Le cahier de Bonne-Maman – Là où il y a des filles amoureuses, il est inutile de verrouiller les portes

 

Ce texte a fait l’objet d’une superbe lecture de CharlieLiveShow, si vous souhaitez vous laisser bercer par la voix et l’accent de chacun des personnages, cliquez sur cette phrase et écoutez…

L’armistice était signé depuis plusieurs mois quand nous pûmes enfin nous retrouver vraiment. Il nous avait fallu attendre la démobilisation, qui s’est faite classe par classe. Nous étions révoltés de cette absurdité supplémentaire. Il n’y avait plus de combats, nos soldats avaient lutté contre la peur, la fatigue, la mort, mais ils devaient encore se soumettre à cet ordre idiot !

L’État-Major n’avait aucune, absolument aucune considération pour ces combattants, pour leur famille, le Toine était « de la 14 » et mon Pierrot « de la 15 », ils avaient réintégré leur régiment, mais nous ne sommes pas allé les voir, à leur demande, parce qu’ils n’auraient pas eu envie de retourner dans leur caserne et ils savaient qu’alors, ils auraient été passibles du peloton d’exécution, pour désertion.

J’ignore si tu sais à quel point ton papé était antimilitariste, mais l’incompétence des généraux, des maréchaux, pendant et après la guerre, a transformé un brave pioupiou en un rebelle à l’ordre, en un anarchiste, dans toute l’acception noble du terme.

Une autre absurdité a conduit à sa démobilisation quelques jours avant celle du Toine. Il a attendu son ami et c’est ensemble qu’ils ont pris le train pour Nice, où nous nous sommes finalement retrouvés. Ils avaient besoin de cette escale avant de reprendre le cours de leur vie civile. Nathalie a reçu le télégramme qui nous donnait rendez-vous « Nicœa civitas fidelissima STOP Nous vous y attendons belles fidèles »

Quand nous descendîmes du train, ils étaient sur le quai, une énorme brassée de mimosas dans les mains. Nous nous faisions bousculer par tous ces voyageurs, par les porteurs encombrés de grosses malles, nous nous faisions bousculer, mais avec bienveillance. Mon Pierrot et le Toine portaient encore leur uniforme.

Je ne pouvais décoller ma bouche de celle de mon Pierrot, il en était de même pour Nathalie avec son Toine. Nous riions, nous pleurions comme on respire et aussitôt après nous nous embrassions encore !

Nathalie et moi découvrions cette ville que nos amoureux tenaient à nous faire visiter. Qu’elle était belle ! Qu’elle nous semblait grande ! Que ses avenues étaient larges !

J’avais apporté de quoi manger, mais le Toine tint à nous faire goûter la focaccia et le clin d’œil qu’il m’adressa en disant « Avec tes provisions, nous n’aurons pas besoin de sortir de la chambre pour le dîner ! » embrasa nos joues et nos corps.

Bien vite, nous quittâmes le front de mer pour aller dans le quartier Saint-Sylvestre, où ils avaient loué deux chambres communicantes. Nous étions fous, un peu naïfs, tellement jeunes ! La logeuse, une petite vieille, était très souriante, très accueillante et joviale, mais je ne compris pas un traître mot de ce qu’elle nous dit.

Quand nous arrivâmes sur le pallier, devant les deux portes closes, Toine m’expliqua qu’elle avait parlé en italien. Ils avaient loué une chambre « pour les demoiselles » et une autre pour eux, elle leur avait expliqué que cette ruse avait fait long feu et qu’ayant connu l’enfer si jeunes, ils avaient gagné le droit à un peu de paradis sur cette terre.

La vie m’a appris que la compréhension, la tolérance se trouvent souvent là où on s’y attend le moins, cette vieille femme en était l’illustration parfaite. Nous avons passé trois jours dans sa petite maison et ces trois jours marquèrent pour nous quatre le retour à la vie, le début du bonheur.

