Le carnet retrouvé – Vendredi 15 décembre 1944

Je t’ai bien négligé ces derniers temps, mais je n’ai plus une minute à moi depuis mon retour de Normandie. Enfin, je veux dire plus une minute pour toi ! Entre le travail, les préparatifs de Noël, la Croix-Rouge, Jean-Baptiste, Marcelle et Henriette, il faudrait que les journées durent 36 heures. Je prends sur mon temps de sommeil pour écrire ces mots.

La chambre de Jean-Baptiste est un peu plus grande que la mienne. Elle n’est pas chauffée ou presque. Le conduit de la cheminée passe derrière le mur et apporte un peu de chaleur. Les commodités sont partagées avec les locataires des autres chambres de l’étage qui sont toutes occupées. D’un côté du conduit de cheminée, Jean-Baptiste a posé un petit réchaud pour faire sa popote sur une table sommaire contre le mur, rangés dessous, une cuvette, un grand pichet et un vase de nuit masqués par un rideau. Au-dessus une étagère où il range sa vaisselle et quelques denrées.

Face à la porte, une petite armoire contient les quelques vêtements de Jean-Baptiste. Une étagère garnie de livres qui restent droits grâce à la sacoche contenant l’appareil-photo que papa et maman nous ont offert. De l’autre côté du conduit de cheminée se trouve le lit étroit, parfait pour se réchauffer l’un l’autre. Au milieu de la pièce trônent une petite table et deux chaises.

Jean-Baptiste se plaint du froid, mais quand nous sommes ensemble, nous ne le ressentons pas. Les deux qualités de sa chambre tiennent en son entrée privative et sa fenêtre qui nous apporte de la lumière et une vue imprenable sur le square Dupleix. Un autre avantage, et non des moindres, c’est d’être notre premier chez-nous. Même si je ne peux y passer mes nuits aux côtés de Jean-Baptiste, nous nous y retrouvons chaque soir ou presque. Seule Eugénie est au courant que la plaie de la petite Marcelle est désormais de l’histoire ancienne, que je ne me rends plus chez elle le soir, j’ai toujours cet alibi pour ces quelques heures en compagnie de mon Jean-Baptiste adoré.

Au moins une fois par semaine (deux quand nous le pouvons), on se retrouve entre filles chez Henriette. On était bonnes copines jusqu’à la Toussaint, depuis nous sommes devenues des amies « à la vie, à la mort ». Nous nous racontons nos secrets (mais je ne leur ai pas dit pour Albert et Albertine). Henriette était déjà un beau brin de fille avant, mais depuis qu’elle est avec son Maurice, elle est devenue tout simplement belle.

Marcelle s’est séparée de Dédé. Quand elle nous a raconté leur ultime querelle, je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer. Il lui faisait une scène, la traitait de tous les noms, il a voulu lever la main sur elle.

– Je lui ai dit « Essaie un peu, pour voir ! » et j’ai tapé du poing sur la table, tellement fort qu’un couteau a failli tomber. Je l’ai rattrapé au vol et je l’ai planté tout droit au beau milieu de la table. Vous auriez vu sa tête ! De le voir décomposé par la trouille, alors qu’une minute avant il jouait les caïds, je l’ai trouvé minable. Je lui ai lancé un verre à la face en lui criant « Raus ! » Il a déguerpi sans demander son reste ! Croyez-moi les filles, y a pas à dire, les ordres en allemand, ça a d’la gueule !

On ouvrait des yeux comme des soucoupes en imaginant la scène. Marcelle s’était enflammée en la racontant. Elle s’est calmée pour nous dire, sur le ton de la confidence,

– Mais y a un truc que je m’explique toujours pas. J’ai lancé le verre de toutes mes forces, Dédé l’a esquivé et le verre a terminé sa course contre le mur. Quand Dédé est parti, que j’ai fermé la porte à verrou, je l’ai ramassé. Il était intact. Même pas fêlé. Je l’ai rempli d’eau et posé sur la table de chevet. Ben, croyez-moi ou pas, dans la nuit, j’ai été réveillée en sursaut par un « clac ». J’ai allumé la lampe, le verre était en mille morceaux et la flotte dégoulinait sur le plancher. Comment c’est y possible ?

