La nouvelle vie d’Odette – Tout autour de toi, vite, vite il vient, s’en va, puis il revient *

Vaï, au lieu de nous retourner au village, ramène-nous à Aubagne…

Nous venions de nous installer à la terrasse d’un café quand nos téléphones sonnèrent. Je rassurai Sylvie et lui précisai dans un éclat de rire que les propos que tenaient Cathy ne reflétaient pas l’exacte vérité et lui fis promettre de la rétablir auprès de son époux.

– Qu’est-ce qui te fait dire que je parlais à Alain ?

Je pris un air « on ne me la fait pas ».

– « T’inquiète chéri, tout va bien, mais tu connais Odette et ses bavardages incessants. Je te rappelle quand on reprend la route »

Cathy éclata de rire.

– C’était Monique !

– « Chérie » pouvait prêter à confusion, je n’ai pas entendu le e muet…

Cathy sursauta, visiblement sidérée.

– Tu… tu es en train de me dire que Monique… que Monique serait… une fille ?!

– Au lieu de te moquer de moi, raconte-moi la suite, après la sonnerie du réveil !

– Quand Monique est venue me chercher, le soleil se couchait, la place était vide, il n’y avait personne dans les rues, mais au moment de rentrer… Même s’il n’était que six heures du matin, même si Alain me déposait en voiture, je ne voulais pas prendre le risque de croiser quelqu’un en nuisette et les fesses à l’air. Ni Monique, ni moi n’y avions songé dans l’excitation de la veille… Alain m’a prêté un short et une de ses chemises, je ne pouvais pas caser mes nichons dans ses tee-shirts. Il fallait que je parte très vite pour ne pas croiser quelqu’un là-bas, la sœur à Paulo ou un de ses enfants ou son mari… tu vois ? Pour ces mêmes raisons, je ne pouvais pas demander à Alain de monter jusque chez moi ou lui demander d’attendre en bas. Il a souri et il m’a dit « Dans ces conditions, je garde ta nuisette en otage, tu ne la récupéreras qu’en échange de mes vêtements ! »

Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas été aussi avenante avec les clients de la boulangerie que je le fus ce dimanche matin. Autant distraite aussi ! À peine je me suis dit que le temps s’écoulait trop lentement, qu’il était déjà l’heure de fermer la boulangerie. Je suis rentrée chez moi, j’ai préparé mon déjeuner en chantonnant alors que je n’avais même pas allumé le poste. Après manger, je me suis allongée pour me faire une bonne sieste. Alain m’avait donné rendez-vous sur le chemin qui mène au village et nous devions nous y retrouver en fin d’après-midi pour une nuit de plaisir « et plus si affinité ». Il avait ri en disant ces mots qu’on voyait fleurir sur les petites annonces. Je ne travaillais pas le lundi et ses congés avaient débuté le samedi.

Je devais être plus fatiguée que je le croyais parce que je dormais profondément quand la sonnette a retenti. Je me suis réveillée en sursaut, j’ai ouvert la porte. Monique était là, souriante. « Je ne te dérange pas ? » Elle est entrée, elle a eu un petit sourire gêné « Ah. Tu n’es pas seule… Je me disais bien… » Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. D’un coup de menton, elle me désigna le short et la chemise d’Alain sur le dossier de la chaise. Fan, j’aurais pu m’étouffer de rire ! Je lui ai expliqué pourquoi ils étaient là. « En plus, j’ai toqué plusieurs fois, comme tu ne répondais pas j’ai sonné, et comme tu as mis longtemps à ouvrir… Je me suis dit que tu n’étais pas seule et je préfère être seule pour… » Monique cherchait ses mots, on était plantées là, comme deux cruches. Elle s’est assise, je lui ai servi un café qu’elle touillait en fixant les tourbillons dans la tasse. Elle a levé les yeux vers moi, elle a souri. « Non, pas besoin de sucre, de toute façon, je n’aime pas le café ! » Elle a pris une grande inspiration. « À propos d’hier soir… je voulais te dire… j’étais un peu jalouse… » « De moi ?! » « Mais non ! D’Aloune et de Christian ! Quand je t’ai vue, maintenant que je te vois… j’ai la bouche sèche, le cœur qui s’emballe, la chatte humide… J’ai envie de toi, qu’on se caresse, qu’on s’embrasse, qu’on fasse l’amour, mais rien que toi et moi. Rien que pour nous deux. C’est la première fois que ça m’arrive de me caresser en pensant à une nana. Si tu ne veux pas, c’est pas grave, je n’insisterai pas, ça ne changera rien à l’amitié que je te porte, mais c’est justement au nom de notre amitié que j’ai voulu te dire toute la vérité. » Fatché ! En moins de vingt-quatre heures, je me prenais deux déclarations d’amour et de la part de deux personnes qui me plaisaient bien. « Finis ton café et rejoins-moi dans ma chambre ! » Pourquoi j’ai dit ça ? Je crois que je serai morte et enterrée avant de le savoir ! Monique s’est levée en même temps que moi, elle m’a fait un clin d’œil, elle a souri et elle a jeté le contenu de sa tasse dans l’évier. « Pas de temps à perdre avec ces conneries ! »

J’ai adoré la fougue de notre premier baiser, comme si nos bouches se connaissaient, comme si nos langues avaient toujours tournoyé ensemble. J’ai été surprise de l’impatience de Monique à retirer ma robe, sa maladresse et ses jurons quand il s’est agi de dégrafer mon soutien-gorge. C’était la première fois qu’une nana s’y essayait avec moi et je crois bien qu’aucun de mes amants ne s’y est aussi mal pris. Excitée, troublée, je ne pouvais contenir mon fou-rire. Hou fan ! Ça l’énervait encore plus ! Pour la faire enrager, j’avais refusé de l’aider « Si tu veux voir mes nichons, tu dois le mériter ». Fatché, on dit des miennes, mais les colères de Monique… c’est quelque chose ! Et ses menaces… hou ! D’ailleurs, c’est quand elle a parlé d’aller chercher une paire de ciseaux que j’ai cédé. Monique, tu sais à quel point je l’aime, mais elle change souvent la vérité historique pour raconter comme ça l’arrange. C’est pour ça qu’elle ne parle jamais de cet épisode… mais telle que je me la connais, elle serait capable de dire que c’est par pudeur !

