Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (suite)

Je faisais de petits baisers légers à Albert. Je sentais des drôles de gargouillis dans mon ventre. Ce n’était pas un envol de papillons, ni même d’hirondelles, c’était à la fois plus chaud et plus violent. Albertine était presque douloureuse tant elle réclamait sa dose de caresses. J’avais cessé de la caresser quand la question d’Henriette avait résonné dans ma mémoire. « Tu lui fais l’amour avec ta bouche ou est-ce qu’il fait l’amour à ta bouche ? »

J’avais tout arrêté pour tout recommencer depuis le début, comme quand on détricote les premiers rangs d’un pull débuté pour s’occuper les mains parce qu’on a décidé de la personne à qui on l’offrirait et que l’on veut en soigner les points, le motif. Je m’appliquais pour pouvoir répondre avec précision à la question. J’étais grise, pas tant à cause de l’alcool mais parce que j’étais heureuse d’être dans la maison où j’ai grandi, dans le même lit que Jean-Baptiste sans avoir à me cacher de mes parents.

J’imaginais une parade nuptiale, où ma bouche serait la prétendante et Albert l’objet de toutes les convoitises. Cette danse de séduction, je l’ai commencée par de petits baisers légers sur le dessus du crâne d’Albert, petit à petit, mes baisers se faisaient plus appuyés, plus profonds. Mes lèvres s’entrouvraient jusqu’à avaler la tête d’Albert, quand ma langue avait fait plusieurs fois le tour de son cou, je relevais la tête. Et je recommençais, mais en partant des baisers plus appuyés. Mes doigts caressaient ses cuisses, ses bourses. Hop ! Je relevais la tête. Un petit coup de langue des bourses jusqu’au sommet d’Albert. Suivi d’un autre. Puis de plusieurs autres. Enfin, ma bouche ouverte, humide comme je sais qu’Albert aime à la trouver. Ma langue devenait curieuse comme un aveugle fait connaissance avec un visage inconnu. J’en étais presque certaine, je faisais l’amour à Albert avec ma bouche.

D’une tape un peu sèche, j’ai chassé la main de Jean-Baptiste qui s’était faufilée sous les draps pour caresser Albertine comme un renard s’introduit dans un poulailler. J’ai deviné plus qu’entendu son « Pourquoi ? » prononcé à mi-voix. Même si ça m’était pénible, ma bouche a quitté Albert. Je suis sortie de sous les draps pour m’allonger contre Jean-Baptiste.

J’étais en sueur, la fraîcheur de la chambre m’a piqué la peau. J’ai chuchoté à l’oreille de Jean-Baptiste la raison de cette tape. « Si tu caresses Albertine, mes sens m’empêcheront de me concentrer et je ne pourrais pas répondre à la question qui me tarabuste. Je voudrais savoir si je fais l’amour à Albert avec ma bouche ou si c’est Albert qui fait l’amour à ma bouche. Tu comprends ? »

Exténué, la tête lourde comme si sa cervelle s’était changée en plomb, Jean-Baptiste a souri. J’en suis certaine, sa voix ne laissait aucune place au doute. « Ô ma Louise, mon amour lumineux… » Je n’ai pas entendu la fin de sa phrase, les mots « mon amour lumineux » se répétaient dans ma tête, d’écho en écho. Passé un moment durant lequel je me suis laissée bercer par ces mots, j’ai demandé à Jean-Baptiste de me répéter sa réponse.

– Ta bouche faisait l’amour à Albert. Si tu veux ressentir la différence, je te propose de recommencer, quand tu sentiras une pression de ma main sur ta nuque, tu arrêteras et laisseras Albert faire l’amour à ta bouche.

– Tu pourrais recommencer ton explication, mais en la commençant par le bon début « mon amour lumineux » ?

Jean-Baptiste n’a pu retenir un éclat de rire. J’ai posé ma main gauche sur sa bouche et j’ai murmuré « Chut ! » à son oreille tout en la couvrant de baisers humides. « Ô ma Louise, une fois encore… » Ma main sur sa bouche lui interdisait de dire ce qu’il voulait. J’ai senti sa main se poser sur la mienne (la droite) qui caressait Albert. Je suis à chaque fois surprise de mes caresses involontaires. Pour le faire sourire, je lui ai dit « Je retourne sous l’édredon, n’en profite pas pour t’endormir ! » Le rire de Jean-Baptiste a retenti dans la chambre, mais j’étais trop enfoncée sous les draps pour le contraindre au silence.

J’ai embrassé Albert, mais en prenant tout mon temps. Je faisais glisser mes lèvres sur son ventre, sur ses cuisses, en m’approchant un peu plus de lui à chaque cercle. Mes mains couraient de ses genoux à son ventre, un peu comme si elles dansaient le tango avec ma bouche. Quand j’ai senti Albert n’en plus pouvoir d’impatience, je lui ai fait un baiser gourmand, plein de salive, la langue vibrante de curiosité. J’avalais Albert à moitié, puis je remontais jusqu’à le faire presque sortir de ma bouche, la langue toujours curieuse. Puis, je recommençais, une main sur son ventre, l’autre agrippée à sa cuisse. Je me délectais de cette sensation jusqu’à m’en enivrer.

