Le cahier à fermoir – Lundi 2 juillet 1945

Ça y est, depuis samedi Jean-Baptiste et moi habitons dans le grand appartement. Notre premier vrai chez-nous. Il a eu du mal à me convaincre d’accepter. Nous avons conclu cet accord, notre chambre, « la chambre nuptiale » restera inoccupée jusqu’à notre nuit de noces.

Ce matin, seul Jean-Baptiste est parti travailler puisque je suis officiellement en congé maternité. J’apprends à prendre mes aises dans cet appartement. Je m’occupe en préparant quelques accessoires pour le mariage. Avec une chute de soie, je vais confectionner une chemise pour Albert. J’entends déjà le formidable éclat de rire de Jean-Baptiste quand j’exigerai qu’Albert la porte pour la cérémonie.

Hier soir, nous imaginions la nuit de noces idéale. Jean-Baptiste m’a dit « mon rêve serait de la passer avec une grosse cochonne ». J’ai décidé de le prendre au mot et de me confectionner des oreilles de cochonne. Je n’ai plus assez de soie pour en coudre une paire digne de ce nom et de toute façon, je n’ai pas de teinture rose. Mais s’il me manque le matériel, j’ai assez d’imagination pour y remédier (ne me surnomme-t-on pas « la reine du système D ? ») !

De mon expérience de bénévole à la Croix-Rouge, j’ai gardé l’habitude d’avoir toujours une trousse de secours à portée de main. J’ai pris deux grandes compresses que je regarde tremper dans du mercurochrome. En rangeant les affaires de la famille Dubois, j’ai trouvé la boite à ouvrages de madame, quelques pelotes de laine entamées, des crochets, des aiguilles à tricoter, des boutons, du ruban, du fil et des aiguilles à coudre. J’ai donc tout ce dont j’aurai besoin et même l’endroit idéal pour cacher ma surprise jusqu’au 17 juillet. Je devais être en veine, puisqu’en rangeant la chambre d’un des fils, j’ai trouvé le carton idéal pour rigidifier les oreilles !

Comme je te le disais, Jean-Baptiste m’a convaincue de ne pas attendre le 17 juillet pour emménager en usant d’un argument irréfutable, il aurait été ridicule de payer trois loyers quand nous pouvions n’en payer qu’un. Cet argument ayant produit l’effet escompté, Jean-Baptiste a ajouté qu’il était absurde de nous contenter de nos chambres de bonnes alors que nous pouvions bénéficier de tout le confort moderne dans ce bel appartement. Adieu, les commodités au bout du couloir, la popote sur un petit réchaud. Nous avons le gaz et une belle cuisinière et même une salle d’eau avec une baignoire sabot !

En mon absence, il a meublé la chambre nuptiale (j’adore ce terme !) et à ma demande, l’a fermée à clé (clé qu’il a gardée avec lui) car si je tiens à la découvrir le jour de notre mariage, je connais aussi la curiosité qui m’anime. Seule, je n’aurais sans doute pas pu y résister.

Le plus sérieusement du monde, nous avons décidé de dormir chacun dans une des deux chambres jusqu’au jour J. Samedi soir, je tournais, virais dans ce lit pourtant plus large que ceux de nos chambres de bonne respectives. J’étais éreintée, mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil. J’ai réalisé que la peau, l’odeur, le souffle de Jean-Baptiste me manquaient cruellement et que ce manque était la cause de mon insomnie. Alors, dans l’obscurité, sur la pointe des pieds, j’ai voulu le retrouver.

Nous nous sommes rentrés dedans devant la porte de sa chambre. La surprise passée, il m’a expliqué qu’Albert ne le laissait pas en repos, qu’il réclamait son Albertine. Je l’ai rassuré, bien sûr je le comprenais puisque « figure-toi, Albertine me joue la même comédie ! » Pestant contre ces deux-là qui décidément ne nous épargneront aucun tourment, nous avons rejoint le lit où Jean-Baptiste aurait dû dormir seul.

J’ai allumé la lampe de chevet pour vérifier si Albert avait été aussi peiné que ça à l’idée de dormir loin d’Albertine. En effet, une grosse larme perlait. Larme que j’ai essuyée par de doux baisers. Aucun baiser n’aurait calmé Albertine qui avait envie de se faire cajoler par de langoureuses caresses.

