Le cahier à fermoir – Mardi 26 juin 1945

Quand je suis arrivée chez le docteur Meunier, hier matin, la porte de son cabinet était fermée et je l’entendais parler avec quelqu’un. D’habitude, il descend plus tard ce qui me laisse le temps de passer le balai, de sortir les dossiers des patients qui ont un rendez-vous. Je me suis affairée dans la salle d’attente. Le docteur a ouvert la porte de son cabinet et m’a invitée à le rejoindre.

« Je vous présente monsieur Dubois ». Je regardais cet homme en beau costume, la cinquantaine, doté d’une moustache surprenante, comme celle des vieilles gravures. Je lui ai tendu la main qu’il a serrée fermement. C’est idiot, je le sais, mais une poignée de main ferme m’inspire de la confiance alors qu’une poignée de main molle m’inspire de la méfiance.

Le docteur m’a demandé si nous avions trouvé un logement (il sait pour les deux chambres de bonne). Justement, Jean-Baptiste et moi devions en visiter un à l’autre bout de Paris, au métro Simplon. Pourquoi nous éloigner autant ? Il y a peu, j’aurais sans doute posé la même question. Entre-temps, des appartements plus ou moins confortables, plus ou moins bruyants, nous en avons voulu en visiter une bonne douzaine. À chaque fois, on nous a répondu « Pas de nègre chez moi » « Pas de nègre dans l’immeuble ». J’ai la gorge nouée rien qu’en écrivant ces mots. Mais dans le Nord de Paris, entre la Porte de la Chapelle et celle de Clignancourt, les propriétaires semblent moins regardants vis-à-vis de la population venant des colonies. Le fait que ces quartiers aient été passablement endommagés par les bombardements n’y est sans doute pas étranger. Nous avions donc l’espoir d’y trouver enfin notre petit nid.

Monsieur Dubois a hoché la tête comme pour autoriser le docteur Meunier à parler. Hier soir, il a été appelé au chevet de la maman de monsieur Dubois. Elle est vieille, perd un peu la tête et devient impotente. Son état nécessite une surveillance de tous les instants, mais elle ne tolère que la présence de son fils. Dans un accès de folie, elle a mordu une infirmière à sang. Il va donc emménager avec elle, au rez-de-chaussée, libérant ainsi l’appartement du deuxième étage dans lequel il a vécu avec femme et enfants pendant plus de vingt-cinq ans.

Le docteur lui a demandé s’il comptait le revendre ou le louer et dans ce cas, s’il avait déjà trouvé des locataires. Comme la réponse à la dernière question était négative, il lui a parlé de Jean-Baptiste et de moi. Je n’en croyais pas mes oreilles ! J’ai pensé « Ce soir, non seulement nous visiterons un appartement bien situé, à deux pas de mon travail, mais en plus, nous avons l’assurance de pouvoir le louer. J’en connais un qui va être surpris ! »

La journée n’en finissait pas. Je regardais l’heure toutes les cinq minutes en me demandant si les aiguilles de la pendule ne s’étaient pas endormies, mais puisque celles de ma montre tournaient à la même lenteur (on ne peut pas parler de vitesse dans le cas présent), j’en ai conclu que mon impatience était la seule responsable, parce qu’il est fort peu probable que la maladie du sommeil ait affecté toutes les pendules, les horloges et les montres de Paris.

L’appartement est incroyablement spacieux, le montant du loyer dérisoire. Jean-Baptiste a voulu en connaître la raison.

– Sans votre intervention, Charles (le docteur Meunier) aurait péri sous les coups de ces brigands et sans les soins de madame (c’est moi), son visage serait resté cabossé. Vous l’ignorez sans doute, mais nombre de personnes lui sont redevables et par conséquent vous manifesteront leur gratitude à la moindre occasion.

Tu nous aurais vus ! Deux poissons hors de l’eau ! Je ne sais plus qui de Jean-Baptiste ou de moi a balbutié « Mais je ne l’ai pas fait pour ça, je l’ai fait sans réfléchir, par réflexe ! » tandis que l’autre hochait la tête comme pour dire « Moi aussi ». Monsieur Dubois nous a répondu « C’est justement cette absence de calcul qui vous vaut notre gratitude ! »

Jean-Baptiste arpentait l’appartement à grandes enjambées, se servant de la longueur de ses pas comme d’un instrument de mesure. Il m’a demandé en chuchotant, s’il rêvait ou si tout ceci était réel. Je lui ai répondu sur le même ton que j’allais lui poser la même question. Monsieur Dubois a souri.

