Le cahier de Bonne-Maman – À table comme en amour, le changement donne du goût

J’avais quitté ma Normandie sous la pluie et le vent et je découvrais une Provence éclatante de soleil, bien que très venteuse. Ce furent les premières choses qui me frappèrent, la lumière et ce vent que je ne connaissais pas. Ensuite, je me souviens des odeurs. J’étais une fille de la terre et sans doute bien plus sensible que toi à ces choses-là.

Je fis à pied le trajet depuis la gare, les reliefs me surprenaient et je m’arrêtais souvent pour regarder, toucher, sentir ces fleurs, ces buissons, goûter ces fruits que je ne connaissais pas encore.

Je trouvai facilement la ferme des parents de Nathalie. Elle avait reçu une lettre du Toine lui racontant mon histoire et lui demandant de trouver un lieu pour manger et dormir contre mon travail. 

Puisque j’avais mon certificat d’études et que j’avais une écriture soignée, je pourrais peut-être aider l’instituteur après avoir passé un petit examen. Si j’étais prise, je logerais au-dessus de l’école. Sinon, je pourrais toujours proposer mon aide dans une ferme, ce n’était pas le travail qui manquait !

Nathalie était curieuse de me voir et surtout d’entendre « mon drôle d’assent » ! C’étaient eux qui en avaient un ! Pas moi ! Ce fut longtemps un sujet de plaisanterie mon fameux accent, au fil des années, je l’ai perdu. Nathalie dit que ce sont leurs oreilles qui s’y sont habituées!

Très fatiguée par ce voyage, par toutes ces émotions aussi, je m’endormis la tête posée sur mes bras, alors que j’attendais que la Nathalie ait fini de me faire une omelette. Quand je rouvris les yeux, je la vis, souriante, un bambin sur les genoux.

Je mangeai un peu puis nous allâmes à l’école, au cœur du village, je rencontrai l’instituteur qui me fit faire une dictée, résoudre quelques problèmes d’arithmétique, m’interrogea sur la géographie. Le besoin était grand, je fus embauchée comme maîtresse auxiliaire et il fut convenu que je commencerai dès le lundi suivant, nous étions vendredi soir, j’avais donc deux jours entiers pour m’installer, faire le tour du village et connaissance avec ses habitants.

Je n’avais qu’une robe sur moi, celle que je portais pour aller voir mon Pierrot. À l’époque, surtout quand on était paysanne, on n’avait pas beaucoup de robes, on portait un tablier sur celle de la semaine et on avait la fameuse « tenue du dimanche »

Je portais ma robe du dimanche, elle était un peu sale, sentait la sueur et le tabac froid, des odeurs de cuisine aussi… Il n’y avait pas de magasin de prêt-à-porter. Les plus riches s’offraient les services d’une couturière, les femmes de ma condition achetaient du tissu et cousaient leurs vêtements. On n’avait pas de machine à laver non plus… aussi, je demandai à Nathalie si elle pouvait me prêter une de ses robes, le temps que je lave la mienne et qu’elle sèche… avec ce grand soleil et ce vent, même si le tissu était épais, ça ne prendrait pas longtemps.

Nous fîmes un aller et retour de la ferme à l’école, la grand-mère de Nathalie s’occuperait des petits le temps que je m’installe dans cette petite chambre, dont la fenêtre donnait sur la cour, et aussi le temps de papoter entre filles dont les fiancés étaient au front.

Nathalie me tendit une robe en me demandant « deux faveurs ». Tout d’abord, la serrer fort dans mes bras et tandis que je le faisais, de ne pas laver ma robe tout de suite. « Mon Toinou a dormi dessus, il a rêvé à moi en vous écoutant, derrière le drap tendu… » Ses grands yeux noirs étaient pleins de larmes.

Elle sentait le tissu, essayant d’y trouver l’odeur de son Toine. Je lui fis la promesse de ne pas laver ma robe avant le retour de nos hommes. Mais je ne savais pas encore qu’il nous faudrait attendre presque dix-huit mois avant de les revoir. Ne te moque pas, mais à leur retour, nous étions tous les quatre convaincus que ce « sacrifice » leur avait porté chance et permis de rentrer sains et saufs.

Je retirai ma robe comme je l’aurais fait devant ma sœur, Nathalie fut surprise de mes dessous. Une fois encore, il y avait quelques différences avec ceux qu’elle connaissait. Je fis une toilette de chat et tandis que je m’aspergeai de « sent-bon », Nathalie étala ma robe sur le lit et s’allongea dessus.

Je la regardais faire et comprenais très bien à quoi elle songeait. Plus que jamais, le corps de Pierrot me manquait. Et ses mains… Et ses baisers… Je me fis une petite place aux côtés de Nathalie et lui caressai les cheveux. Elle laissa enfin couler ses larmes et déversa sa peine, ses regrets.

Pourquoi avait-elle tant tenu à garder sa vertu ? Pourquoi avait-elle refusé d’écouter son cœur, son corps ? Et si le Toine ne revenait pas ? Cette guerre qu’on devait gagner si vite, ce retour des hommes pour les récoltes qu’on nous avait promis ! Ça faisait presque trois ans qu’il était parti…

Elle m’admirait d’avoir eu le courage de faire ce voyage pour rencontrer Pierrot. Elle avait presque vingt ans et enviait pourtant mon « espérience ». Je lui caressai les cheveux, embrassai ses yeux, ses joues, sa bouche. Nos corps firent le reste.

En ce printemps 1917, je découvrais le plaisir et la beauté d’un corps féminin, la douceur de la peau, le frémissement des seins sous mes mains. Il nous fallut presque une heure de caresses, de baisers avant d’oser nous dévêtir entièrement.

