Le carnet retrouvé – Vendredi 15 décembre 1944

Je t’ai bien négligé ces derniers temps, mais je n’ai plus une minute à moi depuis mon retour de Normandie. Enfin, je veux dire plus une minute pour toi ! Entre le travail, les préparatifs de Noël, la Croix-Rouge, Jean-Baptiste, Marcelle et Henriette, il faudrait que les journées durent 36 heures. Je prends sur mon temps de sommeil pour écrire ces mots.

La chambre de Jean-Baptiste est un peu plus grande que la mienne. Elle n’est pas chauffée ou presque. Le conduit de la cheminée passe derrière le mur et apporte un peu de chaleur. Les commodités sont partagées avec les locataires des autres chambres de l’étage qui sont toutes occupées. D’un côté du conduit de cheminée, Jean-Baptiste a posé un petit réchaud pour faire sa popote sur une table sommaire contre le mur, rangés dessous, une cuvette, un grand pichet et un vase de nuit masqués par un rideau. Au-dessus une étagère où il range sa vaisselle et quelques denrées.

Face à la porte, une petite armoire contient les quelques vêtements de Jean-Baptiste. Une étagère garnie de livres qui restent droits grâce à la sacoche contenant l’appareil-photo que papa et maman nous ont offert. De l’autre côté du conduit de cheminée se trouve le lit étroit, parfait pour se réchauffer l’un l’autre. Au milieu de la pièce trônent une petite table et deux chaises.

Jean-Baptiste se plaint du froid, mais quand nous sommes ensemble, nous ne le ressentons pas. Les deux qualités de sa chambre tiennent en son entrée privative et sa fenêtre qui nous apporte de la lumière et une vue imprenable sur le square Dupleix. Un autre avantage, et non des moindres, c’est d’être notre premier chez-nous. Même si je ne peux y passer mes nuits aux côtés de Jean-Baptiste, nous nous y retrouvons chaque soir ou presque. Seule Eugénie est au courant que la plaie de la petite Marcelle est désormais de l’histoire ancienne, que je ne me rends plus chez elle le soir, j’ai toujours cet alibi pour ces quelques heures en compagnie de mon Jean-Baptiste adoré.

Au moins une fois par semaine (deux quand nous le pouvons), on se retrouve entre filles chez Henriette. On était bonnes copines jusqu’à la Toussaint, depuis nous sommes devenues des amies « à la vie, à la mort ». Nous nous racontons nos secrets (mais je ne leur ai pas dit pour Albert et Albertine). Henriette était déjà un beau brin de fille avant, mais depuis qu’elle est avec son Maurice, elle est devenue tout simplement belle.

Marcelle s’est séparée de Dédé. Quand elle nous a raconté leur ultime querelle, je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer. Il lui faisait une scène, la traitait de tous les noms, il a voulu lever la main sur elle.

– Je lui ai dit « Essaie un peu, pour voir ! » et j’ai tapé du poing sur la table, tellement fort qu’un couteau a failli tomber. Je l’ai rattrapé au vol et je l’ai planté tout droit au beau milieu de la table. Vous auriez vu sa tête ! De le voir décomposé par la trouille, alors qu’une minute avant il jouait les caïds, je l’ai trouvé minable. Je lui ai lancé un verre à la face en lui criant « Raus ! » Il a déguerpi sans demander son reste ! Croyez-moi les filles, y a pas à dire, les ordres en allemand, ça a d’la gueule !

On ouvrait des yeux comme des soucoupes en imaginant la scène. Marcelle s’était enflammée en la racontant. Elle s’est calmée pour nous dire, sur le ton de la confidence,

– Mais y a un truc que je m’explique toujours pas. J’ai lancé le verre de toutes mes forces, Dédé l’a esquivé et le verre a terminé sa course contre le mur. Quand Dédé est parti, que j’ai fermé la porte à verrou, je l’ai ramassé. Il était intact. Même pas fêlé. Je l’ai rempli d’eau et posé sur la table de chevet. Ben, croyez-moi ou pas, dans la nuit, j’ai été réveillée en sursaut par un « clac ». J’ai allumé la lampe, le verre était en mille morceaux et la flotte dégoulinait sur le plancher. Comment c’est y possible ?

On a été incapables de lui répondre.

Désormais, c’est elle qui me donne des nouvelles de la petite Marcelle et de sa maman. Elle s’est « entichée de la môme » qui le lui rend bien. Elles s’offrent une séance de cinéma chaque dimanche « ça nous fait toujours quelques heures au chaud ».

