Le cahier à fermoir – Mercredi 4 juillet 1945

Les jours passent et ne se ressemblent pas. La journée d’hier a été riche en rebondissements. Sans raison particulière, je suis allée chez le docteur Meunier (en fait, je l’ai fait machinalement). Je suis arrivée vers huit heures et quart, il s’affairait entre son cabinet et la salle d’attente. Quand il m’a vue, il m’a houspillée. Usant de mille stratagèmes et faisant jouer ses relations, il a réussi à me faire bénéficier d’un congé maternité, ce n’est pas pour que je vienne travailler après un seul jour de repos !

Il avait raison, alors qu’aurais-je pu faire d’autre sinon de me montrer de la plus parfaite mauvaise foi ? Eurêka ! Une lumière s’est éclairée dans ma tête. Je lui ai montré son carnet de rendez-vous. Jacquot devait venir pour sa visite mensuelle qui s’achèverait par une vaccination.

– Qu’est-ce qu’un gamin d’à peine six ans connaît du congé maternité ? En revanche, il pensera que je n’ai pas tenu ma promesse de lui tenir la main quand vous lui ferez sa piqûre ! Il n’aura plus confiance en moi, car il me prendra pour une menteuse.

Grâce à Jean-Baptiste, j’ai compris que quand je veux faire ma sérieuse, je dois dire « en revanche » au lieu de « par contre » et j’ai remarqué qu’il est très important de faire ma sérieuse quand je suis de mauvaise foi.

Le docteur s’est rendu à mes arguments, mais plus par bonté d’âme que par conviction. Je le sais à sa façon de dodeliner, comme si je lisais sa pensée « Ne polémiquons pas, ça ne servirait à rien ». Néanmoins, il m’a fait promettre de rentrer à la maison après le départ de Jacquot.

– Puisque vous êtes là, que diriez-vous d’une petite consultation et d’écouter le cœur du bébé ? Et faites-moi le plaisir de laisser ces dossiers à leur place, vous allez encore mettre le bazar dans mon classement et je ne m’y retrouverai plus !

Question mauvaise foi, je dois admettre qu’il se pose là, mon cher docteur !

Tout comme moi, le bébé se porte comme un charme. Il a encore la tête en haut, mais il a tout le temps pour se retourner. Le plus sérieusement du monde, le docteur m’a félicitée de ne pas me livrer à la goinfrerie (je n’ai grossi que de 8 kilos depuis le début de ma grossesse). Sur le même ton, je lui ai répondu qu’avec toutes ces tentations, il me fallait prendre sur moi pour ne pas m’empiffrer à longueur de journées. On a rigolé et j’ai eu l’impression qu’il me regardait comme si j’étais la fille qu’il aurait aimé avoir.

Après le départ de Jacquot (le docteur l’a prévenu qu’il ne me verrait plus avant le mois d’octobre), j’ai tenu ma promesse et je suis rentrée à l’appartement. Il n’est pas trop éloigné du cabinet, j’ai décidé de faire le chemin à pied. Je sais que la marche est recommandée dans mon état, mais surtout j’étais heureuse à l’idée de musarder dans ce qui va devenir mon quartier.

En chemin, j’ai voulu profiter du beau temps pour me promener dans le parc de Vaugirard. Je regardais la statue représentant une mère et ses enfants quand j’ai entendu des cris « Hep ! Hep Zoé ! Zoé ! ZOÉ ! » Une vieillarde s’agitait sur sa chaise, faisant des moulinets avec sa canne. Je me demandais qui était cette Zoé, une gamine ? Une chienne ? Je me suis mise à la chercher des yeux avant de comprendre que c’était à moi que cette vieille folle s’adressait.

Elle n’arrivait pas à se lever, son bras et sa main tremblaient trop pour qu’elle puisse s’aider de sa canne. Je me suis approchée d’elle pour l’aider. Elle m’a engueulée comme du poisson pourri. Elle me reprochait de l’avoir fait attendre pendant des heures, enfin elle a remarqué mon gros ventre.

– Mais… comment se fait-il que tu sois encore enceinte ? Mon Léon est déjà un homme !

Un voile a obscurci son regard. Elle a semblé se réveiller d’une sorte de transe. Il y avait tant de chagrin dans ses yeux que j’en ai eu le cœur broyé. Elle ne savait plus qui elle était, où elle était, en quelle année et, le plus embêtant encore, où elle demeurait. Je lui ai proposé de venir chez moi le temps qu’elle retrouve ses esprits (je lui ai dit « le temps que la mémoire vous revienne »).

Je marchais à ses côtés, à son pas. Elle semblait connaître le chemin mieux que moi. Je lui ai demandé de me parler de Léon, en me disant qu’ainsi la mémoire allait lui revenir et sinon, ça me donnerait des pistes pour savoir où elle habite. Elle a froncé les sourcils comme quand on a la réponse sur le bout de la langue. Quelques secondes ont suffi.

