Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (suite)

Je faisais de petits baisers légers à Albert. Je sentais des drôles de gargouillis dans mon ventre. Ce n’était pas un envol de papillons, ni même d’hirondelles, c’était à la fois plus chaud et plus violent. Albertine était presque douloureuse tant elle réclamait sa dose de caresses. J’avais cessé de la caresser quand la question d’Henriette avait résonné dans ma mémoire. « Tu lui fais l’amour avec ta bouche ou est-ce qu’il fait l’amour à ta bouche ? »

J’avais tout arrêté pour tout recommencer depuis le début, comme quand on détricote les premiers rangs d’un pull débuté pour s’occuper les mains parce qu’on a décidé de la personne à qui on l’offrirait et que l’on veut en soigner les points, le motif. Je m’appliquais pour pouvoir répondre avec précision à la question. J’étais grise, pas tant à cause de l’alcool mais parce que j’étais heureuse d’être dans la maison où j’ai grandi, dans le même lit que Jean-Baptiste sans avoir à me cacher de mes parents.

J’imaginais une parade nuptiale, où ma bouche serait la prétendante et Albert l’objet de toutes les convoitises. Cette danse de séduction, je l’ai commencée par de petits baisers légers sur le dessus du crâne d’Albert, petit à petit, mes baisers se faisaient plus appuyés, plus profonds. Mes lèvres s’entrouvraient jusqu’à avaler la tête d’Albert, quand ma langue avait fait plusieurs fois le tour de son cou, je relevais la tête. Et je recommençais, mais en partant des baisers plus appuyés. Mes doigts caressaient ses cuisses, ses bourses. Hop ! Je relevais la tête. Un petit coup de langue des bourses jusqu’au sommet d’Albert. Suivi d’un autre. Puis de plusieurs autres. Enfin, ma bouche ouverte, humide comme je sais qu’Albert aime à la trouver. Ma langue devenait curieuse comme un aveugle fait connaissance avec un visage inconnu. J’en étais presque certaine, je faisais l’amour à Albert avec ma bouche.

D’une tape un peu sèche, j’ai chassé la main de Jean-Baptiste qui s’était faufilée sous les draps pour caresser Albertine comme un renard s’introduit dans un poulailler. J’ai deviné plus qu’entendu son « Pourquoi ? » prononcé à mi-voix. Même si ça m’était pénible, ma bouche a quitté Albert. Je suis sortie de sous les draps pour m’allonger contre Jean-Baptiste.

J’étais en sueur, la fraîcheur de la chambre m’a piqué la peau. J’ai chuchoté à l’oreille de Jean-Baptiste la raison de cette tape. « Si tu caresses Albertine, mes sens m’empêcheront de me concentrer et je ne pourrais pas répondre à la question qui me tarabuste. Je voudrais savoir si je fais l’amour à Albert avec ma bouche ou si c’est Albert qui fait l’amour à ma bouche. Tu comprends ? »

Exténué, la tête lourde comme si sa cervelle s’était changée en plomb, Jean-Baptiste a souri. J’en suis certaine, sa voix ne laissait aucune place au doute. « Ô ma Louise, mon amour lumineux… » Je n’ai pas entendu la fin de sa phrase, les mots « mon amour lumineux » se répétaient dans ma tête, d’écho en écho. Passé un moment durant lequel je me suis laissée bercer par ces mots, j’ai demandé à Jean-Baptiste de me répéter sa réponse.

– Ta bouche faisait l’amour à Albert. Si tu veux ressentir la différence, je te propose de recommencer, quand tu sentiras une pression de ma main sur ta nuque, tu arrêteras et laisseras Albert faire l’amour à ta bouche.

– Tu pourrais recommencer ton explication, mais en la commençant par le bon début « mon amour lumineux » ?

Jean-Baptiste n’a pu retenir un éclat de rire. J’ai posé ma main gauche sur sa bouche et j’ai murmuré « Chut ! » à son oreille tout en la couvrant de baisers humides. « Ô ma Louise, une fois encore… » Ma main sur sa bouche lui interdisait de dire ce qu’il voulait. J’ai senti sa main se poser sur la mienne (la droite) qui caressait Albert. Je suis à chaque fois surprise de mes caresses involontaires. Pour le faire sourire, je lui ai dit « Je retourne sous l’édredon, n’en profite pas pour t’endormir ! » Le rire de Jean-Baptiste a retenti dans la chambre, mais j’étais trop enfoncée sous les draps pour le contraindre au silence.