Je n’ai pas tout de suite remarqué la pression de la main de Jean-Baptiste sur ma nuque. Il a fallu qu’il pivote, se mette sur le flanc avant que je réalise. J’ai laissé Albert faire l’amour à ma bouche, d’abord lentement puis de plus en plus avec fougue. C’est alors qu’Albertine ne s’est plus résignée à être laissée de côté. Elle s’est dirigée vers la bouche de Jean-Baptiste, s’est plaquée contre elle. Les picotements étaient si agréables quand la langue de Jean-Baptiste la parcourait que je n’ai pu retenir mes grognements. Une chance que l’édredon sur ma tête et Albert dans ma bouche les aient étouffés !

J’ai remarqué que j’aime beaucoup sentir les sursauts des cuisses et du ventre de Jean-Baptiste (ceux qui annoncent l’arrivée de sa semence dans ma bouche). Albertine se laissait explorer, goûter, lécher comme une princesse langoureuse s’étire dans son lit, profitant de son rang pour se couler dans l’oisiveté.

Soudain, le plaisir m’a cinglée, comme un coup de fouet sur les reins. Mes cuisses se sont resserrées autour du visage de Jean-Baptiste. Je me suis tellement cambrée que l’édredon est tombé sur le plancher. Je t’assure, mon cher journal, que s’il faisait froid dans la chambre, mon corps n’en a rien su ! Jean-Baptiste avait plaqué sa main sur ma bouche pour que mes râles ne traversent pas les murs de la pièce. Je crois qu’aucune paume n’a jamais été autant léchée, n’a jamais autant vibré en retenant des cris de plaisir. Quand Albertine a été enfin rassasiée, apaisée, Jean-Baptiste a ramassé l’édredon, nous nous en sommes couverts. Quelques petits baisers pudiques et le sommeil nous a cueillis sans crier gare.

Je ne sais pas ce qui m’a réveillée. Est-ce le bruit des bols que maman disposait sur la table de la cuisine ? Est-ce l’odeur de ce mélange de faux café et de chicorée, celle du lait en train de chauffer ? Est-ce la lumière du jour naissant ou bien le bruit du vent giflant la fenêtre (toutes ces émotions m’avaient tellement tourneboulée que j’en avais oublié de fermer les volets) ? Ou est-ce le regard que Jean-Baptiste posait sur mon corps ?

J’ai ouvert les yeux. « Bonjour, mon amour lumineux ! » Qui d’autre qu’un prince charmant prononcerait ces mots ? La douceur de sa voix était elle aussi une caresse. J’ai couvert son visage, sa bouche, ses paupières de baisers. Je lui ai dit que son regard sait caresser mon corps aussi sûrement que ses mains et je l’ai embrassé parce que je suis toujours troublée de le voir rougir.

Même si on aurait bien aimé commencer cette journée comme s’était achevée celle de la veille, nous avons dû sortir du lit, nous habiller. « Bonjour à toi aussi, Albert ! » J’adore faire rire Jean-Baptiste avec mes « saugrenuités ». J’avais posé mon pied sur le petit tabouret pour ajuster mon bas de laine quand j’avais vu Albert au garde à vous, comme s’il me saluait.

Nous sommes entrés dans la cuisine, papa était attablé et maman s’affairait. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de la trousse à pharmacie posée en bout de table. Maman n’avait pas encore refait le pansement de papa.

–  La nuit, bien que trop courte, a été bonne ?

Jean-Baptiste, la main sur le cœur, a juré.

–  Soyez assuré, monsieur, que nous ne nous sommes pas adonnés à la fornication !

Le visage de papa est devenu sévère. Il a grommelé.

–  Tu vois, mon garçon, je te préférais hier soir.

Il a bu une gorgée de son jus de chaussette. Jean-Baptiste était dans ses petits souliers. Papa a reposé son bol.

–  Je te préférais quand tu me donnais du Victor et que tu me disais « tu ». Quand tu le faisais, j’avais trouvé un fils, je ne recevais pas un invité.

Maman a servi Jean-Baptiste soulagé qui avait un sourire radieux. Papa a poursuivi sur le ton du vieux sage qui offre ses conseils.

– Que tu te comportes en parfait homme du monde est tout à ton honneur, mais pour nous faire des petits, il faudra quand même bien songer à forniquer un petit peu…

Maman a rouspété. « Victor ! La petite… ! » Papa lui a fait remarquer que j’étais déjà sans doute au courant que les enfants n’arrivent pas par l’opération du Saint-Esprit. J’ai essuyé ma moustache de lait et, le plus innocemment du monde, j’ai demandé « Ah bon ? Ils arrivent comment, alors ? » Papa a regardé maman comme je ne l’avais jamais remarqué avant, il a grommelé « Les chiens font pas des chats ».

