La nouvelle vie d’Odette – Jour de l’an

Linus, dépité, regardait la bouteille dont il ne restait que l’ombre d’un fond. Usant de tous ses charmes, il me demanda si je pouvais lui en préparer une autre qu’il rapporterait en Irlande.

– Hélas, il ne s’agit pas d’un cocktail, la préparation de ce breuvage nécessite un certain temps… Si j’en lançais une aujourd’hui, tu ne pourrais pas la boire avant quarante-quatre jours, soit à peu près…

– Pour la Saint-Valentin ! Oh, Linus, tu es si romantique !

Sidérée, je regardais Roweena, qui prenait un malin plaisir à taquiner son compatriote.

– Dis donc, tu calcules l’intervalle entre deux dates avec une précision diabolique !

– Diabolique, je ne sais pas, mais avec précision, oui ! Ça doit être mon don…

Jimmy et Socrates nous avaient rejoints. Je souris en le voyant caresser Roweena du ventre jusqu’aux joues et lui susurrer « Un de tes nombreux merveilleux dons ». Linus hocha la tête, bougonna « Et c’est moi qu’on traite de romantique ! » ce qui fit rougir son ami, qui s’éclaircit la voix pour demander le programme du jour.

– La préparation de ton nectar est-elle secrète ou accepterais-tu de nous en dévoiler la recette ?

– Elle n’a rien de secret, mais pour la réaliser, il faut certains ingrédients, dont de l’alcool et…

Je désignai les bouteilles vides sur la table. Jimmy fronça les sourcils en me reprochant de donner une mauvaise image de notre pays. Depuis quand ne peut-on plus trouver de l’alcool en France ?! Y compris et surtout un premier de l’an ?! C’est ainsi que nous nous décidâmes à aller en ville pour en acheter. Sur le chemin du retour, nous avions fait un détour pour récupérer de grands bocaux chez Mireille. Quand nous arrivâmes au mas, elle nous demanda s’ils convenaient, Marcel était à ses côtés.

– C’est à ça qu’on voit la différence entre nos douces provençales et ces créatures du Nord, ma Mireille. À vous, c’est les ateliers confitures que vous organisez, tandis qu’à ces diablesses, c’est tout de suite la picole…

– Tu fais bien de la ramener, Marcel ! Parce que je te ferai remarquer que vous autres, les provençaux vous vous contentez de les boire, nos breuvages du Nord ! Tandis que nous, on vous les prépare !

Je tournai les talons avant qu’il ait eu le temps de répliquer et m’accordai ainsi ma première victoire de l’année dans nos joutes verbales.

J’avais disposé les ingrédients, le matériel sur la grande table de la cuisine. Je leur expliquai comment réaliser cette recette simplissime et lorsque j’évoquai le seul point délicat de l’opération, leur esprit steampunk fut comblé. Linus et Socrates surent immédiatement comment procéder pour maintenir l’orange en suspension au-dessus de l’alcool sans qu’elle ne le touche et parvenir néanmoins à fermer hermétiquement le bocal. J’étais épatée *.

– Et comment procède Petronilla ?

– Ben… Petronilla n’a jamais fait cette recette, mon cher. C’est Odette l’infirmière qui la concocte habituellement !

Je leur montrai donc comment je me débrouillais à l’aide de bandages, ce qui les amusa beaucoup. Ainsi que je leur avais expliqué plus tôt, il est possible de préparer cette recette avec différents alcools et puisque nous étions d’humeur expérimentale, chacun avait choisi celui qu’il préférait. Une fois remplis, les bocaux furent étiquetés avec soin et remisés dans une niche qui semblait avoir été creusée dans le mur pour les y accueillir.

Dès leur arrivée, j’avais remarqué qu’une relation particulière semblait s’être nouée entre Socrates et Roweena, mais prise dans le tourbillon des événements, je n’avais pas eu l’occasion de m’en entretenir avec elle. Quand nous fûmes seules, je lui posais les questions qui me brûlaient les lèvres. Quelle était sa vie depuis la Toussaint et son retour en Irlande ? Avait-elle pris une décision quant à son mariage ? Avait-elle accordé le pardon à son époux infidèle ? Elle éclata de rire et son regard se perdit dans le lointain, comme si elle se repassait un film.

– Aujourd’hui, je peux en rire, mais le voyage du retour fut très douloureux. Je savais bien que je n’avais d’autre choix que de retrouver cette morne vie quotidienne qui était la mienne. Pour plusieurs raisons. La première, même si elle peut te prêter à rire, c’est que je suis de confession catholique, ce qui m’interdit le divorce. La seconde, c’est que je ne travaille pas à temps-plein, je cumule des petits boulots, petits mais éreintants, qui ne me permettent pas de payer un loyer et de vivre seule. La troisième, ma famille, mes enfants qui compatissaient à mon infortune, mais n’auraient jamais admis que je quitte mon mari, leur père.