– Pour le savoir, il vous suffit de signer le bail et d’en rapporter un exemplaire chez vous. Si demain matin, il n’est plus là où vous l’aurez posé, c’est que tout ceci n’était qu’un rêve, dans le cas contraire…

Nous sommes allés dans la salle à manger où un bail préimprimé nous attendait. Avant toute chose, monsieur Dubois nous a dit qu’il nous faudrait “supporter” la présence de ses affaires pendant quelque temps encore. Il ne sait pas ce qu’il compte faire de ses meubles, les vendre ou les mettre dans un garde-meuble. Pour ce qui est de son lit et de quelques autres souvenirs, ils iront chez sa mère dès qu’il aura trouvé quelqu’un pour les transbahuter. Jean-Baptiste s’est proposé. Monsieur Dubois a accepté avec un sourire charmé, comme si les mots de Jean-Baptiste confirmaient la bonne impression qu’il avait de nous.

Nous pourrons emménager dès lundi prochain, si nous le désirons. Jean-Baptiste a expliqué que je préférerai sans doute attendre le 17 juillet. Je lui ai fait les gros yeux, mes joues étaient en feu.

– Pourquoi le 17 juillet précisément ?

– Parce que ce sera le jour de notre mariage.

– Je vous comprends, il ne faut jamais mettre la charrue avant les bœufs !

Il regardait mon ventre tout en riant. L’heure tournait, il était temps pour lui de retourner auprès de sa mère. Nous avons signé les deux exemplaires du bail et nous sommes rentrés à Dupleix. J’ai posé le nôtre sur la table en espérant l’y retrouver à notre réveil.

– Albertine, connais-tu l’histoire d’Albert le déménageur ?

– Pas du tout ! Tu veux bien me la raconter ?

– Avant de pouvoir débuter mon récit, il me faut solliciter l’assistance de mon fidèle compagnon, le dénommé Jean-Baptiste.

– Ah ça, pour être serviable, on peut dire qu’il l’est !

– Jean-Baptiste, mon ami, auriez-vous l’extrême obligeance de bien vouloir procéder ?

– Tu le vouvoies ?!

– C’est que monsieur est susceptible et à cheval sur l’étiquette, puisqu’il se dit mon maître…

– Ton maître ?! Quel naïf ! Ton maître… c’est comme si Louise prétendait être ma maîtresse !

– Il me semble qu’elle le croit, mais si ça leur chante, laissons-les se bercer d’illusions…

Une fois déshabillée par Jean-Baptiste, lui-même déjà nu depuis longtemps, je me suis allongée sur la table. Jean-Baptiste m’a fait pivoter sur le flanc droit.

– Maintenant que le voile qui recouvrait le paysage a été levé, je peux cheminer jusqu’à toi, Albertine, me faisant déménageur. Tu ne peux pas me voir, mais je glisse le long de ce que Jean-Baptiste nomme « le charmant minois de Louise ». Le contact est soyeux, à la limite du divin, cependant il me faut prendre garde à ne pas plonger dans ce gouffre si attirant, parce que je ne sais pas si j’aurais alors la force morale d’en ressortir. Imagine, un gouffre ourlé de reliefs appétissants, d’un rose frôlant la perfection. Un souffle moite s’en échappe et m’attire inexorablement. Trop tard ! Je n’ai pu résister au plaisir d’y plonger ! Les caresses humides qui me parcourent me font vibrer de plaisir, mais je ne dois pas me laisser détourner de mon objectif. Lentement, je remonte à la surface. Le gouffre veut me retenir en usant de succions, de grognements si attirants. Tant pis si tu me juges faible, la tentation est trop grande, je plonge à nouveau !

– Albert, Albert, ne m’oublie pas !