Je redécouvrais le corps de mon Pierrot, qui ne pouvait s’empêcher de caresser, de toucher, d’embrasser le mien. De l’autre côté de la porte, j’entendais le petit rire nerveux et excité de Nathalie.

Je sus quand elle découvrit le corps nu de son Toine. Nous en avions souvent parlé, durant ces longs mois d’attente, je lui avais décrit avec force détails, à quoi elle devait s’attendre, à quoi ressemblait un sexe d’homme, sa taille, ses reliefs, mais son cri de surprise ne laissa aucune place au doute.

Le Toine riait, c’était un sacré farceur et il aimait plaisanter, taquiner. L’entendre rire, les entendre rire nous déconcentrait et, comme un fait exprès, à chaque baiser un peu intime, à chaque caresse un peu curieuse que nous nous prodiguions, répondait un éclat de rire ou une plaisanterie.

Pierrot, amusé, prit sa grosse voix et s’exclama « C’est pas un peu fini, ce boucan ? ! », et avant que j’aie pu le retenir, se précipita vers la porte et l’ouvrit en grand d’un geste théâtral.

Nathalie n’eut pas le temps d’en être surprise que j’arrivais déjà pour la refermer. J’aurais voulu faire les gros yeux, houspiller mon Pierrot, mais nous restâmes figés, comme frappés de catatonie, les yeux du Toine écarquillés, fixant ma toison, les miens tout autant fixant son sexe.

Comment aurais-je pu imaginer de telles proportions ? Je marmonnai « Je ne pouvais pas savoir, Nathalie… » quand lui commenta « Pour de la blondeur, c’est de la blondeur! » Je me retournai vers Pierrot, lui reprochant de ne pas m’avoir parlé de la particularité anatomique de son ami « Parce que tu crois que je la connaissais? ! Tu crois que je l’avais déjà vu bander? ! »

Je m’apprêtai à retourner dans notre chambre quand Nathalie s’exclama « Non ! Reste avec moi ! ». Interloquée, je constatai l’effet de sa supplique sur les sexes de nos hommes. Il me semblait que nous respirions plus fort, que nos cœurs battaient plus vite, à l’unisson. Je ne savais que faire, confuse de ce désir que je sentais monter en moi. J’avais conscience de transgresser toutes les règles morales que l’on m’avait inculquées, mais peu m’en chalait !

Que s’est-il passé dans nos têtes pour que ce soit moi, la plus jeune de cette troupe, moi qui n’avais pas encore fêté mon dix-huitième anniversaire, qui prenne la direction des affaires ? Nous ne nous sommes pas posé la question sur le moment, mais par la suite je me faisais souvent taquiner à ce propos « Nous étions comme les pauvres anglois face à la hardiesse de Guillaume le Conquérant ! »

Je sais bien qu’ils ne voyaient aucun rapport entre mes origines et mon assurance ce jour-là, mais sans un soupçon de mauvaise foi, à quoi bon les taquineries ?

Je m’assis sur le lit, aux côtés de Nathalie, je lui pris la main et de l’autre, invitai Pierrot et le Toine à s’approcher de nous. « Fais comme je fais ! », ne lâchant pas la main de Nathalie, j’attrapai fermement le sexe de Pierrot de mon autre main et entrepris de le sucer comme s’il s’était agi d’un sucre d’orge. Trop surpris de ce que nous leur faisions, Pierrot et le Toine ne laissèrent échapper qu’un seul « OH ! » d’une même voix.

Un peu vicieuse, je regardai Nathalie qui fit de même, nos regards se dirigèrent ensuite vers nos hommes, qui n’en revenaient pas. Eux, d’ordinaire si bavards, si prompts à commenter le moindre détail, étaient muets de surprise. Fières d’avoir pris l’ascendant, nous les léchions avec une avidité, une gourmandise croissantes. Je sentais le corps de Pierrot trembler de plaisir, ses doigts se perdaient dans mes cheveux.

