Les souvenirs de Tatie Monique – L’installation

Avant de quitter la ville, nous avions fait une pause au buffet de la gare, j’avais commandé une mauresque que Christian but pendant que je téléphonais à mes parents pour leur annoncer que je ne rentrerai pas à Paris, que je restais aux côtés de Bonne-Maman qui avait besoin de moi. Je crois qu’ils n’ont pas cru, ou pas réalisé ce que je venais de leur dire.

Nous roulions vers le village l’esprit encore tout chamboulé de la lecture du cahier de Bonne-Maman et de ce que nous y avions appris.

Nous n’avions pas envisagé cette hypothèse, mon installation définitive au village. Christian habitait encore chez ses parents, je savais que Bonne-Maman me ferait de la place dans sa maison. Je savais aussi qu’elle serait chez Nathalie quand nous arriverions. Nous craignions de les déranger en déboulant ainsi chez la grand-mère de Christian, mais je n’avais pas la clé et puis, je tenais à lui demander l’autorisation et leur dire de vive-voix que la lecture du cahier y était pour beaucoup dans ma décision. Elles nous accueillirent avec ce bonheur franc des petites gens.

Bonne-Maman, d’abord ravie, sembla se rembrunir et râla un peu qu’il était indécent de nous laisser dormir dans mon petit lit. Il me semblait impensable que je la prive de son lit conjugal, ne serait-ce que pour une nuit. Les glaçons ne tintaient pas encore dans les verres quand nous demandâmes à Alain d’aider Christian à déménager son lit de chez ses parents à ma petite chambre.

Qu’est-ce que nous avons ri ! Il n’en revenait pas ! J’abandonnais tout, la vie parisienne, mon emploi d’esthéticienne, pour vivre ici, sans avoir pris le temps d’y réfléchir longuement ! Mais quel risque prenais-je ? Je n’avais que vingt ans, un boulot de vendeuse, je pourrai en trouver facilement, ou bien n’importe lequel qui se présenterait, et puis, si mon histoire d’amour tournait mal, qu’est-ce qui m’empêcherait de faire le chemin inverse ? Il en convint. 

Quand le lit de Christian fut installé dans ma chambre, Alain s’exclama pour la dixième fois de la soirée « Ô, pute vierge ! ». J’éclatai de rire. « Attention, tu vas finir par inonder ton pantalon ! ». Nous nous regardâmes tous les trois, avant de reprendre la voiture pour retourner en ville. 

Ils m’attendaient sagement devant la boucherie, déjà fermée, je montai les escalier quatre à quatre et toquai à la porte de Catherine.

– Mais… mais tu n’es pas partie ?

– Je n’ai pas pu. Je m’installe au village, chez ma grand-mère… Alain nous a aidés pour déménager le grand lit de Christian, alors j’ai pensé…

Je ne savais pas comment le lui proposer, pourtant, dans la voiture, j’avais trouvé une formulation joyeuse et amusante, mais là… face à Catherine… j’avais tout oublié.

– Tu as pensé… ?

– On pourrait fêter ça tous les quatre… comme le baptême de ma nouvelle vie…

– Tous les quatre ? Avec… avec MOI ?

– Ben, oui…

J’allais lui préciser « si ça te fait plaisir », mais je n’en eus pas le temps, elle m’enlaça et m’embrassa en me remerciant.

– C’est à moi de te remercier ! Avec toi, la fête sera plus belle !

En nous voyant arriver, Alain et Christian manifestèrent leur joie. Catherine et moi voulions papoter pendant le trajet, nous nous installâmes à l’arrière de la voiture. J’observais le regard comblé de mon Christian dans le rétroviseur, et telles deux gamines, nous pouffions à chaque « Ô, pute vierge ! » d’Alain, qui se retournait régulièrement, comme pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

Bonne-Maman nous avait laissé la maison, elle passerait la nuit aux côtés de Nathalie.

J’admirais l’art avec lequel Catherine s’effeuillait. Jusqu’à ce soir précis, j’ôtais mes vêtements le plus vite possible, tant ma hâte d’être touchée, embrassée, caressée, léchée était grande. Au contraire, Catherine se déshabillait lentement, se caressant la peau, laissant monter en elle l’excitation et attiser le désir des hommes. Bon sang, que son corps était désirable ! Qu’il était beau ! Je pensai « quel gâchis, tous ces longs mois sans que personne ne le comble ! »

CNhZHCnWsAArvsG– Laisse-moi faire ! Je vais te préparer !