– Que dis-tu, mon ardente Albertine ? Tes mots me parviennent comme étouffés. Quelle torture de sortir de ce gouffre où il est si agréable de se laisser aller aux caresses indescriptibles, semblables à des vagues de lave tiédie… Que ne ferais-je pour te retrouver, ma bouillante Albertine ! Je me hâte sur ce petit cap que certains nomment menton, avant de me laisser aller à une douce glissade, comme un toboggan à la chaleur idéale. Mais ce faisant, qu’aperçois-je ? Deux jolis monts jumeaux, aurais-je la force de les escalader ? Celle de les contourner ? Dieu soit loué, entre eux deux, une vallée semble vouloir m’accueillir le temps d’une charmante escale ! Des caresses soyeuses, j’en ai connues plus que je ne saurais le dire, mais semblables à celles-ci… Permets-moi de prolonger ce plaisir !

C’était la première fois qu’il caressait mes seins de cette façon. Je croyais connaître tous les plaisirs que Jean-Baptiste pouvait leur offrir, que ce soit avec ses magnifiques mains, avec sa bouche gourmande, avec sa langue agile, mais avec Albert… J’ai fermé les yeux pour me concentrer sur cette sensation, pour la graver autant dans ma chair que dans ma mémoire. D’instinct, j’ai rapproché mes seins pour comprimer Albert entre eux. Malgré mes efforts, je n’ai pas senti tous ses reliefs.

La curiosité a alors pris le dessus et j’ai ouvert les yeux pour me régaler du spectacle. Une vague de plaisir, chaude, pétillante, m’a traversée des orteils aux cheveux, des cheveux aux orteils, d’une main à l’autre. Mon regard a croisé celui de Jean-Baptiste. Le bout de sa langue apparaissait entre ses lèvres, comme si elle aussi voulait assister au spectacle. Je distinguais un peu de salive à la commissure de ses lèvres et je trouvais ça terriblement excitant.

Albert a repris son récit.

– Il me faut beaucoup de courage pour quitter cette vallée de plaisir, mais…

– Non ! Je t’en supplie, Albertine peut attendre, reste encore un peu.

Les doigts de Jean-Baptiste se sont immiscés entre mes cuisses.

– Louise, tu m’en vois contrit, mais le désir qui consume Albertine est trop intense pour que je l’ignore. Alors, Louise et Jean-Baptiste, tâchez de vous tenir tranquilles, ne m’interrompez plus et laissez-moi poursuivre mon récit ! Quittant cette vallée des délices avec l’espoir d’y retourner bientôt, je me promène comme on glisse sur cette plaine, annonciatrice du plus haut sommet qu’il me faudra grimper avant d’arriver à l’orée de la forêt, limite de la contrée où se cache Albertine.

– Je ne me cache pas !

– Oh, Albertine, ton cri a retenti si fort que le sol sous moi s’est dérobé, la géographie bouleversée m’a renvoyé dans cette douce vallée entre les deux monts. Ma foi, même en sens inverse, le séjour y est aussi agréable. Mais que se passe-t-il ? Un mont s’est rapproché de l’autre, m’enserrant tant et tant que j’ai du mal à m’en extraire ! Au loin, je devine le gouffre qui n’attend que mon retour… Albertine, qu’en est-il de ton impatience ?

La main de Jean-Baptiste s’est de nouveau immiscée entre mes cuisses. Je suis tombée amoureuse de son regard quand il a senti ma main caressant Albertine. Ce dialogue muet entre lui et moi « Tu aimes ? » « Oh oui ! » Il a compris ce que je désirais, il a quitté Albertine et de ses puissantes mains maintenait Albert entre mes deux seins tandis que je la caressais. Le plaisir a explosé sous mes doigts, si doux et si violent à la fois. Je me délectais de leur goût, la flamme qui brûlait dans le regard de Jean-Baptiste m’électrisait. J’ai aimé le son de ma voix quand j’ai demandé à Albert de poursuivre son récit.

