Le cahier à fermoir – Mardi 26 juin 1945

Quand je suis arrivée chez le docteur Meunier, hier matin, la porte de son cabinet était fermée et je l’entendais parler avec quelqu’un. D’habitude, il descend plus tard ce qui me laisse le temps de passer le balai, de sortir les dossiers des patients qui ont un rendez-vous. Je me suis affairée dans la salle d’attente. Le docteur a ouvert la porte de son cabinet et m’a invitée à le rejoindre.

« Je vous présente monsieur Dubois ». Je regardais cet homme en beau costume, la cinquantaine, doté d’une moustache surprenante, comme celle des vieilles gravures. Je lui ai tendu la main qu’il a serrée fermement. C’est idiot, je le sais, mais une poignée de main ferme m’inspire de la confiance alors qu’une poignée de main molle m’inspire de la méfiance.

Le docteur m’a demandé si nous avions trouvé un logement (il sait pour les deux chambres de bonne). Justement, Jean-Baptiste et moi devions en visiter un à l’autre bout de Paris, au métro Simplon. Pourquoi nous éloigner autant ? Il y a peu, j’aurais sans doute posé la même question. Entre-temps, des appartements plus ou moins confortables, plus ou moins bruyants, nous en avons voulu en visiter une bonne douzaine. À chaque fois, on nous a répondu « Pas de nègre chez moi » « Pas de nègre dans l’immeuble ». J’ai la gorge nouée rien qu’en écrivant ces mots. Mais dans le Nord de Paris, entre la Porte de la Chapelle et celle de Clignancourt, les propriétaires semblent moins regardants vis-à-vis de la population venant des colonies. Le fait que ces quartiers aient été passablement endommagés par les bombardements n’y est sans doute pas étranger. Nous avions donc l’espoir d’y trouver enfin notre petit nid.

Monsieur Dubois a hoché la tête comme pour autoriser le docteur Meunier à parler. Hier soir, il a été appelé au chevet de la maman de monsieur Dubois. Elle est vieille, perd un peu la tête et devient impotente. Son état nécessite une surveillance de tous les instants, mais elle ne tolère que la présence de son fils. Dans un accès de folie, elle a mordu une infirmière à sang. Il va donc emménager avec elle, au rez-de-chaussée, libérant ainsi l’appartement du deuxième étage dans lequel il a vécu avec femme et enfants pendant plus de vingt-cinq ans.

Le docteur lui a demandé s’il comptait le revendre ou le louer et dans ce cas, s’il avait déjà trouvé des locataires. Comme la réponse à la dernière question était négative, il lui a parlé de Jean-Baptiste et de moi. Je n’en croyais pas mes oreilles ! J’ai pensé « Ce soir, non seulement nous visiterons un appartement bien situé, à deux pas de mon travail, mais en plus, nous avons l’assurance de pouvoir le louer. J’en connais un qui va être surpris ! »

La journée n’en finissait pas. Je regardais l’heure toutes les cinq minutes en me demandant si les aiguilles de la pendule ne s’étaient pas endormies, mais puisque celles de ma montre tournaient à la même lenteur (on ne peut pas parler de vitesse dans le cas présent), j’en ai conclu que mon impatience était la seule responsable, parce qu’il est fort peu probable que la maladie du sommeil ait affecté toutes les pendules, les horloges et les montres de Paris.

L’appartement est incroyablement spacieux, le montant du loyer dérisoire. Jean-Baptiste a voulu en connaître la raison.

– Sans votre intervention, Charles (le docteur Meunier) aurait péri sous les coups de ces brigands et sans les soins de madame (c’est moi), son visage serait resté cabossé. Vous l’ignorez sans doute, mais nombre de personnes lui sont redevables et par conséquent vous manifesteront leur gratitude à la moindre occasion.

Tu nous aurais vus ! Deux poissons hors de l’eau ! Je ne sais plus qui de Jean-Baptiste ou de moi a balbutié « Mais je ne l’ai pas fait pour ça, je l’ai fait sans réfléchir, par réflexe ! » tandis que l’autre hochait la tête comme pour dire « Moi aussi ». Monsieur Dubois nous a répondu « C’est justement cette absence de calcul qui vous vaut notre gratitude ! »

Jean-Baptiste arpentait l’appartement à grandes enjambées, se servant de la longueur de ses pas comme d’un instrument de mesure. Il m’a demandé en chuchotant, s’il rêvait ou si tout ceci était réel. Je lui ai répondu sur le même ton que j’allais lui poser la même question. Monsieur Dubois a souri.

– Pour le savoir, il vous suffit de signer le bail et d’en rapporter un exemplaire chez vous. Si demain matin, il n’est plus là où vous l’aurez posé, c’est que tout ceci n’était qu’un rêve, dans le cas contraire…

Nous sommes allés dans la salle à manger où un bail préimprimé nous attendait. Avant toute chose, monsieur Dubois nous a dit qu’il nous faudrait “supporter” la présence de ses affaires pendant quelque temps encore. Il ne sait pas ce qu’il compte faire de ses meubles, les vendre ou les mettre dans un garde-meuble. Pour ce qui est de son lit et de quelques autres souvenirs, ils iront chez sa mère dès qu’il aura trouvé quelqu’un pour les transbahuter. Jean-Baptiste s’est proposé. Monsieur Dubois a accepté avec un sourire charmé, comme si les mots de Jean-Baptiste confirmaient la bonne impression qu’il avait de nous.

Nous pourrons emménager dès lundi prochain, si nous le désirons. Jean-Baptiste a expliqué que je préférerai sans doute attendre le 17 juillet. Je lui ai fait les gros yeux, mes joues étaient en feu.

– Pourquoi le 17 juillet précisément ?

– Parce que ce sera le jour de notre mariage.

– Je vous comprends, il ne faut jamais mettre la charrue avant les bœufs !

Il regardait mon ventre tout en riant. L’heure tournait, il était temps pour lui de retourner auprès de sa mère. Nous avons signé les deux exemplaires du bail et nous sommes rentrés à Dupleix. J’ai posé le nôtre sur la table en espérant l’y retrouver à notre réveil.

– Albertine, connais-tu l’histoire d’Albert le déménageur ?

– Pas du tout ! Tu veux bien me la raconter ?

– Avant de pouvoir débuter mon récit, il me faut solliciter l’assistance de mon fidèle compagnon, le dénommé Jean-Baptiste.

– Ah ça, pour être serviable, on peut dire qu’il l’est !

– Jean-Baptiste, mon ami, auriez-vous l’extrême obligeance de bien vouloir procéder ?

– Tu le vouvoies ?!

– C’est que monsieur est susceptible et à cheval sur l’étiquette, puisqu’il se dit mon maître…

– Ton maître ?! Quel naïf ! Ton maître… c’est comme si Louise prétendait être ma maîtresse !