Quand l’avion a décollé, que le commandant nous a souhaité la bienvenue à bord et un bon vol, une bouffée désagréable m’a envahie. Je ne pouvais plus dire un mot et j’étais trop loin du hublot pour que mon regard puisse se perdre au-dessus des nuages. J’entendais Betsy parler avec Joseph et son « Alister chéri ». Ma gorge se nouait. J’ai vu la main de Socrates passer au-dessus de mes cuisses pour toucher le bras de Gideon assis près du hublot. Je compris ce que cela signifiait. Je fis non de la tête, ce n’était pas la peine qu’il me cède sa place, ça n’aurait rien changé. Et je me suis effondrée. Plus les larmes coulaient, plus la solution m’apparaissait évidente, mais plus elle se révélait irréalisable. Mes yeux coulaient encore quand Gideon maugréa « Qu’est-ce qui t’oblige à rentrer chez toi dès ce soir ? » Je n’avais toujours pas prononcé le moindre mot et il avait compris ce qui me hantait !

Où pourrais-je donc aller ? Pour toute réponse, Socrates leva trois doigts. « Tu peux rester au manoir autant qu’il te plaira. Profiter de la cabane de pêcheur de Gideon… ou bien alors chez moi, si tu n’es pas effrayée à l’idée de partager le toit et la vie d’un athée, divorcé et sans doute trop jeune pour te mériter ». Sa voix était… on aurait dit… comme une confession… Gideon interpella Linus, qui s’approcha de nos sièges, et lui dit en maugréant « Je crois que c’en est fini de Roweena reine des pirates, Socrates vient de lui faire sa demande ». Ça m’a fait comme un choc. J’ai serré les poings, un peu furieuse quand même. « Et si j’ai envie d’être encore un peu Roweena reine des pirates, qui me l’interdirait ?! » Socrates a caressé ma cuisse, m’a embrassée dans le cou. Là. Exactement là. « Certainement pas moi ! »

Elle prit une profonde inspiration, guettant ma réaction.

– Ouah ! Chouettes fiançailles !

– Mais… ?

– Quoi « Mais » ?

– J’ai l’impression que tu n’as pas dit le fond de ta pensée…

– C’est que je n’ose te demander de me raconter ta nuit de noces…

– C’est Princess Hope ou Petronilla qui veut le savoir ?

– Un peu les deux… choisis celle à qui tu veux la raconter !

– À Petronilla, je raconterais la soirée qui se déroula au manoir treize jours après notre retour. Je lui décrirais la magnifique robe dessinée et cousue par Betsy. Je lui décrirais aussi ce siège en forme de bateau coulissant et tournant sur un socle, un peu comme le cheval sur son carrousel. Je lui raconterais combien j’étais excitée de voir Betsy, Alister, Gideon et Linus prendre du plaisir avec leurs assistants masturbatoires tout en nous regardant prendre le nôtre. Je lui parlerais de l’âpre douceur du sexe dur, gonflé de désir de Socrates entrant et sortant dans la torride moiteur du mien. Je n’oublierais pas de lui décrire nos souffles, nos gémissements, nos cris de plaisir et les encouragements flatteurs de nos amis. Je lui dirais comment, après m’avoir vue jouir de Socrates, après m’avoir vue le faire jouir, Gideon me demanda de lui accorder mes faveurs. Comment j’ai accepté à condition que Linus nous accompagne en musique. Je lui raconterais comment, fourbue de plaisir, me pensant incapable de bouger, ne serait-ce que le petit doigt, d’avoir tant joui de Gideon, un éclat de rire de Linus, trinquant à cette noce si particulière, me précipita dans ses bras pour un troisième tour de manège… Oui, c’est ainsi que je raconterais cette soirée si je m’adressais à Petronilla.

Roweena me regarda, poussa un profond soupir, eut un sourire contrit, se leva, marcha droit vers Socrates, lui chuchota quelques mots à l’oreille. Il lui prit la taille, me regarda par-dessus son épaule, me sourit, l’embrassa tendrement, parut chercher quelque chose dans une des grandes poches de sa veste. Je fus distraite une fraction de seconde. Quand je les regardai à nouveau, Roweena marchait vers moi, d’un pas sûr et conquérant. Elle reprit sa place à mes côtés.