Cathy riait, émue à ce souvenir. Soudain, sa voix prit les accents de la confidence.

– Je crois qu’elle est la seule femme de ma connaissance qui n’a jamais eu besoin de porter un soutien-gorge… C’est avec moi qu’elle s’est acheté son premier. Elle n’en porte que pour exciter le Balafré et le Bavard.

Sa voix baissa encore d’un ton.

– Tu sais comment elle les appelle ? Les pièges à couillons ! Mais le plus amusant c’est qu’elle adorait, qu’elle adore toujours me voir en porter et ceux qu’elle m’offre… hou ! Elle les choisit toujours plus beaux les uns que les autres…

Quand on a été complètement nues, on a réalisé que ce serait la première fois qu’on coucherait avec une nana pour notre propre plaisir. Ne crois pas que j’avais été forcée de le faire avant, non pas du tout ! Monique avait vaguement caressé une autre femme avant moi, mais que les nichons et moi quand je l’avais fait… Je pourrais presque te dire que je ne l’avais jamais fait, parce que ce qui me plaisait c’était d’exciter les hommes en mimant… tu vois ? Je n’y mettais pas de cœur, mes partenaires non plus… On savait ce qu’il fallait faire, ce que les hommes voulaient voir, s’attendaient à voir alors on faisait comme ils pensaient que deux femmes font ensemble. On assurait le spectacle parce qu’on aimait ce sentiment de puissance… faire semblant et être excitées par leur excitation. J’y avais pris du plaisir, mais c’était pas un plaisir né d’un désir profond, d’un désir réel pour une autre femme. Tu comprends ? Alors, avec Monique on se sentait comme deux pucelles, on a bien été obligées de faire confiance à nos corps, à notre instinct, à notre amour naissant. Nos mains tremblaient de désir, nos corps sursautaient de surprise sous nos premières caresses. Monique découvrait le plaisir que lui offraient mes seins et celui qu’elle pouvait leur offrir. Elle s’émerveillait à haute voix, fan ! Que ses mots, ses baisers, ses caresses me rendaient belle ! Et comme j’aimais ses deux petits œufs sur le plat, comme elle les appelait ! Quand nos mains ont glissé plus bas… Je n’avais jamais vu une vraie-vraie blonde, ni un bond aussi blond du bas. Elle m’a fait promettre de ne jamais la surnommer « Bouton d’or », mais sans m’en donner la raison… Bé, de toute façon, j’ai vite appris pourquoi… Arrête de m’interrompre, tu m’embrouilles dans mes souvenirs et je vais encore oublier le principal !

– Mais je n’ai rien dit !

– Ouais, ouais, il y a des silences qui sont plus pires que des questions et pis, je me comprends !

Cathy but son verre d’un trait, héla le serveur pour en commander un autre. Quand il l’eut apporté, elle reprit son récit.

– C’est fou comme un minou peut être délicieux quand on aime la femme à qui on…

– Le broute ?

Cathy me mit une tape sèche sur le dos de la main.

– L’honore ! T’es brave et tout, Blanche-Minette, mais question romantisme, t’as des progrès à faire ! Où que j’en étais ? Je ne me lassais pas de découvrir le sien avec la langue, avec les doigts, avec les yeux… Et j’étais tout autant surprise du plaisir que m’offraient ses doigts, sa bouche et ses yeux… Elle jouissait de moi et moi d’elle rien que pour nous deux. Nous nous sommes promis de nous garder des moments rien qu’à nous, rien qu’à elle et à moi, de nous faire l’amour sans homme pour nous espincha… rien que Monique et Cathy, Cathy et Monique. Même si quelques semaines plus tard on l’a fait devant ceux qui sont devenus nos confrères, on a toujours gardé nos moments rien qu’à nous. Et quand on fait l’amour devant eux, à chaque fois, c’est qu’on a vraiment envie l’une de l’autre. C’est beaucoup plus fort que ce que j’avais vécu avant, mais je crois que les hommes ne s’en sont jamais aperçu.

Monique était venue à vélo, elle ne savait pas que j’avais rendez-vous avec Alain. On a fait le chemin côte à côte, moi avec mon sac rempli de tout ce que j’aurais besoin pour ces deux jours, Monique avec son vélo à la main. Alain nous attendait à l’endroit convenu et Christian était avec lui. Ils s’étaient croisés au village et quand Alain lui avait dit « J’ai rendez-vous avec la belle Catherine ce soir, elle restera jusqu’à mardi matin », Christian lui avait répondu « Elles seront peut-être ensemble, Monique voulait passer du temps avec elle ». Comme la veille, on est montées à l’arrière, sauf que là, on a fait le trajet le coffre ouvert à cause du vélo. Alain me demandait toutes les trente secondes si ça ne m’ennuyait pas qu’on ne soit pas que tous les deux et toutes les trente secondes, je lui répondais que non.

Té, tu m’as encore fait oublier un détail avec tes questions dans tes yeux ! Sur le chemin avant qu’on voie l’auto, j’ai demandé à Monique si elle allait dire à Christian pour nous deux, que c’était pas que du sexe, qu’il y avait du véritable amour. Elle m’a répondu que oui, bien sûr qu’il comprendrait. Je n’en étais pas aussi sûre qu’elle, alors, elle m’a parlé du cahier qu’elle nous avait remis la veille, celui écrit par Rosalie. Elle ne m’a pas dit ce qu’il contenait, mais qu’en le lisant, je comprendrai pourquoi elle était aussi sûre de son fait.