– Il me semble qu’elle le croit, mais si ça leur chante, laissons-les se bercer d’illusions…

Une fois déshabillée par Jean-Baptiste, lui-même déjà nu depuis longtemps, je me suis allongée sur la table. Jean-Baptiste m’a fait pivoter sur le flanc droit.

– Maintenant que le voile qui recouvrait le paysage a été levé, je peux cheminer jusqu’à toi, Albertine, me faisant déménageur. Tu ne peux pas me voir, mais je glisse le long de ce que Jean-Baptiste nomme « le charmant minois de Louise ». Le contact est soyeux, à la limite du divin, cependant il me faut prendre garde à ne pas plonger dans ce gouffre si attirant, parce que je ne sais pas si j’aurais alors la force morale d’en ressortir. Imagine, un gouffre ourlé de reliefs appétissants, d’un rose frôlant la perfection. Un souffle moite s’en échappe et m’attire inexorablement. Trop tard ! Je n’ai pu résister au plaisir d’y plonger ! Les caresses humides qui me parcourent me font vibrer de plaisir, mais je ne dois pas me laisser détourner de mon objectif. Lentement, je remonte à la surface. Le gouffre veut me retenir en usant de succions, de grognements si attirants. Tant pis si tu me juges faible, la tentation est trop grande, je plonge à nouveau !

– Albert, Albert, ne m’oublie pas !

– Que dis-tu, mon ardente Albertine ? Tes mots me parviennent comme étouffés. Quelle torture de sortir de ce gouffre où il est si agréable de se laisser aller aux caresses indescriptibles, semblables à des vagues de lave tiédie… Que ne ferais-je pour te retrouver, ma bouillante Albertine ! Je me hâte sur ce petit cap que certains nomment menton, avant de me laisser aller à une douce glissade, comme un toboggan à la chaleur idéale. Mais ce faisant, qu’aperçois-je ? Deux jolis monts jumeaux, aurais-je la force de les escalader ? Celle de les contourner ? Dieu soit loué, entre eux deux, une vallée semble vouloir m’accueillir le temps d’une charmante escale ! Des caresses soyeuses, j’en ai connues plus que je ne saurais le dire, mais semblables à celles-ci… Permets-moi de prolonger ce plaisir !

C’était la première fois qu’il caressait mes seins de cette façon. Je croyais connaître tous les plaisirs que Jean-Baptiste pouvait leur offrir, que ce soit avec ses magnifiques mains, avec sa bouche gourmande, avec sa langue agile, mais avec Albert… J’ai fermé les yeux pour me concentrer sur cette sensation, pour la graver autant dans ma chair que dans ma mémoire. D’instinct, j’ai rapproché mes seins pour comprimer Albert entre eux. Malgré mes efforts, je n’ai pas senti tous ses reliefs.

La curiosité a alors pris le dessus et j’ai ouvert les yeux pour me régaler du spectacle. Une vague de plaisir, chaude, pétillante, m’a traversée des orteils aux cheveux, des cheveux aux orteils, d’une main à l’autre. Mon regard a croisé celui de Jean-Baptiste. Le bout de sa langue apparaissait entre ses lèvres, comme si elle aussi voulait assister au spectacle. Je distinguais un peu de salive à la commissure de ses lèvres et je trouvais ça terriblement excitant.

Albert a repris son récit.

– Il me faut beaucoup de courage pour quitter cette vallée de plaisir, mais…

– Non ! Je t’en supplie, Albertine peut attendre, reste encore un peu.

Les doigts de Jean-Baptiste se sont immiscés entre mes cuisses.

– Louise, tu m’en vois contrit, mais le désir qui consume Albertine est trop intense pour que je l’ignore. Alors, Louise et Jean-Baptiste, tâchez de vous tenir tranquilles, ne m’interrompez plus et laissez-moi poursuivre mon récit ! Quittant cette vallée des délices avec l’espoir d’y retourner bientôt, je me promène comme on glisse sur cette plaine, annonciatrice du plus haut sommet qu’il me faudra grimper avant d’arriver à l’orée de la forêt, limite de la contrée où se cache Albertine.

– Je ne me cache pas !

– Oh, Albertine, ton cri a retenti si fort que le sol sous moi s’est dérobé, la géographie bouleversée m’a renvoyé dans cette douce vallée entre les deux monts. Ma foi, même en sens inverse, le séjour y est aussi agréable. Mais que se passe-t-il ? Un mont s’est rapproché de l’autre, m’enserrant tant et tant que j’ai du mal à m’en extraire ! Au loin, je devine le gouffre qui n’attend que mon retour… Albertine, qu’en est-il de ton impatience ?

La main de Jean-Baptiste s’est de nouveau immiscée entre mes cuisses. Je suis tombée amoureuse de son regard quand il a senti ma main caressant Albertine. Ce dialogue muet entre lui et moi « Tu aimes ? » « Oh oui ! » Il a compris ce que je désirais, il a quitté Albertine et de ses puissantes mains maintenait Albert entre mes deux seins tandis que je la caressais. Le plaisir a explosé sous mes doigts, si doux et si violent à la fois. Je me délectais de leur goût, la flamme qui brûlait dans le regard de Jean-Baptiste m’électrisait. J’ai aimé le son de ma voix quand j’ai demandé à Albert de poursuivre son récit.

– Je sens qu’il est temps pour moi de te rejoindre, explosive Albertine. Quelques derniers mouvements avant de quitter la vallée des plaisirs, je déboule au pas de charge sur la plaine. Au pas de course, je grimpe le long de la montagne sacrée. Je souris en constatant que le petit cratère en son sommet est moins profond que je ne l’aurais cru. Je glisse sur la pente pour rejoindre la forêt couleur de la savane au crépuscule que j’aperçois en contrebas. M’y voici arrivé, ses parfums m’enivrent déjà. Ils ont presque ton odeur, Albertine. Quel est donc ce vent qui te fait onduler de la sorte ? Comment se nomme cette pluie qui t’inonde ? Avant de procéder au déménagement, avant de décharger le contenu de mes larges besaces, laisse-moi baguenauder dans tes environs à la recherche de la sonnette, à un bouton de rose pareille, qui m’ouvrira ta porte. Où se cache-t-elle ? Ici ? Non. Là ? Non plus. Par quelle magie l’horizon s’est-il soudain dégagé m’apportant davantage de lumière ? La sonnette apparaît enfin. Comment s’actionne-t-elle ? Dois-je appuyer dessus ? Ou, mieux encore, la caresser de haut en bas ? De bas en haut ? Combien de fois ?

– Albert, Albert, cesse de faire l’idiot ! Ne remarques-tu pas ma porte grande ouverte ?

– Un doute soudain m’habite. Suis-je vraiment au seuil d’Albertine ?

– Entre et tu verras bien que oui !

– Ton conseil est plein de sagesse. Oh, mais quelle fournaise ! Comment se peut-il que je m’y sente si à l’aise ? Laisse-moi sortir et rentrer aussitôt pour ressentir cet océan de plaisir. Je ne trouve pas les mots pour le décrire.