– Mais toi et moi savons très bien ce qu’en penserait Princess Hope, qu’elle ne se contenterait pas de mes pauvres mots… qu’elle exigerait du concret

Dans un grand éclat de rire, Roweena fit glisser vers moi une tablette dont l’écran s’anima d’une série de photos prises cette nuit-là.

Si les oiseaux se cachent pour mourir, Blanche-Minette le fait pour sourire :-)

*Et en ce jour de fête, je serais tentée d’ajouter « aux morilles ».

À la Saint-Sylvestre

La soirée du 31 décembre battait son plein. À l’issue de la séance de la Confrérie du Bouton d’Or, Jimmy et moi nous étions esquivés pour aller rejoindre nos amis irlandais dans la salle des spectacles où les gamins leur avaient offert une représentation exceptionnelle. Hasard du timing, elle venait de s’achever. Jimmy m’avait demandé de le suivre et de lui faire confiance. Il s’est précipité vers Betsy, l’air furibard.

– Je ne te félicite pas ! Je te présente Joseph et par ta faute, on va devoir se passer de lui !

Betsy écarquillait les yeux, cherchant à s’en expliquer.

– S’il n’y avait que ça, Jimmy… s’il n’y avait que ça… non seulement, il retourne en Irlande, mais à cause de cette… Betsy, notre Joseph est heureux comme je ne l’avais jamais connu heureux !

– Tu as bien raison, Princesse, on doit aussi lui reprocher ça, à Betsy !

– Vous m’avez fait peur, j’ai cru que…

– Non, non, non ! C’est pas fini, Betsy ! Notre Joseph, mon ami Joseph, mon ami depuis… tu n’étais même pas née qu’on était déjà amis, lui et moi… Mon ami est amoureux !

– Tu as raison, Jimmy, c’est impardonnable ! Il va falloir lui trouver une sanction à la hauteur de sa faute !

Betsy entra dans notre jeu. Elle mit ses mains sur ses joues, écarquilla davantage ses yeux et ouvrit une bouche en cœur.

– Oh, je vous en prie, ne soyez pas trop sévères… c’est la Saint-Sylvestre

– Si elle n’a pas vraiment raison, elle n’a pas tout à fait tort non plus… Quelle sanction proposes-tu, Jimmy ?

– Ça mériterait un tour de manège sur la scène, mais je vais être magnanime… Saint-Sylvestre oblige…* Une soirée hush te semblerait convenir ?

– Je devrais me taire ?

Jimmy éclata d’un rire sardonique.

– On a parlé de sanction, ma chère !

– Toute une soirée hush, je ne suis pas certaine que Betsy la supporte, moi, je ne le pourrais pas… En revanche, une soirée luxuriante…**

Betsy comprit soudain ce dont nous parlions. Elle pouffa, comme une gamine admise dans le club des grands.

– Et qui sera aux commandes ? Odette ? Jimmy ?

J’aurais bien aimé être celle qui la ferait vibrer à distance et à mon gré, seulement, Linus qui s’était approché en entendant le mot sanction, me souffla à l’oreille qu’on était en compte lui et moi et que je lui en devais une. Je le suivis donc pour savoir à quelle sauce j’allais être mangée.

Linus préférait s’isoler avec moi, il semblait quelque peu fébrile. Je lui proposai d’aller dans le bureau de Jimmy. Il me suivit. Une fois arrivés, il me demanda d’une voix qui trahissait une certaine émotion Tu es sûre que personne n’entrera à l’improviste ? Je pris un post-it, écrivis dessus Ne pas déranger. Sanction en cours en français et en anglais. Pour être certaine qu’il ne se décolle pas, je le punaisai sur la porte avant de la refermer.

– Oui. Maintenant, j’en suis sûre !

Linus semblait tout à la fois très excité et impatient, mais malgré tout intimidé et gêné à l’idée de m’annoncer ce qu’il avait prévu.

– Dans mon esprit, ce n’était pas une sanction, plutôt un défi

– Va pour le défi, alors !

Il sortit un petit sachet de sa poche et me le tendit.

– Tu sais ce que c’est ?

J’avais bien une idée, mais pour m’en assurer, je mouillai le bout de mon index et touchai le petit caillou.

– De la pierre d’alun ?

Linus semblait éviter mon regard, je fus surprise de le voir rougir. Je connaissais assez la personne pour savoir qu’il n’en avait pas besoin, ce que je lui fis remarquer. Surtout, si je connaissais la théorie, j’ignorais tout de sa pratique. Fallait-il l’utiliser en poudre ou l’insérer telle qu’elle ? Je lui fis part de mon questionnement et nous convînmes qu’en un seul morceau serait sans doute la meilleure façon. Nous riions comme deux idiots en imaginant les pires scénarios catastrophes, c’était aussi un moyen d’exorciser nos craintes. Paradoxalement, c’est ce qui nous permit d’entreprendre ce défi avec une relative sérénité… et beaucoup d’excitation.

