Une expérience scientifique est alors une expérience qui contredit l’expérience commune *

Nos amis irlandais étaient partis depuis quelques jours. Joseph les avait rejoints la veille. Je déjeunais avec Monique, Jimmy, Jim, Jean-Luc et Alain quand Marcel vint nous passer le bonjour. Il déclina notre offre de partager le repas, mais ne se dit pas opposé à l’idée d’un petit digestif. Je le taquinai en lui faisant remarquer que l’absence de Mireille, toujours attentive à son hygiène de vie, l’arrangeait bien. La main sur le cœur, il jura que ça ne lui avait même pas traversé l’esprit.

Semblant soudain se souvenir d’un détail, il me demanda pourquoi j’avais choisi d’être infirmière. Je répondis à chacune de ses questions, de plus en plus précises.

– Si j’ai bien compris, la science te passionnait. Te passionne-t-elle toujours, ou… ?

Marcel, ce satané Marcel, avec son air con et sa vue basse m’avait tendu un piège dans lequel je m’étais précipitée ! Un filet dont il avait resserré les mailles sans que je m’en aperçoive.

– Donc, je ne suis pas dans l’erreur si j’affirme que tu ne refuseras une proposition d’espérience ès scientifique ?

Comment aurais-je pu le contredire ? Jimmy avait traduit notre échange à Jim qui éclata de rire et fit claquer la paume de sa main dans celle de Marcel.

– T’as noté la techenique, gari ? Des années d’espérience… !

De toute la tablée, j’étais la seule à ne pas avoir saisi le sous-entendu. Néanmoins, j’acceptai de bonne grâce de me prêter à cette espérience ès scientifique. En ce début novembre, la météo était trop capricieuse pour nous permettre de la tenter en extérieur, c’est pourquoi nous nous rendîmes chez Jean-Luc où nous ne risquerions pas d’être interrompus par l’arrivée d’autres confrères et consœurs. C’était le prétexte officiel. En réalité, Marcel voulait inspecter le verger de Valentino qu’il entretient avec un soin presque religieux. Il invita Jim à l’admirer et condescendit à ce que Jean-Luc les accompagne.

J’usais de tous mes charmes pour tenter d’en savoir un peu plus sur cette espérience, mais ni Monique, ni Alain, ni même Jimmy n’y succombèrent. Je crus même, l’espace d’un instant, que Marcel et ses acolytes avaient été témoins de ma pitoyable tentative quand j’entendis retentir le formidable éclat de rire de Jim. Mais ils étaient trop loin pour que cela fût possible.

Quand ils nous rejoignirent, Jean-Luc se montra très empressé auprès de Monique, lui chuchotant des mots d’amour dans le creux de l’oreille, la serrant de toute sa tendresse dans ses bras. Trop poli pour être honnête, pensai-je. L’éclat de rire de Jim redoubla quand il entra dans la véranda où nous les avions attendus, Marcel, hilare, semblait ravi.

– J’y ai montré un arbre inconnu dans son pays, un arbre qui ne se trouve qu’ici, dans ce verger. Comment je t’ai dit qu’on l’appelait, coumpan ?

– Lo poumié à Mounico !

Monique se dégagea vivement de l’étreinte de Jean-Luc.

– Ça, tu vas me le payer, Jean-Cule ! Tu vas me le payer !

– Bé, fallait bien qu’on lui esplique pourquoi qu’on t’appelle Fille de Mère-Nature, Mounico ! Et pis, le Balafré lui a raconté que depuis, t’es incollable sur le sujet. Il a même dit que tu n’avais pas ton pareil pour les leçons de botanique quand t’étais maîtresse d’école… Il lui a même dit pour tes beaux herbiers… alors…

Le visage de Monique se radoucit immédiatement. Jean-Luc se leva et revint vers nous avec un de ces fameux herbiers et je dois reconnaître que j’en ai rarement vus d’aussi beaux.

– Bon. Causons peu, mais causons bien. On est bien tous d’accord sur le… Comment qu’on dit déjà ? Le truc qu’on a causé…

– Le protocole, Marcel, le protocole.

– Tu m’ôtes les mots de la bouche, Jimmy ! Donc, on est bien tous d’accord sur le protocole de cette espérience ès scientifique, hein ?