Je me suis allongée sur le flanc, Jean-Baptiste dans mon dos. Je me laissais aller à ses caresses, c’est comme s’il découvrait mon corps à chaque fois. J’aime les mots doux qu’il me chuchote de sa belle voix si grave et vibrante. Comme pour appuyer son discours, il le ponctuait de baisers chauds et humides sur mon cou, sur le lobe de mon oreille. J’ai tourné ma tête vers lui, ma bouche avait trop envie de la perfection de la sienne, de l’art que nous inventons à chaque baiser. Mon cœur battait la chamade et le sien tout autant. Ses doigts tentaient d’apaiser Albertine. À chaque ondulation de mon corps, je sentais Albert frotter contre ma croupe.

Imperceptiblement, j’ai écarté mes cuisses, Albert y a trouvé sa place, je les ai resserrées. Ainsi, j’ondulais sous les caresses de Jean-Baptiste et à chaque ondulation, mes cuisses caressaient Albert. Je ne saurais dire si les grognements de plaisir que j’entendais émanaient de Jean-Baptiste ou d’Albert, mais ils étaient sexy en diable. Je ne me souviens pas à quel moment précis Albert a caressé le bouton de rose d’Albertine. Le plaisir m’a prise par surprise. Je frissonne encore en pensant à la voix de Jean-Baptiste « Crie encore comme ça, mon amour ! Tes petits cris sont la plus belle des mélopées. » Albertine vibrait aussi de plaisir, on aurait dit qu’elle respirait très fort, comme on le fait quand on a couru pour attraper le bus au vol. Un frisson gigantesque m’a parcourue des pieds à la tête et ma main a rejoint celle de Jean-Baptiste pile au moment où Albert répandait sa semence.

Nous nous sommes endormis dans cette position. Au réveil, je me suis rendu compte que ça faisait bien longtemps que je ne me souviens plus de mes rêves. J’ai senti la main de Jean-Baptiste caresser mon ventre et j’ai pensé que de toute façon, mes plus beaux rêves n’égaleront jamais ma vie aux côtés de cet homme. Mon cœur s’est emballé et des larmes de bonheur ont inondé mes joues. Jean-Baptiste s’en est inquiété, mais quand je lui en ai expliqué la raison, ses yeux sont devenus humides à leur tour.

Après avoir pris notre petit-déjeuner, avoir fait notre toilette (Jean-Baptiste se moque de moi, parce que j’ai installé un tabouret dans la salle d’eau pour avoir tout le loisir de le contempler quand il se lave, malgré tout je sais qu’il en est flatté), nous avons dû prendre une grave décision. Quelle serait l’endroit idéal pour notre séance de photos hebdomadaire ? Les chambres et la cuisine donnent sur la cour, la lumière est un peu faible, surtout si nous poursuivons ces séances après l’été. Taquin, Jean-Baptiste a proposé notre chambre puisqu’elle donne sur la rue et bénéficie d’une belle lumière. J’ai levé les yeux au ciel. La salle à manger donne également sur la rue, c’est ici qu’auront lieu les prises de vues… tout du moins jusqu’au 17 juillet…

Nous n’avons pas traîné après notre séance photo, parce que Jean-Baptiste a proposé à Maurice de venir cuisiner chez nous… (chez nous, si tu savais combien écrire ces mots me remplit de bonheur !), il est arrivé avec Henriette. Nous leur avons fait visiter l’appartement, exceptée la chambre nuptiale. Les hommes se sont affairés en cuisine, tandis que confortablement installées sur des fauteuils, Henriette et moi papotions en sirotant. Marcelle est arrivée avec la petite Marcelle et sa maman, Marie-Jeanne.

Fidèle à elle-même, Marcelle a râlé parce qu’on refusait de lui ouvrir la porte de notre chambre. Jean-Baptiste a appris à ignorer ses récriminations et à les considérer pour ce qu’elles sont, elles font partie de son vocabulaire, de son accent. La petite a été plus difficile à calmer, mais Jean-Baptiste a sorti le meilleur des arguments « Au lieu de trépigner, aide-moi à retirer ce truc qui s’est niché dans le col de ma chemise et qui commence à me blesser ». Tu aurais entendu ses cris de joie quand elle y a découvert une barre de chocolat ! Durant tout le repas, elle lorgnait dessus. Marcelle lui avait dit de la poser à côté de son verre, puisqu’il était hors de question qu’elle la mange avant la fin du déjeuner.

La journée de dimanche a passé à toute vitesse. J’ai failli pleurer d’émotion, quand Marcelle a demandé à la petite « Tu sens ? » La petite a respiré de toutes ses forces, mais n’a rien senti de particulier. La grande l’a rabrouée « Ferme les yeux et ouvre tes narines, la môme, c’est pas tous les jours qu’on peut respirer le bonheur ! » et elle m’a fait un gros clin d’œil.

Mercredi 4 juillet 1945

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