Monique n’était jamais entrée dans l’appartement d’Alain. Elle était surprise qu’il en ait choisi un si petit. Alors, il lui a expliqué que le bail incluait la location d’un box pour y garer son auto et que ça n’avait pas de prix, surtout l’été avec celles des touristes qui encombraient les rues et surtout certains avaient du mal à manœuvrer avec leur caravane. Elle a fait le tour des lieux. On l’a entendue éclater de rire, elle est revenue vers nous en tendant ma nuisette avec ses deux mains, elle l’avait trouvée sur l’oreiller. Elle la faisait danser devant elle « Tu nous avais caché ça, Aloune ! Tu dois être super sexy avec ! » Au plus Alain essayait de lui expliquer, au plus elle se montrait de mauvaise foi, jurant que je ne portais pas de nuisette la veille que j’étais venue en robe. Elle tenait absolument qu’il nous montre comment il était sexy en nuisette…

Cathy s’essuya le coin des yeux humides d’avoir tant ri à l’évocation de ce souvenir qui l’amusait encore quarante-six ans plus tard.

– « Me dis pas que ça t’excite pas, Aloune ! Tu bandes tellement que ton pantalon va exploser ! » « Tu mériterais que je te chasse à coup de pieds au cul, Monique ! Tu as de la chance que je te sois aussi reconnaissant ! Me regarde pas comme ça ! Si tu n’avais pas décidé de rester, je ne sais pas quand j’aurai trouvé le courage de faire signe à la belle Catherine… Je ne sais même pas si je l’aurais trouvé un jour ! » Il l’a prise dans ses bras, lui a fait un gros bisou sur le crâne avant de lui faire les gros yeux « Mais que je ne t’y reprenne pas ! » Alain a mis de la musique, il nous servait à boire quand Monique lui a demandé où il cachait ses revues pornos, celles qu’il rapportait de ses voyages. Elle le soupçonnait d’aller en Hollande pour en trouver des plus salées. Alain m’a interrogée du regard. Je lui ai fait le signe de la bouche cousue. Christian a remarqué notre manège. « Et à moi, Cathy, tu me le dirais ? » Alain m’a regardée, il s’est levé et il est allé chercher son album à fantasmes. « Voilà ce qui m’a permis de tenir ».

J’ai été vachement surprise parce qu’ils m’ont reconnue dès le premier dessin. Quand ils sont arrivés à la première page des gros plans sur ma chatte pleine d’une queue énorme, Monique a fait la moue, elle a demandé à Christian « Tu trouves que c’est réaliste ? Moi, je demande à voir… » Alain souriait, mais il a joué l’artiste offensé. « Bien sûr que oui ! On leur montre ? » Je bouillais de désir, alors tu penses bien que j’ai sauté sur l’occasion ! En fait, on attendait tous un signal pour passer aux choses pas sérieuses. « Puisque Monique affirme que ce dessin n’est pas réaliste, il faut le soumettre à un regard d’expert, une chance que nous ayons le meilleur en la matière, je vais pouvoir te prouver que tu te trompes, Monique ! » Il y a certains moments dans la vie qui forgent une amitié, qui la rendent indestructible, eh bé, ce moment-là… Bien sûr, on en a connus bien d’autres, mais celui-ci…

Pour faire exactement comme sur le dessin, il aurait fallu qu’on s’installe sur un canapé, mais Alain n’en avait pas, alors on est allés dans la chambre. Monique et Christian ont pris une chaise et se sont installés face à nous. Alain était presque assis sur le lit, le dos calé par des oreillers. Fatché, de le voir ainsi… j’étais tellement trempée qu’il m’a pénétrée d’un coup ! Christian regardait le dessin, nous regardait à nous. « Écarte un peu plus les cuisses, Cathy… encore un peu… non ! Un peu moins… cambre-toi un peu plus… encore… tes cuisses, Cathy… » Monique commentait aussi. C’est la première fois que j’ai remarqué ce détail, quand ils sont très excités, Monique et Christian ont une voix un peu métallique. Tu vois ce que je veux dire ? Monique n’était pas convaincue, alors elle donnait ses indications. « Enfonce-toi un peu plus, Aloune… Non ! Pas autant ! Oui ! C’est mieux… » Elle regardait le dessin. « Ah, mais non ! Recommence, mais moins vite… non… plus vite… plus profond… non… moins… » Christian reprenait « Écarte tes cuisses, Cathy… Alain, va plus au fond… Non, moins… Non plus ! Cambre-toi, Cathy ! » Monique faisait sa critique d’art « Tu vois que ce dessin n’est absolument pas réaliste ! Regarde, le clito de Cathy est bien plus gonflé dans la réalité ! »

Alain riait, il la traitait de bougresse. Monique s’est levée, elle est allée à côté de nous, elle a pris la main d’Alain, elle l’a posée sur mon minou. « Tu me traites de menteuse, en plus ?! » J’étais en train de jouir, Monique s’est penchée sur mon entrejambe, elle a regardé Christian. « Tu vois bien que c’est pas du tout comme sur le dessin ! » J’ai retiré la main d’Alain et je lui ai demandé de me décrire ce qui se passait dans la culotte de Monique, qui n’en portait pas, mais on se comprenait. « Elle commence à être légèrement excitée » Monique a failli tomber dans le panneau, heureusement que Christian a dit « Hé bé, excite-la assez pour que tu puisses la prendre comme tu… Stop ! Ne bouge plus ! Ça y est, c’est exactement comme sur… oh ce… c’est parfait… tout est parfait…! » Je le regardais se branler en nous matant tous les trois, moi empalée sur Alain qui faisait aller et venir ses doigts dans la chatte de Monique.

J’ai fait l’innocente et j’ai demandé à Monique de prendre ma place pour être sûre que sur le dessin c’était bien moi et pas elle. Quand elle s’est installée, je me suis assise à côté de Christian. Au plus je lui disais que c’était pareil, elle ou moi, au plus il me montrait les différences. J’avais posé ma tête sur son épaule et je le branlais en donnant des indications à Alain comme Monique l’avait fait plus tôt. J’ai mis longtemps à reconnaître qu’ils avaient raison et pour me faire pardonner, j’ai sucé Christian qui me griffait le crâne tant ses doigts se crispaient sous mes cheveux. Il entendait sa Monique gémir de plaisir, il la regardait jouir de son ami, j’étais à ses côtés, je le suçais, ça le rendait tellement heureux…! Quand Alain a dit « Ô, pute vierge, je viens, je viens ! », j’ai arrêté de sucer Christian et je lui ai dit « Montre-moi comme tu vas bien la baiser ta petite femme maintenant que mon homme a joui dans sa chatte et qu’il l’a bien fait jouir ».