– Alors, sors et entre autant de fois que nécessaire !

– Combien de fois ? Une fois ? Dix fois ?

– Cent fois ! Mille fois !

Les mains puissantes de Jean-Baptiste se crispaient sur mes fesses, les malaxaient. Je les tendais vers ses doigts, mais il semblait ne pas comprendre, alors avec ma main, j’ai appuyé pour sentir le bout de son majeur à l’entrée de service. Je soufflais comme un taureau, je grognais comme une chienne.

Albert allait et venait dans Albertine, cherchant sans doute l’endroit idéal où décharger sa marchandise. Lui qui avait été si bavard se taisait désormais. La chambre bruissait de nos respirations saccadées, de nos souffles enfiévrés, de la mélodie humide qui s’échappait d’Albertine. Simultanément, le bout du doigt de Jean-Baptiste a forcé l’entrée de service tandis qu’Albert se délestait enfin du contenu de ses bourses en Albertine. Le cri de Jean-Baptiste a résonné dans mon corps. J’ai ouvert les yeux. Mon Dieu que cet homme est beau !

Il nous a fallu de longues minutes avant d’avoir la force de rejoindre le lit, où nous nous sommes endormis en nous câlinant et en nous disant de jolis mots d’amour.

Ce matin, au réveil, ma déception fut à la hauteur des rêves que j’avais échafaudés sur notre vie dans ce bel appartement. Aucun bail de location n’était posé sur la table. Je ne savais plus quel jour nous étions. Jean-Baptiste s’affairait devant le réchaud, me voyant réveillée, il s’en est pris à Albert et à Albertine.

– Que vous vous preniez pour nos maîtres, fort bien, mais que vous nous obligiez à ranger votre désordre, non !

Il s’est penché, a ramassé le bail qui avait glissé sous la table pendant nos ébats. Je l’en ai remercié en lui expliquant ma déception au réveil.

– Ma Louison, mon amour lumineux, j’ai eu la même avant de constater que le bail était tombé sur le plancher.

Après avoir avalé notre bol de café national, avant de me laver à la bassine, je me suis retournée vers Jean-Baptiste et lui ai demandé de désigner un de mes nichons, sans réfléchir. Il a montré le droit.

– Il se nommera désormais « le Mont Albert », quant à l’autre, nous l’appellerons « le Mont Albertine ».

Jean-Baptiste a souri. « Avec toi, la géographie devient encore plus plaisante qu’elle ne l’était déjà à mes yeux ! » Il m’a prise dans ses bras, nous nous sommes embrassés. Je n’en reviens pas qu’un être aussi parfait que lui ait pu tomber amoureux de moi, mais je ne doute pas de sa sincérité quand il me dit « Je t’aime, ma Louise, mon amour lumineux ».

Lundi 2 juillet 1945

Le cahier à fermoir – Dimanche 24 juin 1945

Décidément, c’est à croire que je ne trouve le temps de prendre la plume que pour noter les bonnes nouvelles et pour être bonnes, elles le sont ! Jean-Baptiste a enfin pu surmonter les écueils de l’Administration, en déjouer les chausses-trappes et hier matin, nous avons pu déposer notre dossier de mariage ! La cérémonie aura lieu le 17 juillet. J’aurais bien aimé me marier à Avranches, mais ça aurait été compliqué parce que les trains ne roulent pas toujours et quand ils le font, ils sont bondés, que le mariage aura lieu en semaine et que je tiens à ce que Marcelle et Henriette soient mes témoins. Ceux de Jean-Baptiste seront son capitaine et Maurice. Il aurait bien aimé que le docteur Meunier soit l’un des siens, mais ce n’était pas possible, parce que le mardi, il a trop de patients pour se permettre de fermer son cabinet.

Avant de déposer le dossier, il fallait qu’on soit sûrs que ce serait possible pour les quatre témoins, on hésitait entre le 17 et le 21 juillet, mais quand j’en ai parlé aux filles samedi dernier, Henriette s’est exclamée « Le 17, s’il te plaît, le 17 ! » je n’avais même pas songé que le 17 juillet c’est le jour de sa fête (alors qu’on l’a fêtée chaque année depuis 1943 qu’on se connait). On a aussi rigolé à propos de ma robe. « Tes parents ont eu le nez creux de t’offrir un parachute ! » C’est vrai que mon ventre est énorme. Il double de volume tous les jours, quand je l’ai fait remarquer à Jean-Baptiste, il m’a dit « Ma Louison, mon amour lumineux, il me semble déceler dans ton propos une légère tendance à l’exagération, mais viens tout près de moi que je m’en assure… commençons par mesurer le volume de cette poitrine admirable ».

Autre bonne nouvelle, Marcelle est plus heureuse qu’elle ne l’a jamais été. Ça faisait déjà quelques semaines qu’Henriette et moi l’avions remarqué, à cause de soirées entre filles où elle n’était pas venue, mais comme on la voyait heureuse, on ne lui posait pas de questions, parce qu’on connaît son caractère soupe au lait et ses réparties cinglantes. « Vous êtes de la Gestapo, ou quoi ? » Enfin, hier elle nous a tout dit. Enfin presque. Pour être exacte, ce n’est pas qu’elle ne nous a pas tout dit, c’est que je n’avais pas tout compris. Je ne sais pas ce qui m’a retenu d’ouvrir ma bouche, mais bien m’en a pris, sinon, je serais encore passée pour une cruche.

Le premier soir où elle n’est pas venue, alors qu’elle était en chemin, elle a senti comme un drôle de frisson remonter le long de son dos. Elle s’est retournée brusquement et elle a reconnu son polisseur, celui dont elle nous avait parlé à la Toussaint. Il était maigre à faire peur, le teint gris, mais dans ses yeux brillait le même éclat. Il a sursauté quand elle s’est retournée, alors Marcelle lui a pris la main et ils sont allés chez elle pour « causer tranquille ».

– Même chez moi, il était pas rassuré. Il sursautait au moindre bruit et se mettait à trembler comme une feuille. Il ne voulait pas parler de son séjour chez les Boches, alors je lui ai pas posé de question. Je lui ai demandé s’il avait faim, il m’a dit que non, mais moi, j’avais faim et je peux pas manger devant quelqu’un qui ne mange pas. Alors, je lui ai servi une assiette de soupe. Vous auriez vu comment de son bras il protégeait son assiette, comment il penchait son visage, le nez trempant presque dans sa soupe, comment il gardait son poing fermé autour de son quignon de pain, vous auriez compris le calvaire qu’il a dû endurer au Bocheland ! Après avoir mangé, après avoir bu quelques verres de vin, il a voulu savoir comment c’était possible qu’une belle fille comme moi ne soit pas mariée. J’ai voulu faire ma maline, alors je lui ai répondu « Mais si, je suis mariée ! » Il s’est levé comme si sa chaise avait pris feu. J’ai attrapé sa main. « Je suis mariée avec ma liberté ! » Alors, ça nous l’a refait, on avait pas besoin de mots, on s’est compris avec les yeux.