Hmm, comme c’est bon ! 

Nathalie se régalait, nous nous regardions toujours, complices, coquines, taquines et nous commentions à voix haute, conscientes de les troubler davantage.

Alors, tu vois ? Je te l’avais bien dit ! Ça vaut toutes les friandises du monde, non ?

Oh oui ! Il a bon goût, mon Toinou !

Moins que mon Pierrot, j’en suis sûre !

Tu déparles, la Rosalie ! Tiens, goûte !

Avant que quiconque ne comprenne ce qui lui prenait, elle lâcha ma main et offrit le sexe gonflé de son Toinou à ma bouche. Excitée, je le goûtai sous le regard ébahi de nos deux compères.

Alors ?

Il est ben bon, mais je ne saurais dire s’il est meilleur que mon Pierrot… T’en penses quoi ?

Comme elle l’avait fait quelques instants auparavant, je lui offris la verge de mon Pierrot à goûter. Nous passions de l’un à l’autre, leur reprochant de ne pouvoir les départager. « Fadas ! Elles ont tourné fadas ! » furent les premiers mots du Toine, mon Pierrot se contentant de gémir de plaisir.

Je pense que toutes ces craintes accumulées depuis toutes ces années, ces craintes qui disparaissaient comme une digue qui cède ont libéré les flots de nos désirs et, l’excitation s’en mêlant, nous étions grisées. Une ivresse sensuelle s’était réellement emparée de nous. Nous les sucions, nous les léchions, nous les caressions comme si nos vies en dépendaient.

Au plus nous les sentions prêts à défaillir, au plus nous devenions ardentes. Je sentais régulièrement perler sur ma langue, les petites gouttes annonciatrices du plaisir prêt à exploser et je m’amusai de les soumettre à cette douce torture.

Soudain, Pierrot s’exclama « À notre tour, maintenant ! » et d’un même geste, ils nous renversèrent sur le lit. Mes jambes s’enroulèrent autour de son corps, il les écarta un peu pour être plus à son aise.

Je regardais Nathalie « se faire ausculter par le bon docteur Antoine », elle ondulait sous ses doigts, gémissait, le suppliait de la délivrer enfin de ce pucelage qui lui pesait tant. Il me désigna d’un mouvement du menton, en lui demandant « C’est ça que tu veux ? Tu veux que je te fasse ce que Pierrot fait à Rosalie ? »

J’ondulais comme un serpent sous les coups de boutoir de mon amoureux, qui prenait tout son temps, qui me caressait les seins, s’enfonçait un peu plus quand il se penchait pour m’embrasser.

Je croisai le regard de Nathalie et j’y lus la puissance de mon plaisir dans le reflet de ses yeux. « Oh oui, c’est tout ce que je veux ! »

Alors, le Toine la pénétra, avec force et douceur, il goûtait chaque instant de cette défloration et tenait à ce que Nathalie grave ces premières sensations dans sa mémoire, qu’elle s’en souvienne à tout jamais. « Ouvre tes yeux, pitchoune ! Ouvre tes jolis yeux ! »

Le Toine avait beau être taquin, farceur, prompt à la plaisanterie, à la grivoiserie, il fut très délicat, attentif, quand il dépucela sa Nathalie. Elle gémissait de son accent chantant « Oh, fan de diou, comme c’est bon… comme c’est bon ! » Je l’observais découvrir ce plaisir et j’en prenais ma part.

Au moment où je réalisai que mon Pierrot et le Toine allaient et venaient au même rythme, le soleil s’effaçait doucement pour céder sa place au crépuscule. Je remarquai leurs regards complices, leurs sourires convenus, un hochement de tête donna le signal

Tu es bien dans ta Rosalie ?

Autant que tu l’es dans la Nathalie !

Je ne crois pas ! Moi, je suis au Paradis… !