Assise sur le bord du lit, Catherine débraguettait Alain avec une douceur impatiente. Les bras ballants, les mains massives et puissantes d’Alain pendaient mollement le long de ses cuisses. Encore sous le coup de la surprise, il se laissait faire, totalement soumis au désir de Catherine. Au troisième bouton, il ferma les yeux, rejeta sa tête en arrière, je vis sa main gauche se soulever au ralenti et ses doigts retrouver la chevelure soyeuse de Catherine. 

Je vivais ce moment de grâce et plus de quarante ans après, j’en ai un souvenir précis, gravé dans ma chair.

Quand ses lèvres effleurèrent le sexe tendu d’Alain, je sentis les doigts de Christian caresser mes seins, descendre vers mon ventre, puis mon pubis, sa voix dans un souffle sur ma nuque « caresse-toi, ma chérie ». Alain gémit doucement et Catherine sembla revenir à la vie, telle une Belle au Bois-Dormant.

Il la releva soudain, l’enlaça, sa queue désormais taurine contre le ventre ardent de Catherine, il lui dit « Oh, tu m’as tellement manqué, Catherine ! », l’embrassa. Une fois encore, j’eus une vision du dessus de la pièce. Christian se caressant dans mon dos, une main sur ma toison, Catherine dans les bras d’Alain, l’embrassant, le corps de Catherine ondulant lascivement, se frottant contre le sexe, contre le ventre d’Alain, moi, me régalant de ce beau spectacle, me caressant pour la première fois à quelques centimètres d’une autre femme, ma bouche entrouverte, prête au baiser.

Au ralenti, Catherine s’allongea sur le dos. Alain voulait qu’ils se regardent quand il la pénétrerait. Ce regard ! J’étais tout à la fois Catherine, ressentant la pénétration du sexe d’Alain, millimètre par millimètre, écartant les parois du vagin pour le remplir totalement, mais j’étais aussi Alain au regard brûlant de désir, sa voix vibrante chuchotant presque un timide « Oh, que c’est bon ! Que c’est bon, ma Catherine… Ma Catherine ! »

Christian s’approcha d’elle, offrit sa queue aux talents de sa bouche.

Que mon sexe était doux sous mes doigts !  J’imposais la lenteur à mes caresses. Je voulais garder intacte la perfection de ce moment. J’aimais regarder les ondulations du bassin de Catherine, j’aimais l’éclat de son regard quand ma main effleura son sein avant de caresser le mien. J’embrassai Christian tandis qu’Alain allait et venait plus vite, plus fort, jusqu’à retrouver le rythme en lequel leurs corps aimaient danser, aimaient s’aimer. « Ô, pute vierge ! Comme tu me manques ! Comme tu me manques ! »

Par son baiser, Christian me transmettait tout l’art avec lequel il aimait que Catherine le suce. Il me semblait que sa langue dansait avec la mienne par l’intermédiaire de celle de Christian. 

Les ondulations de Catherine devinrent de plus en plus amples, je sentais son plaisir enfler, gronder en elle. Elle dégagea sa bouche pour nous supplier « Faites-moi jouir ! Je veux jouir de nous tous ! » avant de sucer Christian comme on boit après avoir trop attendu pour le faire. Nos mains aux doigts presque enlacés, caressèrent son clitoris, je jouis presque de la sentir jouir. Un bref instant, le temps se figea. Nous goûtions tous les retrouvailles de Catherine avec ce plaisir précis.

La bouche pleine de la queue de Christian, elle marmonna « Encore ! Encore ! Encore ! Encore ! » comme en écho, Alain psalmodiait « Ô, pute vierge ! Je vais venir ! Tu me fais venir… ! Ô, pute vierge ! Un mot de toi et je vais venir ! ». Ce fut de ma bouche que sortit la réponse de Catherine « Viens ! Viens ! Viens, Alain ! »

En écrivant ces mots, je ne sais pas si je peux transmettre cette sensation de communion absolue qui nous animait, qui nous reliait les uns aux autres.

Alain jouit longuement, se retira comme il le faisait toujours, pour laisser la place à Christian. Avant qu’il ne le fasse, je regardai attentivement le sexe de Catherine coulant du sperme d’Alain, et je compris le plaisir que mon homme pouvait prendre à pénétrer ce paradis humide et chaud.

Le creux des jambes de Catherine dans le creux de ses bras, Christian la pénétra, écartant ses cuisses de gitane pour mieux se régaler du spectacle. J’allais jouir de cette vision, de mes doigts fiévreux, quand je sentis la langue, pour une fois rugueuse, d’Alain.

– Ooohhhooohhh… !