Les murs de la chambre de Jean-Baptiste laissent entendre les bruits de son voisin. Certains sont désagréables, quand il pisse dans son pot de chambre par exemple, mais pour nous, c’est le signal. Son rituel est toujours le même, après avoir pissé, il met en route son gramophone et chante à tue-tête. Généralement, personne ne s’en plaint, il faut dire qu’il a une très belle voix.

Je ne sais pas combien il possède de disques, mais nous pouvons deviner son humeur rien qu’en entendant les chansons qu’il choisit. Le plus souvent, il est d’humeur joyeuse, c’est une chance car quand il ne l’est pas, sa voix me donne envie de pleurer à chaque fois. Les voisins du dessous cognent alors au plafond en criant « Silence ! », mais je crois que ce n’est pas tant le chagrin de sa voix que les chansons en elles-mêmes qu’ils ne veulent pas entendre. Il est vrai que Suzy Solidor et Léo Marjane n’ont plus bonne presse ces derniers temps.

La première fois que je l’ai entendu chanter, j’ai cru que Jean-Baptiste avait Charles Trenet pour voisin. Il me taquine encore à ce propos. J’entendais des ploc-ploc, sa voix s’est élevée « Il pleut dans ma chambre, j’écoute la pluie, douce pluie de novembre (et on était en novembre, justement !) qui tombe dans mon lit. Le jardin frissonne toutes les fleurs ont pleuré pour la venue de l’automne et pour la fin de l’été, mais la pluie fredonne sur un rythme joyeux « tip et tap et tip top et tip et tip tip et tip et tip top et tap ». Voilà ce qu’on entend la nuit c’est la chanson d’la pluie. » *

J’ai sursauté. « C’est Charles Trenet ! » Jean-Baptiste ne savait pas s’il devait rire de ma candeur ou si je ne me moquais pas de lui. Quand il a compris que j’étais sincère, il m’a demandé « Tu l’imagines vraiment vivre dans une chambre de bonne et chanter pour couvrir le bruit de sa miction ? » Je ne savais même pas que ce mot existait, « miction », mais j’en ai compris le sens quand les ploc-ploc sont devenus plus drus alors qu’aucune goutte de pluie ne tombait du ciel.

Depuis, quand nous entendons son pas dans le couloir, Jean-Baptiste me dit « Le fou chantant rentre au bercail ». Si nous n’y sommes pas déjà, nous rejoignons le petit lit, parce qu’en chantant, la voix de son voisin couvre les grincements du sommier. Je n’ai jamais entrouvert la porte pour voir à quoi il ressemble (nous jugeons plus prudent de nous montrer discrets, parce qu’il ne faudrait pas que Jean-Baptiste prenne le risque de perdre sa garçonnière s’il était de notoriété publique qu’il y reçoit une jeune fille). Je me l’imagine à l’image de Charles Trenet : grand, blond, jeune et souriant. Jean-Baptiste a remarqué que « La romance de Paris » * me fait battre le cœur plus fort. De mon côté, j’ai remarqué qu’Albert se met au garde-à-vous dès les premières notes du « Robin des bois » ** de Georges Guétary.

Jean-Baptiste aime me dessiner nue ou presque quand nous venons de faire l’amour. Il me prendrait bien en photo, mais la nuit est déjà tombée quand je le rejoins. En plus, ni lui, ni moi ne connaissons un photographe à qui nous pourrions confier les rouleaux sans prendre le risque d’être dénoncés ou pire encore qu’il fasse des tirages qui circuleraient sous le manteau.

Il y a un drôle de phénomène que je n’arrive pas à m’expliquer. Plus nous partageons nos souvenirs, nos travers et les choses dont nous ne sommes pas très fiers, plus nos différences éclatent au grand jour, plus nous nous aimons. Au lieu de nous éloigner, nos confidences nous rapprochent l’un de l’autre. Jean-Baptiste m’offre son savoir et il affirme que j’en fais autant, que le mien est aussi important que le sien. Il est vraiment épaté quand il m’écoute lui raconter une recette de cuisine, il me dit que mes mots le rassasient et on se régale en imagination de tous les festins que nous nous offrirons le jour où les tickets de rationnement ne seront plus qu’un mauvais souvenir. J’aime quand nous lisons à deux voix les livres qu’il a tant aimés. Je sais bien que c’est étrange, mais ces mots, ces histoires me nourrissent également.

Depuis qu’il loge dans cette chambre, que nous le faisons presque chaque jour, mon désir au lieu de s’éteindre ne fait que croître et embellir. Nous parlons aussi de ça avec beaucoup d’aisance, de naturel, en toute confiance. J’ose exprimer mes désirs et je n’en ressens aucune honte. Je ne me vois pas comme une vicieuse parce que je ne le suis pas à ses yeux.