– Vous avez compris quoi ?

– Je vous en dirais plus, mais il fait soif et mon gosier est tout sec !

Henriette a joué les idiotes et a fait mine de lui servir un verre d’eau. Marcelle a rigolé. « Ma vache, t’en auras que pour ton argent ! » Henriette s’est dirigée vers un petit meuble qui ferme à clé. « À occasion spéciale, cuvée spéciale ! » Je lui ai demandé si Maurice avait chipé un stock de vin de messe et que c’était ce qu’elle allait nous offrir. Elle a haussé les épaules en me traitant d’impie, mais bon, elle n’a pas nié et comme la bouteille n’avait aucune étiquette…

Marcelle a bu son verre d’un trait. Satisfaite, elle a fait claquer sa langue.

– Xavier. Il s’appelle Xavier.

– Et comment ça se dit en langage des yeux ?

Marcelle m’a fait les gros yeux, elle m’a menacée de son index.

– Toi, t’as d’la chance d’être enceinte et que j’sois une brave fille, sinon…

Elle s’est servi un autre verre, qu’elle a aussi bu d’un trait.

– On a compris qu’on se mariera jamais ensemble, ni qu’on se mettra à la colle. On a compris qu’on ne veut pas de ça, qu’on ne veut pas d’une vie « bien comme il faut ». On a passé la nuit ensemble, mais on a pas dormi. Non ! Rigolez pas, les filles ! C’est pas ce que vous croyez, Xavier ne peut plus dormir sans avaler des somnifères et il en avait pas sur lui. Dès qu’il piquait du nez, il sursautait comme s’il avait reçu une décharge électrique. J’avais beau le prendre dans mes bras, il ne se calmait pas. Il voulait que je lui parle, il voulait entendre le son de ma voix qu’il trouve belle et aussi mon accent. L’accent parisien lui a tellement manqué…

Marcelle a eu un drôle de sourire. Elle s’est encore servi un verre. On a compris qu’elle avait besoin d’être un peu ivre pour oser tout nous raconter.

– J’ai fini par lui faire le coup de Louisette et je lui ai raconté une histoire. Me demandez pas de quoi elle parlait, j’oubliais les mots aussi vite que je les disais. Tout ce dont je me souviens c’est que j’étais agenouillée au-dessus de son visage et que je lui ai demandé de se branler s’il en ressentait l’envie. Pourquoi c’est si bon avec lui ? Je sais pas si c’est mes mots qui guidaient sa langue ou si c’est sa langue qui m’inspirait mes mots, mais… Putain, les filles, c’était si bon ! Et pis…

Le verre de Marcelle était vide. Elle a lorgné vers le mien qui ne l’était pas. « Je peux ? De toute façon, c’est pas bon pour c’que t’as ! »

– Et pis, je le sentais se branler… mais pas comme j’avais vu Dédé le faire. Non, lui, il prenait tout son temps… Je sentais bien qu’il arrêtait quelques instants, et reprenait doucement, comme s’il voulait profiter de cette branlette. Vous voyez ce que je veux dire ? Oui. Vous voyez. Ben, pour moi c’était une première. Et sa langue… ! J’ai joui encore plus fort que la première fois, j’avais senti qu’il avait joui avant moi, mais quand j’ai voulu reprendre ma place à ses côtés, il m’a demandé de rester comme j’étais. Ça m’a fait tout drôle d’entendre sa voix étouffée par ma chatte. Il m’a dit « Continue ton histoire »… je ne savais plus où j’en étais, ni ce que je venais de lui raconter, je lui ai dit, mais il n’a pas eu besoin de me l’expliquer, j’ai compris qu’il se foutait de l’histoire, les mots n’avaient aucune importance. Ce qu’il voulait, c’était entendre ma voix et sentir ma chatte sur sa bouche. Au début, il n’a rien fait et quand j’ai été moins sensible, me demandez pas comment il l’a deviné, j’en sais foutre rien ! Quand j’ai été moins sensible, sa langue… Putain, les filles… sa langue ! Ses mains couraient sur mon corps. J’ai encore joui dans sa bouche et je me suis allongée contre lui, je voulais connaître le goût de ses baisers quand je jouis dans sa bouche. J’ai posé ma main sur sa queue. Il bandait comme un âne. Je lui ai demandé de m’apprendre à le branler comme il aime. « Comme j’aime me branler ou comme je rêve qu’une femme me branle ? » J’ai dû m’endormir vers les deux heures du matin, quand je me suis réveillée, Xavier était parti.

– Et tu n’as aucun regret ?

– Pourquoi j’en aurais ? C’était que le premier chapitre de l’histoire, les filles ! Quand j’étais allongée contre lui et avant de m’endormir, on a décidé que si j’ai envie de le voir, ou s’il a envie de me voir d’aller devant une des entrées du Jardin des Plantes, me demandez pas laquelle, c’est notre secret. Suivant le temps qu’il fait, notre envie, on marche en silence, ou on parle. Son retour en France ne s’est pas passé comme il le croyait. Il savait bien qu’on lui reprocherait d’avoir obéi à Pétain, mais il ne pensait pas qu’il en voudrait autant à sa mère de l’avoir obligé de le faire. Il ne supporte plus sa vie avec elle, avec sa tante, son oncle et leurs chiards. Voilà, il me parle de ça, de l’usine dans laquelle il travaille, parce qu’il ne veut plus remettre les pieds dans la mienne. Il ne veut pas être encore jugé, il ne veut pas avoir à s’expliquer. Il me dit tout ça parce que je ne lui demande rien, mais que je l’écoute et que je le comprends. Parfois, on va chez moi, mais ce qu’on aime par-dessus tout, c’est le faire dans les coins dérobés, dans les arrières cours…

– Mais… tu n’as pas peur qu’il te mette enceinte ? Comment tu ferais si tu tombais enceinte ?

– Aucun danger, on passe par l’entrée de service !

– L’entrée de service ?!

– Par la porte de derrière, si tu vois ce que je veux dire…

C’est là que mon instinct m’a recommandé de me taire et de ne pas poser la question qui me brûlait les lèvres. Complice, Henriette a hoché la tête et comme chaque samedi, Maurice a toqué à la porte et nous a invitées à passer à table. Je ne sais pas comment il se débrouille, mais à chaque fois, il nous régale.

Quand je suis repartie avec Jean-Baptiste, il m’a demandé ce que cachait mon drôle d’air. Il est encore plus aux petits soins avec moi qu’il ne l’était déjà avant, c’est pas peu dire. Un chevalier servant passerait pour un goujat à côté de lui ! Je ne savais pas trop ce que Marcelle voudrait que je taise, alors j’ai résumé la situation.