J’aimais comme il me suçait, me léchait, me dégustait, j’aimais jouir comme ça, debout, sentir mes jambes trembler, lutter pour ne pas se refermer quand elles étaient écartées, pour ne pas s’écarter quand elles étaient serrées, se plier pour que mon sexe palpitant soit au plus près de la bouche d’Alain. Je voulais le sentir au plus profond de moi, il me fouillait de ses doigts impudiques, quand il me sentait jouir. Enfin, le sexe dressé, massif comme un pieu, il s’allongea aux côtés de Catherine, lui prit la main tandis que je m’empalai sur lui, en regardant Christian aller et venir dans le sexe accueillant de ma nouvelle amie.

Que nous étions beaux, tous les quatre ! J’embrassais Christian, Catherine embrassait Alain, entre deux baisers, nous nous disions des mots d’amour. 

Catherine était transpercée par un orgasme quand Alain la demanda en mariage. Les yeux humides de fatigue, de plaisir, de surprise, d’émotion, Catherine accepta. N’osant y croire, puis réalisant enfin, il sembla hésiter avant de s’exclamer « Ô, mon Dieu ! Bon Dieu, c’est le plus beau jour de ma vie ! » alors que nous nous attendions à un « Ô, pute vierge ! »

– Bouge sur mon homme, Monique ! Montre-moi comment tu le fais jouir !

Mes mouvements se firent plus amples pour qu’elle puisse regarder la grosse queue veineuse luire de mes va-et-vient. J’aimais comme sa main féminine sur mes fesses m’incitait à monter plus haut et comme les mains viriles d’Alain sur mes hanches m’obligeaient à m’enfoncer davantage, d’un coup, jusqu’à ce que je sente son gland heurter le fond de mon vagin.

– C’est trop de bonheur… ! Vous me faites venir, mes douces coquines… ! Vous me… ô, pu…

J’entendis la voix d’Alain comme assourdie, mes oreilles bourdonnaient, je regardais Christian jouir de Catherine, ses yeux me hurlaient « JE T’AIME ! ».

En 1974, le clocher de l’église carillonnait encore toutes les heures. Nous entendîmes sonner 11 heures. Catherine travaillait le lendemain. Il était temps de dormir. En se rhabillant, Alain et Catherine rirent en voyant l’état des draps, du boutis tachés de spermes et d’autres fluides.

– Pense à nettoyer tout ça avant que ta grand-mère revienne, Monique !

J’interrogeai Christian du regard qui hocha la tête en signe d’assentiment, alors, le sperme d’Alain coulant sur mes cuisses, je fis quelques pas qui me séparaient de ma valise, l’ouvris et tendis le cahier de Bonne-Maman à Catherine.

– Non seulement, je n’en ferai rien, mais de plus, je dédie cette soirée à la belle Rosalie et à la charmante Nathalie !

– Et moi, je la dédie au courageux Toine et au viril Pierrot !

Pour la première fois, Catherine dormit dans les bras d’Alain, chez lui, tandis que Christian et moi passions cette première nuit dans ce qui allait devenir notre lit conjugal.

Les fiançailles (du latin confiare « confier à ») sont une déclaration d’intention de mariage.  (Définition Wikipédia)

Le cahier de Bonne-Maman – Préambule

Ma toute petite, mon petiot,

Je prends la plume parce que la Nathalie et moi avons des choses à vous dire et nous avons peur d’en oublier la moitié si nous nous contentions de vous livrer ces souvenirs de vive-voix.

Comme tu le sais, je suis née avec le siècle, en 1901, dans un petit village normand. Ton papé, était né en 1895 dans le village où il a toujours vécu.

Mais pendant la Grande Guerre, comme tous les hommes, il est parti combattre. Ce n’était qu’un gamin, plus jeune que ton Christian et il voyait chaque jour d’autres gamins mourir à ses côtés ou être mutilés. De son village, sur les vingt-cinq hommes qui sont partis, seuls quatre en sont revenus entiers, et trois autres revinrent mutilés.

En janvier 1916, je devins sa marraine de guerre. Je ne sais pas si vous savez ce qu’étaient les marraines de guerre. Nous correspondions avec des soldats, leur envoyions des colis, quand on le pouvait, et puis des photos. Mon Pierrot se confiait, me parlait de ses peurs, de son chagrin de voir tant de morts autour de lui, il me parlait aussi du froid, de la pluie, de la faim, des horreurs plus ou moins grandes, mais permanentes.

De notre temps, un homme ne pleurait pas, ne se plaignait pas « comme une bonne-femme », c’est avec cette conviction que j’avais été dressée. Oui ! Dressée ! Comme on dresse un cabot à obéir ! Pourtant, plus je lisais ses lettres, plus je respectais cet homme et plus je l’encourageais à se confier.