– À quoi tu penses, Odette ?

– Tes cheveux ont vachement repoussé depuis novembre. Je me demande quel goût auront tes baisers.

– Tu crois qu’il y a un rapport entre les deux ?!

– Non, mais tu m’as demandé à quoi je pensais. Voilà, je pensais que tes cheveux ont vachement repoussé et au goût de tes baisers.

– Je fume trop, c’est ça ?

– Sans doute, mais ça n’a rien à voir. Quand nous nous embrassons, c’est… c’est comme le début d’un voyage. Et le goût de tes baisers me donne un aperçu de la destination.

Nous nous embrassâmes. Son baiser était rugueux comme le désir qu’il m’inspirait. Linus dit du mien qu’il était lascif et fougueux. Il me demanda quelle destination j’avais perçue et s’étonna de mon éclat de rire.

– Gif-sur-Yvette ! Je crois bien qu’Émilie et Lucas ont pillé mon bar !

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

– Quand j’ai pendu la crémaillère de mon appartement de Gif-sur-Yvette, une de mes ex-collègues m’a offert « une bonne bouteille de Calvados », pensant me faire plaisir puisque ma mère était normande. Hélas, son Calvados était imbuvable. J’aurais pu vider la bouteille dans l’évier, mais je ne sais pas jeter. Alors, j’ai adapté une vieille recette et en ai fait cette liqueur dont je reconnaîtrais le goût, même enrhumée !

– Je l’ai trouvé très bon cet alcool…

– Embrasse-moi encore, que je découvre à quel point !

Il m’embrassait. Je l’embrassais. Nos langues, nos salives se mélangeaient, j’en oubliais la destination, le voyage. Mon cœur battait à tout rompre. Je le faisais battre plus fort en sentant son corps sous mes doigts. Nous étions encore habillés et prolongions ce moment. Nous nous délections de sa suavité. J’étais si excitée par le goût de ses baisers, par son souffle animal, que mes sens étaient exacerbés. Je parvenais à sentir ses frissons d’excitation par-dessus son tee-shirt. Ses mains couraient sur ma robe et j’espérais qu’il ressente la mienne.

Nos caresses d’abord légères se faisaient plus appuyées, les pressions de ses mains répondaient aux miennes. À moins que ce ne fût l’inverse. Je pouvais deviner la puissance de son érection, mais je retardais le moment où je sentirai son sexe dans la paume de ma main. Enfin, je perçus le goût âpre du tabac et en un claquement de doigts, nous nous retrouvâmes nus.

Linus me tendit le petit morceau de pierre d’alun, mais je lui demandai de me l’introduire. Ses doigts allaient et venaient en moi. Je croyais qu’il cherchait à bien en tapisser les parois de mon vagin. Il me détrompa en souriant. Il avait oublié ce qu’il était en train de me faire parce qu’il admirait mon pubis. Jim a raison, White Pussy te va à ravir. Même absent, sans connaître l’anglais, Marcel était en passe de convertir tout mon entourage ! Mais sur le moment, je n’y pensais pas. Je regardais, fascinée, le sexe massif, trapu de Linus et l’envie de le sentir au plus profond de moi croissait au rythme de ses caresses.

Il me pénétra très vite, car je craignais que les parois de mon vagin ne se resserrent trop tôt et je ne voulais pas que sa pénétration soit désagréable voire douloureuse. Notre déception fut à la hauteur de nos espérances. Il n’y avait aucune différence. Heureusement, nos corps s’accordaient si bien, que nous prenions autant de plaisir que les autres fois.

Nous étions en train de nous embrasser quand j’ouvris les yeux. Incrédule. Linus les avait déjà ouverts. Bon sang, que son sourire me transportait !

– Tu… tu sens ? Tu… tu as remarqué ?

Bien sûr que j’avais remarqué ! Il aurait fallu que je sois bien distraite pour ne pas remarquer ! Comment décrire cette sensation ? Je parvenais à sentir la texture de son préservatif et avec une précision incroyable, celle de la peau de son sexe. Il me semblait qu’il avait triplé de volume. Inquiète, entre deux gémissements de plaisir, je lui demandai si ce n’était pas trop inconfortable pour lui. Son éclat de rire aurait pu me faire jouir et sa voix… sa voix magnétique…

– Inconfortable ?! Certainement pas ! Putain, c’est tellement bon ! C’est… magique !