– Marcelle a un amoureux, mais l’un comme l’autre ne veulent pas s’installer ensemble. Elle veut garder sa liberté et lui, il veut garder la sienne. Ils se retrouvent dans des lieux insolites, mais je ne l’aurais pas cru si naïve… tout comme Henriette, elle pense que le faire en passant par l’entrée de service l’empêchera de tomber enceinte.

Jean-Baptiste a souri et m’a demandé ce que j’entendais par « passer par l’entrée de service ». Je lui ai rappelé que jusqu’il y a peu, j’étais domestique et que je sais faire la différence entre l’entrée principale d’une maison et l’entrée de service.

– Est-ce que Marcelle a parlé de l’entrée de service d’un immeuble ou a-t-elle simplement employé l’expression « l’entrée de service » ?

– Mais… une entrée de service reste une entrée de service, non ?

Il y a eu un pétillement malicieux dans le regard de Jean-Baptiste et j’ai compris qu’il devait s’agir d’autre chose. Jean-Baptiste m’a laissé trouver la réponse toute seule. Une fois encore, je me serais donné des gifles ! Mais dans mon malheur, je me suis félicitée de ne pas avoir exprimé ma surprise aux filles.

J’étais dans les bras de Jean-Baptiste qui avait du mal à garder son sérieux. Je me laissais dévêtir. J’aime quand il couvre mon corps de baisers légers comme le souffle d’un ange. Une fois nue, je l’ai regardé se déshabiller. La précision du moindre de ses gestes ne cessera de me charmer.

– Attention, ma Louison ! Ton regard et ton sourire sont en train de s’engager sur la pente dangereusement glissante de la lubricité !

– Trop tard !

– Regarde dans quel état ça met Albert !

– Mais c’est bien le but recherché, mon cher !

Il y a quelques semaines, je me suis plainte auprès du docteur Meunier de la peau de mon ventre qui me démangeait à la limite de la brûlure. Après l’avoir examinée, il m’a remis un flacon de son « huile miraculeuse dont j’ai élaboré la composition secrète » (depuis, je l’ai aidé à en fabriquer : 80 % d’huile d’amande douce + 20 % d’huile d’onagre). Je dois me masser le corps de cette huile afin d’assouplir et d’hydrater ma peau.

Dès le premier soir, Jean-Baptiste s’est proposé pour effectuer ce « massage délicat ». Il y prend autant de plaisir que moi. Ce que j’aime par-dessus tout c’est, une fois le massage terminé, refermer le flacon et (zut, alors !) laisser échapper malencontreusement quelques gouttes qui atterrissent sur ses cuisses ou sur son pubis. J’étale alors consciencieusement l’huile et va savoir pourquoi, Albert s’en trouve tout recouvert !

Albert est très beau au naturel, mais quand je viens de l’oindre d’huile miraculeuse, le spectacle est à couper le souffle. Je pourrais le regarder des heures entières, à en admirer son éclat, les reliefs qui le parcourent, si Albertine ne se manifestait pas avec autant de virulence.

Hier soir, Jean-Baptiste massait mon ventre, mes cuisses, mes seins quand il a remarqué mon air mi-songeur mi-amusé. Il m’a demandé à quoi je pensais.

– J’ai failli te poser une question, mais j’ai imaginé une réponse un peu loufoque.

– Je suis curieux d’entendre ça !

J’ai pouffé parce que même Albert semblait tendre l’oreille, si je puis m’exprimer ainsi.

– Je me demandais comment on fait pour passer par la porte de derrière et j’ai pensé « en faisant attention » !

Jean-Baptiste a ri avec moi.

– Dois-je y voir une proposition ?

– Je ne sais pas l’idée est… excitante, mais…

– Mais ?

J’ignore pourquoi j’ai soudain pensé à notre mariage.

– J’aimerais que ce soit mon cadeau pour notre nuit de noces… puisque je ne pourrai t’offrir ma virginité.

Que j’ai aimé son regard et son large sourire ! Même Albert frétillait de bonheur, j’ai tendu ma main vers lui, je l’ai caressé doucement quand une nouvelle question s’est imposée à mon esprit.

– Tu crois qu’on aimera ça ? Toi, moi, Albert ? Tu crois qu’Albertine n’en sera pas jalouse ?

Jean-Baptiste a mis sa tête entre mes cuisses pour lui poser la question. Albertine se laissait cajoler par sa langue. Ma bouche a appelé Albert. Nous avons changé de position. Jean-Baptiste allongé sur le dos, j’étais accroupie au-dessus de son visage et je me penchais vers Albert encore tout resplendissant d’huile. Qu’il m’est désirable ! Perdue dans la contemplation de cette merveille, puis dans le plaisir de le sentir dans ma bouche, j’avais totalement oublié Jean-Baptiste ! Sa langue vibrait sur Albertine puisqu’il lui parlait tout en la léchant. « Serais-tu jalouse si Albert te délaissait le temps d’honorer…? » Comme si un coup de fouet m’avait cinglée, je me suis redressée.

– Non ! Jean-Baptiste arrête !

Il a obéi sur le champ.

– Ou alors, promets-moi de ne pas céder à ma supplique si je te demande de ne pas attendre notre nuit de noces. Je tiens vraiment à préserver ce pucelage jusque-là.

– Mais… tu as aimé ?

– Autant qu’Albert, me semble-t-il.

– Et toi, Albertine ?

Albertine s’est resserrée autour des doigts de Jean-Baptiste pour lui signifier son contentement. Je ne sais quel diable malicieux m’a alors suggéré l’idée de lécher Albert du haut de son crâne jusqu’aux bourses et de m’amuser à les titiller du bout de ma langue. Pour ce faire, j’ai dû me pencher davantage. L’esprit scientifique de Jean-Baptiste lui a recommandé de laisser ses doigts dans Albertine tandis que sa langue explorait l’entrée de service. Comme si mon gros ventre avait fondu, je me suis suffisamment penchée pour pouvoir goûter aux bourses de Jean-Baptiste.

J’aurais pu devenir folle de plaisir, mais le bébé s’est manifesté en tambourinant dans mon ventre. Jean-Baptiste m’a suggéré de me mettre à quatre pattes. Il a continué à questionner Albertine, mais d’une autre façon. Sa bouche et sa langue s’encanaillaient avec elle tandis que son index « sonnait à la porte de derrière ». Quand le plaisir était trop fort, je donnais une pichenette sur les bourses de Jean-Baptiste sans cesser de régaler Albert de mes caresses, de mes baisers (pour être tout à fait honnête, je me régalais autant que lui).

Nous aurions pu passer la nuit entière à nous câliner de la sorte, mais une voix étrangère sortie de ma gorge a crié « Centaure ! » À quatre pattes sur le lit, Jean-Baptiste derrière moi, Albert allait et venait dans Albertine, en sortant à chaque fois. Je me cambrais pour sentir ses bourses taper contre mes lèvres. « Plus fort ! Plus fort ! »

Je pensais avoir atteint le paroxysme du plaisir quand Jean-Baptiste « a sonné à la porte de derrière » avec son doigt exactement quand Albert faisait une énième entrée fracassante dans Albertine. Si j’apprenais que mon cri de plaisir a été entendu jusqu’à Moscou, je n’en serais pas étonnée. Albert a inondé Albertine de sa semence.