Oh gari ! Le Paradis, c’est dans ma Rosalie ! Tiens, puisque tu ne me crois pas…

En riant, Toine se retira et invita mon Pierrot à prendre sa place. Ils nous rendaient la monnaie de notre pièce et nous l’avions bien cherché !

Je me sentis envahie par ce membre énorme et je vis Nathalie jouir de mon Pierrot, le Toine jouait avec mes poils et semblait fasciné par leur blondeur. Je poussai un cri de plaisir animal quand, du bout de son doigt, il caressa mon bouton. Je me sentais palpiter autour de sa verge. « Tu ne mentais pas, Rosalie est encore plus belle quand elle jouit ! »

Combien de fois échangèrent-ils leur place, combien de fois nous firent-ils jouir avant de jouir eux-mêmes ? Je ne saurais le dire, mais l’honneur fut sauf, mon Pierrot jouit en moi et le Toine dans sa Nathalie ! Ça te paraîtra idiot, mais nous accordions une grande importance à ce détail.

Nous mangeâmes les provisions que j’avais apportées pour le déjeuner et quand mon Pierrot fut rassasié, désaltéré, revigoré, il proposa à Nathalie et à Toine de leur « faire visiter notre chambre, nous aurons bien le temps de nous reposer quand nous serons de retour au village ».

Ce fut dans un sentiment de légèreté, d’amour et de sérénité que nous passâmes notre première nuit ensemble, à goûter à ces plaisirs qui allaient devenir notre pain quotidien.

Bonne-Maman explique les liens qui les unissaient les uns aux autres.

Dessin d’Alexander Szekely

 

Big up, Charlie !

LEC-tatie-monique

Pour la quatrième fois, Charlie lit des textes que j’ai écrits avec ma main gauche. Vous pourriez m’imaginer dire « Ouais, elle me lit une fois de plus… » avec un air blasé, détrompez-vous, à chaque fois, la surprise est immense, à chaque fois, Charlie lit mes textes quand je ne m’y attends pas, à chaque fois, elle s’empare de mes mots et les fait siens, à chaque fois, j’en suis ravie.

J’ai débuté la série « Les souvenirs de Tatie Monique » sur un défi d’écriture, puis il y eut un autre texte, suivi d’un troisième… enfin est née l’idée d’un cahier que Bonne-Maman écrirait et donnerait à lire à Monique.

D’un défi un peu potache, est née l’idée d’un roman, une saga sur plusieurs générations. J’ai été surprise de la facilité avec laquelle les personnages se sont imposés à moi, leurs histoires qui s’imbriquaient, qui s’imbriquent avec tant d’aisance, très émue des retours de mes lectrices, de mes lecteurs qui se sentent à l’aise avec cette histoire. Et puis, une coïncidence, de celles « qui n’arrivent qu’à toi, maman ! » comme me le dit ma fille, un lecteur et surtout un ami, lecteur attentif, ami sincère, qui sans l’avoir souhaité, sans même avoir songé que ça pouvait lui arriver, s’est retrouvé projeté dans les souvenirs de Bonne-Maman…

Je vous résume ce qu’il m’a écrit. Ce jour-là, il devait aller à Coutances pour son travail, il déjeunait à la brasserie du parvis de la cathédrale. Une jeune apprentie serveuse, de 16 ans environ, était en salle. Il lisait ce texte et la regardait en souriant. « Comme une faille spatio temporelle… Pendant quelques minutes j’y ai cru. Un vrai transport de sens et d’émotions. »

J’espère qu’il ne m’en voudra pas trop d’avoir rendu publique cette anecdote qui m’était destinée…

Aujourd’hui, enfin hier, Charlie a lu deux textes, une fois de plus elle a su donner vie à mes personnages. Ce ne sont plus des mots qui courent sur une feuille, sur un écran d’ordinateur, grâce à elle, ils parlent, ils respirent, ils vivent ! Je fermais les yeux, j’étais en Provence, en 1974, j’entendais presque les grillons, le bruit des vagues sur les rochers, je sentais la chaleur du soleil, la douceur du vent, les parfums…

Charlie, permets-moi de te dire que Monique, Christian, Alain, Catherine, « le bavard », Joseph, « le notaire » te remercient de leur avoir donné corps en leur offrant ta voix.