Après ce petit-déjeuner et avant la toilette, papa a voulu faire quelques pas dehors avec Jean-Baptiste. J’ai enfin pu parler avec maman de la Croix-Rouge et de la proposition de l’infirmière Suzanne. Maman est de bon conseil, c’est souvent son avis qui l’emporte quand une décision importante doit être prise. Même si elle n’en donne pas l’impression, c’est elle le véritable chef de famille. « Dans les hôpitaux, tu auras plus d’avenir qu’en restant domestique. De toute façon, est-ce que tu garderas ta place quand tu te marieras ? Écoute ce que te dit ton cœur. » Elle a continué en oubliant que j’étais à ses côtés, comme si elle pensait à voix haute. « Ma petite Louise infirmière ! Ma petite Louise qui avait des rêves de couture et qui pensait les réaliser en montant à la capitale comme bonne à tout faire ! »

J’ai failli lâcher le bol que j’essuyais quand elle m’a donné un coup de coude pour que je la regarde et que je voie son sourire. « Ne le dis pas à ton père, il pourrait en devenir jaloux, mais qu’il est bel homme, le Jean-Baptiste que tu nous as ramené ! » Elle a regardé par la fenêtre, personne n’était en vue. « Cette nuit, je me disais que vous nous feriez de beaux bambins… » Ses yeux se sont égarés dans ce souvenir, une fois encore elle semblait avoir oublié ma présence. Elle souriait. « Je crois même en avoir parlé à Victor » C’est alors qu’un détail m’est revenu en mémoire. Jean-Baptiste m’avait soufflé à l’oreille « Je crois que nous avons donné des idées à tes parents ». J’étais sincèrement convaincue qu’il se méprenait, que ce n’était pas leur lit qu’on entendait grincer, qu’il s’agissait des bruits habituels d’une vieille maison.

Maman et moi avions fait notre toilette, elle avait fini par me convaincre de déambuler dans Avranches détruite quand nous avons entendu le pas lourd de papa et celui plus alerte de Jean-Baptiste. Papa demandait à Jean-Baptiste d’être loyal, de ne pas faire semblant de perdre. Avant même de voir son mari, maman l’a houspillé « Tu vas être en retard ! » Papa et Jean-Baptiste ont enfin fait leur entrée. « J’ai changé d’avis, plutôt que commémorer cette boucherie, honorer mes camarades morts, j’ai décidé de fêter la vie. Je suis sûr qu’Éric serait d’accord avec moi. » Il a alors parlé du seau plein d’huîtres qu’il avait déposé dans le jardin (je ne sais pas où ils les ont trouvées, c’est leur secret) et nous a appris ce que j’ignorais. Aussi incroyable que ça puisse paraître, Jean-Baptiste n’en avait jamais mangé !

Jean-Baptiste appréciera-t-il le goût des huîtres ?


Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (première partie)

Mardi 14 novembre 1944

Quelle expédition, mais ça y est, j’ai présenté Jean-Baptiste à papa et à maman et comme je le lui disais depuis le début, tout s’est bien passé. Enfin presque. Quand papa nous a vus arriver, son visage s’est décomposé. Il est rentré dans la maison. Il est ressorti ses lunettes sur le nez, il nous a fait un grand sourire et nous a dit d’entrer. Il m’a houspillée. « J’ai cru que tu nous ramenais un GI ou pire, un Tommy ! » Je lui ai demandé s’il pensait que Jean-Baptiste était un prénom anglais.

– Et comment j’aurais deviné qu’il s’appelle Jean-Baptiste ?

– Mais je vous l’ai écrit !

Papa a eu l’air étonné. Il a enfin tendu sa main à Jean-Baptiste (qui était dans ses petits souliers) « Bienvenue chez nous, Jean-Baptiste ! » Maman était bien embêtée de ne pas avoir préparé de quoi nous recevoir dignement et m’a reproché de débouler à l’improviste. Papa a sorti une bouteille de Calva, la cuvée qu’il réserve pour les grandes occasions « Mise en bouteille avant la naissance de Louise » et nous en a servi un verre.

On trinquait quand on a entendu la sonnette du vélo du facteur. J’avais oublié cette manie qu’il a pour annoncer l’arrivée du courrier. Papa est sorti. Je l’ai entendu s’exclamer « Pour une nouvelle, c’est une nouvelle ! » Il n’était pas encore dans la cuisine qu’il annonçait à maman que « la Louise s’est trouvé un prétendant. Jean-Baptiste qu’il s’appelle. Tiens, lis donc ! » Il a posé ma lettre sur la table en mettant une grande claque dans le dos de Jean-Baptiste.

Maman lui a fait remarquer qu’on avait eu raison, elle et moi, de croire dans la prédiction d’Esméralda et qu’elle avait bel et bien le don de double-vue. Papa a ricané, il a resservi un verre à Jean-Baptiste (mais ni à maman, ni à moi) et il lui a demandé s’il connaissait l’histoire.

Jean-Baptiste a fait une mine de circonstance et il lui a répondu que je lui avais aussi raconté sa fin tragique. « Que veux-tu, mon gars, il doit y avoir un vent spécial par chez nous qui fait que des fois, on sort en oubliant des choses sur le buffet. Tiens, moi c’est mes lunettes ben, Esméralda c’était sa double-vue ! » Il a éclaté de rire en se mettant une claque sur le front avec le plat de sa main. « Paf ! » Maman lui a dit qu’on ne doit pas se moquer de la mort des gens, mais elle sait bien que papa ne l’aimait pas. Une histoire d’avant-guerre (la première), mais je n’en sais pas plus.