Jean-Baptiste a senti le bébé bouger dans mon ventre. Avant de nous endormir, il m’a demandé si je le sentais aussi et si je pensais que le bébé ressentait quelque chose.

– Tout ce que j’espère c’est qu’il ressente à quel point son papa et sa maman s’aiment et ce que l’amour peut offrir de plaisirs.

Ce matin, avant de nous rendre chez Maurice et Henriette pour le désormais traditionnel déjeuner dominical (depuis le mois de juin, outre nous quatre, nous le partageons avec Marcelle, la petite Marcelle et sa maman), nous nous sommes livrés à la non moins traditionnelle séance photo, les deux clichés de Jean-Baptiste et moi de face et de profil et les moins conventionnels clichés pour l’album d’Albert et Albertine. J’ai demandé à Jean-Baptiste de photographier l’entrée de service afin que je puisse voir à quoi elle ressemble aux yeux d’Albert.

– Si tu pouvais aussi en prendre une avec Albert qui se tient prêt à passer par l’entrée de service.

– Tu me mets au supplice, mon amour lumineux !

– Parce que tu crois que je ne le suis pas ?!

Jean-Baptiste a pris la photo que je lui demandais, en me disant qu’il craignait qu’on ne distingue pas grand-chose.

– Ce n’est pas si important, parce que nous saurons à quel moment la photo aura été prise et quelles étaient nos sensations. C’est bien à ça que servent les souvenirs, non ?

– Oh, mon amour lumineux… la vue de ta croupe… si tu voyais Albert…

– Mon pauvre Albert toutes ces misères que ces deux-là te font subir, viens donc te réconforter en moi !

Une fois encore, Jean-Baptiste et moi sommes tombés d’accord, Albert et Albertine sont de véritables obsédés, mais bon « Puisque telle est notre croix, nous devons la porter ».

Connaissez-vous l’histoire d’Albert le déménageur ?

Le cahier à fermoir – Dimanche 3 juin 1945

Quelles soirée, mon cher journal, mais quelle soirée ! Jean-Baptiste préciserait « riche d’enseignements ». Tout a commencé le matin même, mais je l’ignorais encore. Comme nous en avons pris l’habitude, nous avions prévu de nous retrouver chez Maurice et Henriette après ma journée de travail, mais quand je suis arrivée, ces messieurs étaient occupés ailleurs. Avec Henriette, nous avons décidé d’attendre Marcelle et d’aller danser entre filles « histoire de faire tourner la tête des jeunes gars de Montpar » Mais en fait de têtes, c’est l’heure qui a tourné et Marcelle n’est jamais venue. Nous ne savions pas si nous devions nous inquiéter ou nous réjouir de cette nouvelle absence.

Puisqu’elle n’était pas venue, que l’heure avait tourné, nous avons cuisiné un repas aux petits oignons avant que la faim ne nous tenaille tout à fait. Ce n’est pas la première fois que je vais dans la cuisine de Maurice, mais je suis toujours étonnée de l’abondance des produits qu’elle contient. Bien qu’elle soit de taille plus modeste, elle me fait penser la cuisine de la mère Mougin. Je ne sais pas quelle est la part du marché noir dans tout son stock. J’allais poser la question à Henriette quand elle m’a dit « Maurice voudrait monter une affaire, un commerce de traiteur. Il a eu cette idée quand il a renoncé à la prêtrise, mais entre-temps, il y a eu l’Occupation alors il avait mis cette idée de côté. Depuis ma sortie de l’hôpital, l’idée est revenue avec plus de force. Je tiendrais la caisse… »

Henriette a baissé les yeux et se souriait à elle-même. Elle a relevé les yeux sans cesser de sourire.

– Quand on en parle, il est tout émoustillé et me montre ce qu’il me ferait si je venais le retrouver dans son « laboratoire »… ou quand je lui demanderais s’il pourrait honorer la commande de madame Machinchose…

Henriette avait le souffle coupé rien qu’à cette évocation. Debout, les mains posées à plat sur la table, elle tentait de reprendre contenance quand Maurice et Jean-Baptiste ont fait leur entrée.

– Que t’arrive-t-il, mon amour ? Tout va bien ?

– Sois rassuré, Maurice, Henriette me parlait de ton idée, de vos projets d’avenir… professionnel…

Maurice a lu dans mon regard. Il a souri. Ses bras ont enserré la taille d’Henriette, il l’a embrassée dans le cou.

– Et qu’en penses-tu, toi qui as changé de voie ?

– Ma foi, j’en pense que du bien, vu l’enthousiasme avec lequel Henriette m’en a parlé… surtout certains aspects…

Jean-Baptiste souriait, mais s’il semblait avoir compris à demi-mot, il n’était sûr de rien. Henriette avait retrouvé ses esprits.

– Qu’est-ce que vous avez fabriqué, tous les deux ? Vous avez passé toute la journée ensemble et vous ne revenez que maintenant ?!

– C’est que nous avons dû…

Jean-Baptiste a eu un sursaut, comme pour demander à Maurice de ne point trop en dire.

– Notre ami, si érudit en histoire de France, m’a appris que demain, le 3 juin, aurait été le 15 prairial si nous avions conservé le calendrier républicain. Et que fêtait-on, le 15 prairial ? Vous n’en savez rien, hein ? Moi non plus, jusqu’à ce qu’il m’apprenne que le 15 prairial était le jour de la caille. Et pour fêter ça, j’ai eu l’idée de nous en cuisiner pour notre déjeuner dominical. Seulement, trouver des cailles n’est pas si facile que ça, ce qui explique notre retard.

L’explication se tenait, d’autant que Maurice venait de déposer huit belles cailles, dodues à souhait, sur la paillasse à côté de son évier, mais Jean-Baptiste semblait trop soulagé pour que ça ne cachât pas quelque chose. Nous ne nous sommes pas attardés après le dîner parce que Maurice et Henriette semblaient impatients de rester en tête-à-tête, sans doute pour parler de leur future arrière-boutique !

Je suis encore épatée d’avoir réussi à attendre d’être arrivée dans notre chambre de Pernety avant de poser la question qui me brûlait les lèvres depuis plus de deux heures.

– Qu’est-ce que Maurice ne nous a pas dit ?

Jean-Baptiste a feint de ne pas comprendre ma question. Tel un jésuite, il y a répondu par une autre.

– Que veux-tu dire par là ?

– J’ai bien remarqué ton air inquiet et le regard que tu lui as lancé quand il allait répondre à Henriette, alors je te le redemande, qu’est-ce que Maurice ne nous a pas dit ?