Ils l’étaient tous. Même Jim qui semblait avoir compris la question. Je ne leur fis pas la joie de les interroger à propos de ce fameux protocole, mais avant tout parce que je frissonnais d’excitation à l’idée d’être le cobaye d’une expérience dont j’ignorais tout. Marcel glissa quelques mots à l’oreille de Monique qui lui répondit à mi-voix. Oui, c’est ça « en double-aveugle », ce qui l’amusa beaucoup.

– Alors, on va faire l’espérience en double-aveugle. On va faire deux groupes. Mounico, Alain, Jean-Luc et moi dans la chambre. Vous autres dans la véranda. Maintenant, laisse-moi t’espliquer le but de cette espérience. On va tenter de vérifier si un phénomène se produit.

– Un… phénomène ? Quel genre de phénomène ?

– Bé… un phénomène du genre… phénoménal. Escuse-moi, mais j’ai peur que si je t’en dis plus ça fausse le résultat. Tu comprends ? C’est scientifique. Mais bon, grosso modo chacun de notre côté, on fera la même figure et Jean-Luc vérifiera qu’on fait pareil en allant d’une pièce à l’autre.

– Pour valider le protocole, en quelque sorte…

– Té, ça se voit bien que t’es une scientifique dans l’âme, Blanche-Minette, t’as tout de suite compris ! À toi l’honneur coumpan, qu’est-ce tu choisis comme figure ?

Je ne sais pas quand ils avaient mis leur numéro au point, ni même s’ils en avaient seulement parlé avant, mais un large sourire illumina le visage de Jim qui se frotta les mains en annonçant Sodomie polie ! Déjà émoustillée par l’ambiance, ces deux mots firent naître en moi une bouffée d’excitation qui m’envahit du bout des orteils à la pointe des cheveux.

– Si c’est ça qui te tente, va pour une sodomie polie !

Monique, Marcel, Alain et Jean-Luc rejoignirent la chambre. Tandis que nous nous déshabillions dans la véranda, le Bavard m’informa que pour cette espérience, bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, il devrait le faire à la parlante.

– Té, Mounico, t’es toujours aussi bandante ! Vé comme tu me fais de l’effet ! Hou, boudiou, mais t’es déjà trempée, capoune ! Vé… sentez, vous autres, comme son joli minou…

Haussant le ton, il demanda à Jimmy de traduire un petit préambule au protocole.

– Je vais d’abord lui fourrer un peu son joli petit con… Fatché, comme ma bite se sent bien dans son petit con… !

Les mots de Marcel produisaient leur effet jusque dans la véranda. Jimmy les traduisait, mais il me semble, aujourd’hui encore, que Jim les comprenait viscéralement. Je passais des bras de l’un à ceux de l’autre et nos caresses, nos baisers nous excitaient bien plus qu’ils ne le faisaient habituellement.

– Fatché ! C’est toujours pareil avec Mounico, où que j’y mette ma bite, je suis au Paradis ! Mais tu vas te taire, capoune ?! Ho, le Balafré, occupe-lui la bouche ! Et en anglais, en plus ! Qu’elle va nous faire rater l’espérience avé ses bavardages !

J’arrachai ma bouche de celle de Jimmy pour prendre la défense de ma consœur.

– T’énerve pas, Marcel, elle lui expliquait que c’était toi, le magicien, quoi que tu fasses aux femmes, avec ta bite, avec tes doigts, avec ta bouche, c’est toi qui nous envoies au Paradis !

– Té, Blanche-Minette, tu pouvais pas me le dire avant ?! Va faire sortir le Balafré de sa bouche, maintenant ! Ho, coumpan, t’es prêt pour l’espérience ? Rédi ?

– Oh, my God ! Sure, I am !

– Bon, je me retire de son minou pour laisser la place à… Vé comme elle fait reluire mon membre tant elle mouille ! Vé, il brille comme un sou neuf ! Va pas nous l’abîmer avé ta bite de taureau ! Qué c’est pas comme si ça faisait pas quarante-cinq ans que tu te la fourrais, la Monique ?! Si on peut plus causer… Alors, dis-leur… comment tu te sens dans son petit con ?

– Je suis au Paradis ! Ô pute vierge, vé comme elle se cambre !

– Té, c’est qu’elle veut la politesse… Qu’est-ce vous avez tous, vous autres, à vous marrer ?