D’une pression sur ses reins, je l’incitai à ralentir. Je sentis mes ongles s’enfoncer dans sa peau. Stop ! Ne jouis pas trop vite ! Profitons-en encore ! Le sourire de Linus resplendissait jusque dans son regard. Il ferma les yeux. Respira longuement, profondément. Il ouvrit les paupières lentement, comme si ça lui demandait un effort surhumain. J’avais l’impression de voir battre son cœur. Je te sens jouir, Odette ! C’est difficile… de résister… Il reprit ses va-et-vient. Il me semblait que les parois de mon vagin se resserraient encore. Je suis bien en toi, Odette… Je m’y sens si bien…

Il avait presque cessé de bouger. Je sentis les pétillements de son sperme affluant vers son gland. Nos sourires se répondaient. J’eus soudain la sensation que nos corps fusionnaient réellement. Que nous devenions un. Sa bouche plongea vers la mienne. Nous criâmes. Mon cri résonna dans sa bouche, le sien vibra dans la mienne, déclenchant des frissons dans mes reins. Je sentis ses doigts pincer mon mamelon gauche. Je criai encore.

Linus avait le sourire contrit. Je crois que je ne peux plus sortir, honey ! Un fou-rire s’empara de nous. C’était l’un des scénarios catastrophe que nous avions envisagés. Pour que le sexe soit safe, il est impératif que l’homme se retire, en maintenant fermement le préservatif à la base de son sexe, pendant l’éjaculation. J’avais passé l’essentiel de ma carrière à asséner cette recommandation et voilà que je me trouvais dans l’impossibilité de l’appliquer ! J’en étais plus amusée qu’angoissée parce que Linus m’affirmait qu’il avait fait des tests en décembre, qu’ils étaient négatifs et qu’il pourrait m’en apporter la preuve dès qu’il aurait accès à ses bagages.

– Le plus simple serait d’attendre que tu débandes tout à fait…

– Que je débande ?! Comment veux-tu que je débande ? Je suis au Paradis, honey ! Ma bite est au Paradis !

Son rire désolé déclencha le mien et soudain, je sentis une onde de plaisir m’envahir, me traverser, me faire chavirer. Linus retrouva toute sa vigueur. Il fit semblant de me reprocher de vouloir sa mort et m’embrassa comme il sait si bien le faire.

Quand nous sortîmes du bureau et que nous rejoignîmes la réception, les gamins avaient disparu. Ils fêtaient la nouvelle année dans une dépendance du mas et une orgie se déroulait dans la salle des spectacles. Jimmy, assis dans un fauteuil, se branlait en regardant vibrer Betsy. En m’approchant de lui, je constatai qu’il s’amusait avec une autre femme. Je cherchai à deviner laquelle quand il me remarqua. C’est la fête, Princesse, on a bien le droit de s’amuser un peu ! J’entendis Sylvie pousser un petit cri. C’était donc elle ! Jimmy m’invita à m’asseoir sur ses genoux et me demanda la raison de mon air chafouin.

– Depuis nos retrouvailles, tu m’offres un orgasme au passage du Nouvel-An… et là… j’arrive trop tard…

Il me fit une pichenette sur le nez.

– Trop tard ?! Mais tout dépend du fuseau horaire, ma Princesse d’amour ! Sur lequel veux-tu te caler ?

Je regardai mon bracelet, jouai avec ses breloques. Vancouver ! Jimmy m’embrassa, me tendit les deux smartphones. Choisis celui que tu veux ! J’en pris un au hasard, sans y prêter attention, parce que je venais de voir, près du buffet, Linus se servir un verre, le lever en ma direction et me gratifier d’un clin d’œil appuyé.

Jour de l’An

*Et accessoirement, le fait que ledit manège se trouvait à Belfast !

**La conversation est en anglais, Jimmy et Odette jouent sur l’ambiguïté de leurs propos Hush peut se traduire par silence, mais en l’occurrence, il s’agit d’un plug anal connecté. Luxuriance se traduit en anglais par Lush, il s’agit d’un œuf vaginal connecté.

Le récit de Joseph

Joseph le Sage prit la parole et nous expliqua comment ce séjour qui ne devait durer qu’une à deux semaines avait en fin de compte bouleversé sa vie.