Et moi, je clame haut et fort « Big up à toi, Charlie ! »

Le cahier de Bonne-Maman – À table comme en amour, le changement donne du goût

Je fis à pied le trajet depuis la gare, les reliefs me surprenaient et je m’arrêtais souvent pour regarder, toucher, sentir ces fleurs, ces buissons, goûter ces fruits que je ne connaissais pas encore.

Je trouvai facilement la ferme des parents de Nathalie. Elle avait reçu une lettre du Toine lui racontant mon histoire et lui demandant de trouver un lieu pour manger et dormir contre mon travail. 

J’avais quitté ma Normandie sous la pluie et le vent et je découvrais une Provence éclatante de soleil, bien que très venteuse. Ce furent les premières choses qui me frappèrent, la lumière et ce vent que je ne connaissais pas. Ensuite, je me souviens des odeurs. J’étais une fille de la terre et sans doute bien plus sensible que toi à ces choses-là.

Puisque j’avais mon certificat d’études et que j’avais une écriture soignée, je pourrais peut-être aider l’instituteur après avoir passé un petit examen. Si j’étais prise, je logerais au-dessus de l’école. Sinon, je pourrais toujours proposer mon aide dans une ferme, ce n’était pas le travail qui manquait !

Nathalie était curieuse de me voir et surtout d’entendre « mon drôle d’assent » ! C’étaient eux qui en avaient un ! Pas moi ! Ce fut longtemps un sujet de plaisanterie mon fameux accent, au fil des années, je l’ai perdu. Nathalie dit que ce sont leurs oreilles qui s’y sont habituées!

Très fatiguée par ce voyage, par toutes ces émotions aussi, je m’endormis la tête posée sur mes bras, alors que j’attendais que la Nathalie ait fini de me faire une omelette. Quand je rouvris les yeux, je la vis, souriante, un bambin sur les genoux.

Je mangeai un peu puis nous allâmes à l’école, au cœur du village, je rencontrai l’instituteur qui me fit faire une dictée, résoudre quelques problèmes d’arithmétique, m’interrogea sur la géographie. Le besoin était grand, je fus embauchée comme maîtresse auxiliaire et il fut convenu que je commencerai dès le lundi suivant, nous étions vendredi soir, j’avais donc deux jours entiers pour m’installer, faire le tour du village et connaissance avec ses habitants.

Je n’avais qu’une robe sur moi, celle que je portais pour aller voir mon Pierrot. À l’époque, surtout quand on était paysanne, on n’avait pas beaucoup de robes, on portait un tablier sur celle de la semaine et on avait la fameuse « tenue du dimanche »

Je portais ma robe du dimanche, elle était un peu sale, sentait la sueur et le tabac froid, des odeurs de cuisine aussi… Il n’y avait pas de magasin de prêt-à-porter. Les plus riches s’offraient les services d’une couturière, les femmes de ma condition achetaient du tissu et cousaient leurs vêtements. On n’avait pas de machine à laver non plus… aussi, je demandai à Nathalie si elle pouvait me prêter une de ses robes, le temps que je lave la mienne et qu’elle sèche… avec ce grand soleil et ce vent, même si le tissu était épais, ça ne prendrait pas longtemps.

Nous fîmes un aller et retour de la ferme à l’école, la grand-mère de Nathalie s’occuperait des petits le temps que je m’installe dans cette petite chambre, dont la fenêtre donnait sur la cour, et aussi le temps de papoter entre filles dont les fiancés étaient au front.

