La nouvelle vie d’Odette – Jour de l’an

Linus, dépité, regardait la bouteille dont il ne restait que l’ombre d’un fond. Usant de tous ses charmes, il me demanda si je pouvais lui en préparer une autre qu’il rapporterait en Irlande.

– Hélas, il ne s’agit pas d’un cocktail, la préparation de ce breuvage nécessite un certain temps… Si j’en lançais une aujourd’hui, tu ne pourrais pas la boire avant quarante-quatre jours, soit à peu près…

– Pour la Saint-Valentin ! Oh, Linus, tu es si romantique !

Sidérée, je regardais Roweena, qui prenait un malin plaisir à taquiner son compatriote.

– Dis donc, tu calcules l’intervalle entre deux dates avec une précision diabolique !

– Diabolique, je ne sais pas, mais avec précision, oui ! Ça doit être mon don…

Jimmy et Socrates nous avaient rejoints. Je souris en le voyant caresser Roweena du ventre jusqu’aux joues et lui susurrer « Un de tes nombreux merveilleux dons ». Linus hocha la tête, bougonna « Et c’est moi qu’on traite de romantique ! » ce qui fit rougir son ami, qui s’éclaircit la voix pour demander le programme du jour.

– La préparation de ton nectar est-elle secrète ou accepterais-tu de nous en dévoiler la recette ?

– Elle n’a rien de secret, mais pour la réaliser, il faut certains ingrédients, dont de l’alcool et…

Je désignai les bouteilles vides sur la table. Jimmy fronça les sourcils en me reprochant de donner une mauvaise image de notre pays. Depuis quand ne peut-on plus trouver de l’alcool en France ?! Y compris et surtout un premier de l’an ?! C’est ainsi que nous nous décidâmes à aller en ville pour en acheter. Sur le chemin du retour, nous avions fait un détour pour récupérer de grands bocaux chez Mireille. Quand nous arrivâmes au mas, elle nous demanda s’ils convenaient, Marcel était à ses côtés.

– C’est à ça qu’on voit la différence entre nos douces provençales et ces créatures du Nord, ma Mireille. À vous, c’est les ateliers confitures que vous organisez, tandis qu’à ces diablesses, c’est tout de suite la picole…

– Tu fais bien de la ramener, Marcel ! Parce que je te ferai remarquer que vous autres, les provençaux vous vous contentez de les boire, nos breuvages du Nord ! Tandis que nous, on vous les prépare !

Je tournai les talons avant qu’il ait eu le temps de répliquer et m’accordai ainsi ma première victoire de l’année dans nos joutes verbales.

J’avais disposé les ingrédients, le matériel sur la grande table de la cuisine. Je leur expliquai comment réaliser cette recette simplissime et lorsque j’évoquai le seul point délicat de l’opération, leur esprit steampunk fut comblé. Linus et Socrates surent immédiatement comment procéder pour maintenir l’orange en suspension au-dessus de l’alcool sans qu’elle ne le touche et parvenir néanmoins à fermer hermétiquement le bocal. J’étais épatée *.

– Et comment procède Petronilla ?

– Ben… Petronilla n’a jamais fait cette recette, mon cher. C’est Odette l’infirmière qui la concocte habituellement !

Je leur montrai donc comment je me débrouillais à l’aide de bandages, ce qui les amusa beaucoup. Ainsi que je leur avais expliqué plus tôt, il est possible de préparer cette recette avec différents alcools et puisque nous étions d’humeur expérimentale, chacun avait choisi celui qu’il préférait. Une fois remplis, les bocaux furent étiquetés avec soin et remisés dans une niche qui semblait avoir été creusée dans le mur pour les y accueillir.

Dès leur arrivée, j’avais remarqué qu’une relation particulière semblait s’être nouée entre Socrates et Roweena, mais prise dans le tourbillon des événements, je n’avais pas eu l’occasion de m’en entretenir avec elle. Quand nous fûmes seules, je lui posais les questions qui me brûlaient les lèvres. Quelle était sa vie depuis la Toussaint et son retour en Irlande ? Avait-elle pris une décision quant à son mariage ? Avait-elle accordé le pardon à son époux infidèle ? Elle éclata de rire et son regard se perdit dans le lointain, comme si elle se repassait un film.

– Aujourd’hui, je peux en rire, mais le voyage du retour fut très douloureux. Je savais bien que je n’avais d’autre choix que de retrouver cette morne vie quotidienne qui était la mienne. Pour plusieurs raisons. La première, même si elle peut te prêter à rire, c’est que je suis de confession catholique, ce qui m’interdit le divorce. La seconde, c’est que je ne travaille pas à temps-plein, je cumule des petits boulots, petits mais éreintants, qui ne me permettent pas de payer un loyer et de vivre seule. La troisième, ma famille, mes enfants qui compatissaient à mon infortune, mais n’auraient jamais admis que je quitte mon mari, leur père.