Maman a lu ma lettre pendant que papa tentait de convaincre Jean-Baptiste d’accepter un troisième verre. Elle a relevé la tête. « Arrête donc, tu vas nous le soûler ! » Papa a râlé. « Si on n’a plus droit à l’alcool… » et il a servi du cidre à Jean-Baptiste qui n’a pu contenir un hoquet de rire. « Mon garçon, tu apprendras que le cidre, c’est pas de l’alcool ! »

Maman a tendu la lettre à papa. « Tu ne nous dis pas comment vous vous êtes rencontrés ». Jean-Baptiste avait déjà un petit coup dans le nez. « C’est en la faisant valser que je l’ai séduite ». J’étais mi-amusée, mi-furieuse qu’il présente les choses comme ça.

– C’est moi qui t’ai séduit avec ma belle robe blanche !

– Louise, nous sommes face à tes parents ! Que tu m’aies séduit est une évidence, en revanche, que j’y sois parvenu nécessite un minimum d’explications !

Tu aurais vu la fierté et le bonheur dans les yeux de papa et de maman ! Papa était tellement estomaqué qu’il avait suspendu son geste, il tenait son verre devant lui, ne sachant plus s’il devait le boire ou le reposer. Maman a essuyé une larme d’émotion. Jean-Baptiste s’est senti assez en confiance pour leur poser la question qui le tarabuste depuis le début.

– Mon garçon, que tu sois noir, blanc, jaune ou rouge n’a aucune importance. Aussi longtemps que tu aimeras ma fille comme tu l’aimes aujourd’hui, tu auras notre bénédiction. Si tu nous promets de l’aimer aussi fort qu’aujourd’hui, tu seras des nôtres.

– Monsieur, vous me demandez de vous faire une promesse que je serai incapable de tenir. Je le regrette, mais je ne peux m’engager sur ce point.

Jean-Baptiste s’est servi tout seul un autre Calva qu’il a bu d’une traite pour se donner du courage. Au ton de sa voix, j’ai compris qu’il avait le gosier en feu.

– Voyez-vous, chaque jour, chaque instant que je passe aux côtés de Louise, je l’aime davantage et je sais qu’il en sera ainsi jusqu’à mon dernier souffle. Je peux vous promettre de l’aimer et de tout faire pour la rendre heureuse un peu plus chaque jour, mais me demander de stopper la puissance de cet amour au stade où il en est aujourd’hui est au-delà de mes forces !

Même papa a écrasé une larme. Maman lui a reproché de n’avoir jamais tenu un aussi beau discours. « Que veux-tu, tu as épousé un Normand et le Normand est taiseux ». Il a repris son sérieux, il a regardé Jean-Baptiste droit dans les yeux. « Des gens qui vous regarderont de travers, qui parleront dans votre dos, il y en aura toujours, mais sache qu’ici, dans ma maison, tu seras toujours chez toi. Mon seul regret, c’est qu’Éric ne soit plus avec nous pour partager ce moment ». Maman a regardé le plafond, comme si d’en haut, Éric pouvait nous voir. Papa a demandé à Jean-Baptiste s’il savait qui était Éric. Jean-Baptiste a répondu « Louise m’en a parlé en chemin, mais si je sais qu’il est décédé, j’en ignore les circonstances ».

Quand nous roulions vers Avranches, sur les routes cabossées, encombrées, Jean-Baptiste m’avait confessé craindre davantage cette rencontre avec mes parents que son débarquement en Provence. J’avais beau lui répéter que la couleur de sa peau n’aurait aucune importance aux yeux de mes parents, il y revenait tout le temps.

– L’article du journal que tu as découpé ne t’ouvre pas les yeux ? « Dans ce petit bistro où nous dinons on vend le vin 500 francs la bouteille. Il n’y a pas de vin, n’est-ce pas. Alors on boit du cidre qui vaut 100 sous. À la table d’à côté, cinq matelots ont manqué leur embarquement. Ils sont très embêtés, parlent un peu des 30 jours de « tôle » qui les attendent, parlent encore plus du moyen de trouver des Chesterfields à 20 francs le paquet, tandis qu’à côté d’eux, trois nègres chantent une chanson écœurante comme du sucre de canne dans laquelle revient toujours le vers “Sweet’ee mam’ie Caroline !” À côté de moi, le front appuyé au carreau, un grand gars blond du Kansas regarde les phares éblouissants qui défilent, un tous les 75 centimètres. »*

Il se souvenait de chaque mot, les réciter ne lui demandait pas un effort qui aurait expliqué son visage crispé, son cou tendu. Il regardait droit devant lui pour dissimuler sa rage impuissante. Il n’était plus avec moi, je le sentais bien. J’ai posé ma main sur sa cuisse.