L’autre jour, alors qu’Albert allait et venait dans Albertine, je lui ai demandé de sortir pour pouvoir le lécher encore et encore, jusqu’à effacer toute trace du goût d’Albertine. Jean-Baptiste s’est figé, sa voix était vibrante du trouble qui l’étreignait. « Comment fais-tu pour lire dans mes pensées, pour exprimer mes fantasmes que j’imaginais inassouvissables ? » Albert était délicieux dans ma bouche.

J’aime me régaler de son goût, de sa douceur sous ma langue. J’aime aussi ce que je ressens dans tout mon corps quand je me régale d’Albert, ces frissons humides qui envahissent Albertine. Parfois, ils suffisent à faire éclater mon plaisir, mais parfois Albertine réclame sa part. D’autres fois, la semence d’Albert inonde ma bouche et je l’avale avec gourmandise. « Je me demande si tu n’y prends pas plus de plaisir que moi, mon amour lumineux ! » Je ne me lasserai jamais de son sourire quand Jean-Baptiste me dit ces mots-là.

J’aime les frissons qui s’emparent de moi quand je le chevauche, que je me penche vers lui, que mes mains se posent sur ses joues pour lui interdire de bouger, que je couvre son visage de baisers tout en lui répétant « T’es beau, t’es beau, bon sang que t’es beau ! » et qu’il éclate d’un rire serein.

Albertine connaît aussi la faim, à la différence près qu’Albert ne la soumet pas au rationnement et qu’il est toujours prêt à la contenter.

– Albert, Albert, j’ai tellement faim de toi !

– Hé bien, c’est qu’il est l’heure de passer à table, mon Albertine !

Alors, Jean-Baptiste m’assied sur la table et Albert entre dans Albertine « comme on se glisse entre des draps soyeux » (l’expression est de mon Jean-Baptiste). Quand Albert et Albertine se sont bien régalés, j’aime me pencher en avant pour observer les reliefs luisants d’Albert, ce faisant, « le bouton de rose » d’Albertine est comme caressé, ce qui nous offre davantage de plaisir. Je fais un clin d’œil à Jean-Baptiste, je glisse ma main de telle façon que ses bourses reposent dans ma paume et que le bout de mes doigts les taquine. Quand il sent que le plaisir d’Albert va inonder Albertine, Jean-Baptiste caresse mes seins et en pince délicatement les mamelons. Mes orteils gigotent dans tous les sens, un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale, une poigne de fer étreint mes reins et le plaisir explose en moi, si fort que je pourrais m’évanouir et qu’il m’est impossible de contenir mes grognements. C’est ce que Jean-Baptiste nomme « Le festin royal d’Albert et Albertine ».

Noël approche…

*Il pleut dans ma chambre, Charles Trenet (1939) les véritables paroles sont « […] douce pluie de septembre » (NDA)

*La romance de Paris, Charles Trenet (1942)

**Robin des bois, François LLenas, Francis Lopez (1943) chanson interprétée par Georges Guétary.

Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (fin)

Nous avons repris la voiture le dimanche matin de bonne heure. Papa avait raison, nous avons mis un temps infini pour rejoindre Cherbourg. Ça nous a pris plus de temps que pour le trajet de Paris à Avranches ! Jean-Baptiste ironisait « Sur ce point, le journaliste n’aura pas menti, je ne me souviens pas avoir connu de tels embouteillages. Il a peut-être un peu exagéré sur la météo, mais… » Il tombait des trombes d’eau à ce moment précis, mais on s’en fichait parce que nous étions heureux.

Jean-Baptiste n’en revenait toujours pas de l’accueil qu’il a reçu. En prenant congé de papa et de maman, il leur a dit « J’avais peur que vous n’acceptiez pas qu’un nègre vous vole votre fille. Louise m’avait bien dit de ne pas m’en faire, mais j’étais loin d’imaginer… Vous ne pouvez pas savoir ce que je ressens. Comment le pourriez-vous ? À 24 ans, j’ai trouvé une famille. Je fais partie d’une famille ». Papa l’a étreint avec une tendresse que je ne lui avais jamais connue auparavant.

Jean-Baptiste pouvait bien ironiser sur la pluie « C’est une ondée, une averse ou un léger crachin ? » Je m’en moquais bien. Je pensais à la sacoche que papa nous avait remise « Vous en ferez un meilleur usage que nous ». Samedi après-midi, il avait voulu immortaliser cette journée. Il avait sorti l’appareil d’Éric. Je sais un peu m’en servir, mais j’ai raté beaucoup de photos quand Éric m’avait montré comment faire et puis, je n’aurais pas pu être dessus.

– Je ne sais pas valser musette, en revanche, je connais le maniement de cet appareil. Regarde, ma Louise, il y a un retardateur !