– Ho, le Bavard, laisse-nous deux minutes de répit ! J’arrive pas à rester concentré avec tes conneries !

– Parce que vous en êtes où de votre côté ?

– Odette est couchée sur le côté, je suis bien au chaud dans sa minette et Jim…

– Oh my God ! Oh my fucking God ! Ça rentre comme dans du beurre !

– T’as pas perdu le vocabulaire, c’est bien mon gars ! De mon côté, je me prépare… Oh, fatché ! Comme dans du beurre aussi !

– Ça doit tenir à leurs origines normandes…

– Très fine analyse, Jean-Luc, très bonne déduc… ô pute vierge, Monique c’est encore meilleur quand le Bavard est dans ton cul !

– Té, pour sûr que c’est meilleur ! Elle l’a dit tout à l’heure ! Et… vé quand je lui titille ses petits œufs sur le plat…

Soudain, au milieu de nos éclats de rire, des mots que nous échangions tous, je perçus cet étrange bruissement d’ailes et, plus forts que nos voix, j’entendis mes râles de plaisir, mais de l’extérieur. J’entendis le son des doigts de Jim caressant mes seins, le frémissement des ailes du nez de Jimmy, les tressautements de sa lèvre. J’entendis le sang qui coulait dans ses veines. J’entendis la surprise de Jim avant qu’il ne s’exclame  ! J’entendis ses cuisses se crisper puis se détendre.

Je croyais être victime d’une hallucination quand je me rendis compte que j’entendais aussi ce qu’il se passait dans la chambre, mais la voix du Bavard me rassura. Qu’est-ce que je vous avais dit ?! Te voilà enfin ! J’entendais le cœur de Monique battre à tout rompre. J’entendais le crissement de ses poils frottant contre ceux d’Alain. Dis donc, t’es bien curieuse ! Vas-y, te gêne pas ! J’entendais la langue de Monique sur la verge de Jean-Luc, j’entendais même le flux de son sang irriguer sa hampe. et de moi, tu t’en fous ?! J’entendis enfin les va-et-vient de Marcel dans le cul de Monique qui se faisaient plus amples, plus démonstratifs. Ah quand même ! Ho, le Balafré, va donc vérifier le protocole ! J’entendis un autre bruissement d’ailes, très bref. Regarde-la, l’autre capoune, feignasse comme pas deux !

Quand Jean-Luc nous rejoignit, Jim s’écria de nouveau  ! J’avais l’impression qu’une partie de moi était dans la chambre et qu’une partie de Monique était entrée dans la véranda en même temps que Jean-Luc.

– Qu’est-ce qu’ils font ? Mounico, raconte-nous ce qu’ils font !

J’entendais cette conversation chuchotée comme si j’étais à leurs côtés.

– Jimmy est aux anges, Jim sourit en regardant l’épaule de Jean-Cule. Qu’y a-t-il de si drôle ?

– C’est pas son épaule qu’il regarde, c’est ta petite fée qui s’est installée dessus pour pas se fatiguer en chemin ! Et il fait quoi, ton homme ?

– À ton avis ? Odette ouvrait la bouche comme une carpe sortie de son bassin, Jean-Cule en a profité pour y mettre sa queue, pardi !

Évidemment que j’étais bouche bée ! Je venais enfin de réaliser le but de cette espérience ès scientifique ! J’ai aussi un ectoplasme et Marcel, Monique… même Jim étaient capables de le voir alors que moi, non. Une caresse de Jean-Luc sur ma nuque me ramena à la réalité tangible. Je levai les yeux vers lui. Son sourire ravageur me troubla, mais moins que sa voix quand, imitant Jimmy à la perfection, il énonça Odette est viscéralement monogame. Son ventre était secoué par un éclat de rire.

– Il n’y a pas que l’amour qui nous unit. Ce qui nous unit avant tout, c’est notre perspicacité, mais bon, tu ne peux pas le comprendre puisque tu es encore puceau ! Hein, mon amour que c’est ça qui nous unit ? Comme tu es belle, ma Princesse ! Comme tu es belle !