– Je sens qu’il est temps pour moi de te rejoindre, explosive Albertine. Quelques derniers mouvements avant de quitter la vallée des plaisirs, je déboule au pas de charge sur la plaine. Au pas de course, je grimpe le long de la montagne sacrée. Je souris en constatant que le petit cratère en son sommet est moins profond que je ne l’aurais cru. Je glisse sur la pente pour rejoindre la forêt couleur de la savane au crépuscule que j’aperçois en contrebas. M’y voici arrivé, ses parfums m’enivrent déjà. Ils ont presque ton odeur, Albertine. Quel est donc ce vent qui te fait onduler de la sorte ? Comment se nomme cette pluie qui t’inonde ? Avant de procéder au déménagement, avant de décharger le contenu de mes larges besaces, laisse-moi baguenauder dans tes environs à la recherche de la sonnette, à un bouton de rose pareille, qui m’ouvrira ta porte. Où se cache-t-elle ? Ici ? Non. Là ? Non plus. Par quelle magie l’horizon s’est-il soudain dégagé m’apportant davantage de lumière ? La sonnette apparaît enfin. Comment s’actionne-t-elle ? Dois-je appuyer dessus ? Ou, mieux encore, la caresser de haut en bas ? De bas en haut ? Combien de fois ?

– Albert, Albert, cesse de faire l’idiot ! Ne remarques-tu pas ma porte grande ouverte ?

– Un doute soudain m’habite. Suis-je vraiment au seuil d’Albertine ?

– Entre et tu verras bien que oui !

– Ton conseil est plein de sagesse. Oh, mais quelle fournaise ! Comment se peut-il que je m’y sente si à l’aise ? Laisse-moi sortir et rentrer aussitôt pour ressentir cet océan de plaisir. Je ne trouve pas les mots pour le décrire.

– Alors, sors et entre autant de fois que nécessaire !

– Combien de fois ? Une fois ? Dix fois ?

– Cent fois ! Mille fois !

Les mains puissantes de Jean-Baptiste se crispaient sur mes fesses, les malaxaient. Je les tendais vers ses doigts, mais il semblait ne pas comprendre, alors avec ma main, j’ai appuyé pour sentir le bout de son majeur à l’entrée de service. Je soufflais comme un taureau, je grognais comme une chienne.

Albert allait et venait dans Albertine, cherchant sans doute l’endroit idéal où décharger sa marchandise. Lui qui avait été si bavard se taisait désormais. La chambre bruissait de nos respirations saccadées, de nos souffles enfiévrés, de la mélodie humide qui s’échappait d’Albertine. Simultanément, le bout du doigt de Jean-Baptiste a forcé l’entrée de service tandis qu’Albert se délestait enfin du contenu de ses bourses en Albertine. Le cri de Jean-Baptiste a résonné dans mon corps. J’ai ouvert les yeux. Mon Dieu que cet homme est beau !

Il nous a fallu de longues minutes avant d’avoir la force de rejoindre le lit, où nous nous sommes endormis en nous câlinant et en nous disant de jolis mots d’amour.

Ce matin, au réveil, ma déception fut à la hauteur des rêves que j’avais échafaudés sur notre vie dans ce bel appartement. Aucun bail de location n’était posé sur la table. Je ne savais plus quel jour nous étions. Jean-Baptiste s’affairait devant le réchaud, me voyant réveillée, il s’en est pris à Albert et à Albertine.

– Que vous vous preniez pour nos maîtres, fort bien, mais que vous nous obligiez à ranger votre désordre, non !

Il s’est penché, a ramassé le bail qui avait glissé sous la table pendant nos ébats. Je l’en ai remercié en lui expliquant ma déception au réveil.

– Ma Louison, mon amour lumineux, j’ai eu la même avant de constater que le bail était tombé sur le plancher.

Après avoir avalé notre bol de café national, avant de me laver à la bassine, je me suis retournée vers Jean-Baptiste et lui ai demandé de désigner un de mes nichons, sans réfléchir. Il a montré le droit.

– Il se nommera désormais « le Mont Albert », quant à l’autre, nous l’appellerons « le Mont Albertine ».

Jean-Baptiste a souri. « Avec toi, la géographie devient encore plus plaisante qu’elle ne l’était déjà à mes yeux ! » Il m’a prise dans ses bras, nous nous sommes embrassés. Je n’en reviens pas qu’un être aussi parfait que lui ait pu tomber amoureux de moi, mais je ne doute pas de sa sincérité quand il me dit « Je t’aime, ma Louise, mon amour lumineux ».

Lundi 2 juillet 1945

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