Des clients se sont installés à la table d’à côté, nous avons décidé qu’il était temps de rentrer au village. Dans la voiture, Cathy a achevé son récit.

– Après tous ces efforts, nous sommes passés à table. Monique et Christian feuilletaient l’album à fantasmes. Elle était vraiment très excitée par les dessins de sodomie. « Ça m’excite beaucoup parce que je ne le ferai jamais. J’ai tellement peur d’avoir mal… » Nous parlions sans tabou, elle écoutait mes arguments de femme et nos hommes comprenaient les craintes des femmes à propos de cette pratique. Christian tournait les pages de l’album quand Alain lui a presque arraché des mains et l’a refermé comme il l’avait fait la veille, sauf que là, il n’avait plus l’excuse « Il est temps de dormir ». Je lui ai demandé s’il avait honte ou quoi. Il ne nous regardait plus et il avait l’air un peu triste, comme quand la fête s’interrompt brusquement alors qu’on s’amusait si bien. J’ai posé ma main sur la sienne pour lui dire qu’il pouvait garder ça pour lui. Il a regardé Christian « Vous allez me trouver ridicule » et il a ouvert l’album à la bonne page. Le papier était plus luxueux, le dessin plus appliqué et… pas du tout érotique. Il me représente assise à sa table, un bol de café devant moi et lui en train de me tendre une tartine de pain. En dessous, il avait écrit « Rêver un impossible rêve – Janvier 1974 ». Monique lui a demandé « Pourquoi “impossible” ? » Christian lui a demandé en quoi c’était ridicule. Et moi, je lui ai demandé pourquoi il avait fallu que Monique m’invite pour qu’on se revoie. « Je ne savais pas comment faire sans trahir Paulo… et puis… tu es tellement parfaite, je me sens si minable à côté de lui, de toi… Je n’aurais jamais osé… »

Alors c’est vrai que je l’ai un peu crié… « Si tu dis que tu es minable, maintenant que j’ai compris que je suis amoureuse de toi, tu dis que je suis amoureuse d’un minable et ça, je ne veux plus jamais l’entendre, tu m’entends ?! Plus jamais ! Et je vous prends à témoin, vous autres ! » Je venais de lui crier que j’étais amoureuse de lui, Alain était tellement surpris qu’il a ouvert la bouche en grand et ne la refermait pas. Monique lui a lancé une olive. Tu sais à quel point je l’aime, ma Monique, mais la prends jamais dans ton équipe à la pétanque parce qu’au lieu d’atterrir dans la bouche d’Alain, l’olive a failli me crever un œil ! Mais bon, au moins elle aura réussi à détendre l’atmosphère !

Avant de rentrer chez eux, Monique nous a demandé de prendre le temps de lire le cahier de sa Bonne-Maman pour qu’on puisse en parler ensemble, tous les quatre. Voilà, de ce jour-là, j’ai commencé à vivre avec Alain, mais je prenais toujours garde à faire semblant de dormir chez moi. Ça ne faisait pas un mois que je jouais cette comédie que la sœur à Paulo m’a surprise en m’attendant devant la porte de mon appartement. J’étais un peu gênée et comme je ne voulais pas qu’elle fasse un esclandre dans la cage d’escalier, je l’ai fait entrer chez moi. « Tu as rencontré quelqu’un, c’est ça ? Pourquoi tu t’en caches ? Je suis bien contente que tu cesses enfin de porter le deuil de Paulo, mais je suis bien triste que tu ne me fasses pas assez confiance pour me donner la bonne nouvelle ». Elle m’a prise dans ses bras et m’a souhaité tout le bonheur possible. Nous sommes restées très proches jusqu’à la fin, trente ans plus tard, mais elle n’a jamais su pour Paulo, la camionnette, les partouzes.

Quand nous sommes entrées dans la maison du Toine, Monique, Sylvie, Alain, Christian, Jimmy et Martial étaient en grande discussion à propos de la pandémie qui ne portait pas encore son nom, des mensonges d’État et de la répression qui s’abat chaque jour un peu plus violente sur les opposants à notre Napoléon III 2.0, comme l’appelle Monique. Je ne pus m’empêcher de sourire en l’imaginant faire enrager Aloune, la nuisette de Cathy à la main.

7 février 2020, les Pomponnettes font un beau cadeau à Blanche-Minette

*Georges Bizet, Henri Meilhac, Ludovic Halévy, L’amour est un oiseau rebelle in Carmen (1875)

La version de Carmen qui m’a fait découvrir la sensualité de cette œuvre, bien loin de l’interprétation lugubre de Maria Callas. Cette dernière remarque n’engageant que son autrice, c’est-à-dire ma pomme !

Instantané – À chacun son tour

J’avais fait mon coming-out peu avant d’être outée. J’en étais un peu furieuse parce que j’estimais que ma vie sexuelle ne concernait que mes partenaires et moi, mais l’air du temps étant à la transparence, il m’avait fallu lever le voile sur mon intimité.

J’y ai perdu quelques amies pour lesquelles je devenais soudain une prédatrice potentielle. Les garçons me regardaient tantôt comme la pauvre nana qui n’avait pas eu la chance de rencontrer « le bon », celui qui d’un bon coup de queue m’aurait fait découvrir le plaisir… Celui dont la queue aurait été, en quelque sorte, une baguette magique…

D’autres me classaient dans la catégorie « rivale éventuelle » et se montraient assez agressifs. Enfin, le plus grand nombre me voyaient comme le moyen d’assouvir leur fantasme « deux filles ensemble qui se chaufferaient, les excitant au passage, pour finir par succomber de plaisir sous leurs coups de boutoir ».