Je dégageai ma tête de l’étreinte de Jean-Luc pour embrasser Jimmy. Aucun des membres de la Confrérie ne s’est moqué de moi quand je leur expliquai que notre véritable mariage eut lieu à ce moment précis, que dans ce baiser-là, il y avait les plus belles alliances dont un couple puisse rêver. J’entendis Monique expliquer à Marcel et à Alain que quelque chose de magique venait de se produire, mais qu’elle ne savait pas quoi exactement, son ectoplasme étant fasciné par la vue de la queue de Jim allant et venant entre mes fesses.

Une folle envie de sucer Jean-Luc m’envahit. Il me complimentait, m’encourageait à me laisser complètement aller. Je voulais bien le croire quand il me disait comme c’était bon pour lui, mais j’aurais tellement voulu atteindre la perfection… La perfection que j’avais entendue dans la chambre… Un bruissement d’ailes, rapide comme une étincelle me fit lever les yeux.

– Té, mais qu’est-ce tu fous là ?! Boudiou ! Elle est pas partie chercher sa co…

Je n’entendis pas la fin de la remarque de Marcel, mais j’en compris bien vite la raison. L’ectoplasme de Monique était allé chercher le mien afin qu’il m’aide ! En entendant les bruits de ma langue, le sang dans la verge de Jean-Luc, en les entendant précisément, je serai capable de reproduire les bruits que mon ectoplasme avait entendus dans la chambre. Je ne me trompais pas.

– Oh oui, Odette ! Oh…tu me suces comme… oh oui… à la perfection… comme… oh… comme si ça faisait des… an… nées… ooh… oui… oh… comme ça !

Je me sentais devenir folle, en proie à un plaisir presque parfait, si ce n’était… Pourquoi Jimmy ne le comprenait pas ? La voix de Monique vint à ma rescousse.

– Putain, Jimmy, qu’est-ce que t’attends pour la mordre ? Tu ne vois pas qu’elle…

J’entendis mon cœur gonfler, enfler, se gorger de sang. J’entendis les dents de Jimmy traverser ma peau et mon sang couler dans sa bouche. J’entendis le sexe de Jim jouir dans mes  fesses. J’entendis, avant même de le sentir, le sperme de Jean-Luc emplir sa verge, affluer vers son gland et se déverser dans ma bouche. J’entendis les lèvres de Jimmy aspirer mon sang. J’entendis sa langue caresser mon épaule. Un dernier bruissement d’ailes, comme une caresse sonore sur mon ventre et tout redevint normal. Enfin, je veux dire, je n’entendais pas autre chose que ce que les autres entendaient.

Le soleil était déjà couché, mais pas encore endormi, quand nous fîmes le bilan de cette espérience ès scientifique en grignotant et surtout en trinquant. Le plus amusant c’est que je n’ai rien vu de ces ectoplasmes, mais que j’ai tout entendu, alors que Monique voyait tout, mais n’a jamais rien entendu. C’est ainsi qu’il s’est toujours comporté avec elle. Marcel a vu ma petite fée qui a ta belle figure. Quant à Jim, il nous a assuré avoir vu deux anges aussi différents l’un de l’autre que je peux l’être de Monique.

Jimmy, Alain et Jean-Luc voulaient toujours plus de détails, de précisions. Je demandai à Marcel pourquoi ça l’agaçait autant. Ne voulait-il pas partager tout ça avec ses confrères ?

– Mais c’est pas ça… Regarde-le ! Déjà qu’il a un membre à faire pâlir de jalousie l’autre… là… le Rocco de mes couilles… En plus, quand il ouvre le robinet, il t’en sort des litres… et non content de ça, voilà qu’à peine on est remis de nos émotions, il bande déjà comme un puceau à son premier rendez-vous ! Et je dis pas ça pour toi, le Balafré, c’est une image !

Si après la pluie vient le beau temps, que devons-nous faire pendant qu’elle tombe ?

*Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique (1938)

Dirty dancefloors and dreams of naughtiness

– Hey dis donc, Machin, on t’a jamais appris à dégager le passage devant Princess Hope ?

D’abord surpris d’être bousculé, Linus s’était retourné souriant en reconnaissant le son de ma voix. Il me toisa de haut.

– Princess Hope ? Vraiment ? Princess Hope dans cette… tenue ?!

En ce début de journée, notre joute verbale débutait sous les meilleurs auspices.

– En France, on dit que l’habit ne fait pas le moine, Machin.