Quand je fus nue devant elle, Nathalie écarquilla ses grands yeux « Tu es blonde, même en bas ! ». Je rougis, bafouillai je ne sais quoi, sidérée qu’elle le fût. Je me faisais l’impression d’être une bête de foire, ma tenue, mon accent, les mots que j’employais, tout semblait étrange à Nathalie et maintenant, même mes poils l’étonnaient !

Remarquant mon air contrarié, Nathalie décida de me faire rire et s’agenouilla devant moi « pour implorer ton pardon ! » Comme ses excuses étaient douces… !

« Tu crois qu’on peut ? » était la question que nous nous posions le plus, et à chaque fois, la même réponse s’imposait « Bien sûr qu’on le peut ! »

Dessin de Gerda Wegener

J’avais aimé les baisers de mon Pierrot sur mon sexe, ceux de Nathalie étaient différents, mais je les aimais tout autant ! Je découvris aussi les délices d’un sexe féminin, ses parfums, ses trésors. J’aimais glisser ma langue dans ses replis secrets et j’aimais quand Nathalie faisait de même.

Nous nous caressâmes, nous embrassâmes, nous léchâmes, nous étreignîmes, nous embrassâmes encore, ondulant, lascives, étouffant nos cris de surprise, nos cris de plaisir. Ce jour-là, nous restâmes à l’orée de la jouissance.

Les cloches de l’église sonnèrent la fin de cette récréation, il était temps de nous rhabiller, de nous recoiffer et de retourner à la ferme.

Nous nous regardions droit dans les yeux, sans aucune honte, ni regret, sans crainte d’aller en enfer. Bras dessus, bras dessous nous fîmes le chemin en parlant de tout et de rien, comme s’il ne s’était rien passé dans la petite chambre.

En y repensant, tant d’années après, je me souviens que j’étais bien plus troublée par la robe que je portais, si différente de celles dont j’avais l’habitude, que par ce que je venais de faire avec sa propriétaire.

Après le repas, nous écrivîmes chacune une longue lettre à nos hommes, pour les rassurer. Je racontai mon voyage à Pierrot, la découverte de sa Provence, mon installation au village, je lui parlai de ma robe et de ma décision de ne pas la laver avant son retour, je lui décris, avec force détails, ma découverte du plaisir entre deux jeunes filles. Je ne voulais pas lui cacher quoi que ce soit, du fond de mon corps, je savais qu’il ne me jugerait pas.

Loin de nous juger, mon Pierrot et le Toine, dans leur réponse respective, nous encouragèrent à prendre du plaisir sans aucune honte, ni crainte d’un courroux divin, comme me l’écrivit Pierrot « Je subis la colère de dieu à chaque instant depuis deux ans, pourtant je n’ai rien fait pour la mériter. Si tu m’aimes, accroche-toi au plaisir, croque le bonheur à pleines dents, récolte le plaisir, fais-en provision, si je reviens de cet enfer, je vais en avoir besoin, j’en serai affamé » Je lui ai reproché d’avoir écrit « si » à la place de « quand », mais je ne manquais pas de lui raconter nos émois sensuels pendant les mois qui suivirent.

Dessin de Gerda Wegener

Nous nous laissions aller aux « plaisirs saphiques » comme le Toine les nommait de sa plume érudite, dès que l’occasion se présentait, parce que l’envie, le désir ne nous quittaient jamais. Nous devenions audacieuses dans nos étreintes, la seule crainte de Nathalie étant de perdre son pucelage.

Même si ça amusait son Toinou, qui la moquait un peu à ce propos, elle tenait à lui offrir sa virginité. Depuis toutes ces années, j’ai appris que quand Nathalie a une idée dans sa caboche, rien ni personne ne pourront la déloger !

Quand il revinrent au village, j’y avais trouvé ma place je m’étais accoutumée aux parfums, aux vents, à la végétation, aux reliefs, à l’accent, au langage, aux traditions, à la cuisine de la Provence, mais j’y avais surtout trouvé une amie, une compagne, une sœur, une de ces personnes qui t’ancrent dans la vie, qui te permettent de garder l’espoir dans les moments de doute.

Au fil des mois, j’avais appris à connaître mon corps, à le faire réagir, à moduler la montée du plaisir, et je savais la stopper si je voulais prolonger cet état ou, au contraire, je savais laisser exploser ce feu d’artifice intérieur. J’avais aussi appris à reconnaître tous ces signes dans le regard de Nathalie, dans les frémissements des ailes de son nez, je savais déchiffrer la mélodie de son plaisir rien qu’en l’écoutant respirer. J’avais appris ce que signifiaient les mouvements de ses cuisses, les ondulations de son bassin, les crispations de ses mains, même ses pieds m’indiquaient où elle en était dans son ascension vers son plaisir.

En apprenant à aimer une autre fille, nous ne pensions pas que nous saurions offrir tant de plaisirs aux hommes qui allaient partager nos vies, à nos compagnons. Mais le plus important, nous ignorions que nous en prendrions autant ! Sans en avoir conscience, nous nous étions libérées des carcans d’une morale qui ne nous aurait jamais convenu.

À leur retour, quand il me vit nue, mon Pierrot me dit que les nombreuses caresses de Nathalie avaient épanoui mes seins, qu’ils étaient encore plus beaux que lors de notre rencontre, qu’ils avaient tout pour combler ses mains d’homme. Il sut s’en montrer reconnaissant.

Comme l’affirme le dicton, « là où il y a des filles amoureuses, il est inutile de verrouiller les portes »

 

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