Les souvenirs de Tatie Monique – Visite chez Catherine

DSCF1312(1)
Photo d’Ediluz Avenel

Le mois de juillet était fini, mes vacances aussi. Je quittais ce village que j’avais appris à aimer. Je quittais Bonne-Maman emplie d’une tristesse infinie. À mon arrivée, elle n’était pour moi qu’une grand-mère solitaire, recluse dans un trou perdu, une vieille femme qui commençait à raconter un souvenir de jeunesse et s’interrompait en plein milieu, un sourire énigmatique aux lèvres, le regard perdu dans le passé, qui se levait et passait à autre chose. Une grand-mère qui me disait de profiter de mes vacances et m’accueillait à chaque fois plus ravie, ignorant tout de mes turpitudes sexuelles.

J’avais appris à aimer Bonne-Maman, qui, patiente, m’avait laissée venir à elle à petits pas, et accepter de me laisser apprivoiser. Les derniers jours, je la voyais souvent la plume à la main, écrire avec application sur un vieux cahier aux pages jaunies, les recettes de cuisine et les astuces qui faisaient d’elle une ménagère hors-pair, et qu’elle me transmettait pour que je puisse reprendre le flambeau.

Elle passait aussi beaucoup de temps chez « la Nathalie », son amie alitée, la grand-mère de l’homme dont j’étais tombée éperdument amoureuse. Christian et moi nous étions promis de nous revoir dès que possible et aussi souvent que nous le pourrions.

Avant de partir, je serrai de toutes mes forces Bonne-Maman et « la » Nathalie dans mes bras, je les embrassai, je les respirai pour ne jamais oublier l’odeur de leur parfum suranné, un peu sucré, un peu poudré. Nous nous quittâmes des larmes plein les yeux, je montai aux côtés de Christian et c’est dans sa voiture que je fis le trajet du village vers la ville, vers la gare, vers ce train qui m’arracherait à cet été provençal dont j’étais déjà nostalgique.

Nous avions prévu de passer cette dernière journée, tous les deux, les yeux dans les yeux, à la terrasse d’un café. En passant devant la boulangerie, il me dit « C’est ici que travaille Catherine », je lui demandai de m’attendre. J’entrai dans la boulangerie, nous nous reconnûmes immédiatement. Deux sourires un peu las, très nostalgiques.

– Bonjour Catherine, je m’appelle Monique, j’aimerais te parler seule à seule.

– La boulangerie ferme dans une petite heure, retrouvons-nous devant. Tu restes longtemps par chez nous ?

– Je retourne à Paris, mon train part à 17 heures…

Nos regards se dirent « Quel dommage… », je sortis et retrouvai Christian.

– J’ai rendez-vous avec Catherine dans une heure, je voudrais être seule pour lui parler un peu.

– De quoi veux-tu lui parler ?

– Permets-moi de garder le secret.

Un voile gris de tristesse ternit ses beaux yeux noirs, pour l’arracher et voir naître son joli sourire, je lui tendis le cahier de recettes que Bonne-Maman m’avait donné avant mon départ et lui conseillai de le lire en attendant. Il rit de bon cœur et, exagérant le chevrotement aigu d’une voix de vieillarde, me dit d’un ton sentencieux, en rythmant sa phrase d’un index tendu

– Pour faire une bonne soupe au pistou, il te faut du pistou et… de la soupe !

J’aimais quand il faisait le pitre, j’aimais rire de ses facéties et me faire rire le comblait de bonheur.

Je retrouvai Catherine à l’heure prévue devant la boulangerie. Elle m’invita dans son petit studio, juste au-dessus de la boucherie, de l’autre côté de la place. Elle était plus âgée que je me l’étais imaginé, la trentaine allègrement passée. Sa voix douce et posée, à l’accent chantant, contrastait avec sa beauté que je qualifierais de gitane. Une beauté sauvage, fougueuse. Je compris viscéralement le désir qu’elle avait pu susciter. J’imaginai son corps ondulant sous les caresses, se cambrant sous les assauts…

Elle interrompit le fil de mes pensées en me demandant tout à trac pourquoi j’avais voulu la rencontrer. Je lui parlai du bal du 14 juillet et de la remarque d’Alain. Elle sourit douloureusement.