– Je ne vois qu’un seul moyen de vérifier que vous êtes réellement celle que vous prétendez être…

Il attrapa ma main et m’entraîna dans les coulisses de la salle des fêtes où la grande malle, arrivée quelques jours avant eux, n’attendait que le tour de clé de Linus pour dévoiler les trésors qu’elle contenait. J’étais ébahie. Pour être plus exacte, Odette l’était, mais Princess Hope se dit déçue de ne point y trouver le carrousel qui l’avait tant enchantée. Je voulais faire la tatillonne, mais Linus me prit à mon propre piège.

– Je n’ai pas souvenir que Princess Hope l’ait déjà vu… Petronilla se serait-elle laissée aller à quelque indiscrétion ?

– Ho, Machin, embrasse-moi au lieu de me prendre la tête !

Comme toujours, son baiser avait le goût du tabac, mais le whisky avait laissé place aux arômes du café que Linus venait de boire. Je ne comprendrai sans doute jamais pourquoi j’aime tant le goût de ses baisers, mais le fait est qu’il me transporte au-delà du raisonnable.

– Tes baisers ont gardé la fougue et la fraîcheur de l’adolescence et j’adore ça ! Tu as l’air surprise, personne ne te l’a jamais fait remarquer ?

– Non, mais je le prends comme un beau compliment !

Une projection de vidéos était prévue en début de soirée, nous décidâmes d’offrir à nos amis un petit lever de rideau musical. Le temps d’en avertir Roweena et Gideon, puisque nous avions besoin de leur assistance pour la mise en place, la répétition débuta.

Quand je repense à cette journée, je m’aperçois qu’en la racontant, on pourrait croire que j’étais au centre de toutes les attentions, mais il n’en est rien. Notre absence est passée inaperçue parce que chacun se tricotait ses propres souvenirs. Jim, par exemple, était parti à la découverte de la nature environnante avec Marcel, son nouveau mentor, qui non content de lui montrer les trésors de cette terre à laquelle il est si attaché, l’incita à peaufiner ses connaissances de la langue française. À Jim qui s’extasiait des leçons de Monique et de Mireille, il conseilla d’étudier également auprès de Cathy.

Alain avait, une fois encore, servi d’interprète après un incident qui nous fit bien rire quand il nous le raconta. Joseph lui avait demandé de lui traduire les propos de Betsy. Parce qu’à mon grand regret, je ne parle pas anglais. Or, elle venait de s’adresser à lui en français. Cependant, ils se comprirent très vite. Elle venait de leur montrer sa plus belle création, celle dont elle était la plus fière et avait remarqué le sourire embarrassé de Joseph.

– Tu as une très belle âme, mais il te manque les rudiments pour que tes mains puissent la retranscrire.

Alain s’étonna de ce tutoiement inhabituel dans la bouche de son ami et en expliqua la raison à Betsy.

– Ta coquetterie te ferait-elle perdre la mémoire ? Tu sais bien que nous sommes de la génération où les maîtres tutoyaient leurs apprentis !

Durant sa longue carrière, Joseph s’était toujours refusé à prendre des apprentis sous son aile, sans autre raison que l’absence de magie entre lui et ses postulants. Cette magie s’était imposée d’elle-même dès le premier regard qu’il avait posé sur Betsy.

Cathy avait profité de la voiture de Christian soi-disant pour veiller à ce que les gamins ne mettent pas trop de bazar dans la maison du Toine où ils se remettaient de leur nuit d’Halloween, mais je la soupçonnais de vouloir passer du temps avec eux pour leur transmettre certains savoirs et autres secrets ainsi que Nathalie l’avait fait pour elle quarante-cinq ans plus tôt. En relisant mon brouillon, je lui ai posé la question et elle m’a confirmé le bien-fondé de mes soupçons.

Roweena était aussi au village, mais dans la maison de la rue Basse. Christian lui avait proposé de lui en dévoiler quelques secrets. Jimmy et Jean-Luc étaient les plus studieux puisqu’ils confrontaient leur point de vue sur les conséquences de la Première Guerre Mondiale avec Socrates.

Privé de sa très chère Betsy, Alister faisait plus ample connaissance avec Sylvie. Martial s’affairait en cuisine partageant ses astuces avec Gideon qui en était ravi. Ce soir, un grand buffet convivial et international serait au programme.