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En 1917, alors qu’il ne l’espérait plus, il obtint une permission de 48 heures à l’arrière. Quand il me l’apprit, je fis une chose incroyable, moi, la petite fermière, la jeune fille timide, docile, j’entrepris un long et chaotique voyage et le rencontrai pour la première fois.

Je n’oublierai jamais son sourire quand je le cherchais du regard dans cette salle remplie d’éclopés, d’hommes abrutis par l’alcool et la fatigue, par ces autres qui hurlaient dans leur sommeil et semblaient effrayés en se réveillant en sursaut, puis s’apercevant qu’ils avaient fait un cauchemar, se rendormaient, la tête posée sur leurs bras croisés devant eux. Mais je ne voyais que son sourire. Quand il vint à ma rencontre, il me dit que j’étais bien plus jolie que sur la photo, où j’étais pourtant déjà bien belle.

Ton papé était un beau parleur, mais je sais qu’à cet instant, il était sincère.

Au loin, on entendait le fracas de la guerre, mais nous étions ensemble, c’était tout ce qui comptait ! Je n’ai jamais compris comment il s’y était pris, mais il avait trouvé une petite chambre qu’il partageait avec le Toine, un jeune homme de son village, dont il m’avait parlé dans ses lettres.

Je n’avais jamais entendu l’accent provençal avant qu’il ne me parle, ça vous paraîtra sans doute étrange, mais nous avions du mal à nous comprendre quand nous nous parlions.

Il voulait savoir ce que pensaient mes parents de la visite que je lui rendais, je n’ai pas pu lui mentir. Je ne leur en avais pas parlé, parce que je savais qu’ils n’auraient jamais accepté que je me rende si près de la zone de combat, surtout pour y rencontrer un homme ! Prudente, j’avais pris avec moi toute ses lettres, tout ce qui aurait pu leur permettre de me retrouver et surtout de savoir avec quel homme j’allais passer ces 48 heures…

Je n’avais que 16 ans et lui déjà 22 !

Je vis son visage se fermer, son front se plisser, je ne voulais pas le chagriner. Non, je ne le voulais vraiment pas ! Alors, nous conclûmes cet accord, pendant les heures qui allaient suivre, nous ne parlerions ni de la guerre, ni de tout ce qui aurait pu nous contrarier, nous allions nous créer un univers rien qu’à nous, comme si le chaos du monde avait cessé d’exister. Il voulut « toper là » pour sceller notre accord. Mais je l’embrassai et lui demandai de m’aider à retirer ma robe, mes jupons, et ces kilos de tissus que je portais sur moi.

Ma Rosalie, qu’il me dit, il ne le faut pas… je peux mourir à tout instant… il ne le faut pas… je ne veux pas être la cause de ton déshonneur !

Quel déshonneur ? Tu m’épouseras à la fin de la guerre et s’il devait t’arriver malheur, personne ne saura jamais rien de notre rencontre ! Le déshonneur, serait que tu ne veuilles pas de ce corps que je t’offre, alors que tu n’as pas touché une femme depuis deux ans ! 

Par la suite, il me taquinait souvent, quand nous devions marchander, ou obtenir un petit passe-droit, il me disait « Ma Rosalie, c’est à toi de négocier, tu sais si bien le faire… »

C’est ainsi que je découvris l’amour… l’amour absolu, l’amour total, l’amour si puissant qu’il nous faisait oublier la guerre pourtant si proche…

Passées les premières heures, je me souvins du Toine qui aurait dû partager la chambre de mon Pierrot, je lui demandai où il allait dormir puisque j’occupais la chambre. Il me répondit qu’il s’était fait un petit nid dans une grange isolée et dont le toit n’était pas trop éventré.

Je n’ai pas pu supporter cette idée. Comment aurais-je pu être heureuse dans les bras de Pierrot, maintenant que je savais que son ami allait dormir comme dans les tranchées à cause de moi ? Ça aurait pu être notre première dispute… mais quand il me dit qu’une jeune fille respectable ne pouvait pas passer deux nuits avec deux hommes sans se couvrir de déshonneur, je lui répondis qu’à mon avis, je perdrais tout honneur, toute respectabilité si, par pur égoïsme, je laissais un jeune homme dormir dans de telles conditions alors qu’il combattait depuis deux ans dans les tranchées.