– Alors, voici ma remplaçante…

Une colère brutale monta en moi, explosa.

– Ta remplaçante ? Comment veux-tu que je puisse être ta « remplaçante » ? Tu es irremplaçable ! Tu es Catherine et le resteras à tout jamais ! Je suis Monique et personne d’autre ! Je voulais te connaître, savoir pourquoi tu as quitté le village, pourquoi tu n’y es plus jamais retournée… Savoir si cette vie ne te manque pas, si tu n’avais pas envie de partager tes souvenirs…

Ses grands yeux écarquillés se remplirent de larmes. Elle me parla de la mort de son mari, de ce choc qui l’avait anesthésiée et de la vie, de la réalité du quotidien qui l’avait réveillée. Il avait bien fallu qu’elle parte à la ville, pour trouver du travail et désormais, les hommes…

– Mais… ça ne te manque pas ? Pas même un petit peu ?

– Non. Ça ne me manque pas un petit peu. Ça me manque beaucoup !

Elle me raconta ces galipettes en groupe, ces hommes inconnus avec lesquels elle partageait le plaisir d’une étreinte rapide, parfois presque brutale, dans la crique, dans cette ruine qu’ils nommaient « le vieux château », dans d’autres lieux que je ne connaissais pas, à l’arrière de la camionnette de son mari… À l’évocation de celles-ci, ses bras se croisèrent sur sa poitrine, ses mains descendirent jusqu’à sa taille, comme si un homme l’enlaçait. Je me levai, la pris dans mes bras et elle pleura enfin. « Tout ça me manque tellement ! ». Je séchai ses larmes par de légers baisers.

– Raconte-moi la camionnette…

– Nous étions jeunes mariés, mon Paulo venait d’acheter cette camionnette, qui lui permettrait de livrer ses clients partout dans le canton. Il me proposa de l’inaugurer en organisant une sauterie. Nous fîmes la liste des invités qui me prendraient ce soir-là. Les idées naissaient comme ça (elle claqua les doigts de sa main, relevée au-dessus de sa tête, ce qui me fit penser à une danseuse gitane) « et si nous… » « et si je… » « et si tu… » « et si nous… ». Finalement, pour l’inauguration, nous conviâmes huit amis, que nous aimions beaucoup, chacun devait venir accompagné d’un compère de leur choix… Tu te rends compte ? Dix-sept hommes rien que pour moi !

Voyant mon regard, elle éclata de rire.

– Oh, ma jolie, tes yeux gourmands, tes lèvres qui s’entrouvrent… ça a l’air de te faire envie ! Et tu es bien songeuse…

– Qui ? Qui était là ?

– Tu veux savoir si ton Christian faisait partie de la fête, c’est ça ?

– Mais non ! Ça, je le sais déjà !

– Comment le sais-tu ?

– Je n’imagine pas qu’il ne soit pas venu ! Une si belle fête, une telle occasion ! Non… je te parle des autres…

– Alain a raison… nous sommes pareilles…

Nous nous regardâmes en éclatant de rire, j’étais blonde autant qu’elle était brune, mes yeux étaient clairs comme les siens étaient noirs, mes petits seins, mon corps frêle, ses beaux seins lourds, sa poitrine opulente et son corps plein… Pourtant, nous étions semblables… en tout point semblables… je trouvais une amie, une soeur, une complice le jour même où je repartais pour Paris.

– Je ne sais pas exactement qui était présent ce jour-là… Nous avions décidé, pour pimenter la fête, que j’aurais les yeux bandés. Si tu savais comme c’est bon… ! Ne pas être distraite par la vue… Que les sensations… ces mains qui me caressaient, qui me palpaient… ces bites dans ma bouche, dans mon sexe, dans mon cul… J’en reconnus certaines, mais pas toutes… Alors, savoir qui était là… Alain, bien sûr… comment ne pas le reconnaître… « Ô, pute vierge ! »

J’éclatai de rire.

– Moi, je trouve ça très beau ! Et puis… tu n’aimes pas sa grosse queue, épaisse comme celle d’un cheval ?