Je ne saurais dire quel comportement m’agaçait le plus…

Manon m’attendait à l’entrée du campus. Je la connaissais à peine, nous n’étions pas dans la même filière, mais nous avions déjeuné à la même table, avant ce maudit coming-out. J’ai aimé l’éclat de son regard, ses pommettes un peu rosies, quand elle m’a invitée à déjeuner « un peu à l’écart des autres ».

À plusieurs reprises, elle respira un grand coup, ouvrit la bouche comme si les mots avaient besoin d’espace pour daigner franchir ses lèvres. Je la regardais, affichant un sourire engageant, mais à chaque fois, une bouffée de honte mêlée de timidité l’en empêchait. Alors, Manon mangeait de grosses bouchées, histoire de justifier sa bouche grande ouverte.

Je décidai de prendre les devants, je la voyais soumise à la torture et ça me devenait insupportable.

– Que veux-tu me dire ? Que veux-tu me demander ? Comment c’est entre filles ? C’est ça ?

Elle hésita encore un peu, puis se jeta à l’eau. Elle était avec Quentin depuis quelques mois, comme avec ses copains précédents, « ça ne marchait pas très bien au lit ». Au début de chaque histoire, ça allait à peu près, puis le désir se délitait. Inéluctablement. Quentin, comme ses autres petits copains, lui reprochait sa passivité, son manque d’enthousiasme qui tuaient son désir à lui. Je l’interrompis.

Mais… ton désir à toi ? Ton plaisir ? Qu’en est-il de ton désir ? De ton plaisir ?

Elle était incapable de répondre à ces questions, ce qui me sidéra. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle était en train de perdre Quentin et que la douleur de cette rupture annoncée lui était déjà insupportable. Pour tenter de le retenir auprès d’elle, Manon voulait qu’il nous observe, elle et moi, nous embrassant. Elle et moi, nous caressant.

Quel ange malicieux a retenu la gifle que mon âme blessée voulait lui infliger ? Plus la colère, la rage m’étreignaient, plus ma voix se faisait douce, plus mon sourire était apaisé.

Mais toi… est-ce que tu en as envie ? As-tu envie de m’embrasser, que je t’embrasse ? As-tu envie de mes caresses ? 

Je n’y avais jamais pensé avant, mais depuis que Quentin m’en a parlé… C’est parce que ça marche mieux entre nous, quand on en parle avant…

Comme un service que l’on rend, j’acceptai un rendez-vous le soir même. Je ne sais pas si j’étais émue par sa détresse ou troublée par l’étincelle fugace qui avait illuminé son regard à l’évocation de ce fantasme.

J’arrivais un peu en avance, pour laisser la possibilité à Manon de tout annuler, de reporter cette étreinte sur commande. J’arrivais un peu en avance, mais Quentin était déjà là. J’avais beau de pas m’intéresser à la gent masculine, je remarquai immédiatement son excitation, d’abord dans son regard, dans son sourire, à sa façon de m’accueillir, de me faire la bise, avant que mes yeux glissant jusqu’à son entrejambe me confirment ce que j’avais déjà deviné.

Comment on fait ?

La question avait l’avantage de la concision. Je proposai un léger baiser pour commencer. Je ne sais pas pourquoi, mais je notai intérieurement, que Quentin était aussi brun que moi. Peut-être fut-ce dû au reflet que le miroir me renvoya à cet instant précis. Manon, la blonde Manon serrée contre mon corps, blottie entre mes bras, fermant les yeux dans l’attente de ce premier baiser.

J’embrassai sa chevelure, ou pour être plus précise, je caressai ses cheveux blonds de ma bouche ouverte. Je sentais son parfum, l’odeur de son corps m’enivrer peu à peu. J’en oubliai Quentin. Manon leva les yeux vers moi, me sourit, ferma doucement ses paupières et tendit ses lèvres vers les miennes. Je déposai un chaste baiser sur sa bouche, puis un second un peu moins chaste. Je la sentis sourire, puis lentement s’épanouir quand nos langues se frôlèrent, qu’elles se mirent à tournoyer ensemble.

Manon dit les mots que je m’apprêtais à prononcer, avant que j’en aie le temps.

S’il te plaît, Quentin, laisse-nous seules quelques minutes et reviens… ce sera ton tour après, mais laisse-nous quelques minutes rien qu’à elle et à moi…

Quentin s’exécuta. Il sortit de la chambre en sifflotant comme dans un souffle. Joyeux, fier et excité que les choses se déroulassent aussi facilement… Dans quelques minutes, il se régalerait du spectacle de Manon s’amusant avec une autre fille et quelques instants après, elle serait à lui, chaude et offerte… Avec un peu de chance, qui sait, je serais de la partie ! Quelle belle fin de journée, il s’apprêtait à vivre !

Manon me faisait penser à un explorateur qui se serait trompé de chemin, un explorateur qui, sûr de trouver une contrée inhospitalière découvrirait le paradis sur Terre.

Encore un baiser… encore un baiser…

Je l’embrassais avec une fougue croissante, j’aimais sentir ses cheveux couler entre mes doigts, ses cheveux comme des fils d’or que je lissais plus que je ne les caressais. J’aimais sentir sa tête rouler de désir, son cou appeler mes lèvres, sa poitrine qu’elle gonflait sans s’en rendre compte, comme pour inciter mes mains à la parcourir.

Manon se faisait plus hardie, tout son corps hurlait le désir qui la consumait… Je glissai ma main le long de son cou, ma main était l’éclaireur de mes baisers…

Tu veux que je continue ? Tu en as envie ?

Jamais je ne fus plus hypocrite qu’en posant cette question. Le sourire de Manon m’apprit qu’elle n’en était pas dupe, mais qu’elle aimait se prêter à ce jeu… elle attrapa ma main, la glissa entre ses cuisses… Bon sang, elle semblait découvrir sous mes doigts la moiteur de son sexe…

Elle voulut me dévêtir un peu, je lui chuchotai mon refus « pas tant que Quentin est dans les parages, mon corps, tu le verras, tu en jouiras autant que tu le souhaiteras, mais quand il ne sera pas là ».

 Ça me fait presque mal, là… tellement ça me chauffe… tellement c’est irrité… 

Tellement tu veux jouir, Manon ! Tu ne connaissais pas cette sensation ?