Mon Pierrot me demanda de l’attendre dans la chambre et partit à la recherche de son ami. Il valait mieux qu’on ne me voie pas trop traîner parmi ces hommes et ces prostituées. Pendant son absence, je me servis d’un drap et d’une corde à linge que j’avais trouvée dans un placard, sur le pallier, près des « commodités » pour séparer notre chambre en deux parties.

Quand ils arrivèrent, ils étaient épatés de mon petit bricolage. Le Toine me sourit, me tendit la main pour me saluer et mon Pierrot fit ce serment « Si on s’en sort vivants, je t’épouserais, ma Rosalie et le Toine sera notre témoin ! »

Mon Pierrot était un amant incroyable, le plus difficile était de ne pas trop faire de bruit, tout de même Toine dormait tout à côté, en plus, comme il n’y avait qu’un seul lit, nous avions fait un petit matelas en nous servant de l’édredon et de ma robe posée dessus, un simple drap nous séparait les uns de l’autre !

Quand je chuchotai à mon Pierrot de faire moins de bruit à cause du Toine qui dormait à côté de nous, celui-ci me demanda de ne pas me tracasser pour ça, que nous entendre batifoler le rendait heureux, lui faisait oublier la guerre, la mort…

J’ai passé deux jours merveilleux avec eux deux, ils me parlaient de leur village, je leur parlais du mien, nous oubliions la guerre, nous ne savions pas quand la guerre s’achèverait, mais ces deux jours leur ont donné l’envie d’y survivre, coûte que coûte.

Avec plus de difficultés que j’en avais eues à l’aller, je fis le voyage de retour, vers ma Normandie natale. Je savais que mes parents seraient mécontents de mon absence, j’étais l’aînée, je devais m’occuper de mes frères et sœurs, aider à la ferme et mon escapade avait sûrement été vécue comme une désertion.

Je n’ai pas oublié, après toutes ces années, le regard de ma mère quand elle me vit arriver. Ses yeux bleus étaient froids comme le métal, ils me lançaient des éclairs de colère froide, de mépris et de haine. Elle me demanda d’où je venais, ce que j’avais fait pendant ces cinq derniers jours, je lui racontai mon périple, en omettant certains détails. Je ne voulais pas qu’elle sache que j’avais perdu ma virginité, que j’avais passé deux jours dans la même chambre que deux hommes.

Tu as abandonné ta famille, mis de côté tes devoirs pour aller faire la catin ? C’est ce que tu me dis ? As-tu pensé au déshonneur pour ta famille ? Sors d’ici, je ne veux plus entendre parler de toi !

Je la suppliai de me laisser au moins prendre quelques affaires, dire au revoir à mon père, à mes frères, à ma sœur. Je lui demandai de me pardonner, je lui parlai de la promesse de mariage, du sacrifice de ces jeunes hommes, de l’enfer dans lequel ils étaient plongés, mais elle fut inflexible. Je devais partir sur le champ, sans même être entrée dans la maison, sans pouvoir dire adieu à ma sœur, à mes frères, je ne devais plus jamais chercher à les joindre et m’estimer heureuse que mon père fût aux champs puisqu’il avait prévu de m’accueillir à coups de fusil. Quand je lui demandai où je pourrais aller, ce que j’allais devenir, elle eut cette réponse que je n’oublierai jamais non plus.

Tu n’as qu’à aller te faire embaucher dans un bordel, tu y seras bien avec les filles de ton espèce ! Vas te vautrer dans la fange, tu n’es qu’une putain, une… fille à soldats !

Voilà donc ce que j’étais devenue à ses yeux ! De la gentille fille, marraine de guerre, j’étais devenue une fille à soldats, une prostituée ! Je sais que si j’avais été sa domestique, elle aurait mis plus de formes pour me congédier.

Je partis donc, sans me retourner, à pied, pour Paris. Je n’avais en tout et pour tout que ma mauvaise petite valise, la robe que je portais sur moi, mon manteau et quelques pièces dans ma poche.

En chemin, je vis le père Mathurin qui me demanda ce que je faisais sur les routes, voyant ma valise, il se tut et m’invita à monter à ses côtés sur la charrette. Il me laissa à Coutances, m’offrit de boire un canon à l’auberge. Arrivés dans la salle, il interpella la patronne, en lui demandant si elle pouvait faire attention à moi quelques jours. Quand il eut bu son verre, il se leva, me serra la main et sortit. Je ne revis plus jamais le père Mathurin.

Le service tirait à sa fin, la patronne vint à ma rencontre et me demanda ce qui m’amenait ici. Je lui racontai mon histoire, elle me demanda ce que je comptais faire. Je ne savais que répondre. Je pleurai, me demandant si je ne ferais pas mieux de mourir.