Nathalie me tendit une robe en me demandant « deux faveurs ». Tout d’abord, la serrer fort dans mes bras et tandis que je le faisais, de ne pas laver ma robe tout de suite. « Mon Toinou a dormi dessus, il a rêvé à moi en vous écoutant, derrière le drap tendu… » Ses grands yeux noirs étaient pleins de larmes.

Elle sentait le tissu, essayant d’y trouver l’odeur de son Toine. Je lui fis la promesse de ne pas laver ma robe avant le retour de nos hommes. Mais je ne savais pas encore qu’il nous faudrait attendre presque dix-huit mois avant de les revoir. Ne te moque pas, mais à leur retour, nous étions tous les quatre convaincus que ce « sacrifice » leur avait porté chance et permis de rentrer sains et saufs.

Je retirai ma robe comme je l’aurais fait devant ma sœur, Nathalie fut surprise de mes dessous. Une fois encore, il y avait quelques différences avec ceux qu’elle connaissait. Je fis une toilette de chat et tandis que je m’aspergeai de « sent-bon », Nathalie étala ma robe sur le lit et s’allongea dessus.

Je la regardais faire et comprenais très bien à quoi elle songeait. Plus que jamais, le corps de Pierrot me manquait. Et ses mains… Et ses baisers… Je me fis une petite place aux côtés de Nathalie et lui caressai les cheveux. Elle laissa enfin couler ses larmes et déversa sa peine, ses regrets.

Pourquoi avait-elle tant tenu à garder sa vertu ? Pourquoi avait-elle refusé d’écouter son cœur, son corps ? Et si le Toine ne revenait pas ? Cette guerre qu’on devait gagner si vite, ce retour des hommes pour les récoltes qu’on nous avait promis ! Ça faisait presque trois ans qu’il était parti…

Elle m’admirait d’avoir eu le courage de faire ce voyage pour rencontrer Pierrot. Elle avait presque vingt ans et enviait pourtant mon « espérience ». Je lui caressai les cheveux, embrassai ses yeux, ses joues, sa bouche. Nos corps firent le reste.

En ce printemps 1917, je découvrais le plaisir et la beauté d’un corps féminin, la douceur de la peau, le frémissement des seins sous mes mains. Il nous fallut presque une heure de caresses, de baisers avant d’oser nous dévêtir entièrement.

Quand je fus nue devant elle, Nathalie écarquilla ses grands yeux « Tu es blonde, même en bas ! ». Je rougis, bafouillai je ne sais quoi, sidérée qu’elle le fût. Je me faisais l’impression d’être une bête de foire, ma tenue, mon accent, les mots que j’employais, tout semblait étrange à Nathalie et maintenant, même mes poils l’étonnaient !

Remarquant mon air contrarié, Nathalie décida de me faire rire et s’agenouilla devant moi « pour implorer ton pardon ! » Comme ses excuses étaient douces… !

« Tu crois qu’on peut ? » était la question que nous nous posions le plus, et à chaque fois, la même réponse s’imposait « Bien sûr qu’on le peut ! »

Dessin de Gerda Wegener

J’avais aimé les baisers de mon Pierrot sur mon sexe, ceux de Nathalie étaient différents, mais je les aimais tout autant ! Je découvris aussi les délices d’un sexe féminin, ses parfums, ses trésors. J’aimais glisser ma langue dans ses replis secrets et j’aimais quand Nathalie faisait de même.

Nous nous caressâmes, nous embrassâmes, nous léchâmes, nous étreignîmes, nous embrassâmes encore, ondulant, lascives, étouffant nos cris de surprise, nos cris de plaisir. Ce jour-là, nous restâmes à l’orée de la jouissance.

Les cloches de l’église sonnèrent la fin de cette récréation, il était temps de nous rhabiller, de nous recoiffer et de retourner à la ferme.

Nous nous regardions droit dans les yeux, sans aucune honte, ni regret, sans crainte d’aller en enfer. Bras dessus, bras dessous nous fîmes le chemin en parlant de tout et de rien, comme s’il ne s’était rien passé dans la petite chambre.