Il nous a fait prendre la pose. Il a installé l’appareil de telle façon qu’il était bien stable. Il a fait plusieurs essais pour être certain que nous serions tous bien dans le cadre. Il a vérifié qu’il avait le temps de s’asseoir à côté de moi. Il a même pensé à mettre une pellicule. Je n’avais même pas songé à vérifier ! Par chance, il y avait quatre rouleaux dans la sacoche. Il a pris plusieurs clichés.

– Si vous ne voulez pas en prendre d’autres, vous pouvez apporter l’appareil chez un photographe qui se chargera de rembobiner la pellicule.

Papa et maman se sont regardés. Maman a chuchoté à l’oreille de papa. « Vous en ferez un meilleur usage que nous ». Alors, ces longues heures passées sur les routes défoncées, encombrées, boueuses et pleines de pièges, c’était de la gnognote en regard de tout ces souvenirs !

À Cherbourg, Jean-Baptiste a récupéré trois grosses malles qu’il a installées à l’arrière, mais nous avons dû repartir aussitôt. En l’attendant, j’avais erré dans la ville en pleurant. Je ne reconnaissais plus rien. Avranches, Cherbourg… c’était comme si on avait bombardé, détruit mon enfance, mes souvenirs, mon insouciance. Il n’y avait plus aucune chambre pour y passer la nuit. Jean-Baptiste a lu toutes mes pensées, tout mon chagrin dans mon regard. On a repris la route aussitôt et nous avons roulé jusqu’à Paris.

En chemin, j’ai téléphoné pour prévenir que je rentrerai lundi matin parce que je ne voulais pas priver de sommeil madame Mougin en la réveillant au milieu de la nuit et je ne pouvais pas donner l’heure exacte de mon arrivée. La mère Mougin a été touchée de cette attention. C’est une vraie rosse quand elle est mal lunée, mais elle peut être très gentille dans le cas contraire. Elle m’a indiqué où elle cacherait la clé (je sais où la remettre) et elle m’a dit qu’elle préviendrait les patrons de notre arrangement. « De toute façon, tu as congé jusqu’à mardi matin ».

J’avais dit que je profiterai de ces quelques jours en Normandie pour aller rendre visite à une amie à Cherbourg et que je ne rentrerai que le lundi. La mère Mougin m’a demandé pourquoi j’avais changé mes plans. Mes larmes étaient sincères quand je lui ai dit que la ville est tellement détruite que mon amie n’a plus de toit sur la tête et qu’elle loge dans un abri de fortune, même si cette histoire d’amie cherbourgeoise était un gros mensonge.

Jamais la peau, la respiration de Jean-Baptiste ne m’ont autant manqué que durant ces premières heures toute seule dans ma chambre. Les idées tournaient dans ma tête, je n’arrivais pas à m’endormir. Quand je m’y attendais le moins, le sommeil m’a assommée d’un coup. Un sommeil sans rêve. Je me suis réveillée comme un boxeur se relève d’un KO, la tête vide, ne sachant plus très bien où j’étais.

Une question me turlupinait. Comment annoncer ma décision à mes patrons sans risquer de les fâcher et d’être mise à la porte sur le champ ? Devais-je attendre d’en avoir fait part à l’infirmière Suzanne et m’assurer que sa proposition tenait toujours ? Comment être sûre que je ne me retrouverais pas à la rue dès demain ? Je ne saurais dire pourquoi, mais j’ai décidé d’en parler à madame Mougin.

Mon réveil indiquait 9 heures et demie. Je l’ai remonté en espérant qu’il soit à l’heure. Si c’était le cas, c’était le moment idéal. Madame aurait donné ses ordres pour la journée, Jeanneton serait partie au ravitaillement, le petit-déjeuner aurait été pris, la table débarrassée, la vaisselle faite et rangée. Je suis descendue à la cuisine. La Mougin s’affairait. Elle a grommelé un « Bonjour » en m’indiquant mon bol d’un coup de menton. Le lait coupé d’eau était à peine tiède. Je l’ai bu d’une traite. Je l’ai lavé, essuyé et rangé.

Madame Mougin m’a remerciée pour les pommes, le beurre et les œufs que j’ai rapportés. Je lui ai dit que si j’avais su que je ne dormirais pas à Cherbourg, j’aurais ajouté le lapin que maman m’avait proposé. J’ai fait montre de diplomatie pour exposer mon dilemme, louant sa sagesse et son expérience, jurant que je suivrai ses conseils à la lettre. Elle a semblé surprise que je lui en parle en premier. Je ne mentais pas quand j’ai répondu que c’était par loyauté. Je n’oublie pas que je lui dois la place que j’occupe. Sa voix était douce quand elle m’a demandé à quelle date débutera cette formation. Son sourire et son regard le sont devenus quand je lui ai expliqué que je n’en sais rien puisque je n’ai pas donné ma réponse à l’infirmière Suzanne. Avant de le faire, je voulais en parler avec elle.