J’ai embrassé Albert, mais en prenant tout mon temps. Je faisais glisser mes lèvres sur son ventre, sur ses cuisses, en m’approchant un peu plus de lui à chaque cercle. Mes mains couraient de ses genoux à son ventre, un peu comme si elles dansaient le tango avec ma bouche. Quand j’ai senti Albert n’en plus pouvoir d’impatience, je lui ai fait un baiser gourmand, plein de salive, la langue vibrante de curiosité. J’avalais Albert à moitié, puis je remontais jusqu’à le faire presque sortir de ma bouche, la langue toujours curieuse. Puis, je recommençais, une main sur son ventre, l’autre agrippée à sa cuisse. Je me délectais de cette sensation jusqu’à m’en enivrer.

Je n’ai pas tout de suite remarqué la pression de la main de Jean-Baptiste sur ma nuque. Il a fallu qu’il pivote, se mette sur le flanc avant que je réalise. J’ai laissé Albert faire l’amour à ma bouche, d’abord lentement puis de plus en plus avec fougue. C’est alors qu’Albertine ne s’est plus résignée à être laissée de côté. Elle s’est dirigée vers la bouche de Jean-Baptiste, s’est plaquée contre elle. Les picotements étaient si agréables quand la langue de Jean-Baptiste la parcourait que je n’ai pu retenir mes grognements. Une chance que l’édredon sur ma tête et Albert dans ma bouche les aient étouffés !

J’ai remarqué que j’aime beaucoup sentir les sursauts des cuisses et du ventre de Jean-Baptiste (ceux qui annoncent l’arrivée de sa semence dans ma bouche). Albertine se laissait explorer, goûter, lécher comme une princesse langoureuse s’étire dans son lit, profitant de son rang pour se couler dans l’oisiveté.

Soudain, le plaisir m’a cinglée, comme un coup de fouet sur les reins. Mes cuisses se sont resserrées autour du visage de Jean-Baptiste. Je me suis tellement cambrée que l’édredon est tombé sur le plancher. Je t’assure, mon cher journal, que s’il faisait froid dans la chambre, mon corps n’en a rien su ! Jean-Baptiste avait plaqué sa main sur ma bouche pour que mes râles ne traversent pas les murs de la pièce. Je crois qu’aucune paume n’a jamais été autant léchée, n’a jamais autant vibré en retenant des cris de plaisir. Quand Albertine a été enfin rassasiée, apaisée, Jean-Baptiste a ramassé l’édredon, nous nous en sommes couverts. Quelques petits baisers pudiques et le sommeil nous a cueillis sans crier gare.

Je ne sais pas ce qui m’a réveillée. Est-ce le bruit des bols que maman disposait sur la table de la cuisine ? Est-ce l’odeur de ce mélange de faux café et de chicorée, celle du lait en train de chauffer ? Est-ce la lumière du jour naissant ou bien le bruit du vent giflant la fenêtre (toutes ces émotions m’avaient tellement tourneboulée que j’en avais oublié de fermer les volets) ? Ou est-ce le regard que Jean-Baptiste posait sur mon corps ?

J’ai ouvert les yeux. « Bonjour, mon amour lumineux ! » Qui d’autre qu’un prince charmant prononcerait ces mots ? La douceur de sa voix était elle aussi une caresse. J’ai couvert son visage, sa bouche, ses paupières de baisers. Je lui ai dit que son regard sait caresser mon corps aussi sûrement que ses mains et je l’ai embrassé parce que je suis toujours troublée de le voir rougir.

Même si on aurait bien aimé commencer cette journée comme s’était achevée celle de la veille, nous avons dû sortir du lit, nous habiller. « Bonjour à toi aussi, Albert ! » J’adore faire rire Jean-Baptiste avec mes « saugrenuités ». J’avais posé mon pied sur le petit tabouret pour ajuster mon bas de laine quand j’avais vu Albert au garde à vous, comme s’il me saluait.

Nous sommes entrés dans la cuisine, papa était attablé et maman s’affairait. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de la trousse à pharmacie posée en bout de table. Maman n’avait pas encore refait le pansement de papa.