Ce jeune homme était sérieux ?

Oui !

Je ne pouvais pas imaginer le contraire, mon Pierrot ne m’aurait pas menti ! J’en étais sûre, mais était-il seulement toujours en vie ? Elle me conseilla de lui écrire une lettre lui expliquant ma situation depuis mon retour et d’attendre sa réponse. Ce que je fis. En attendant, elle me proposa de travailler pour elle, aider en cuisine, faire le ménage, la vaisselle, en échange du gîte, du couvert, et d’un tout petit pécule. Elle était seule puisque son mari était aussi parti au front.

La réponse de Pierrot arriva la semaine suivante, une lettre que je vous montrerais si vous le souhaitez. Il me dit d’aller dans son village, d’aller voir la Nathalie, qui serait prévenue et de l’y attendre. Au moins, je serais sous le soleil de sa Provence et il serait plus tranquille en me sachant là-bas.

Traverser la France, en pleine guerre, même si mon trajet ne passait pas par des zones de combats, était une chose compliquée. Mais quelques jours après avoir reçu la lettre de mon Pierrot, je quittai l’auberge et commençai mon voyage vers ma destinée.

« À table comme en amour, le changement donne du goût » (proverbe provençal)

Les souvenirs de Tatie Monique – Visite chez Catherine

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Photo d’Ediluz Avenel

Le mois de juillet était fini, mes vacances aussi. Je quittais ce village que j’avais appris à aimer. Je quittais Bonne-Maman emplie d’une tristesse infinie. À mon arrivée, elle n’était pour moi qu’une grand-mère solitaire, recluse dans un trou perdu, une vieille femme qui commençait à raconter un souvenir de jeunesse et s’interrompait en plein milieu, un sourire énigmatique aux lèvres, le regard perdu dans le passé, qui se levait et passait à autre chose. Une grand-mère qui me disait de profiter de mes vacances et m’accueillait à chaque fois plus ravie, ignorant tout de mes turpitudes sexuelles.

J’avais appris à aimer Bonne-Maman, qui, patiente, m’avait laissée venir à elle à petits pas, et accepter de me laisser apprivoiser. Les derniers jours, je la voyais souvent la plume à la main, écrire avec application sur un vieux cahier aux pages jaunies, les recettes de cuisine et les astuces qui faisaient d’elle une ménagère hors-pair, et qu’elle me transmettait pour que je puisse reprendre le flambeau.

Elle passait aussi beaucoup de temps chez « la Nathalie », son amie alitée, la grand-mère de l’homme dont j’étais tombée éperdument amoureuse. Christian et moi nous étions promis de nous revoir dès que possible et aussi souvent que nous le pourrions.

Avant de partir, je serrai de toutes mes forces Bonne-Maman et « la » Nathalie dans mes bras, je les embrassai, je les respirai pour ne jamais oublier l’odeur de leur parfum suranné, un peu sucré, un peu poudré. Nous nous quittâmes des larmes plein les yeux, je montai aux côtés de Christian et c’est dans sa voiture que je fis le trajet du village vers la ville, vers la gare, vers ce train qui m’arracherait à cet été provençal dont j’étais déjà nostalgique.

Nous avions prévu de passer cette dernière journée, tous les deux, les yeux dans les yeux, à la terrasse d’un café. En passant devant la boulangerie, il me dit « C’est ici que travaille Catherine », je lui demandai de m’attendre. J’entrai dans la boulangerie, nous nous reconnûmes immédiatement. Deux sourires un peu las, très nostalgiques.

– Bonjour Catherine, je m’appelle Monique, j’aimerais te parler seule à seule.

– La boulangerie ferme dans une petite heure, retrouvons-nous devant. Tu restes longtemps par chez nous ?

– Je retourne à Paris, mon train part à 17 heures…

Nos regards se dirent « Quel dommage… », je sortis et retrouvai Christian.

– J’ai rendez-vous avec Catherine dans une heure, je voudrais être seule pour lui parler un peu.

– De quoi veux-tu lui parler ?

– Permets-moi de garder le secret.

Un voile gris de tristesse ternit ses beaux yeux noirs, pour l’arracher et voir naître son joli sourire, je lui tendis le cahier de recettes que Bonne-Maman m’avait donné avant mon départ et lui conseillai de le lire en attendant. Il rit de bon cœur et, exagérant le chevrotement aigu d’une voix de vieillarde, me dit d’un ton sentencieux, en rythmant sa phrase d’un index tendu

– Pour faire une bonne soupe au pistou, il te faut du pistou et… de la soupe !