Dans un premier temps, j’avais écrit que Monique et Mireille se prélassaient dans le patio, mais cette dernière a voulu apporter cette correction : Nous ne nous prélassions pas le moins du monde, nous philosophions sur les vertus pédagogiques des échanges internationaux ! Pour ce faire, quoi de mieux qu’une position semi-allongée sur une banquette moelleuse, à picorer du raisin tout en sirotant des boissons fraîches, à l’instar de nos prédécesseurs hellènes ? Dont acte.

Avant de rejoindre Christian, Roweena m’aida à enfiler la tenue que je porterai durant ce spectacle impromptu. J’aimais l’éclat de son regard et son sourire facétieux quand elle me tendit la jupe dont nous avions rêvé sur ce bateau lors de notre traversée transatlantique. L’exacte fusion de la jupe aux diodes lumineuses et du jupon aux lambeaux artistiques. La partie arrière avait également été modifiée, le lourd satin rouge carmin avait laissé place à un brocart moiré. Le corset était réduit au strict minimum, mais le boléro de dentelles était le même.

J’avais souri à la vue du porte-jarretelles et des bas. Avant même que Roweena ne me le dise, j’y avais deviné la patte de Betsy. Je retrouvai avec plaisir les petites bottines aux talons idéaux pour rajeunir la ligne de mes jambes tout en me permettant de ne pas ressembler à un échassier déséquilibré par ses pattes trop longues.

Pendant ce temps, et avant d’aller rejoindre Martial, Gideon procédait aux derniers réglages avec Linus. Roweena et moi plaisantions de son excitation si peu contenue qu’elle transparaissait jusque dans ses sourires, dans les vibrations de sa voix magique et envoûtante.

Ce sont justement ces vibrations qui me donnèrent l’idée de remplacer mon assistant masturbatoire par le plug étrenné au Canada et dont je fais depuis un usage régulier. C’est pourquoi je passai en toute hâte devant Jimmy, Jean-Luc et Socrates sans me retourner sur leur air surpris et ne répondis pas à leurs compliments interrogateurs.

Quand je revins sur scène, Roweena et Gideon étaient déjà partis.

– Ouah, Linus ! Ton pantalon… laisse deviner… ouah !

– Il faut bien ça pour que vous ne m’appeliez plus « Machin », Princess Hope !

– Et si nous l’oubliions un peu, cette connasse et que je redevenais Petronilla ?

– Je louerais alors les vertus de mon nouveau pantalon !

D’essais en essais, plus ou moins concluants et puisque nous étions de cette humeur, nous abandonnâmes la lascivité de Marvin Gaye pour l’énergie des Arctics Monkeys. Lors de notre séjour en Irlande, mon enthousiasme pour leur premier album avait surpris Linus. Le morceau s’imposa de lui-même I bet you look good in the dancefloor. C’était la première fois que je l’entendais le chanter et son accent irlandais me troubla. De fait, je devais être plus attentive à ses mots pour ne pas me laisser surprendre, il me conseilla de ne pas trop y prêter attention, de me laisser guider par la musique.

– C’est marrant, ton accent me choque moins quand tu chantes Marvin Gaye…

– C’est marrant, il a fallu que je vienne ici pour me rendre compte de la différence entre ton accent et celui de Jimmy quand vous parlez français !

Nous passâmes assez vite à la répétition proprement dite. Linus voulait que j’assure les contre-chants, mais je lui fis remarquer que je risquais de rencontrer quelques problèmes. Il me rétorqua que mon accent n’en poserait aucun et s’étonna de mon sourire indulgent.

– Ce serait plutôt à cause des vibrations de ce jouet. Ma voix risque de dérailler, voire d’être totalement absente, toute à mes sensations, que je sais puissantes, je risque de ne plus être capable de chanter quoi que ce soit.

Bon sang ! Son sourire ravageur… et son rire… son putain de rire ! Une fois encore, il lacéra mes tripes d’ondes de désir et de plaisir.

– Imagine, si ton assistant masturbateur était relié au manche de ta guitare, te sentirais-tu certain de ta performance vocale ?

