines ! (À ce moment de l’histoire, on rigole tout le temps !)

– Le berger se demande quelle est cette merveille qu’il sent sous ses doigts quand il réalise que ce sont les plus belles hanches dont on puisse rêver.

– Albert sans aucun préambule a trouvé la manière de combler Albertine. Tout joyeux et frétillant, il entre, il sort, il plonge un peu plus profond encore. Albertine l’encourage, le stimule « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! »

– Sourd au dialogue entre ces deux-là, le berger poursuit l’exploration de ce corps offert à ses mains. Il ne peut taire sa surprise quand ses doigts effleurent deux magnifiques fruits tout droit sortis du verger de l’Éden.

– Ce ne sont point des fruits, mais de simples mamelles !

– Le berger s’offusque de la légèreté avec laquelle, elle nomme ces merveilles. Il ne se lasse pas de les caresser, de les effleurer, de les cajoler.

– Parfois ses caresses sont légères comme le souffle d’un ange, parfois elles sont ardentes comme un baiser diabolique, mais à chaque fois, elles comblent la jeune créature, qui se cambre de plaisir.

– Le berger comprend alors ce que ressent Albert allant et venant, explorant Albertine, quand il pense qu’il ne pourra pas l’explorer davantage, d’un coup de rein, la créature l’encourage et comme un commandement Albertine lui ordonne « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! »

– Ils étaient quatre, ils ne forment plus qu’un… et cette vague qui monte les emporte au loin…

– Dans cette perfection à côté de laquelle l’Éden serait une punition.

– Elles sentent la vague monter, monter, enfler encore. « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! » et tandis qu’Albert vaillamment comble Albertine, les mamelles…

– Le berger ne les nomme pas ainsi ! Il s’enivre de la perfection qu’il sent sous ses mains, mais l’une des deux abandonne les seins et curieuse explore le corps de la divine créature, descend, descend plus bas encore… Que ce ventre est riche de promesses !

– La créature se cambre sous ses caresses et vers les cieux élève ses fesses. Albert se montre gaillardement vaillant et Albertine l’inonde de ses compliments. La vague qui les submerge enfle tant et tant que la créature crie à s’en déchirer les dents.

– Dans une explosion de plaisir, le berger retrouve la vue, mais depuis lors il n’a de cesse que de la perdre à nouveau. Comme on lance un défi, il regarde le soleil droit dans les yeux à s’en brûler les rétines. Comme on s’agenouille pour engendrer la pitié, il pleure sous la lune que derrière ses larmes il devine. Mais cette grâce tient à garder son mystère, elle seule décide quand elle s’offrira à lui. À chaque fois surpris, à chaque fois ravi, dès qu’il entend cette douce comptine « Albert, Albert, veux-tu d’Albertine ? »

–  Albertine frémit quand Albert trouve le chemin qu’il empruntera et qui les transportera jusqu’à l’extase finale.

– Le berger toujours s’émerveille, quand sous ses mains la créature divine n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… (Jean-Baptiste m’a fait lire la poésie « Mon rêve familier » de Paul Verlaine et j’ai tellement aimé cette formule que nous avons décidé de l’emprunter pour terminer ce conte).

Tu comprends maintenant pourquoi mes mains bouillonnent et ma peau frissonne quand Jean-Baptiste me tend sa cravate ?

Lundi 2 avril 1945