– Léon ? Mais c’est mon garçon ! Un bien bel homme avec une belle situation. Il ferait un beau parti si le sort ne s’acharnait pas sur lui. Le pauvre devoir vivre avec la honte de s’être marié à une suicidée…

Ce qu’elle racontait n’avait ni queue ni tête. Elle confondait tout, les époques, les guerres, son fils, son mari. J’ai renoncé à comprendre, je me contentais de marmonner « Oui, oui ».

– Tiens, quand on parle du loup ! Le voilà, c’est lui, mon Léon !

Monsieur Dubois avançait à grands pas, il ne cherchait pas à cacher son soulagement de voir sa mère à mon bras.

– Elle s’est enfuie avant mon réveil, où l’avez-vous retrouvée ?

– Square de Vaugirard. Elle m’a prise pour une certaine Zoé.

Madame Dubois était comme absente, sourde à notre discussion.

– Zoé était sa sœur de lait, elle est décédée en mars 39…

La situation m’aurait parue cocasse si elle n’avait pas été aussi dramatique. Je m’apprêtais à inviter chez moi, pour reprendre ses esprits, la mère de l’homme qui me loue son appartement en ignorant qui elle était, parce qu’elle avait cru reconnaître en moi sa sœur de lait.

Monsieur Dubois ne savait pas comment me montrer sa gratitude. « Votre attitude confirme, si besoin était, ce que Charles pense de vous, vous êtes la bonté même ! » J’ai trouvé le compliment un tantinet exagéré, mais je l’ai pris pour ce qu’il était, celui d’un homme soulagé d’avoir retrouvé sa maman saine et sauve.

J’ai déjeuné avec eux. C’est bizarre, madame Dubois perd la tête, elle oublie tout, mélange le reste, mais pour ce qui est de la cuisine, sa mémoire reste intacte. Elle a refusé mon aide « Pour une fois que tu daignes venir me voir, tu es mon invitée ! » Seule avec monsieur Dubois, je ne savais quelle contenance tenir. Il était aussi gêné que moi, pas tant à cause de la maladie de sa mère, mais de ce qu’elle avait pu raconter à Zoé.

Il m’a parlé de sa famille, de son fils cadet mort au combat en mai 40 et de son fils aîné mort en Allemagne trois ans plus tard. Son épouse n’a pas supporté la perte de leurs enfants, après de longs mois de mélancolie et malgré les soins attentifs du docteur Meunier, folle de chagrin, elle a mis fin à ses jours à l’annonce de la capitulation de l’Allemagne. Le ton de la voix de monsieur Dubois avait changé. Il était froid et cassant, comme si cela ne le concernait pas. Monsieur Dubois énumérait les faits, les uns après les autres, dans l’ordre, mais sa voix s’est brisée quand il a parlé de sa femme. Il s’en est excusé, a détourné le regard. J’ai fait semblant de ne pas remarquer qu’il s’essuyait les yeux.

Obéissant au commandement de sa mère, il a dressé la table. Madame Dubois a grondé Zoé « La prochaine fois, préviens-moi que je puisse te préparer un repas digne de ce nom ! » Je me suis régalée avec la râpée de pommes de terre, ce qui ne l’a pas étonnée puisque c’était le plat préféré de Zoé petite fille. Après le déjeuner, madame Dubois fait une sieste, j’en ai profité pour remonter chez moi.

Jean-Baptiste a été surpris de me voir trépigner d’impatience quand il est rentré à la maison. Je lui ai raconté ma journée, il a compris pourquoi je n’écoutais que d’une oreille quand il me racontait la sienne. Puisque je ne veux toujours pas dormir dans le lit nuptial et que nos lits respectifs deviennent un peu étroits pour nous accueillir tous les deux et qu’il est hors de question pour Albert et Albertine de dormir loin l’un de l’autre, nous avons décidé d’accoler les deux petits lits dans une seule et même chambre.

Jean-Baptiste est, par ailleurs, persuadé que les deux chambres n’en formaient qu’une à l’origine. Face à mon incrédulité, il a voulu me le démontrer en toquant contre les murs. Je n’ai pas voulu lui accorder cette victoire trop facilement en reconnaissant cette évidence. Pour apporter une preuve irréfutable à ses dires, il m’a demandé de coller mon oreille contre une paroi tandis qu’il donnerait trois petits coups depuis l’autre chambre. Juste avant qu’il ne le fasse, il m’a demandé de me tenir prête, je lui ai crié « Dites 33 ! » ; je jurerais que son éclat de rire a fait trembler tous les murs de l’immeuble !