Dix heures avaient sonné quand nous sommes allées voir Madame pour l’informer de ma décision. Je m’en faisais tout un monde, j’avais l’estomac noué comme dans l’expression « avoir la peur au ventre », mais tout s’est très bien passé. Elle ne me jette pas à la rue. Elle voulait savoir quand je compte rendre mon tablier. Je lui ai répondu ce que j’avais expliqué à madame Mougin. Je ne sais pas quand débutera la formation, ni même si la Croix-Rouge pourra me proposer un hébergement. Madame a simplement demandé que je m’engage à travailler jusqu’au mois de janvier, ce que j’ai accepté.

Eugénie est venue me retrouver dans ma chambre après avoir déjeuné et avant de retourner au lycée. « Nous resterons quand même amies ? » J’étais si émue que j’ai bredouillé « Oui, bien sûr ! » Je ne savais pas qu’elle m’avait accordé son amitié. On a essuyé quelques larmes en masquant notre émotion par des petits rires nerveux. Elle m’a demandé de lui raconter mon séjour en Normandie, ce que j’ai fait avec grand plaisir (en évitant toutefois de lui rapporter les moments intimes).

Je lui ai confié que j’avais été très surprise de la réaction de sa mère. « Je crois que tu ne réalises toujours pas à quel point nous te sommes redevables. Tu aurais pu envoyer mes parents en prison, tout au moins leur causer de graves problèmes si tu avais raconté ce que tu savais quand tu as été interrogée. Père et mère ont de graves défauts, mais ils savent se montrer reconnaissants et ta loyauté mérite d’être récompensée ». Elle m’a aussi dit que j’avais bien manqué à tout le monde, samedi à la Croix-Rouge.

Quand elle s’en est allée, je t’ai sorti de ta cachette. Je pensais écrire un peu avant d’aller voir Henriette et Marcelle, mais le temps a filé et nous sommes déjà mardi. Il est presque deux heures du matin, ma bouteille d’encre est presque vide, je prends mon service dans quelques heures. Ce soir, Jean-Baptiste m’attendra devant le parc Monceau. « J’espère que tu me reconnaîtras sans ma tenue de sortie ». Il n’était pas prévu que les tirailleurs apportent des tenues civiles dans leur paquetage. De toute façon, elles n’auraient pas été adaptées au climat parisien. Son capitaine lui a donné un de ses vieux costumes (ils font à peu de choses près la même taille).

Ces dernières heures loin de Jean-Baptiste ont été une véritable torture. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse me manquer autant. C’est un peu comme si une partie de moi m’avait été arrachée. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la conviction qu’il en est de même pour lui.

Vendredi 15 décembre 1944

Le carnet retrouvé – Mardi 14 novembre 1944 (suite de la suite)

Papa nous a demandé de sortir le temps que lui et Jean-Baptiste fassent « leurs ablutions » entre hommes. Jean-Baptiste est allé chercher son nécessaire à toilette, papa lui a fait une place sur l’étagère dans le placard sous l’escalier. « Comme ça, tu n’auras pas à monter à l’étage quand vous viendrez passer quelques jours avec nous. » Il n’a pas eu à préciser qu’avant c’étaient les affaires d’Éric qui trônaient à côté des siennes.

Après leur toilette, maman et moi avons pu revenir dans la cuisine. Jean-Baptiste n’avait pas encore enfilé sa chemise. Maman a eu un hochement de tête complice. Pas besoin de mots, j’ai bien compris qu’il signifiait « Il est bien bâti, le bougre ! » Elle n’a ouvert la bouche que pour demander à Jean-Baptiste de rester en tricot de peau, d’attendre un peu avant de remettre sa chemise et d’informer papa que je m’occuperai de son pansement. Elle s’est plainte de « ces bonshommes qui me cassent les oreilles à poser des tas de questions ».

Elle s’est absentée quelques instants, elle est revenue un gros paquet dans ses bras et, posés dessus, son mètre de couturière et un crayon de bois. Elle a d’abord répondu à papa. « Notre Louise fait les pansements pour la Croix-Rouge, elle veut me montrer comment elle s’y prend. » Puis à Jean-Baptiste « Louise n’aura pas souvent l’occasion de prendre tes mesures avant le mariage. Puisque c’est une bonne couturière… Comment ça, tu l’ignorais ? Elle ne te l’a pas dit ?! Mais de quoi parlez-vous donc quand vous vous retrouvez en tête à tête ? »

Elle a alors ouvert délicatement le paquet, en prenant soin de ne pas déchirer le papier. « Je pense qu’il y aura assez pour ta robe de mariée et pour une chemise… peut-être même deux. » Un parachute ! Des mètres et des mètres de belle soie blanche à peine salie ! Comment diable était-il en sa possession ? Ni maman, ni papa n’ont voulu nous le dire.