Un éclair lubrique dans son regard déclencha ma question « Tu pourrais le régler ainsi ? » Le sérieux du ton de sa réponse « Je crois bien que oui » finit d’attiser la lubricité qui couvait en moi. Il l’installa à ses côtés et une fois de plus m’électrisa en riant de ma remarque « Oh, mais ce n’est pas ton pantalon qui est flatteur ! ». Il posa sa guitare et à sa demande, je m’assis sur ses genoux le temps qu’il réfléchisse à la meilleure façon de coupler son attirail à son instrument de musique. Ce qui prit plus de temps que prévu puisque nous ne résistâmes pas au plaisir de retrouver nos corps vibrants sous nos caresses. Et nous ne nous privâmes pas non plus de celui de nous embrasser à pleine bouche. Effectivement, nous avions retrouvé la fougue des étreintes adolescentes au fond des salles de cinéma, protégées des regards des autres par l’obscurité complice.

Mes mains, mes doigts couraient de sa nuque à son crâne presque rasé, les siennes s’égaraient un peu partout sur mon corps, ne souhaitant surtout pas retrouver un quelconque chemin. Son sexe dressé et durci contre ma cuisse était trop tentant pour que je résiste à l’envie de le caresser. Ainsi qu’il aime que je le fasse, je serrai ma main de toutes mes forces autour de sa verge et le masturbai en accélérant progressivement.

À regret, il desserra mes doigts pour les remplacer par la main artificielle. Je me levai le temps qu’il vérifie les connexions entre son assistant et sa guitare. J’en profitai pour m’isoler et mettre le plug en place. Aujourd’hui encore, je ne m’explique toujours pas cet accès de pudeur.

Je revins près de lui, lui tendis le smartphone et lui expliquai comment le régler. Nous voulions répéter consciencieusement afin d’être au point pour notre mini show, mais comme cela m’arrive trop souvent, j’avais perdu toute notion du temps et à peine ces derniers réglages effectués, nous entendîmes nos amis s’installer en vue de la séance vidéo promise.

Avant que Jimmy n’ouvre les rideaux et lance la projection, Roweena eut la présence d’esprit de monter sur scène pour annoncer le spectacle surprise que Linus et Petronilla allaient offrir à leurs amis. J’entendis la voix de stentor d’Alain traduire ses propos aux membres de la Confrérie et nous demander si nous étions prêts. Nous ne l’étions absolument pas, mais d’une seule voix, affirmâmes le contraire.

Le rideau s’est ouvert. La salle bruissait, mais je ne voyais personne. Je me demandais pourquoi j’avais eu cette idée de spectacle, pourquoi je l’avais acceptée. Mon cœur s’emballait, ses battements m’assourdissaient. Comme surgie de nulle part, la voix amplifiée de Linus retentit. Hey meuf, je parie que t’en jettes sur les pistes de danse ! Envahie par le trac, j’avais oublié notre petite mise en scène. Paniquée, je me tournai vers lui, assis sur un tabouret de bar. Sa guitare masquait son assistant masturbateur, à sa gauche, je ne distinguais de son ampli qu’une petite lumière rouge.

Le trac qui me paralysait accentuait le côté hautain du personnage que j’étais censée jouer. Nous n’avions pas pensé à éclairer la scène et bien nous en a pris. Les premiers accords retentirent, illuminant mon jupon et activant nos artifices sexuels. Une clameur admirative s’éleva de la salle.

Le trac, la musique, la voix de Linus, les ondes, les bouffées de plaisirs augmentaient mes sensations. J’avais l’impression d’entendre chaque soupçon de bruit, comme amplifiés, directement reliés à mes tripes. Je m’entendais chanter comme si j’étais à l’extérieur de mon corps. J’entendais chaque pulsion de mon plug et le sang qui coulait dans mes veines, échauffé par une excitation singulière.

J’entendais la voix de Linus, les accords de sa guitare, mais aussi le crissement de ses doigts sur le manche, les mouvements de sa main artificielle enserrant son sexe et coulissant. J’entendais les battements de son cœur. La salive inondait sa bouche et faisait claquer sa langue d’une façon que je n’avais jamais remarquée auparavant.

J’entendais le souffle de nos amis, la voix de ceux qui hurlaient le refrain avec nous. J’entendais la surprise des autres et même les battements du cœur de Jimmy et son murmure. Comme je t’aime, ma Princesse !