– Ce journaliste écrit très bien, mais demande-toi dans quel journal. Défense de la France est un journal gaulliste. Les gaullistes sont fiers de leur empire colonial, c’est logique que dans leur presse, on parle des nègres comme ça et qu’on glorifie le grand soldat blond. Les lecteurs de Défense de la France veulent lire de telles descriptions, de tels mots, mais tous les Français ne sont pas gaullistes !

Jean-Baptiste m’a regardée comme s’il me voyait pour la première fois. J’ai voulu le faire sourire. « Comment peux-tu imaginer que mes parents pourraient croire celui qui affirme que la pluie c’est la musique de fond de Cherbourg, le décor à tout faire, le panneau-réclame ? » La voiture était à l’arrêt. De sa grande main, Jean-Baptiste a tourné mon visage vers le sien. « Louise ! » J’ai compris que les mots lui manquaient pour exprimer sa surprise et me poser la question qui lui brûlait les lèvres, j’y ai donc répondu tandis qu’il redémarrait.

– J’avais un grand frère, Éric. Il faisait de la politique et du syndicalisme. C’est lui qui m’a appris à regarder d’où viennent les mots que je lis, ceux que j’entends à la radio ou aux actualités cinématographiques. Il se disputait souvent avec papa parce qu’ils n’avaient pas les mêmes idées. Au début, ça m’ennuyait parce que je ne savais jamais qui avait raison. Il m’avait dit de ne pas penser que leurs discussions gâchaient les repas, mais d’y voir la chance de me forger ma propre opinion en écoutant les deux sons de cloche. Ce jour-là, ça avait chauffé entre lui et papa, pourtant papa avait dit « Sur ce point, nous sommes du même avis ». Éric était un pacifiste forcené, il ne voulait pas de cette guerre. Il a été blessé et fait prisonnier en juin 40. Il est mort en Allemagne trois mois plus tard.

En dire davantage était au-dessus de mes forces, Jean-Baptiste l’a bien compris. Il m’a appris quelque chose dont personne ne parle. Après le débarquement de Provence, à la demande des Américains, les soldats noirs ont été volontairement retirés des troupes françaises parce que leur État-Major exige la même séparation que dans leurs régiments, où les Noirs ne combattent pas aux côtés des Blancs. Pour eux, il était hors de question de les voir défiler dans Paris comme de les voir marcher sur Berlin. En ce moment, le général De Gaulle fait remplacer les tirailleurs sénégalais par des FFI au sein de l’armée. C’est ce qu’on appelle « le blanchiment« . C’est pour ça qu’il a été étonné de ma tirade sur la presse gaulliste.

Si Jean-Baptiste peut rester en métropole, c’est grâce à ses diplômes et à ses compétences qui ont donné des arguments à son capitaine dans sa demande à la hiérarchie. Jean-Baptiste m’a aussi annoncé qu’il sera définitivement démobilisé au retour de cette mission. En attendant mieux, son capitaine lui a trouvé une chambre chez un parent et grâce à son soutien, il continuera de travailler au Ministère en tant que civil.

Maman s’est levée et m’a demandé de l’aider à préparer notre chambre. Jean-Baptiste a sursauté. Papa l’a taquiné. « À la guerre comme à la guerre et puis je te sais assez bien élevé pour ne pas abuser de la situation en… Bouche-toi les oreilles Louise que mes mots ne te donnent pas des idées ! »

Maman m’attendait devant la chambre d’Éric, une paire de draps dans les bras. Elle voulait savoir si un seul édredon nous suffirait ou si elle devait prendre celui qui recouvre mon lit. Je l’ai rassurée, un seul suffira, il fait bien plus froid à Paris. Pendant qu’on arrangeait les oreillers, qu’on faisait gonfler l’édredon, elle a eu un drôle de sourire. J’ai voulu savoir pourquoi. « Je me disais que ça me plairait bien qu’un petit soit conçu dans ce lit. Il me vient de ma grand-mère, tu sais ». J’ai mis mes poings sur mes hanches. « Maman ! Tu as entendu papa, Jean-Baptiste devra se comporter en parfait homme du monde. Nous ne sommes pas mariés ! » Elle a pouffé. « Mais qu’est-ce qui te fait croire que je te parlais de cette nuit ? Je te sais bien trop sage pour t’imaginer fêter Pâques avant les Rameaux ! »

On riait quand on a entendu la voix de papa. « À ton avis pourquoi l’appelle-t-on la perfide Albion ? » Un voile de deuil a immédiatement recouvert le visage joyeux de maman. J’ai ouvert la fenêtre, maman m’a rejointe. Le vent gommait les mots de papa avant qu’ils ne parviennent à nos oreilles. Il allait parler de Dunkerque, comment Éric a tenté par trois fois de monter sur une embarcation anglaise, comment par trois fois, il a été jeté à la mer. Il allait parler des blessures que nos alliés lui avaient infligées pour le dissuader d’une quatrième tentative. Comment il a été laissé pour mort sur la plage avant d’être soigné par un médecin ennemi. Comment il a été ensuite envoyé dans ce stalag I B à Hohenstein, d’où il nous a écrit son calvaire avant que l’on reçoive son avis de décès.