Papa m’a félicitée. Je lui ai répondu que j’ai été à bonne école. Maman m’a demandé de faire mon « petit dessin géométrique », le schéma sur lequel elle a reporté les mensurations. Nous les avons lues ensemble. « Les proportions idéales des statues antiques ». Maman ne pouvait pas deviner que Jean-Baptiste me compare souvent à elles et dans quelles occasions. J’ai senti le rouge me monter au front. Jean-Baptiste rougissait aussi. Papa et maman ont souri, mais n’ont fait aucune remarque.

Il leur est soudain paru impératif de nous renvoyer dans notre chambre jusqu’à midi, le temps pour eux de se mettre en quête d’un citron ou deux et de préparer une table digne de l’événement du jour, leur gendre allait découvrir le goût des huîtres.

– Comme ça, vous aurez tout votre temps pour parler couture…

– Ou d’huîtres…

Je n’ai compris que plus tard pourquoi la réplique de Jean-Baptiste avait fait sursauter papa, qui venait de nous taquiner avec sa remarque sur la couture. Dans la chambre, tandis que Jean-Baptiste se mettait à l’aise, Albertine a réclamé « Albert ? Albert ? » Ce que j’aime avec lui, c’est qu’il suffit de l’appeler pour qu’il se dresse aussitôt. Je tournais à demi-nue autour de Jean-Baptiste tandis qu’Albertine aguichait Albert.

– Albert, retrouvons-nous dans le lit que je te fasse découvrir…

– Louise s’en est chargée cette nuit, Albertine ! L’aurais-tu déjà oublié ?

– Cette nuit ? Louise ? Si elle t’a fait découvrir la douceur des nuits manchoises, moi je te propose de découvrir la vigueur des matinées avranchines !

– Ô, mon Albertine, tu sais réveiller l’explorateur qui sommeille en moi ! Laissons donc Jean-Baptiste et Louise à leurs rêveries et fais-moi découvrir la vigueur des matinées avranchines !

J’aime le temps que nous nous offrons, Jean-Baptiste et moi, à nous câliner avant de laisser faire Albert et Albertine. Je n’aurais jamais pensé qu’embrasser un homme pourrait m’apporter autant de plaisir. J’aime quand nos langues dansent ensemble. Les baisers de Jean-Baptiste sont merveilleux. Ils me rendent belle. J’aime sa façon de passer ses doigts dans mes cheveux, la paume de sa main remontant le long de ma joue juste avant de poser ses lèvres sur les miennes. J’aime aussi quand ses mains glissent jusque vers mes seins, Jean-Baptiste les caresse avec tellement d’admiration qu’ils en deviennent admirables. Et ses mots… les mots de Jean-Baptiste, sa voix, son souffle… Je mesure la chance que m’a offerte la providence en me destinant à Jean-Baptiste, en nous destinant l’un à l’autre.

Je savais comment Albertine voulait qu’Albert découvre la vigueur des matinées avranchines, mais j’avais du mal à me résigner à ne plus voir le regard de Jean-Baptiste. Le soleil a percé derrière les nuages, le temps d’un clin d’œil, pour m’apporter la solution. En se reflétant sur le miroir de l’armoire, j’ai compris ce qui me restait à faire, je me suis levée, j’ai entrouvert la porte de l’armoire et je suis retournée aux côtés de Jean-Baptiste.

– Ainsi, mon plaisir sera complet !

– Tu me trouves si beau que ça ?

– Tu en doutes encore ?

– Oui et non. J’ai du mal à me faire à l’idée, elle me surprend encore, pourtant je te crois.

– Pʼtète ben qu’oui, pʼtète ben qu’non… Je me suis trompée sur ton compte, Jean-Baptiste, tu n’es pas un élégant aristocrate austro-hongrois, mais un preux chevalier normand !

Il a encore ri comme j’aime tant l’entendre rire. Il m’a traitée de crapule avant de se raviser « mon amour lumineux ». Je regardais le reflet du visage de Jean-Baptiste dans le miroir. Il semblait avoir perdu son assurance coutumière. Comme s’il avait entendu ma pensée, il a relevé la tête pour m’expliquer qu’Albert était intimidé de se savoir observé. Je lui ai dit de le rassurer sur ce point, je ne pouvais le voir, ni même Albertine. Dans la position où nous nous trouvions, je ne voyais que mon visage, celui de Jean-Baptiste, mes bras, les siens, ses mains, ma poitrine, son torse, mon dos masquait son corps à partir de son nombril que je devinais plus que ne le voyais.