J’aime Jean-Baptiste à un point que je n’aurais jamais imaginé, même dans mes rêves les plus romantiques de Prince Charmant, mais il a le don de me mettre les nerfs en pelote quand il tergiverse face à mon impatience. Et plus, il me sait impatiente, plus il tourne autour du pot. Et avec le sourire, par-dessus le marché ! Je suis incapable de résister à son sourire et j’ai commis l’erreur de le lui dire, alors il en joue, le fourbe !

En prenant tout son temps, tout en se déshabillant, il m’a raconté leur journée. Maurice est le benjamin d’une famille nombreuse, ses parents avaient décidé de l’avenir de chacun de leurs enfants, malheureusement aucun de leurs souhaits n’aura été exaucé. En tout cas, pour ce qui est de leurs fils, parce que leurs deux filles se sont mariées et sont des épouses bien comme il faut. Mais pour leurs fils, rien ne s’est passé tel qu’ils l’avaient voulu. En tout premier lieu, parce que la Grande Guerre leur a pris quatre d’entre eux et que les deux survivants n’ont pas suivi le chemin qu’ils leur avaient tracé. Maurice a renoncé à la prêtrise et son frère aîné n’a pas repris l’affaire familiale et a préféré se lancer dans une carrière de photographe.

De fil en aiguille (je te fais grâce des détails), Maurice a proposé de faire visiter à Jean-Baptiste, la boutique de son frère sur laquelle il a promis de veiller durant son séjour en sanatorium (le frère de Maurice est tuberculeux). En la visitant, Jean-Baptiste a remarqué le laboratoire photo et il a demandé à Maurice s’il lui arrivait de s’en servir pour un usage personnel.

– Hélas ! Si je dispose des locaux et du matériel, je n’ai pas le savoir-faire !

– Maurice, mon ami, nous étions faits pour nous rencontrer, puisque si je dispose du savoir-faire, je n’ai hélas ni les locaux, ni le matériel requis !

Ils ont donc conclu cet accord, Jean-Baptiste apprendra à Maurice comment on développe des pellicules photos et comment on procède pour en faire des tirages papier, en contrepartie, Maurice lui prêtera le labo et son matériel pour des « tirages photos plus personnels ».

En effet, ces deux-là étaient faits pour se rencontrer, parce que question hypocrisie, ils en connaissent un rayon, mais quand je l’ai fait remarquer à Jean-Baptiste, il m’a rétorqué « Je suppose que par “hypocrisie”, je dois comprendre “art de la litote” ? » J’ai levé les yeux au ciel sans répondre, parce que j’avais hâte de connaître la suite.

Jean-Baptiste voulait récupérer les pellicules photos dans sa chambre, mais le temps leur manquerait pour développer les négatifs et faire les tirages sans attirer notre attention. Parce que s’ils nous donnaient la raison de leur retour tardif, Jean-Baptiste serait obligé de montrer les photos et il n’avait pas envie que Maurice me voie nue et Maurice n’avait pas envie qu’Henriette découvre le corps de Jean-Baptiste « dans toute sa nudité ». Quelle excuse allaient-ils pouvoir trouver ?

Maurice a eu l’idée de rendre visite à ses parents et, sous le prétexte du déjeuner dominical, de rapporter une belle volaille. C’est à ce moment, que Jean-Baptiste s’est souvenu du calendrier républicain et de ses fêtes (ça faisait partie des questions saugrenues auxquelles il pouvait s’attendre quand il était en Côte d’Ivoire).

Je bouillais littéralement d’impatience, ainsi Jean-Baptiste avait développé les photos que l’on prend chaque dimanche matin depuis le mois de février et il ne me les avait toujours pas montrées ! Mais où les cachait-il ? Je me posais la question quand il a agité une grosse enveloppe sous mon nez, en me demandant d’une voix doucereuse si je voulais les voir.

Tu parles que j’ai répondu oui ! Mais monsieur, a encore fait des siennes, en les sortant millimètre par millimètre de l’enveloppe. Je l’aurais assommé, si je n’étais pas une si gentille fille ! Comme pour une patience, il a posé les photos face contre table. J’ai voulu les retourner. Il m’a arrêtée, sans un mot en levant son index.

Après avoir posé la dernière photo, il m’a autorisée à les découvrir. Il s’est mis derrière moi et a entrepris de déboutonner mon chemisier. Je lui ai mis une tape sèche sur la main. « Un bouton par photo retournée ! » Il a poussé un cri comme la plainte d’un animal blessé, mais je l’ai ignoré.

Contrairement à ce qu’il affirmait, je ne suis pas une femme sans cœur. Son supplice serait de courte durée puisque mon chemisier n’a que six boutons et qu’à raison de deux photos hebdomadaires depuis dix-sept semaines, il savait que ce marché était à son avantage.

Je ne saurais dire lequel de nous deux prend le plus de plaisir à nos petites chamailleries. C’est comme un jeu, « un prélude amoureux » dirait Jean-Baptiste, mais sans en avoir l’air, ces chamailleries tissent des liens très forts entre nous, comme on renforce un tissu pour le rendre plus résistant. C’est pour cette raison que nous ne manquons jamais une occasion de nous chamailler.

Chaque dimanche en fin de matinée, Jean-Baptiste nous photographie côte à côte, de face puis de profil, nus comme des vers ou pour reprendre son expression « comme Adam et Ève dans le jardin d’Éden ». Je dois reconnaître que son idée était excellente, parce que grâce à ces photos, j’ai pu constater les changements progressifs de mon corps d’une façon différente de celle que j’ai vécue de l’intérieur. Et je n’avais pas remarqué non plus, la repousse des cheveux de Jean-Baptiste qui passe sous la tondeuse toutes les six semaines. À part ce détail et les clichés pris avant qu’il ne se rase, Jean-Baptiste reste égal à lui-même : le plus bel homme de l’Univers (pour ne pas froisser sa modestie, je vais tempérer mon propos : le plus bel homme de la Terre entière).

Après avoir retourné la huitième photo, j’ai senti son regard sur mes seins. Il dit qu’il regardait ses mains, mais comme elles caressaient ma poitrine… Quand toutes les photos ont été face contre ciel, j’ai eu la preuve de ce que j’affirme depuis quelque temps.

– Tu vois, quand je te dis que tu ne me regardes pas dans les yeux !

Jean-Baptiste a tenté de nier, sans y mettre une grande conviction. La preuve était sous nos yeux. Du bout de mon index, je traçais une ligne imaginaire sur chacun des clichés et la plupart du temps, il regarde mes nichons !

– Et toi, ma Louison, mon amour lumineux, sur celle-ci, celle-ci, celle-là et cette autre-là, ce sont mes yeux que tu regardes ?

– Oui !

– Comment ça, oui ?!

– Oui, le contraire de non !

– Tu oses dire que mes yeux sont…

– Je te parle des yeux d’Albert, mon cher !