J’aimais quand il faisait le pitre, j’aimais rire de ses facéties et me faire rire le comblait de bonheur.

Je retrouvai Catherine à l’heure prévue devant la boulangerie. Elle m’invita dans son petit studio, juste au-dessus de la boucherie, de l’autre côté de la place. Elle était plus âgée que je me l’étais imaginé, la trentaine allègrement passée. Sa voix douce et posée, à l’accent chantant, contrastait avec sa beauté que je qualifierais de gitane. Une beauté sauvage, fougueuse. Je compris viscéralement le désir qu’elle avait pu susciter. J’imaginai son corps ondulant sous les caresses, se cambrant sous les assauts…

Elle interrompit le fil de mes pensées en me demandant tout à trac pourquoi j’avais voulu la rencontrer. Je lui parlai du bal du 14 juillet et de la remarque d’Alain. Elle sourit douloureusement.

– Alors, voici ma remplaçante…

Une colère brutale monta en moi, explosa.

– Ta remplaçante ? Comment veux-tu que je puisse être ta « remplaçante » ? Tu es irremplaçable ! Tu es Catherine et le resteras à tout jamais ! Je suis Monique et personne d’autre ! Je voulais te connaître, savoir pourquoi tu as quitté le village, pourquoi tu n’y es plus jamais retournée… Savoir si cette vie ne te manque pas, si tu n’avais pas envie de partager tes souvenirs…

Ses grands yeux écarquillés se remplirent de larmes. Elle me parla de la mort de son mari, de ce choc qui l’avait anesthésiée et de la vie, de la réalité du quotidien qui l’avait réveillée. Il avait bien fallu qu’elle parte à la ville, pour trouver du travail et désormais, les hommes…

– Mais… ça ne te manque pas ? Pas même un petit peu ?

– Non. Ça ne me manque pas un petit peu. Ça me manque beaucoup !

Elle me raconta ces galipettes en groupe, ces hommes inconnus avec lesquels elle partageait le plaisir d’une étreinte rapide, parfois presque brutale, dans la crique, dans cette ruine qu’ils nommaient « le vieux château », dans d’autres lieux que je ne connaissais pas, à l’arrière de la camionnette de son mari… À l’évocation de celles-ci, ses bras se croisèrent sur sa poitrine, ses mains descendirent jusqu’à sa taille, comme si un homme l’enlaçait. Je me levai, la pris dans mes bras et elle pleura enfin. « Tout ça me manque tellement ! ». Je séchai ses larmes par de légers baisers.

– Raconte-moi la camionnette…

– Nous étions jeunes mariés, mon Paulo venait d’acheter cette camionnette, qui lui permettrait de livrer ses clients partout dans le canton. Il me proposa de l’inaugurer en organisant une sauterie. Nous fîmes la liste des invités qui me prendraient ce soir-là. Les idées naissaient comme ça (elle claqua les doigts de sa main, relevée au-dessus de sa tête, ce qui me fit penser à une danseuse gitane) « et si nous… » « et si je… » « et si tu… » « et si nous… ». Finalement, pour l’inauguration, nous conviâmes huit amis, que nous aimions beaucoup, chacun devait venir accompagné d’un compère de leur choix… Tu te rends compte ? Dix-sept hommes rien que pour moi !

Voyant mon regard, elle éclata de rire.

– Oh, ma jolie, tes yeux gourmands, tes lèvres qui s’entrouvrent… ça a l’air de te faire envie ! Et tu es bien songeuse…

– Qui ? Qui était là ?

– Tu veux savoir si ton Christian faisait partie de la fête, c’est ça ?

– Mais non ! Ça, je le sais déjà !

– Comment le sais-tu ?

– Je n’imagine pas qu’il ne soit pas venu ! Une si belle fête, une telle occasion ! Non… je te parle des autres…

– Alain a raison… nous sommes pareilles…

Nous nous regardâmes en éclatant de rire, j’étais blonde autant qu’elle était brune, mes yeux étaient clairs comme les siens étaient noirs, mes petits seins, mon corps frêle, ses beaux seins lourds, sa poitrine opulente et son corps plein… Pourtant, nous étions semblables… en tout point semblables… je trouvais une amie, une soeur, une complice le jour même où je repartais pour Paris.

– Je ne sais pas exactement qui était présent ce jour-là… Nous avions décidé, pour pimenter la fête, que j’aurais les yeux bandés. Si tu savais comme c’est bon… ! Ne pas être distraite par la vue… Que les sensations… ces mains qui me caressaient, qui me palpaient… ces bites dans ma bouche, dans mon sexe, dans mon cul… J’en reconnus certaines, mais pas toutes… Alors, savoir qui était là… Alain, bien sûr… comment ne pas le reconnaître… « Ô, pute vierge ! »

J’éclatai de rire.