Les mains de Jean-Baptiste m’ont tenue par les hanches. Une main a disparu. J’ai senti Albert se tenir au seuil d’Albertine. Quand il est entré, la main de Jean-Baptiste a retrouvé ma hanche. Si je ne l’aimais pas déjà, je serais tombée amoureuse de lui rien qu’en observant son visage à ce moment précis. L’a-t-il remarqué ou est-ce la réapparition furtive du soleil, dont un rayon a balayé mon corps de la nuque jusqu’à la croupe ? Jean-Baptiste a fait taire Albert. « Mon amour lumineux ». Il a relevé la tête, nous nous sommes fait un joli sourire. « Mon amour lumineux ». Même Albertine était émue. Elle se resserrait autour d’Albert, comme si elle voulait le garder au creux de ses bras.

Mes seins ne me semblaient plus du tout admirables. Ils ne sont pourtant pas si gros pour balloter autant ! J’ai demandé à Jean-Baptiste de les sculpter avec ses belles et longues mains. Il m’a souri.

Il a aussi remarqué mon trouble et m’en a demandé la raison. Mon corps était envahi de ces merveilleuses sensations, mais son reflet m’était comme étranger, pourtant je voyais bien que c’étaient les nôtres.

J’ai remarqué qu’en me cambrant pour mieux sentir Albert coulisser dans Albertine, pour sentir ses bourses taper contre mes lèvres, je m’offrais un point de vue plus large, je distinguais même la chevelure d’Albert. Je l’ai senti lui aussi envahi par la fougue. Plus je me cambrais, plus il devenait ardent. J’ai eu alors la vision d’un centaure. Je crois que c’est pour ça que mon plaisir est arrivé au grand galop. J’aurais voulu hennir de plaisir, mais j’ai eu peur que ça fasse rire Jean-Baptiste et qu’ainsi cette magie soit brisée aussi sûrement, aussi irrémédiablement qu’un verre de cristal s’écrasant sur une pierre tombale.

J’ai vu le bras de Jean-Baptiste passer sous mon ventre, j’ai deviné ses doigts quand ils ont caressé le bouton d’Albertine. Nous étions seuls dans la maison, je n’ai pas voulu étouffer mes grognements dans l’oreiller. Pour la première fois, j’ai redressé la tête, je me suis regardée dans le miroir, accrochée au regard de Jean-Baptiste et j’ai laissé chanter ce cri animal qui venait du plus profond de moi. Ce cri était si… (je ne connais pas le mot qui le nomme) que mon regard s’est fondu en lui. Je sentais mes paupières mi-closes, mais il m’était impossible de les ouvrir. Mon corps n’en pouvait plus, mais Albertine suppliait « Encore, encore ! » ses suppliques sont devenues des ordres. « Plus fort ! Encore ! Plus fort ! Encore plus fort ! »

J’ai ouvert mes yeux et je ne me suis pas reconnue. Ce n’était plus Louise, mais une créature mi-humaine, mi-divine, une femme, une amazone forte et immortelle. Jean-Baptiste avait subi la même transformation. Nous étions des Dieux et nous le resterons tant que nous vivrons ensemble de tels moments de pareille perfection. Jean-Baptiste a crié à son tour. Son cri a fait pétiller ma peau. J’ai fermé les yeux, mais même avec toute mon attention, je n’ai pas senti le flot de son plaisir envahir, inonder Albertine. Il m’a dit que dans les livres qu’il avait lus, les femmes affirment le percevoir, mais il a ajouté que ces livres ont été écrits par des hommes et qu’ils devaient se sentir flattés à cette idée.

Allongés sur le lit, nos corps enfin apaisés, j’avais fermé les yeux pour mieux profiter des caresses de Jean-Baptiste. Ses doigts caressaient Albertine comme si c’était la première fois. Le temps de me demander pourquoi, c’était sa bouche qui avait pris leur place. Il semblait la gouter avec une étrange attention. Sa langue timide hésitait, puis revenait à la charge, hésitait encore. J’étais si attentive à ses baisers que je n’ai pas senti débouler le plaisir. J’ai poussé un petit cri. Confus, Jean-Baptiste a relevé la tête, et s’est rallongé à mes côtés. Son index faisait le tour de mon mamelon, comme s’il s’en excusait.

– Je ne pensais pas à Albertine. Ton père a voulu savoir pourquoi je n’avais jamais mangé d’huîtres. J’en ai vu quelques fois, mais elles étaient comptées et réservées aux blancs. Tout ce que j’en sais, c’est leur réputation d’être aphrodisiaques, mais j’en ignorais la raison. Victor m’a dit que certains invoquent leur teneur en iode, mais il pense que la raison tient en leur aspect, en leur texture sous la langue semblable au sexe d’une femme en proie au désir. Quand j’ai prêté attention à la douceur d’Albertine… tu connais la suite.