Je me suis tournée vers Albert et je l’ai plaint de l’indifférence de Jean-Baptiste à son égard. Pour le consoler, je lui ai fait un baiser. Son chagrin me semblait profond, alors il m’a fallu l’embrasser, le cajoler longtemps. Étrangement, c’est par la bouche de Jean-Baptiste qu’Albertine s’est manifestée.

– Albert, tu as toujours droit aux baisers et aux caresses de Louise, alors que je me morfonds sur cette chaise loin des caresses et des baisers de Jean-Baptiste… et cette culotte infernale qui se dresse telle une barrière entre moi et ses mains, entre moi et sa bouche… entre moi et toi… Ô, Albert je t’en supplie, fais comprendre à Louise qu’elle doit se lever et rejoindre ce lit qui nous tend ses bras !

Comment aurais-je pu rester indifférente à une telle supplique, sans me voir taxée d’égoïsme ? Je ne sais pas pourquoi j’ai été prise d’un fou-rire en rejoignant le lit. À cause de ça, je n’arrivais pas à descendre ma culotte ce qui faisait redoubler mon fou-rire. Jean-Baptiste s’est agenouillé devant moi.

– Ne sois pas inquiète, Albertine, je me charge de te libérer !

Je ne saurais dire qui, de Jean-Baptiste ou d’Albert, montrait le plus de signes d’impatience. Je riais encore aux éclats quand les doigts de Jean-Baptiste ont écarté les lèvres d’Albertine. Aussi soudainement qu’il était apparu, mon fou-rire a disparu.

Tout est devenu silencieux comme si l’Univers retenait son souffle. Je n’entendais que ma respiration bruyante, haletante, sauvage, animale. J’étais une bête en rut attendant la saillie comme on attend le Messie. J’aurais voulu me mettre à quatre pattes, mais je restais figée, paralysée par le plaisir qu’offraient les doigts de Jean-Baptiste à Albertine.

Je sentais le souffle de mon Prince Charmant, mais je ne l’entendais pas. Il semblait avancer, reculer, avancer encore. Les yeux fermés, je visualisais un peintre devant son chevalet.

J’ai entendu mon grognement, comme une plainte de plaisir, quand sa langue s’est faufilée entre mes cuisses. Je ne gouvernais plus mes mains quand j’ai tenu le crâne de Jean-Baptiste pour l’empêcher d’arrêter l’exploration d’Albertine avec sa langue.

Jean-Baptiste est soit un magicien, soit un grand sorcier parce qu’il a su me libérer de ce sort qui me paralysait. Doucement, j’ai ondulé, j’ai enfin pu bouger comme je le souhaitais. Mais la voix qui est sortie de ma gorge n’était pas la mienne, quand à quatre pattes, j’ai ordonné « Prends-moi comme un animal mal éduqué prend sa femelle ! »

Mon ventre frottait contre le plancher. Jean-Baptiste l’a remarqué. Il l’a protégé de sa main, tandis qu’Albert et Albertine s’en donnaient à cœur joie.

Est-ce le fait de m’être vue nue aux côtés de Jean-Baptiste sur ces trente-quatre photos qui a fait exploser les derniers carcans de la bienséance ? Je ne saurais le dire, mais ce que je sais c’est la volonté qui m’animait de le rendre fou de désir en me cambrant tellement qu’il pouvait voir la bête qui sommeille en moi.

Je voulais qu’il me fesse, je voulais qu’il me griffe, je voulais qu’il me morde, mais pour le lui dire, je n’avais d’autres mots que mes grognements, mes halètements, les ondulations de ma croupe et mes ruades. Je fermais les yeux et j’imaginais son membre noir comme de l’ébène, luisant, aller et venir en moi et cette vision me procurait autant de plaisir que les sensations en elles-mêmes. Quand ses doigts ont pincé mon mamelon, mon plaisir a explosé comme un barrage cède sous la pression de l’eau. Le sien l’avait précédé de peu.

Rompue, je me suis effondrée sur le parquet. Jean-Baptiste m’a demandé si je voulais m’allonger sur le lit. Je me suis mise à plat dos sur le plancher, les bras en croix. J’ai fait non de la tête. Je souriais. J’ai trouvé la force d’ouvrir mes paupières pour le regarder, penché au-dessus de moi.

– À quoi pense mon amour lumineux ?

– C’est bien aussi quand on fait comme ça. Tu as aimé ?

– Tu veux que je te prouve à quel point ?

– Chiche !

Il paraîtrait que ma réponse serait celle d’une crapule. Je ne suis pas d’accord, mais il semblait tellement heureux que je l’admette… Nous nous sommes couchés comme des gens bien élevés et nous avons dormi d’une traite.

Je regarde Jean-Baptiste se préparer. Avant d’aller fêter le jour de la caille chez Maurice et Henriette, nous devons passer à Dupleix pour la séance photo. Sur celles d’aujourd’hui, Jean-Baptiste aura une estafilade. J’en reconnais sans difficulté la responsabilité. Il se rasait quand je lui ai demandé s’il pourrait photographier Albertine sous toutes les coutures et même quand Albert lui rend visite. Je dois cesser là si je veux qu’on ait le temps de prendre les premiers clichés de leur album-photo.

Petit rappel historique (merci Wikipédia)

Le calendrier républicain, ou calendrier révolutionnaire français, est un calendrier créé pendant la Révolution française et utilisé de 1792 à 1806, ainsi que brièvement durant la Commune de Paris. Il entre en vigueur le 15 vendémiaire an II (6 octobre 1793), mais débute le 1er vendémiaire an I (22 septembre 1792), lendemain de la proclamation de l’abolition de la monarchie et de la naissance de la République, déclaré premier jour de l’« ère des Français ».

Comme le système métrique, mis en chantier dès 1790, ce calendrier marque la volonté des révolutionnaires d’adopter en remplacement du calendrier grégorien un système universel s’appuyant sur le système décimal, qui ne soit plus lié à la monarchie ou au christianisme. Outre le changement d’ère (renumérotation des années), il comprend un nouveau découpage de l’année, et de nouveaux noms pour les mois et les jours.

L’année du calendrier républicain était découpée en douze mois de trente jours chacun (soit 360 jours), plus cinq jours complémentaires les années communes ou six les années sextiles, ajoutés en fin d’année, de sorte que son année moyenne de 365,242 25 jours soit plus proche de l’année tropique (environ 365,242 189 8 jours) que ne le sont les calendriers julien (365,25 jours) et grégorien (365,242 5 jours).

L’an CLIII (153) aurait débuté le 23 septembre 1944 et se serait achevé le 22 septembre 1945. Jean-Baptiste, tout savant qu’il était, n’avait pas un convertisseur de dates implanté dans le cerveau, il ne pouvait donc pas savoir que l’an CLII étant une année sextile, le 3 juin 1945 aurait été le 14 prairial et non le 15.

Si le 15 prairial était dédié à la caille, le 14 l’était à l’acacia. Jean-Baptiste le sachant, aurait-il rendu le souvenir de cette journée plus piquant ?

Dimanche 24 juin 1945