On a été incapables de lui répondre.

Désormais, c’est elle qui me donne des nouvelles de la petite Marcelle et de sa maman. Elle s’est « entichée de la môme » qui le lui rend bien. Elles s’offrent une séance de cinéma chaque dimanche « ça nous fait toujours quelques heures au chaud ».

Les murs de la chambre de Jean-Baptiste laissent entendre les bruits de son voisin. Certains sont désagréables, quand il pisse dans son pot de chambre par exemple, mais pour nous, c’est le signal. Son rituel est toujours le même, après avoir pissé, il met en route son gramophone et chante à tue-tête. Généralement, personne ne s’en plaint, il faut dire qu’il a une très belle voix.

Je ne sais pas combien il possède de disques, mais nous pouvons deviner son humeur rien qu’en entendant les chansons qu’il choisit. Le plus souvent, il est d’humeur joyeuse, c’est une chance car quand il ne l’est pas, sa voix me donne envie de pleurer à chaque fois. Les voisins du dessous cognent alors au plafond en criant « Silence ! », mais je crois que ce n’est pas tant le chagrin de sa voix que les chansons en elles-mêmes qu’ils ne veulent pas entendre. Il est vrai que Suzy Solidor et Léo Marjane n’ont plus bonne presse ces derniers temps.

La première fois que je l’ai entendu chanter, j’ai cru que Jean-Baptiste avait Charles Trenet pour voisin. Il me taquine encore à ce propos. J’entendais des ploc-ploc, sa voix s’est élevée « Il pleut dans ma chambre, j’écoute la pluie, douce pluie de novembre (et on était en novembre, justement !) qui tombe dans mon lit. Le jardin frissonne toutes les fleurs ont pleuré pour la venue de l’automne et pour la fin de l’été, mais la pluie fredonne sur un rythme joyeux « tip et tap et tip top et tip et tip tip et tip et tip top et tap ». Voilà ce qu’on entend la nuit c’est la chanson d’la pluie. » *

J’ai sursauté. « C’est Charles Trenet ! » Jean-Baptiste ne savait pas s’il devait rire de ma candeur ou si je ne me moquais pas de lui. Quand il a compris que j’étais sincère, il m’a demandé « Tu l’imagines vraiment vivre dans une chambre de bonne et chanter pour couvrir le bruit de sa miction ? » Je ne savais même pas que ce mot existait, « miction », mais j’en ai compris le sens quand les ploc-ploc sont devenus plus drus alors qu’aucune goutte de pluie ne tombait du ciel.

Depuis, quand nous entendons son pas dans le couloir, Jean-Baptiste me dit « Le fou chantant rentre au bercail ». Si nous n’y sommes pas déjà, nous rejoignons le petit lit, parce qu’en chantant, la voix de son voisin couvre les grincements du sommier. Je n’ai jamais entrouvert la porte pour voir à quoi il ressemble (nous jugeons plus prudent de nous montrer discrets, parce qu’il ne faudrait pas que Jean-Baptiste prenne le risque de perdre sa garçonnière s’il était de notoriété publique qu’il y reçoit une jeune fille). Je me l’imagine à l’image de Charles Trenet : grand, blond, jeune et souriant. Jean-Baptiste a remarqué que « La romance de Paris » * me fait battre le cœur plus fort. De mon côté, j’ai remarqué qu’Albert se met au garde-à-vous dès les premières notes du « Robin des bois » ** de Georges Guétary.

Jean-Baptiste aime me dessiner nue ou presque quand nous venons de faire l’amour. Il me prendrait bien en photo, mais la nuit est déjà tombée quand je le rejoins. En plus, ni lui, ni moi ne connaissons un photographe à qui nous pourrions confier les rouleaux sans prendre le risque d’être dénoncés ou pire encore qu’il fasse des tirages qui circuleraient sous le manteau.