– À ce point, non !

– Alors… dis-moi… ferme tes jolis yeux et laisse ton corps répondre… comment veux-tu que je te fasse jouir ?

Quentin choisit, mal, ce moment pour venir nous rejoindre, Manon se serra plus fort contre moi. Regardant sa montre, un sourire charmeur aux lèvres, Quentin affirma que c’était à son tour, maintenant. Je sentis les cuisses de Manon se contracter autour de ma main, elle ferma les yeux, laissa exploser la vague et d’une voix troublée, lui demanda de nous laisser seules. Pour le restant de la soirée.

à mon tourJe repense à cette soirée parce que, en cette journée exceptionnelle, ce petit dessin s’est échappé du journal intime de Manon. Après ces longs mois d’observation, ces longs mois de questionnements, maintenant que l’étincelle de la découverte s’est apaisée, maintenant que notre relation s’est officialisée, maintenant que Manon peut conjuguer désir et plaisir sur la durée, nous avons pris la décision d’habiter ensemble et c’est aujourd’hui le jour de notre déménagement.

Un bout de phrase entendu dans le brouhaha…

 

Le cahier de Bonne-Maman – « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, des divans profonds comme des tombeaux »

 

Le retour de Pierrot et de Toine au village marqua aussi le retour à la normale. Mais la vie normale, en 1919, comportait une multitude de règles auxquelles nous devions nous soumettre, même si elles nous déplaisaient, même si nous les trouvions ridicules. L’une d’entre elles, la plus contraignante sans doute, nous imposait de ne pas vivre sous le même toit avant le mariage. De fait, Nathalie habiterait dans la ferme familiale, Pierrot également, Toine chez ses parents et moi, dans ma petite chambre au-dessus de l’école communale. Qu’elles promettaient d’être longues, cruelles, douloureuses ces nuits solitaires !

Très vite, nous enfreignîmes cette règle pour nous retrouver tous les quatre et passer la nuit ensemble, dès que c’était possible, le plus souvent chez Toine. Son père fut notre complice dès la première fois, par amour pour son fils, le seul qui soit revenu des tranchées. Toine avait deux frères, l’un était mort à Xures en août 1914, l’autre fut emporté par la grippe espagnole en 1918.

Peu après notre retour de Nice, je reçus un courrier officiel m’annonçant mon renvoi. Le ministère s’était soudain aperçu que je n’étais pas diplômée à hauteur de ma fonction, je devais donc cesser de l’exercer et rendre le logement que j’occupais « indûment ». J’étais abasourdie. Le vieil instituteur, qu’on avait sorti de sa retraite pour palier le manque de maîtres pendant la durée du conflit, ce vieil instituteur qui faisait aussi fonction de directeur d’école, était écœuré de cette injustice, il me conseilla d’aller en parler au maire, qui trouverait bien une solution pour que je puisse rester au village.

Comme c’est encore le cas, la mairie n’était pas ouverte tous les jours, aux heures de bureau. Quand l’un ou l’autre des villageois devait effectuer une démarche, il se rendait chez l’un des élus municipaux qui ouvrait la mairie le temps nécessaire pour remplir le formulaire, le registre et apposer les tampons requis.

J’allais donc trouver le maire pour lui exposer mon problème. Quand je traversai la cour de l’école, les premières gouttes tombaient. Le temps d’arriver chez lui, à l’entrée du village, un orage apocalyptique avait éclaté. La pluie avait laissé place à un orage sec dont les éclairs déchiraient les nuages noirs comme l’enfer et les grondements du tonnerre retentissaient sans qu’on puisse prévoir à quel moment.

J’entrai en trombe par crainte de la foudre. Je crus un instant que mon entrée spectaculaire, les avait effrayés. Ils étaient comme catatoniques, les yeux exorbités emplis de terreur. Puis, j’entendis les cris de Toine, qui s’était tassé dans un coin de la pièce, il n’était plus chez lui, mais à nouveau dans l’enfer des tranchées. Ses yeux grands ouverts reflétaient l’horreur, son pantalon taché trahissait sa peur.

Je m’approchai et, oubliant la présence de ses parents, m’accroupis face à lui, lui caressai la joue, embrassai son front « Toine, Toine, je suis là ! Toine, Toine, ce n’est que l’orage… », mais il restait coincé dans ses cauchemars, alors, faisant fi de la moindre prudence, je lui pris la main et la glissai sous mes jupons, ses doigts se crispèrent sur mon pubis et il revint dans la réalité.

Je n’ai jamais su si ses parents virent mon geste, s’ils l’ont réalisé. Nous n’avons plus jamais évoqué cette scène.

Oubliant le motif de ma venue chez eux, je relevai Toine et l’emmenai dans sa chambre, où il me parla, la tête posée sur mes cuisses, et où il finit par s’endormir.

Quand je redescendis, je voulus m’expliquer, mais ses parents ne m’en laissèrent pas le temps, ils me remercièrent et me dirent que leur porte me serait toujours ouverte.

Comment as-tu pu deviner que l’orage mettrait Toine dans cet état ?

En guise de réponse, j’exposai au père de Toine la raison de ma venue. Il était impuissant, si le ministère me jugeait inapte à exercer la fonction de maîtresse d’école, tout maire de la commune qu’il était, il ne pouvait imposer ma présence. Il enrageait de son impuissance, mais il me proposa de m’embaucher comme employée de bureau dans sa société de négoce. Quant au logement, le temps que je trouve un véritable chez moi, il m’offrit la chambre d’un de ses fils. Je ne savais pas comment lui exprimer ma gratitude, je pleurais, j’aurais voulu baiser ses pieds, mais comme il le faisait souvent pour masquer son émotion, le père de Toine me rabroua et, pragmatique, me dit « Avec ce que tu viens de faire pour notre fils, c’est nous qui te sommes redevables, Rosalie ! »

Nous étions en train de parler quand une main toqua au carreau. La mère de Toine ouvrit la fenêtre et je reconnus Marie, la petite sœur de Pierrot, je la connaissais bien, je l’avais aidée pour son certificat d’études en 1917. Elle était affolée.