La fenêtre donne sur le jardin, la journée tirait sur sa fin, je devinais les squelettes des bâtiments détruits plus que je ne les voyais. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restées ainsi, à nous étourdir des rafales du vent marin. La voix de papa nous a sorties de notre rêverie silencieuse. Je n’ai pas entendu ce qu’avait dit Jean-Baptiste, mais je l’ai deviné à la remarque de papa. « Ah ben… si pour toi, c’est de la pluie, en effet on peut dire qu’il pleut par ici. Non, non, mon garçon, crois-moi sur parole, c’est en Bretagne qu’il pleut, pas ici. Tout bon Normand te le dira, le bon Dieu nous a offert le Mont Saint-Michel et a infligé la pluie aux Bretons ! »

Nous apercevant à la fenêtre, papa a claironné « Anne, sœur Anne que vois-tu donc venir ? » Maman avait retrouvé son entrain, elle lui a répondu du tac au tac « Une belle gueule de bois pour notre gendre ! » Jean-Baptiste a mis plusieurs minutes avant de réaliser qu’il était le gendre en question. J’ai compris que maman avait vu juste quand il s’en est défendu « Ah non ! Je ne suis pas saoul ! Pas saoul du tout ! Dis-leur toi, Victor, que je ne le suis pas ! » Il était tellement cuit, qu’il tutoyait papa comme s’ils se connaissaient depuis des lustres !

On a dîné d’une soupe, d’une omelette et d’un bon morceau de fromage. Nous sommes partis nous coucher. Jean-Baptiste avait du mal à garder les yeux ouverts, avec la fatigue de la route, le soulagement d’avoir été accueilli chez mes parents comme il l’avait été, le cidre et surtout le Calva avaient eu raison de lui.

À demi-somnolant, Jean-Baptiste marmonnait quelque chose comme « Louise, j’ai promis à ton père… » je lui ai répondu « Mais, moi, je n’ai rien promis ! Ferme les yeux et laisse-moi faire… de toute façon, ce n’est pas Louise qui taquinera Jean-Baptiste, mais Albertine qui fera découvrir à Albert la douceur des nuits manchoises ! » Je ne pouvais pas le voir, mais je sais qu’il souriait quand ma bouche s’est posée sur Albert (qui lui était en pleine forme).

Albert appréciera-t-il la douceur des nuits manchoises ?

*Pierre-Jean Laspeyres, in Défense de la France (29 et 30 octobre 1944)

Le carnet retrouvé – Mercredi 1er novembre 1944

Mercredi 1er novembre 1944

Quel idiot ce Jean-Baptiste, mais quel idiot ! J’ai tout de suite remarqué l’éclat amusé dans ses (très beaux) yeux et ce léger frémissement pour contenir son sourire quand il m’a demandé de quoi il devrait se munir quand nous irons en Normandie. Je sais que les routes sont en très mauvais état (quand elles ne sont pas détruites), je lui ai suggéré la patience.

Ce n’était pas la réponse qu’il attendait. « En matière vestimentaire aurais-je dû préciser ». J’ai cru que j’avais mal déchiffré l’expression de son (très beau) visage. Le cœur battant, j’ai répondu « Une paire de gants beurre frais* ? » Il a éclaté de rire et il a déplié le journal qu’il tenait à la main. J’ai essayé de lire par-dessus son épaule, mais le coquin s’est relevé de telle façon que ça m’est devenu impossible. Il faisait semblant de chercher la phrase exacte (je suis sûre qu’il n’en était rien), avec le ton sentencieux d’un maître d’école, il a lu à voix haute « La pluie c’est la musique de fond de Cherbourg, le décor à tout faire, le panneau-réclame ».

J’ai haussé les épaules, mais la leçon n’était pas finie. Jean-Baptiste a sorti un autre journal (torchon, devrais-je écrire) de sa poche, qu’il a déployé, il s’est éclairci la voix pour lire un article tellement calomnieux que je ne gâcherai pas la moindre goutte d’encre à en recopier les termes. Jean-Baptiste m’a autorisée à le découper, à condition que je note au-dessus de l’article le nom et la date du journal.

Autour de nous, les gens riaient, mais je ne me suis pas laissée faire pour autant. « S’il pleuvait en Normandie, je serais bien placée pour le savoir, tout de même ! » Maintenant que je suis penchée sur toi, mon cher journal, je peux bien te confier que je suis pas peu fière d’avoir obtenu cette petite victoire personnelle parce que Jean-Baptiste ne sait plus très bien à quel saint se vouer ! « Le journaliste aura probablement exagéré ou joué de malchance. » J’ai jugé bon de ne pas le détromper.

Je n’ai pas eu le temps de le prévenir que je passais l’après-midi avec Marcelle et Henriette. Ce matin, j’ai vu leur message, une petite carte punaisée près du platane du parc Monceau « Alors ma vache, on oublie les copines ? Mercredi après-midi où tu sais » Jean-Baptiste a souri, il en profitera pour aller au cinéma.

Quand Henriette m’a ouvert la porte, elle a regardé par-dessus mon épaule. « Il est pas là ton chevalier servant ? » Je croyais qu’elles voulaient qu’on se voie entre filles, mais elles l’auraient accueilli avec joie. Puisqu’il n’était pas là, on a pu parler sans retenue. Je leur ai raconté ces dernières semaines. Elles sont heureuses pour moi. Hélas, il y a de l’eau dans le gaz entre Marcelle et son Dédé.