– Et les grosses veines qui la parcourent…

– Tu as raison, Monique ! Ses grosses veines…

Son regard s’enfonça dans la nostalgie. Un soupir, elle reprit.

– Et son jet…

– Oh oui ! C’est bon ces litres de plaisir… comme mon Christian aime me prendre quand Alain a joui en moi !

– Je crois que Christian a trouvé sa femme idéale !

Elle évoqua aussi d’autres hommes, dont le bavard et un ou deux autres que nous avions en commun, mais pour la plupart, elle ignorait toujours ceux qui prirent part à ces festivités. Son plaisir avait été si intense qu’ils décidèrent de renouveler chaque mois cette petite sauterie.

– Je n’ai jamais été aussi heureuse que durant cette période… Et puis, il y a eu l’accident. Cette camionnette qui m’avait offert tant de plaisir a causé mon malheur en tuant mon Paulo… Il fallait bien que je travaille. Je suis partie m’installer ici, où je ne suis que Catherine, la gentille vendeuse de la boulangerie, qui a perdu son époux dans un accident de la route… Mais si tu savais comme ça me manque ! Mais j’ai tourné la page…

Elle eut un sourire crispé.

– Et puis, j’ai dû recevoir tout le plaisir qui m’était destiné en quelques années, alors que les autres le reçoivent en trente ans…

– Mais c’est idiot ! Si ça te manque, pourquoi…

– Je ne veux pas qu’on me traite de pute et sans mon Paulo, c’est ce que je serais…

– N’importe quoi ! Les temps ont changé ! La révolution sexuelle, mai 68… tout ça !

– Tu crois vraiment à ce que tu dis ? Je ne regrette rien et je ne veux pas faire semblant, en mentant sur mon passé. Donne-moi le nom d’un homme, un seul homme que je pourrais désirer, un homme qui me regarderait avec respect, en sachant tout de moi !

– Alain

– Alain ?

– Quand il m’a parlé de toi… Tu lui manques… Tu es, pour lui, la femme idéale, ses mains ne mentaient pas, ni son regard…

– Ni sa queue ?

– Ni sa queue !

Nous pouffâmes comme deux gamines venant de découvrir le plaisir de dire un gros mot.

– Alain… Alain… si j’avais pu me douter… ! Alain ! Je te crois, mais je n’en reviens pas…

Il était temps pour elle de retourner travailler. Je la laissai songeuse devant la boulangerie, l’embrassai comme du bon pain et partis rejoindre Christian.

Il me regarda, perplexe, comme s’il me voyait pour la première fois. Il se reprit aussitôt, me sourit, m’embrassa, me demanda si tout s’était bien passé, m’embrassa encore, je lui dis mon regret d’avoir attendu le jour de mon départ pour faire la connaissance de Catherine. 

Dans un peu moins de deux heures, nos chemins allaient se séparer. Bien sûr, nous nous retrouverions dès que possible, mais à cet instant précis, je n’avais qu’un seul souhait, que le temps se fige et rester auprès de lui.

– Je n’ai pas la force, plus l’envie de marcher au hasard des ruelles. Je voudrais simplement, si tu le veux bien, ma Monique, m’asseoir sur un banc du quai et attendre le train à tes côtés.

– Que t’arrive-t-il, Christian ?

– Viens…

Il m’embrassa, me serra fort dans ses bras, m’embrassa encore. Arrivés à la gare, nous fîmes comme il le souhaitait. Après toutes ces années, je me souviens parfaitement de la scène, de ce que je ressentais. Un peu moins de deux heures avant la déchirure, mais en attendant, il était à mes côtés. La grosse valise sur ma gauche, mon Christian sur ma droite. Il me rendit le cahier qui nous avait tant fait rire quelques heures plus tôt.

– S’il te plaît, lis-le tant que nous sommes ensemble…

Un peu surprise, un peu curieuse, me demandant pourquoi ce souhait, pourquoi tant de solennité, j’ouvris le cahier, en commençai la lecture. J’avais lu jusqu’au dernier mot de Bonne-Maman bien avant que le train de Paris n’entre en gare. Quand il arriva sur la voie, nous roulions déjà vers le village.

Tatie Monique nous raconte son installation en Provence

Envie de réagir à ce texte ? Laissez un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s