Quand l’avion a décollé, que le commandant nous a souhaité la bienvenue à bord et un bon vol, une bouffée désagréable m’a envahie. Je ne pouvais plus dire un mot et j’étais trop loin du hublot pour que mon regard puisse se perdre au-dessus des nuages. J’entendais Betsy parler avec Joseph et son « Alister chéri ». Ma gorge se nouait. J’ai vu la main de Socrates passer au-dessus de mes cuisses pour toucher le bras de Gideon assis près du hublot. Je compris ce que cela signifiait. Je fis non de la tête, ce n’était pas la peine qu’il me cède sa place, ça n’aurait rien changé. Et je me suis effondrée. Plus les larmes coulaient, plus la solution m’apparaissait évidente, mais plus elle se révélait irréalisable. Mes yeux coulaient encore quand Gideon maugréa « Qu’est-ce qui t’oblige à rentrer chez toi dès ce soir ? » Je n’avais toujours pas prononcé le moindre mot et il avait compris ce qui me hantait !

Où pourrais-je donc aller ? Pour toute réponse, Socrates leva trois doigts. « Tu peux rester au manoir autant qu’il te plaira. Profiter de la cabane de pêcheur de Gideon… ou bien alors chez moi, si tu n’es pas effrayée à l’idée de partager le toit et la vie d’un athée, divorcé et sans doute trop jeune pour te mériter ». Sa voix était… on aurait dit… comme une confession… Gideon interpella Linus, qui s’approcha de nos sièges, et lui dit en maugréant « Je crois que c’en est fini de Roweena reine des pirates, Socrates vient de lui faire sa demande ». Ça m’a fait comme un choc. J’ai serré les poings, un peu furieuse quand même. « Et si j’ai envie d’être encore un peu Roweena reine des pirates, qui me l’interdirait ?! » Socrates a caressé ma cuisse, m’a embrassée dans le cou. Là. Exactement là. « Certainement pas moi ! »

Elle prit une profonde inspiration, guettant ma réaction.

– Ouah ! Chouettes fiançailles !

– Mais… ?

– Quoi « Mais » ?

– J’ai l’impression que tu n’as pas dit le fond de ta pensée…

– C’est que je n’ose te demander de me raconter ta nuit de noces…

– C’est Princess Hope ou Petronilla qui veut le savoir ?

– Un peu les deux… choisis celle à qui tu veux la raconter !

– À Petronilla, je raconterais la soirée qui se déroula au manoir treize jours après notre retour. Je lui décrirais la magnifique robe dessinée et cousue par Betsy. Je lui décrirais aussi ce siège en forme de bateau coulissant et tournant sur un socle, un peu comme le cheval sur son carrousel. Je lui raconterais combien j’étais excitée de voir Betsy, Alister, Gideon et Linus prendre du plaisir avec leurs assistants masturbatoires tout en nous regardant prendre le nôtre. Je lui parlerais de l’âpre douceur du sexe dur, gonflé de désir de Socrates entrant et sortant dans la torride moiteur du mien. Je n’oublierais pas de lui décrire nos souffles, nos gémissements, nos cris de plaisir et les encouragements flatteurs de nos amis. Je lui dirais comment, après m’avoir vue jouir de Socrates, après m’avoir vue le faire jouir, Gideon me demanda de lui accorder mes faveurs. Comment j’ai accepté à condition que Linus nous accompagne en musique. Je lui raconterais comment, fourbue de plaisir, me pensant incapable de bouger, ne serait-ce que le petit doigt, d’avoir tant joui de Gideon, un éclat de rire de Linus, trinquant à cette noce si particulière, me précipita dans ses bras pour un troisième tour de manège… Oui, c’est ainsi que je raconterais cette soirée si je m’adressais à Petronilla.

Roweena me regarda, poussa un profond soupir, eut un sourire contrit, se leva, marcha droit vers Socrates, lui chuchota quelques mots à l’oreille. Il lui prit la taille, me regarda par-dessus son épaule, me sourit, l’embrassa tendrement, parut chercher quelque chose dans une des grandes poches de sa veste. Je fus distraite une fraction de seconde. Quand je les regardai à nouveau, Roweena marchait vers moi, d’un pas sûr et conquérant. Elle reprit sa place à mes côtés.

– Mais toi et moi savons très bien ce qu’en penserait Princess Hope, qu’elle ne se contenterait pas de mes pauvres mots… qu’elle exigerait du concret

Dans un grand éclat de rire, Roweena fit glisser vers moi une tablette dont l’écran s’anima d’une série de photos prises cette nuit-là.

*Et en ce jour de fête, je serais tentée d’ajouter « aux morilles ».

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