En y repensant, tant d’années après, je me souviens que j’étais bien plus troublée par la robe que je portais, si différente de celles dont j’avais l’habitude, que par ce que je venais de faire avec sa propriétaire.

Après le repas, nous écrivîmes chacune une longue lettre à nos hommes, pour les rassurer. Je racontai mon voyage à Pierrot, la découverte de sa Provence, mon installation au village, je lui parlai de ma robe et de ma décision de ne pas la laver avant son retour, je lui décris, avec force détails, ma découverte du plaisir entre deux jeunes filles. Je ne voulais pas lui cacher quoi que ce soit, du fond de mon corps, je savais qu’il ne me jugerait pas.

Loin de nous juger, mon Pierrot et le Toine, dans leur réponse respective, nous encouragèrent à prendre du plaisir sans aucune honte, ni crainte d’un courroux divin, comme me l’écrivit Pierrot « Je subis la colère de dieu à chaque instant depuis deux ans, pourtant je n’ai rien fait pour la mériter. Si tu m’aimes, accroche-toi au plaisir, croque le bonheur à pleines dents, récolte le plaisir, fais-en provision, si je reviens de cet enfer, je vais en avoir besoin, j’en serai affamé » Je lui ai reproché d’avoir écrit « si » à la place de « quand », mais je ne manquais pas de lui raconter nos émois sensuels pendant les mois qui suivirent.

Dessin de Gerda Wegener

Nous nous laissions aller aux « plaisirs saphiques » comme le Toine les nommait de sa plume érudite, dès que l’occasion se présentait, parce que l’envie, le désir ne nous quittaient jamais. Nous devenions audacieuses dans nos étreintes, la seule crainte de Nathalie étant de perdre son pucelage.

Même si ça amusait son Toinou, qui la moquait un peu à ce propos, elle tenait à lui offrir sa virginité. Depuis toutes ces années, j’ai appris que quand Nathalie a une idée dans sa caboche, rien ni personne ne pourront la déloger !

Quand il revinrent au village, j’y avais trouvé ma place je m’étais accoutumée aux parfums, aux vents, à la végétation, aux reliefs, à l’accent, au langage, aux traditions, à la cuisine de la Provence, mais j’y avais surtout trouvé une amie, une compagne, une sœur, une de ces personnes qui t’ancrent dans la vie, qui te permettent de garder l’espoir dans les moments de doute.

Au fil des mois, j’avais appris à connaître mon corps, à le faire réagir, à moduler la montée du plaisir, et je savais la stopper si je voulais prolonger cet état ou, au contraire, je savais laisser exploser ce feu d’artifice intérieur. J’avais aussi appris à reconnaître tous ces signes dans le regard de Nathalie, dans les frémissements des ailes de son nez, je savais déchiffrer la mélodie de son plaisir rien qu’en l’écoutant respirer. J’avais appris ce que signifiaient les mouvements de ses cuisses, les ondulations de son bassin, les crispations de ses mains, même ses pieds m’indiquaient où elle en était dans son ascension vers son plaisir.

En apprenant à aimer une autre fille, nous ne pensions pas que nous saurions offrir tant de plaisirs aux hommes qui allaient partager nos vies, à nos compagnons. Mais le plus important, nous ignorions que nous en prendrions autant ! Sans en avoir conscience, nous nous étions libérées des carcans d’une morale qui ne nous aurait jamais convenu.

À leur retour, quand il me vit nue, mon Pierrot me dit que les nombreuses caresses de Nathalie avaient épanoui mes seins, qu’ils étaient encore plus beaux que lors de notre rencontre, qu’ils avaient tout pour combler ses mains d’homme. Il sut s’en montrer reconnaissant.

Comme l’affirme le dicton, « là où il y a des filles amoureuses, il est inutile de verrouiller les portes »