Gaspard Dughet – Paysage à l’éclair

Comme il le faisait souvent depuis son retour, son frère était parti se promener à travers champs pour retrouver sa Provence qu’il aimait tant. L’orage avait éclaté, personne ne s’était inquiété, Pierrot connaissait chaque relief, chaque bosquet, chaque bergerie, il s’était sans doute mis à l’abri en attendant la fin de l’orage. Et puis, un villageois était venu les prévenir, qu’il était tombé fada, il s’était réfugié entre deux rochers et criait « Rosalie ! Ma Rosalie ! Je vais mourir sans t’avoir revue ! ». Tous leurs efforts pour le sortir de sa cachette, pour le faire revenir à la raison avait été vains. Elle avait donc couru me chercher à l’école, où le directeur lui avait dit que je me trouvais chez le maire.

Toine dormait, son père décida de prendre son auto pour arriver plus vite, en chemin, je demandai à Marie d’aller chercher Nathalie, si je ne réussissais pas à réveiller Pierrot de son cauchemar, elle y parviendrait sûrement. Quand, je fus seule avec le père de Toine, je lui expliquai « Toine me confie ce qui le hante, mais c’est à Nathalie que Pierrot le fait. Parce que l’amitié permet certaines confidences que l’amour n’autorise pas ». Il sembla soulagé de cette explication.

Arrivée devant Pierrot, comme je le craignais, il ne me vit pas, son regard était tourné vers ses tourments intérieurs, il ne m’entendit pas quand je lui dis « Mon Pierrot, je suis là ! Prends ma main, viens avec moi ! » au contraire, il faisait de grands signes pour me chasser, comme si j’étais une vision diabolique.

Quand Nathalie arriva, elle lui parla, il ne l’écouta pas plus, nous étions accroupies côte à côte, je lui chuchotai « Tes seins… Nathalie, fais-lui toucher tes seins… ». Je me relevai et de mon corps, masquai à la vue du père de Toine, la main de Nathalie attrapant celle de Pierrot et la portant à sa poitrine. Ce qui avait marché avec Toine fonctionna aussi avec Pierrot. Il retrouva ses esprits, et empli de honte s’effondra en sanglots.

Sur le chemin du retour, le père de Toine lui dit « Non, Pierrot, tu n’es pas un moins que rien, ce sont ceux qui vous ont envoyés dans cet enfer qui le sont ! Ce sont eux, les responsables de cette boucherie qui sont les lâches ! ». Je crois que ses mots eurent plus de poids que si moi ou Nathalie les avions prononcés.

Arrivés chez Toine, sa mère ouvrit la chambre de l’autre fils, Pierrot et Nathalie s’y enfermèrent. Dans la salle à manger, nous étions tous silencieux. Il se passa un long moment avant que Nathalie redescende, un sourire timide aux lèvres. « Il s’est endormi ».

Nous leur expliquâmes que les choses se passaient toujours ainsi, ils nous confiaient leurs atroces souvenirs, nous les écoutions dans les interrompre, enfin, ils s’endormaient et à leur réveil, ils retrouvaient à nouveau leur gaieté habituelle.

Nous étions des villageois, et que ce soit en Normandie ou en Provence, le nom de Freud était inconnu, aussi, il ne faut pas que vous vous imaginiez que nous appliquions ses principes, dans notre univers, on parlait de fous, de fadas, ils vivaient au milieu de nous et quand certains étaient « dangereux », on les enfermait à l’asile sans se poser plus de question. De longues années se sont écoulées avant qu’on entende parler de psychanalyse, l’amour que nous ressentions pour Pierrot et pour Toine, notre instinct ont été nos seuls guides.

Il était l’heure de dîner, le bruit des casseroles qui s’entrechoquent, les odeurs de la cuisine réveillèrent Toine qui fut surpris de trouver sa Nathalie aux côtés de ses parents. Quand il apprit pourquoi elle était là, il remercia son père avec force effusions, ce qui n’était pas d’usage entre un fils et son père à l’époque.

C’est ainsi qu’il fut décidé que Nathalie et moi dormirions chez Toine cette nuit, son père se chargea d’aller trouver les parents de Nathalie et ceux de Pierrot pour les en informer. La raison de cette cohabitation fut connue de tout le village dès le lendemain, ce qui nous évita les regards désapprobateurs. Nous n’étions pas des filles perdues, mais plutôt des héroïnes, des infirmières, de celles qui soignent les plaies en toute modestie et discrétion.

Nous allions passer à table quand Pierrot arriva, il fit le geste de se découvrir pour marquer le respect et saluer ses hôtes, mais constatant qu’il était déjà tête nue, parut décontenancé. « Ne fais pas tant de manières, Pierrot ! Tu es ici, chez toi ! » Toine était d’humeur joyeuse et taquine, ce qui surprit ses parents, mais un échange de regards entre nous quatre, nous informa qu’après le repas, nous passerions à d’autres réjouissances.

Après le dîner, chacun retrouva sa chambre, je partageais la mienne avec Nathalie, mais nous avions prévenu les parents de Toine, qu’il nous faudrait peut-être les rejoindre dans la nuit si les cauchemars venaient les hanter, qu’ils ne devraient pas y voir de mal. « Quel mal pourrait-il y avoir à rendre le goût de vivre à Toine et à Pierrot ? » Je n’ai jamais su s’il avait compris de quelle façon nous leur rendions. Le silence était une vertu, tout comme la pudeur, ce qui est à mon avis, une imbécillité.

Quand il fut certain que ses parents s’étaient endormis, Toine entrouvrit la porte de la chambre où devait dormir Pierrot, et en silence, ils vinrent nous rejoindre. Nous devions faire attention à ne pas faire trop de bruit. Nos mains arrachaient nos vêtements, nos corps réclamaient leur dose de baisers, de caresses.

C’est cette nuit que nous inventâmes le jeu de la boîte à idées. Enfin, c’est cette nuit que nous écrivîmes pour la première fois, clairement nos désirs, nos fantasmes, le jeu en a découlé peu après et il eut plusieurs évolutions, mais j’y reviendrai plus tard.