Jean-Baptiste a attaché les deux lits ensemble grâce « à un ingénieux système de fixation » qu’il avait remarqué en transbahutant le lit d’une chambre à l’autre. Il a tenu à le faire tout seul à cause de mon état. J’ai voulu le taquiner sur le fait qu’il se préoccupe plus de ma grossesse, du bébé dans mon ventre que moi-même, mais j’ai réalisé que notre future famille sera la première pour lui, alors je me suis retenue de le faire. Pour que ma soudaine obéissance ne l’inquiète pas outre mesure, je lui ai demandé d’un ton faussement doucereux s’il m’autorisait à faire le lit.

– Ne triche pas, ma Louise !

Jean-Baptiste a fermé la porte de la chambre avant d’aller chercher les draps dans notre chambre nuptiale. En bordant le drap du dessous, va savoir comment, ma jupe et mon jupon se sont soulevés de telle façon que mon derrière s’est retrouvé à l’air ! Ce qui était d’autant plus gênant que, tête de linotte comme je le suis, j’avais oublié de mettre une culotte… Jean-Baptiste m’a traitée de crapule, je m’en suis défendue en lui disant qu’il a l’esprit mal tourné. Finalement, nous sommes tombés d’accord pour incriminer Albert et Albertine.

De la voir ainsi offerte, Albert n’a pu attendre que Jean-Baptiste se déshabille, il a plongé dans Albertine, qui en frétillait d’aise. Je dois reconnaître qu’imaginer Jean-Baptiste, le pantalon aux chevilles, la chemise boutonnée, la cravate impeccablement nouée, l’imaginer regardant Albert entrer et sortir d’Albertine me mettait dans tous mes états. Je ne retiens plus mes soupirs semblables à des râles maintenant que je sais à quel point ils charment Jean-Baptiste.

Entre deux soupirs, j’ai demandé à Jean-Baptiste de sanctionner mon manque de retenue à la hauteur de ma faute. J’ai presque joui quand il a assené la première claque sur mon derrière. J’ai tant ondulé que la seconde a atterri sur la raie de mes fesses. Que la voix de Jean-Baptiste était excitante quand il m’a demandé « Tu ne veux quand même pas que je… » son doigt a glissé le long de ma raie et j’ai senti Albertine palpiter autour d’Albert.

Ce n’est pas moi, mais elle qui a prononcé ces mots « Avec le doigt, il n’y a aucun risque de défloration, n’est-ce pas ? Si Jean-Baptiste y va doucement, tu seras à même de lui dire d’arrêter si tu le sens déflorer la dernière vertu de Louise, n’est-ce pas, Albert ? » Pour être exacte, je dois préciser que cette tirade était entrecoupée de halètement, ponctuée de gémissements suggestifs à la mesure de mon excitation croissante.

Jean-Baptiste ne pipait mot, mais sa respiration sifflante se suffisait à elle-même. Sa voix grave avait d’étranges inflexions quand il a reproché à Albertine d’être une grande tentatrice devant l’Éternel et qu’il m’a demandé ce que j’en pensais.

Je ne pensais plus, je n’étais que désir.

Jean-Baptiste a écarté mes fesses comme on ouvre un fruit bien mûr. Albert avait cessé de bouger et restait planté au plus profond d’Albertine. Mon plaisir a explosé comme j’aime qu’il explose, quand il me prend par surprise, sans crier gare. J’aurais pu jouir du son de ma voix quand j’ai demandé à Albert s’il sentait comme Albertine aimait ça.

Le doigt de Jean-Baptiste s’enfonçait, mes reins se cambraient, Albert avait repris ses va-et-vient. « Et comme ça, tu aimes toujours ? » Le son de sa voix a pétillé le long de ma colonne vertébrale. J’ignore combien de fois il m’a posé la question avant qu’il ne s’exclame que le plaisir avait jailli d’Albert sans qu’il puisse le retenir davantage.

Repus, nous nous sommes écroulés sur le lit pas encore fait, pourtant déjà défait. Émue, j’ai ri en découvrant le sourire serein de Jean-Baptiste et le pantalon tire-bouchonné à ses chevilles. Pour la forme, nous avons maugréé contre Albert et Albertine, mais en les remerciant secrètement de nous offrir autant de plaisir. J’ai pris la main de Jean-Baptiste, je l’ai posée sur mon ventre. « Le bébé m’a l’air aussi heureux que nous, mon chéri ! »

Malgré les deux lits réunis, nous n’avons pas plus dormi cette nuit que les nuits précédentes. Je dois arrêter là mon récit, Henriette ne va pas tarder à arriver. Nous passons la journée ensemble à parler d’avenir plein de promesses et porteur de tous les espoirs.

Jeudi 5 juillet 1945

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