– Dédé était un merveilleux amant tant que notre relation devait rester secrète, tant qu’on devait se cacher. Maintenant qu’elle peut éclater au grand jour, il veut régulariser. Il y a six mois encore, j’en rêvais comme on rêve au prince charmant… Mais depuis qu’il m’a proposé le mariage, il est d’un chiant ! Toujours derrière mon dos, à me demander où je sors, avec qui… et puis… au lit, c’est plus pareil… Je lui ai dit de bien réfléchir avant de demander le divorce, de penser à sa marmaille, il a haussé les épaules. Il croit qu’il y a un autre homme… Si seulement !

De son côté, Henriette a rencontré « un type extra », Maurice. Il lui fait l’amour avec fougue « comme s’il avait vraiment envie de moi ! » Ça nous a fait rire. Henriette a détourné le regard. « Veinardes, vous ne savez pas ce que ça fait de se donner à un homme et que lui se sert de votre corps pour faire l’amour à une autre… » On l’a prise dans nos bras et on lui a demandé de nous en dire plus sur son Maurice. « Vous rigolez pas les filles, hein ? C’est promis ? » On a promis. « C’est un ancien séminariste. » J’ai regardé Marcelle. J’ai regardé mes pieds. J’ai regardé le mur à ma droite. « Merci, les filles. Vous êtes chic. Maintenant, vous pouvez y aller ! » Henriette a rigolé avec nous.

Je lui ai demandé si Maurice sortait souvent son goupillon. Marcelle m’a dit que Jean-Baptiste me dévergonde. J’ai rigolé et je leur en ai dit un peu plus sur notre nuit à l’hôtel. Elles ont insisté pour que je chante la chanson paillarde de papa. J’étais quand même gênée parce qu’elle est très cochonne et pleine d’allusions que je ne comprends pas. Enfin, je crois. Marcelle et Henriette insistaient tant et tant que j’ai fini par céder, mais en leur demandant de chanter avec moi puisque les phrases se répètent. On était à peine au milieu quand j’ai décidé d’arrêter. Elles étaient aussi rouges et dégoûtées que moi. Je ne l’ai pas chantée à Jean-Baptiste, elles m’ont dit que c’était mieux ainsi.

Henriette nous a raconté combien elle aime que Maurice l’embrasse « en bas ». Je n’ai pas osé leur parler d’Albert et Albertine parce que je ne sais pas si Jean-Baptiste serait enchanté d’apprendre que j’ai dévoilé ce petit secret qui nous unit, mais je leur ai dit combien j’aime me mettre à quatre pattes sur le lit et que Jean-Baptiste me prenne comme ça. « La levrette, y qu’ça d’vrai ! » J’ai été étonnée que Marcelle dise comme ça, mais elle et Henriette m’ont dit que c’est le nom de cette position. « Tu vois, avant avec Dédé j’y avais droit, mais maintenant môssieur trouve plus respectable la position du missionnaire… » Je ne savais pas que chaque position porte un nom particulier.

Henriette est revenue à la charge et nous a demandé si on aime être embrassées « en bas » ou si elle est vraiment qu’une dépravée. Marcelle tergiversait, je voyais bien qu’elle était gênée de répondre. J’ai regardé Henriette droit dans les yeux et je lui ai dit à quel point j’aime ça. J’ai même confessé comment le soir, quand je suis toute seule dans ma chambre, il m’arrive de me caresser en essayant de faire avec mes doigts ce que font la bouche et la langue de Jean-Baptiste. Je leur ai raconté aussi combien j’aime l’embrasser « en bas ». J’aime tellement ça, c’est comme s’il faisait l’amour à ma bouche.

Henriette a voulu que je précise. « Il fait l’amour à ta bouche ou tu lui fais l’amour avec ta bouche ? » Je n’ai jamais réfléchi à la chose de cette façon. Je comprenais le sens de sa question, mais je n’en avais pas la réponse. Je lui ai demandé de me laisser le temps de la réflexion.

Marcelle a fait la grimace. « Je n’arrive plus à aimer ça. Pourtant, la première fois, j’ai cru que j’allais m’évanouir de plaisir, mais… Même au début, avec Dédé, je n’y ai pris aucun plaisir. Je ne sais pas pourquoi. De toute façon, ça l’arrange bien. » Henriette et moi, on sait que Dédé a été le premier, mais on a bien compris que Marcelle parlait d’un autre gars.