À l’instar du son de la guitare, le temps se distordit. Je sais que notre prestation scénique a duré moins de quatre minutes, pourtant j’eus l’impression qu’elle dura une bonne heure et en même temps moins d’une seconde. Le temps de me demander d’où venait ce bruissement d’ailes, un orgasme violent me projeta au sol. Comme si un sabre m’avait tranché les jambes au niveau des genoux. Bon sang, que c’était bon !

Nos amis nous applaudissaient à tout rompre, hurlant « Une autre ! Une autre ! » Linus s’en excusa et affirma que ce ne serait pas pour tout de suite. Je le vis sortir discrètement son sexe de la main artificielle et remarquai le sperme dégoulinant dessus. La salle, à nouveau plongée dans le noir, personne ne s’en rendit compte. Quand il débrancha sa guitare, avant de la poser à terre, une dernière note fit vibrer mon plug. Linus sourit avant d’éteindre le smartphone.

Il me rejoignit, m’aida à me relever et nous saluâmes les spectateurs comme il se doit avant de nous asseoir à notre place pour la soirée vidéo que je passai lovée dans ses bras. J’aimais ses caresses sur mes cuisses, ses lèvres sur mon cou, ses mots doux, ses baisers. J’aimais rester passive et profiter de cet apaisement.

Quand, entre deux vidéos, il se leva pour aller nous chercher de quoi manger, nous n’avions pratiquement rien avalé de la journée, Jim vint vers moi, les yeux écarquillés de surprise, mais avant qu’il n’ait pu prononcer le moindre mot, d’un geste, Marcel lui conseilla de se taire et d’un clin d’œil, d’attendre le bon moment. Leur échange muet semblait les réjouir pour une raison que j’ignorais.

Devant la table où se dressait le buffet, Linus était en grande discussion avec Alain et Jimmy qui vint vers moi, un large sourire aux lèvres.

– Alors, ça fait quoi de monter sur scène, ma Princesse ?

– Ça file les chocottes, mais putain, c’est sacrément bon ! Je ne me suis pas trop ridiculisée ?

– Ridiculisée ?! Tu plaisantes ou quoi ?! Tu veux vous regarder ?

Je n’avais pas songé un seul instant qu’ils avaient pu nous filmer, je n’avais même pas remarqué la présence d’Alain au pied de la scène. Jimmy le lut dans mon regard, me prit dans ses bras et de sa voix la plus tendre, me dit « C’est aussi pour ça que je t’aime tant, mon amour de Princesse ! »

Mireille gloussait un peu plus loin, se faisant taquiner par Gideon et Daniel. Marcel, Jim et Jean-Luc semblaient comploter avec Monique. Roweena était aux côtés de Christian, mais je ne voyais pas les autres, installés sur les lits à l’autre bout de la salle.

Quand nous visionnâmes notre prestation, Linus me fit admettre qu’il avait eu raison. Il y avait un léger décalage entre ses accords de guitare et les impulsions du plug. Il avait gagné son pari, mais se lamentait de ne pas pouvoir en tirer les bénéfices, leur départ étant prévu le lendemain. Jimmy lui affirma que ce n’était que partie remise, puisqu’il les conviait à venir fêter le Nouvel-An avec nous.

Bon ben, la rigolade, la musique, le spectacle, ça va bien 5 minutes, mais il est des moments dans la vie ou il faut bien penser aux choses sérieuses, comme la science, par exemple !

Encore un grand merci aux Fastened Furious pour leur vidéo « Antiviral » qui a su me redonner le sourire et aussi un peu l’autorisation d’écrire ce texte de style portnawak alors que le COVID19 m’avait pourri le moral.

Antiviral, tu restes chez toi

Comme certains et certaines le savent déjà, ce putain de COVID19 me fout tellement en colère, m’inquiète tout autant que je ne trouve pas l’envie d’écrire. J’ai des tas d’idées, quelques chapitres sont prêts dans ma tête, mais pas l’envie d’écrire. L’âge de mes personnages n’est pas étranger à cet état de fait.

Je viens de recevoir le lien vers cette vidéo reprise du tube de Trust, pardon pour ce gros mot (alors, ça c’est juste une vile provocation d’une ancienne kepon à l’encontre des fans de hard rock). Et j’ai de nouveau le sourire.

Odette aimerait certainement cette version qu’elle chanterait à tue-tête.

Et un grand merci à Nico le goss’bô du cinq-zéro pour ce partage ! Smouïk confiné à lui et à vous tous et toutes.