– Je devais loger chez Aunt Molly, qui n’est pas la tante de Betsy, mais une cousine de sa mère. Molly avait été une jeune fille pétulante, bavarde et rieuse. Elle était fiancée à un jeune homme dont elle était éperdument amoureuse, comme on peut l’être à dix-huit ans. Le dimanche précédant la noce, alors qu’il était en chemin pour lui rendre visite et déjeuner avec sa famille, il reçut une balle qui ne lui était pas destinée et perdit la vie à quelques pas de chez elle. Molly ne s’en est jamais remise. Elle vit recluse dans cette petite maison, tremblant à l’idée d’en sortir, emprisonnée dans la gangue tragique du désespoir. Elle vit de quelques travaux de couture et tricote des pulls que la mère de Betsy vend ici et là. Mais pour l’essentiel, elle survit grâce à la solidarité familiale. Le plus souvent, Betsy et sa maman lui font ses courses hebdomadaires. Molly est devenue une femme peu avenante, s’exprimant la plupart du temps par gestes et quelques mots qu’elle semble cracher plus que prononcer. Aunt Molly ne pouvait pas refuser de leur rendre ce service, d’autant -et j’avais été inflexible sur ce point- que je paierai une pension. Elle ne dit pas plus de dix mots par jour et souvent moins ? La belle affaire ! Je ne parle pas l’anglais ! Je ne logerai chez elle que pour quelques jours, n’y faisant que dîner et dormir.

Je passais l’essentiel de mes journées à transmettre mes connaissances et mon savoir-faire à Betsy, toujours à la recherche d’un emploi. Un certain jeudi, alors que je revenais de l’atelier, que Princesse et Prof connaissent si bien, Molly m’ouvrit la porte. Elle se figea et s’enfuit dans la cuisine en pleurant. Je l’y rejoignis, ne comprenant pas la raison de ses larmes. L’avais-je offensée d’une quelconque manière ? Avais-je réveillé d’affreux cauchemars ? Nous ne nous comprenions pas, je pressentais néanmoins que demander l’assistance de Betsy serait une mauvaise idée.

Elle prit un bloc de papier et dessina son tourment. Elle avait voulu m’accueillir avec un grand sourire, mais n’était parvenue qu’à grimacer. Après des décennies sans en ressentir le besoin, les muscles de son visage ne savaient plus comment faire. Je dessinai ma réponse, j’avais vu son sourire dans l’éclat de ses yeux.

Je la pris dans mes bras, la consolai et séchai ses larmes en lui baisant les cheveux. Ses pleurs redoublèrent. Pour les arrêter, je caressai ses joues. Elle ouvrit les yeux, me regarda, étonnée de la douceur de mes gestes. J’avais une folle envie de l’embrasser, mais je craignais que ce ne fût pas réciproque. Nous restâmes ainsi de longues minutes avant que la soirée ne se poursuive, identique à la précédente, à la différence près que nous « parlâmes » à l’aide de dessins et du dictionnaire que j’avais glissé dans mes bagages.

Nous nous souhaitâmes la bonne nuit et rejoignîmes chacun notre chambre. Je l’entendis fermer la porte de la sienne, j’allais faire de même avec la mienne quand un lutin ou je ne sais quel elfe m’incita à la laisser ouverte. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que je la vis, un coffret à la main, sur le pas de ma porte. « Joseph ? » Je me levai et l’invitai à entrer. Elle me fit comprendre qu’elle avait besoin de mon aide pour attacher ce joli collier avant de se mettre au lit. Jamais prétexte ne fut aussi ridicule. Je crois que c’est ce qui m’émut le plus. Ses yeux me souriaient et défroissaient son front habituellement plissé. Je n’étais pas plus dupe de sa ruse qu’elle ne le fut de mes doigts malhabiles qui s’égaraient sur sa nuque sans parvenir à trouver le mécanisme du fermoir.

Ses yeux plongeaient dans les miens qui plongeaient dans les siens. Sa bouche appelait mes baisers et je ne pus résister à cet appel. Molly avait l’air affolé d’une petite souris s’apercevant qu’elle vient de se blottir entre les pattes d’un chat gourmand. Elle s’échappa de mes bras pour s’y précipiter aussitôt.

Elle cherchait quelque chose du regard, paniquée de ne pas le trouver. Elle me mima un livre dont on tourne les pages. Je sortis du tiroir de mon bureau mon petit dictionnaire et son visage s’éclaira. Elle avait presque réussi à sourire. Nous nous assîmes côte à côte sur mon lit et conversâmes ainsi. Un bloc de papier pour lui permettre d’écrire et de dessiner ce qu’elle tenait tant à me confesser. Molly a tué son fiancé. Le choc de sa disparition l’avait rendue mutique, mais une fois passé, elle se persuada de taire sa culpabilité. Le plus simple avait été de ne plus dire un mot, de ne plus sortir et de vivre en pénitence jusqu’à la fin de ses jours, pour expier sa faute, sa très grande faute.