– Il était polisseur dans un autre atelier que le mien. Le 20 octobre 42, le directeur nous a tous réunis dans la cour pour nous faire un discours. Il était à ses côtés, mais son sourire sonnait faux. Le directeur le prenait en exemple, il avait répondu à l’appel du Maréchal et de Laval et s’était inscrit pour la relève. « C’est grâce à des ouvriers comme lui que des prisonniers de guerre retrouveront le chemin de leur foyer. » Il nous a demandé de l’applaudir et de le féliciter. Un officiel qu’on n’avait jamais vu a expliqué comment s’inscrire. On a obéi et on a applaudi, mais sans enthousiasme. J’ai vu qu’il me regardait comme on s’accroche à une branche quand on sent qu’on va se noyer. On est retourné dans nos ateliers, mais le soir, il m’attendait à la sortie de l’usine. Si j’étais sortie avant lui, je l’aurais attendu. On se l’était promis avec les yeux. Certains lui jetaient des regards noirs et crachaient à ses pieds en faisant semblant de chiquer, d’autres, surtout des femmes de prisonniers, le remerciaient. On a marché en silence et quand on a été assez loin de l’usine, il m’a dit qu’il ne voulait pas partir, qu’il avait obéi à sa mère et à sa grand-mère, mais que sinon il ne partirait pas. Son oncle a été fait prisonnier en 40 et elles comptaient sur lui pour qu’il revienne. Je lui ai pris la main. On s’est embrassés. Je lui ai demandé quand il partait. Il m’a répondu « Demain ». Je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour le rendre heureux. Il me l’a dit et j’ai accepté. On s’est mis à l’abri des regards dans le recoin d’une arrière-cour. Il s’est agenouillé devant moi, il a passé sa tête sous ma jupe. Je vous jure les filles, je n’ai jamais rien connu d’aussi bon ! Je ne l’ai plus revu. Je ne sais même pas son nom. Je prie qu’il vive encore, mais je ne sais pas s’il voudra encore de moi si jamais il revient. Quand j’ai le cafard, je me dis qu’il vaut mieux que je reste sur ce souvenir. Je n’ai pas envie d’oublier ce beau souvenir avec le train-train quotidien. Quand je pense à Dédé, comment c’était bien et comment c’est devenu, je me dis que ça vaut sans doute mieux ainsi.

On aurait bien causé plus longtemps, mais comme je le lui avais demandé, Henriette avait mis son réveil. Quand il a sonné, j’ai dû m’en aller. Avant de partir, j’ai demandé à Marcelle si elle voulait m’accompagner chez la petite Marcelle. Elle a retrouvé son entrain habituel « Et comment ! »

La rencontre entre les deux Marcelle valait son pesant d’or ! La grande s’est avancée à grands pas, en ondulant des épaules. Elle m’a fait penser à Arletty. Elle a demandé à la petite, en traînant sur chaque syllabe « Alors, comme ça, c’est toi la pʼtite Marcelle ? » La gamine que j’aurais jurée si timide ne s’est pas démontée. En singeant la gouaille de la grande, elle a levé son bras bandé et lui a répondu « À ton avis ? »

Marcelle a un sale caractère, elle est gentille, mais très soupe au lait. Je craignais le pire, pour le moins une de ses colères légendaires, mais tout au contraire, elle lui a ouvert les bras en lui disant « Viens que j’te fasse un bécot ! » Je n’en revenais pas !

La maman était encore absente quand on est arrivées. Elle a été très étonnée de trouver sa fille assise sur les genoux de Marcelle pendant que je terminais de nettoyer la plaie. Les deux rigolaient en douce et pour la première fois, la petite oubliait que je la soignais. « C’est Marcelle, l’amie à Louise ! » J’ai corrigé « L’amie de Louise », mais la grande a dit « On s’en fout, l’amie à Louise ou l’amie de Louise, c’est kif-kif. Ce qui compte c’est l’amitié ! » Elle a tendu sa main pour saluer la maman qui souriait. Depuis quelques jours, je vois dans son regard une lueur d’espoir qu’elle n’avait pas avant. Ce serait une belle femme si elle était un peu moins déplumée et beaucoup moins fatiguée.

Quand on allait repartir, la petite a demandé à la grande si elle reviendrait la voir. Marcelle a regardé la maman sans piper mot. La maman a baissé les paupières et a hoché la tête pour donner son accord. La petite n’a rien vu de cet échange muet, car elle serrait la grande dans ses bras et elle tournait le dos à sa mère. « Un peu qu’on va s’revoir ! C’est pas rien de s’appeler comme moi ! Faudra bien que jʼ t’apprenne comment se comporte une vraie Marcelle ! Et compte sur moi pour veiller au grain ! »

J’allais tendre la main à la maman pour lui dire au revoir, mais Marcelle m’a devancée. « On s’fait la bise ? » Alors, à mon tour j’ai fait la bise à la maman. Marcelle (la grande) lui a demandé l’autorisation d’emmener la petite au cinéma dimanche. Les trois étaient ravies. La petite à l’idée d’y aller. La grande à l’idée de rendre service. Et la maman à celle de souffler un peu.

En remontant vers la Cité Universitaire, Marcelle a râlé « J’te rʼtiens, toi avec tes combines, la môme vient de me chiper mon cœur ! » Elle m’a bousculée d’un coup d’épaule avant de me faire un gros baiser sur la joue. Des journées comme celle-là, je voudrais en vivre tous les jours.

Mardi 14 novembre 1944

*Allusion à la tradition qui consistait à porter une paire de gants jaune pâle (la couleur du beurre frais) pour demander aux parents la main de leur fille.