–  La nuit, bien que trop courte, a été bonne ?

Jean-Baptiste, la main sur le cœur, a juré.

–  Soyez assuré, monsieur, que nous ne nous sommes pas adonnés à la fornication !

Le visage de papa est devenu sévère. Il a grommelé.

–  Tu vois, mon garçon, je te préférais hier soir.

Il a bu une gorgée de son jus de chaussette. Jean-Baptiste était dans ses petits souliers. Papa a reposé son bol.

–  Je te préférais quand tu me donnais du Victor et que tu me disais « tu ». Quand tu le faisais, j’avais trouvé un fils, je ne recevais pas un invité.

Maman a servi Jean-Baptiste soulagé qui avait un sourire radieux. Papa a poursuivi sur le ton du vieux sage qui offre ses conseils.

– Que tu te comportes en parfait homme du monde est tout à ton honneur, mais pour nous faire des petits, il faudra quand même bien songer à forniquer un petit peu…

Maman a rouspété. « Victor ! La petite… ! » Papa lui a fait remarquer que j’étais déjà sans doute au courant que les enfants n’arrivent pas par l’opération du Saint-Esprit. J’ai essuyé ma moustache de lait et, le plus innocemment du monde, j’ai demandé « Ah bon ? Ils arrivent comment, alors ? » Papa a regardé maman comme je ne l’avais jamais remarqué avant, il a grommelé « Les chiens font pas des chats ».

Après ce petit-déjeuner et avant la toilette, papa a voulu faire quelques pas dehors avec Jean-Baptiste. J’ai enfin pu parler avec maman de la Croix-Rouge et de la proposition de l’infirmière Suzanne. Maman est de bon conseil, c’est souvent son avis qui l’emporte quand une décision importante doit être prise. Même si elle n’en donne pas l’impression, c’est elle le véritable chef de famille. « Dans les hôpitaux, tu auras plus d’avenir qu’en restant domestique. De toute façon, est-ce que tu garderas ta place quand tu te marieras ? Écoute ce que te dit ton cœur. » Elle a continué en oubliant que j’étais à ses côtés, comme si elle pensait à voix haute. « Ma petite Louise infirmière ! Ma petite Louise qui avait des rêves de couture et qui pensait les réaliser en montant à la capitale comme bonne à tout faire ! »

J’ai failli lâcher le bol que j’essuyais quand elle m’a donné un coup de coude pour que je la regarde et que je voie son sourire. « Ne le dis pas à ton père, il pourrait en devenir jaloux, mais qu’il est bel homme, le Jean-Baptiste que tu nous as ramené ! » Elle a regardé par la fenêtre, personne n’était en vue. « Cette nuit, je me disais que vous nous feriez de beaux bambins… » Ses yeux se sont égarés dans ce souvenir, une fois encore elle semblait avoir oublié ma présence. Elle souriait. « Je crois même en avoir parlé à Victor » C’est alors qu’un détail m’est revenu en mémoire. Jean-Baptiste m’avait soufflé à l’oreille « Je crois que nous avons donné des idées à tes parents ». J’étais sincèrement convaincue qu’il se méprenait, que ce n’était pas leur lit qu’on entendait grincer, qu’il s’agissait des bruits habituels d’une vieille maison.

Maman et moi avions fait notre toilette, elle avait fini par me convaincre de déambuler dans Avranches détruite quand nous avons entendu le pas lourd de papa et celui plus alerte de Jean-Baptiste. Papa demandait à Jean-Baptiste d’être loyal, de ne pas faire semblant de perdre. Avant même de voir son mari, maman l’a houspillé « Tu vas être en retard ! » Papa et Jean-Baptiste ont enfin fait leur entrée. « J’ai changé d’avis, plutôt que commémorer cette boucherie, honorer mes camarades morts, j’ai décidé de fêter la vie. Je suis sûr qu’Éric serait d’accord avec moi. » Il a alors parlé du seau plein d’huîtres qu’il avait déposé dans le jardin (je ne sais pas où ils les ont trouvées, c’est leur secret) et nous a appris ce que j’ignorais. Aussi incroyable que ça puisse paraître, Jean-Baptiste n’en avait jamais mangé !

Jean-Baptiste appréciera-t-il le goût des huîtres ?


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