Je ne comprenais pas. N’était-elle pas chez elle quand son fiancé était mort ? Ses yeux se sont ternis, plus aucun éclat ne les animait. Le silence était en train de gagner le combat. Je pressai sa main et l’enjoignis à me répondre. Molly était bien chez elle, mais son fiancé ne s’y rendait pas. Il en sortait parce qu’ils y avaient passé la nuit ensemble. Il avait fait le tour du pâté de maison pour donner le change et faire semblant d’arriver de chez lui. S’ils n’avaient pas contrevenu à la loi de Dieu, s’ils n’avaient pas péché avant la cérémonie, il n’aurait pas été tué. Ce raisonnement faisait d’elle l’unique coupable. Pour la première fois, elle avait ressenti le besoin de s’en confesser.

J’eus beaucoup de mal à lui faire admettre que l’unique coupable était celui qui avait tenu l’arme et s’en était servi. Mais elle avait tant pris l’habitude de vivre avec cette culpabilité que son âme regimbait à l’idée de s’en libérer. Si Dieu avait décidé de les punir ainsi, c’était bien la preuve que leur péché était capital. Son dieu d’Amour l’avait donc châtiée d’avoir trop aimé ? En faisant semblant de ne pas comprendre cette logique, je lui fis prendre conscience de son absurdité.

Molly caressait mon dessin du bout de l’index, redessinant encore et encore le contour du cœur. J’entrelaçai mes doigts aux siens et la laissai guider nos mains. Une vague de désir l’envahit, la même qui l’avait saisie plus tôt, cette vague qui tentait avec opiniâtreté de chasser son désespoir coupable. Nous laissâmes le charme opérer, faisant confiance à nos corps.

Elle retint ma caresse sur son sein. « Je ne suis plus vierge, Joseph ». Elle comprit ma réponse sans que j’aie eu à la traduire. « Moi non plus, Molly ! » Et pour la première fois, un large sourire s’épanouit sur son charmant visage.

Je découvrais son corps autant qu’elle le découvrait elle-même. Elle se laissait enfin aller à la sensualité qui couvait en elle, me donnant l’impression d’assister au miracle d’un sol aride se couvrant de fleurs sauvages. Molly caressait mon corps avec une tendresse pleine d’ardeur. Nous prenions le temps de laisser monter notre plaisir, de le mener aux limites du paroxysme, de le faire redescendre un peu, de le faire remonter… des montagnes russes…

Je pressentais que malgré cette nuit passée dans les bras de son fiancé, Molly n’avait jamais joui. Je voulais qu’elle sente monter en elle la puissance orgasmique, qu’elle l’apprivoise avant de la laisser éclater. Nous nous aimâmes longuement. Le sommeil nous prit alors qu’à sa demande, je psalmodiais « Que tu es belle, douce Molly, que tu es belle ».

Aux mots de Joseph se superposaient mes propres souvenirs. J’avais l’impression de sentir un vent chargé d’embruns fouetter mon visage. Joseph sourit, le regard coquin.

– Durant le laps de temps nécessaire pour passer de l’entrée de la maison au seuil de ma porte à l’étage, Betsy nous offrit toutes les modulations des mots « Aunt Molly » et « Joseph ». J’eus la présence d’esprit de dissimuler le bloc avec les aveux de Molly qui rougissait comme une adolescente sous le regard de Betsy. La veille encore, elle était mon apprentie, au réveil elle devint notre complice.

Dès cette nuit, j’eus beaucoup de mal à m’éloigner de Molly. Je n’en avais plus l’envie. Nous décidâmes de faire un petit atelier dans sa chambre où je transmettais mon savoir à Betsy. Quand elle entendait la voix de sa tante s’élever jusqu’à nous, chantonnant quelque vieille mélodie, Betsy me chuchotait « Merci » et refusait d’admettre que c’était moi qui lui était redevable.

Au fil des jours, le lieu de pénitence, la geôle de Molly se transforma en nid d’amour. Un nid dont elle craint encore de s’envoler. C’est pour cette raison que je repartirai à Belfast avec nos amis irlandais. Mais je te promets, Prouvençau, de te confectionner des boutons de manchette à ton image, maintenant que je sais à quoi ils ressembleront. Il te faudra attendre mon retour, parce que je compte bien convaincre ma douce, ma belle, ma souriante Molly pleine de vie, à venir s’installer avec moi, ici, dans notre belle Provence !