Toine prit une feuille de papier, la déchira en quatre, nous tendit à chacun un crayon et chacun devait noter ce qu’il l’exciterait le plus avant de le donner à lire à son partenaire « officiel ». Nous nous assîmes, tour à tour, sagement, devant le bureau. Mon tour venu, je regardai mes amours, fermai mes yeux, écoutai mon corps et écrivis ce qui par la suite fut appelé « la figure Rosalie ».

Quand Toine lut le bout de papier rempli par Nathalie, il fit la moue, faussement dépité, je devinai immédiatement qu’il la taquinait, mais elle tomba dans le panneau

On ne réalisera pas le vœu de Nathalie, parce que je n’ai pas envie d’être abstinent…

Comment ça ? Je n’ai pas écrit que tu devais l’être ! J’ai écrit « Regarder Toinou faire à Rosalie ce qu’il ne ferait jamais avec moi »

C’est bien ce que je disais ! Tout ce que je pourrais faire à Rosalie, je le ferais volontiers avec toi !

Émue, elle se précipita dans ses bras, l’embrassa, tandis que je découvrais le vœu de Pierrot, je lui souris, surprise d’en être si peu étonnée. Quand Nathalie lut celui de Toine, elle s’approcha de moi, me le tendit « Tu serais d’accord ? », j’éclatai rire en lui donnant à lire le papier de Pierrot, qui plaqua fermement sa main sur ma bouche « Moins fort ! Qu’y a-t-il de si drôle ? »

Pour toute réponse, nous leur tendîmes les deux morceaux de papier, nous nous allongeâmes sur le lit tandis qu’ils « topaient là », hochant la tête, clignant de l’œil, un sourire complice et entendu sur leur visage.

J’embrassai Nathalie, qui me caressait les seins, le ventre mes cuisses, semblant ignorer mes fesses, mon minou. Je reculai mon visage pour que Pierrot et Toine puissent regarder nos langues danser ensemble. J’imaginai comment chacun se caressait rien qu’à leurs soupirs, à leur respiration.

Du bout de ma langue, je caressais les lèvres de Nathalie, son menton, son cou, je poursuivis langoureusement vers ses épaules. Je savais qu’elle avait rejeté sa tête en arrière, ses doigts caressaient ma bouche. Je les tétai un peu. Un sourd grognement sous mes lèvres. Une respiration sifflante à ma gauche. Une respiration plus haletante au-dessus de moi. Satisfaite, je sentais mon corps déjà bien échauffé le devenir davantage.

Je léchai ses seins comme si je les découvrais, comme si ma bouche, mes mains, ma langue ne connaissaient pas leurs ressemblances et leurs dissemblances, comme si, muette, je voulais les faire remarquer à ces deux hommes qui avaient du mal à déglutir tant ils étaient surpris de voir ce fantasme dont ils n’avaient jamais vraiment osé rêver en train de s’accomplir devant eux.

Cette situation m’excitait bien plus que je ne l’aurais cru. Je prenais conscience du plaisir que je prenais à en offrir à Nathalie, mais aussi à le faire devant Pierrot et Toine, pour les exciter. Je poursuivis ma découverte du corps de Nathalie, par son ventre, mes mains fermement serrées sur ses avant-bras, pour qu’elle m’interdise de relever la tête.

J’entendis le « Oh ! » de Pierrot quand il vit que je mordillais les poils du haut du pubis de Nathalie qui ondulait de plaisir, qui desserra son étreinte pour mordre son poing et empêcher son cri de retentir dans toute la maison.

Je descendis plus bas encore et, comme Pierrot et Toine l’avaient souhaité, pivotai mon corps de telle façon que nous étions chacune bouche contre sexe. Les doigts de Nathalie savaient à merveille comment ouvrir mon corps pour le rendre impudique, elle savait d’instinct ce qui exciterait le plus son Toine.

Nous changeâmes encore de position, elle sur le dos, moi allongée sur elle, aussi sur le dos, nos cuisses outrageusement ouvertes. Je regardais l’un, puis l’autre, un sourire coquin aux lèvres, j’aimais les regarder se masturber, je trouvais ça si excitant, particulièrement Toine et son sexe énorme au creux de sa main virile et délicate.

Son regard semblait me supplier « Aide-moi ! » alors, je pris les mains de Nathalie, leur fis écarter mes grandes lèvres, introduisis le bout de mon index dans mon puits d’amour, avant de le ressortir, tout luisant et de me caresser mon bouton rosé sous ma toison d’or.

L’effet fut immédiat, Toine éjacula à long jet sur mon pubis, suivi de près par Pierrot, quand nous sentîmes que leur sperme mélangés avaient également coulé sur le sexe de Nathalie. Nous les laissâmes, à tour de rôle, nous honorer de leur bouche.

Nous étions bien, tous les quatre, comblés, repus de plaisir, nous pensions attendre quelques minutes encore, avant que Toine et Pierrot rejoignent leur chambre respective, nous endormir paisiblement du « sommeil du juste » maintenant que nous avions chassé les cauchemars pour cette nuit.

D’une voix douce, aux intonations sensuelles, Toine demanda à Pierrot « Et quel était le vœu de notre Rosalie ? » Pierrot sembla se réveiller d’un coup, confus d’avoir omis, dans l’excitation du moment, de lire le papier que je lui avais tendu. Il découvrit mes mots en même temps que Toine.

Nous ne dormîmes pas de la nuit.

« Pierrot serait allongé sur le dos aux côtés de Nathalie, elle offrirait ses seins à ses caresses et ils s’embrasseraient. En même temps, je chevaucherais mon Pierrot et danserais sur son corps comme il aime tant que je le fasse. Toine, qui ferait l’amour à Nathalie, m’embrasserait, tout en caressant mon bouton d’or modulant ainsi mes mouvements à sa guise. Et nous aimerions ça »

Comme l’écrivit Antonio Machado, « Le printemps est venu. Comment ? Nul ne l’a su »