Il y a un drôle de phénomène que je n’arrive pas à m’expliquer. Plus nous partageons nos souvenirs, nos travers et les choses dont nous ne sommes pas très fiers, plus nos différences éclatent au grand jour, plus nous nous aimons. Au lieu de nous éloigner, nos confidences nous rapprochent l’un de l’autre. Jean-Baptiste m’offre son savoir et il affirme que j’en fais autant, que le mien est aussi important que le sien. Il est vraiment épaté quand il m’écoute lui raconter une recette de cuisine, il me dit que mes mots le rassasient et on se régale en imagination de tous les festins que nous nous offrirons le jour où les tickets de rationnement ne seront plus qu’un mauvais souvenir. J’aime quand nous lisons à deux voix les livres qu’il a tant aimés. Je sais bien que c’est étrange, mais ces mots, ces histoires me nourrissent également.

Depuis qu’il loge dans cette chambre, que nous le faisons presque chaque jour, mon désir au lieu de s’éteindre ne fait que croître et embellir. Nous parlons aussi de ça avec beaucoup d’aisance, de naturel, en toute confiance. J’ose exprimer mes désirs et je n’en ressens aucune honte. Je ne me vois pas comme une vicieuse parce que je ne le suis pas à ses yeux.

L’autre jour, alors qu’Albert allait et venait dans Albertine, je lui ai demandé de sortir pour pouvoir le lécher encore et encore, jusqu’à effacer toute trace du goût d’Albertine. Jean-Baptiste s’est figé, sa voix était vibrante du trouble qui l’étreignait. « Comment fais-tu pour lire dans mes pensées, pour exprimer mes fantasmes que j’imaginais inassouvissables ? » Albert était délicieux dans ma bouche.

J’aime me régaler de son goût, de sa douceur sous ma langue. J’aime aussi ce que je ressens dans tout mon corps quand je me régale d’Albert, ces frissons humides qui envahissent Albertine. Parfois, ils suffisent à faire éclater mon plaisir, mais parfois Albertine réclame sa part. D’autres fois, la semence d’Albert inonde ma bouche et je l’avale avec gourmandise. « Je me demande si tu n’y prends pas plus de plaisir que moi, mon amour lumineux ! » Je ne me lasserai jamais de son sourire quand Jean-Baptiste me dit ces mots-là.

J’aime les frissons qui s’emparent de moi quand je le chevauche, que je me penche vers lui, que mes mains se posent sur ses joues pour lui interdire de bouger, que je couvre son visage de baisers tout en lui répétant « T’es beau, t’es beau, bon sang que t’es beau ! » et qu’il éclate d’un rire serein.

Albertine connaît aussi la faim, à la différence près qu’Albert ne la soumet pas au rationnement et qu’il est toujours prêt à la contenter.

– Albert, Albert, j’ai tellement faim de toi !

– Hé bien, c’est qu’il est l’heure de passer à table, mon Albertine !

Alors, Jean-Baptiste m’assied sur la table et Albert entre dans Albertine « comme on se glisse entre des draps soyeux » (l’expression est de mon Jean-Baptiste). Quand Albert et Albertine se sont bien régalés, j’aime me pencher en avant pour observer les reliefs luisants d’Albert, ce faisant, « le bouton de rose » d’Albertine est comme caressé, ce qui nous offre davantage de plaisir. Je fais un clin d’œil à Jean-Baptiste, je glisse ma main de telle façon que ses bourses reposent dans ma paume et que le bout de mes doigts les taquine. Quand il sent que le plaisir d’Albert va inonder Albertine, Jean-Baptiste caresse mes seins et en pince délicatement les mamelons. Mes orteils gigotent dans tous les sens, un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale, une poigne de fer étreint mes reins et le plaisir explose en moi, si fort que je pourrais m’évanouir et qu’il m’est impossible de contenir mes grognements. C’est ce que Jean-Baptiste nomme « Le festin royal d’Albert et Albertine ».

Noël approche…

*Il pleut dans ma chambre, Charles Trenet (1939) les véritables paroles sont « […] douce pluie de septembre » (NDA)

*La romance de Paris, Charles Trenet (1942)

**Robin des bois, François LLenas, Francis Lopez (1943) chanson interprétée par Georges Guétary.