– Moi, je trouve ça très beau ! Et puis… tu n’aimes pas sa grosse queue, épaisse comme celle d’un cheval ?

– Et les grosses veines qui la parcourent…

– Tu as raison, Monique ! Ses grosses veines…

Son regard s’enfonça dans la nostalgie. Un soupir, elle reprit.

– Et son jet…

– Oh oui ! C’est bon ces litres de plaisir… comme mon Christian aime me prendre quand Alain a joui en moi !

– Je crois que Christian a trouvé sa femme idéale !

Elle évoqua aussi d’autres hommes, dont le bavard et un ou deux autres que nous avions en commun, mais pour la plupart, elle ignorait toujours ceux qui prirent part à ces festivités. Son plaisir avait été si intense qu’ils décidèrent de renouveler chaque mois cette petite sauterie.

– Je n’ai jamais été aussi heureuse que durant cette période… Et puis, il y a eu l’accident. Cette camionnette qui m’avait offert tant de plaisir a causé mon malheur en tuant mon Paulo… Il fallait bien que je travaille. Je suis partie m’installer ici, où je ne suis que Catherine, la gentille vendeuse de la boulangerie, qui a perdu son époux dans un accident de la route… Mais si tu savais comme ça me manque ! Mais j’ai tourné la page…

Elle eut un sourire crispé.

– Et puis, j’ai dû recevoir tout le plaisir qui m’était destiné en quelques années, alors que les autres le reçoivent en trente ans…

– Mais c’est idiot ! Si ça te manque, pourquoi…

– Je ne veux pas qu’on me traite de pute et sans mon Paulo, c’est ce que je serais…

– N’importe quoi ! Les temps ont changé ! La révolution sexuelle, mai 68… tout ça !

– Tu crois vraiment à ce que tu dis ? Je ne regrette rien et je ne veux pas faire semblant, en mentant sur mon passé. Donne-moi le nom d’un homme, un seul homme que je pourrais désirer, un homme qui me regarderait avec respect, en sachant tout de moi !

– Alain

– Alain ?

– Quand il m’a parlé de toi… Tu lui manques… Tu es, pour lui, la femme idéale, ses mains ne mentaient pas, ni son regard…

– Ni sa queue ?

– Ni sa queue !

Nous pouffâmes comme deux gamines venant de découvrir le plaisir de dire un gros mot.

– Alain… Alain… si j’avais pu me douter… ! Alain ! Je te crois, mais je n’en reviens pas…

Il était temps pour elle de retourner travailler. Je la laissai songeuse devant la boulangerie, l’embrassai comme du bon pain et partis rejoindre Christian.

Il me regarda, perplexe, comme s’il me voyait pour la première fois. Il se reprit aussitôt, me sourit, m’embrassa, me demanda si tout s’était bien passé, m’embrassa encore, je lui dis mon regret d’avoir attendu le jour de mon départ pour faire la connaissance de Catherine. 

Dans un peu moins de deux heures, nos chemins allaient se séparer. Bien sûr, nous nous retrouverions dès que possible, mais à cet instant précis, je n’avais qu’un seul souhait, que le temps se fige et rester auprès de lui.

– Je n’ai pas la force, plus l’envie de marcher au hasard des ruelles. Je voudrais simplement, si tu le veux bien, ma Monique, m’asseoir sur un banc du quai et attendre le train à tes côtés.

– Que t’arrive-t-il, Christian ?

– Viens…

Il m’embrassa, me serra fort dans ses bras, m’embrassa encore. Arrivés à la gare, nous fîmes comme il le souhaitait. Après toutes ces années, je me souviens parfaitement de la scène, de ce que je ressentais. Un peu moins de deux heures avant la déchirure, mais en attendant, il était à mes côtés. La grosse valise sur ma gauche, mon Christian sur ma droite. Il me rendit le cahier qui nous avait tant fait rire quelques heures plus tôt.

– S’il te plaît, lis-le tant que nous sommes ensemble…

Un peu surprise, un peu curieuse, me demandant pourquoi ce souhait, pourquoi tant de solennité, j’ouvris le cahier, en commençai la lecture. J’avais lu jusqu’au dernier mot de Bonne-Maman bien avant que le train de Paris n’entre en gare. Quand il arriva sur la voie, nous roulions déjà vers le village.

Tatie Monique nous raconte son installation en Provence