Nous buvions à cet avenir plein de promesses, le Balafré était déjà nu quand Alain nous fit part de l’information que Julien, le fils aîné de Sylvie lui avait demandé de nous transmettre.

– Je l’avais croisé à plusieurs reprises près de la maison du Bavard. Il avait à chaque fois une bonne raison de s’y trouver. Ce n’était jamais la même. Hier, il est venu me parler et a confirmé mes soupçons. En mars dernier, il a surpris une conversation entre des femmes qui parlaient de leurs déceptions, de la vie qui va. Il lui a semblé reconnaître une voix, il s’est retourné. C’était Christine, la fille du Bavard. Ils ont échangé leur numéro de téléphone et se sont donné rendez-vous peu après. Rien ne va plus entre Christine et son mari. Ils parlent de divorce. Elle était très amère. « Lui, il pourra refaire sa vie, tandis que moi… qui pourrait avoir envie d’une femme de cinquante-deux ans, presque cinquante-trois ? »

Julien avait bien une petite idée, mais Christine le calma aussitôt. « Tu ne sais pas certaines choses sur moi… des choses qui font que… »

Alain se tut, but une gorgée de vin, alluma une cigarette, croqua quelques pistaches. Nous bouillions tous d’impatience. L’assurance de nous savoir sur les charbons ardents, suspendus à ses lèvres tout en feignant de l’ignorer le rendait irrésistible. Monique le houspilla pour qu’il raconte la suite.

– Hé bé… les chiens ne font pas des chats, comme on dit… Christine a la galipette bavarde et en est très complexée. Et le petit Julien, au lieu de le refroidir, ça l’émoustille. « Tu ne peux pas savoir l’effet que ça me fait quand elle parle comme ça ». Le père de Christine étant présent, je m’abstiendrai de vous répéter les grossièretés qu’elle emploie et qui rendent Julien si vigoureux. Pour autant, ils ne veulent pas qu’il quitte sa femme. Ils sont heureux dans cette relation secrète et adultère. S’il s’est confié à moi, c’est parce qu’il sait que je suis ouvert d’esprit. Il sait que Nathalie est la fille de Christian, et que nous quatre… Il m’a demandé de vous expliquer la situation avec tout le tact nécessaire pour que vous ne leur jetiez pas la pierre. Sylvie et Martial étant si… quel est le mot, déjà ? Ah oui « psychorigides », il craignait de vous heurter. Quant à Marcel, il redoute sa colère. « Même si tout le monde sait qu’il est le père de Vincent, mais Christine et moi, c’est tout autre chose, ça dure depuis des mois, c’est pas un petit coup vite fait, tiré pendant une kermesse sous l’emprise de l’alcool ».

– Fatché ! Oh put… que je le croise pas à lui ! Surtout pas, que sinon je vais te l’égorger ! Putain, un petit coup vite fait ! Allez, il m’a coupé l’envie de faire les arguments pour le changement de nom de Blanche-Minette dans les registres de la Confrérie ! Un petit coup vite fait… Putain, que je me le croise pas à lui !

Drapé dans l’offense qui lui avait été faite, Marcel fit une de ses légendaires sorties théâtrales, maudissant Julien, lui promettant un châtiment exemplaire. Mireille, cramoisie, se leva et s’excusa. Je ne peux pas le laisser tout seul, il serait capable de nous faire la crise cardiaque. Daniel se sentit obligé de les rejoindre afin de faire prendre conscience à son confrère des risques encourus si jamais il mettait ses menaces à exécution.

Alain et Jimmy traduisaient certains détails que Prouvençau n’avait pas saisis. Sylvie fulminait elle aussi « psychorigide » lui restait un tantinet en travers de la gorge, mais au fond, elle s’en amusait. Très vite, des bribes nous parvinrent de la chambre attenante.

– T’as raison, ma nine… ça me fait bien baisser la colère quand… entre tes seins… Boudiou, avé les années, le cuir de tes mamelles est encore plus doux… vé comme ma… Ho, la colère me remonte… tu fais bien de me…Té, elle te suce comme ça à toi aussi ? Hou la gourmande ! Les deux en même temps ! Putain… un petit coup vite fait qu’il disait l’autre fan de… Que je le croise pas à lui… que je le croise pas…

Malgré ses menaces, c’est un Marcel serein qui alla voir le fils de Sylvie avant son départ pour Marseille, pour lui donner sa bénédiction, à condition toutefois que Julien lui dise en secret les mots précis qu’emploie Christine.

Si à la Sainte-Catherine, on lui offre un coup de pine, que fait-on à la Saint-Sylvestre ?