Je lui ai parlé du plaisir qui venait de me surprendre. Et du centaure. De mes pensées quand je nous regardais dans le miroir. Il m’a serrée plus fort contre lui. Son baiser était aussi doux que fougueux. Dans mon ventre, toute une faune s’ébrouait, se mettait en mouvement. On a entendu la porte d’entrée se refermer. Nous avons sauté hors du lit et nous sommes rhabillés prestement avant de descendre rejoindre maman et papa.

Le gramophone-valise d’Éric trônait sur le buffet, la table avait été poussée contre le mur. Les huîtres n’avaient pas été ouvertes, elles étaient néanmoins posées proprement sur le grand plateau des repas de fête. Papa a actionné la manivelle. « Montre-nous comment tu fais valser notre Louise, qu’on voie un peu l’étendue des dégâts ! » Jean-Baptiste a tenté d’esquiver l’obstacle en affirmant que même si la table n’occupait plus le centre de la pièce, il manquait de place pour valser correctement. Maman a failli s’étrangler. « Un bon valseur peut danser sur un guéridon ! »

Les premières notes de « La java bleue » ont retenti. Jean-Baptiste gardait ses bras tendus, comme s’il voulait me tenir à distance. « Sois pas timide, mon gars ! » Papa a empoigné maman et lui a montré comment faire. À la fin de la chanson, il a servi un verre à Jean-Baptiste et sans musique lui a expliqué comment se tenir, se détendre, en décomposant chaque geste, pour valser-musette. Maman a valsé avec lui pour qu’il retienne les conseils de papa, qui entre chaque danse lui servait un verre pour le dérouiller un peu.

Quand maman a été « à peu près » satisfaite, Jean-Baptiste a pu danser avec moi. Pour changer, papa a mis « Quand on se promène au bord de l’eau ». J’ai été très étonnée qu’il se débrouille mieux alors que la chanson est bien plus rapide. On a dansé sur presque toutes les valses, mais papa et maman n’ont pas beaucoup de 78 tours. C’était Éric qui dépensait presque tous ses sous dans les disques, mais il préférait le jazz. Ni maman, ni papa ne sont fichus de danser dessus. « C’est de la musique savante qui s’écoute, mais ne se danse pas ». Jean-Baptiste, très poli, a fait semblant de croire à ce gros mensonge.

La valise remisée dans le buffet, la table a retrouvé sa place. Maman a montré à Jean-Baptiste comment ouvrir les huîtres. Papa les ouvre, mais il est obligé d’adapter sa technique à cause de sa blessure de guerre. Nous avons tous applaudi Jean-Baptiste qui a réussi du premier coup et de fort belle manière. J’avais peur qu’il se blesse la main, mais son geste a tout de suite été assuré, comme s’il avait fait ça toute sa vie.

Autour de la table, nous faisions semblant de nous intéresser à la météo, mais nous guettions tous le moment où la bouche de Jean-Baptiste ferait connaissance avec sa première huître. Il la regardait, un sourire en coin et quand il l’a portée à sa bouche, son visage s’est illuminé. « Tu avais raison, Victor ! » Il a mangé les autres avec un plaisir croissant. Je me suis demandé ce qu’en pensait Albert.

Nous avons passé le reste de la journée à évoquer notre vie d’avant-guerre. Maman a sorti la boîte pleine des photos prises par Éric et les albums « sérieux ». Ça m’a fait tout drôle de me revoir faisant les pitreries devant l’appareil-photo de mon grand frère. Par exemple, celle prise le jour de ma communion solennelle, personne ne remarque jamais les cerises déposées à mes pieds, ni que je ne tiens pas un bréviaire entre mes mains, mais « L’insurgé » de Jules Vallès. Personne ne sait qu’Éric chantait « Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun. Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes, décrétons le salut commun ! »

La voix de papa m’a tirée de ma rêverie. « Et regarde donc la déesse hindoue ! » Jean-Baptiste n’en revenait pas. « Comment as-tu fait pour ne pas bouger entre chaque prise de vue ? » C’était pourtant pas bien compliqué. Éric avait calé ma tête, je fixais le clocher de l’église Saint-Saturnin au loin. « Première position, retiens ton souffle. Clic. Respire. Deuxième position, retiens ton souffle. Clic. Respire. Troisième position, retiens ton souffle. Clic. C’est dans la boîte ! »

Les bonnes choses ayant une fin, Louise et Jean-Baptiste rentrent à Paris.