Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : Au théâtre ce soir

Le 28 février 2019

Mon petit Lucas,

Comme je te le proposais et puisque tu souhaites en savoir un peu plus, je vais aborder le versant culturel de la Confrérie du Bouton d’Or.

Jimmy a toujours voulu préserver son mas de la présence d’enfants. Il avait décidé qu’il n’en aurait pas et voulait pouvoir vivre chez lui exactement comme il en avait envie sans avoir à se poser la moindre question. Il aimait recevoir ses amis, organiser des fêtes sans avoir à se préoccuper d’attendre une heure convenable pour s’autoriser quelques inconvenances…

Il ignore tout de ses origines. Comme tu le sais, c’est un enfant né sous X, d’une jeune fille qui disait avoir conçu ce bébé avec un soldat britannique et que c’était pour cette raison qu’elle avait voulu le prénommer Jimmy. Ne sachant pas d’où il venait, il voulait être maître de là où il irait. Le mas semble avoir été construit pour qu’il y habite ! Avant même d’en être le propriétaire, il savait qu’il le serait un jour et comment il aménagerait son domaine. Il a tout de suite eu l’idée de cette salle de spectacle, a demandé conseil auprès de Valentino pour monter une scène “un peu plus sérieuse qu’une simple estrade !” et qu’il lui dit, sous le seau du secret, son intention d’offrir un spectacle en hommage aux fondateurs de la Confrérie, dès que la salle pourrait l’accueillir à hauteur de notre respect. Laisse-moi te raconter cette première représentation.

D’après une illustration de Fredillo

Jimmy avait convié tous les membres à une soirée exceptionnelle dans sa toute nouvelle salle des fêtes. Il avait reconstitué une sorte de salle de cabaret telles qu’on peut les voir sur les toiles de Toulouse-Lautrec, avec des guéridons, des chaises bistrot, sur chaque guéridon des verres, une carafe d’eau, une de vin, du pain, de l’ail, de l’huile d’olive, des anchois, quelques fruits confits, mais surtout le programme de la soirée.

Si l’on excepte Valentino « Maurice », aucun des membres fondateurs ne s’attendait à ce qui allait suivre. Quant à notre génération, si nous connaissions l’idée de l’hommage, nous ignorions sous quelle forme il serait rendu. Contre les murs de la salle, deux sofas se faisaient face, un large lit, quelques fauteuils, mais surtout cette scène digne d’un véritable théâtre ! Au fond de la scène, habilement masquée, une double porte permet d’accéder à la pièce qui tient tant de la réserve que de loges. Quand nous fûmes tous installés, il se leva, monta sur la scène et expliqua.

– Mesdames, Messieurs les fondateurs de la Confrérie du Bouton d’Or, puisque vous m’avez jugé digne d’en assurer la descendance, puisque les lieux me le permettaient, j’ai voulu vous offrir la primeur du genre de spectacles que je compte y donner. Puisque je sais votre goût pour l’observation de nos galipettes, puisque je sais votre goût pour le théâtre, les costumes et les saynètes érotiques, puisque Bouton d’Or nous en a laissé le récit, nous vous proposons, ce soir, de vous interpréter « L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’imagination » d’après ses souvenirs.

Avant de venir nous rejoindre, il ouvrit, avec l’aide du Balafré, le rideau qui masquait la scène. Jimmy avait vraiment pensé à tout. Le décor sobre, mais suffisant nous projetait dans la maison de la rue Basse dans les années 1920, telle que nous nous l’imaginions : un vieux divan, quatre chaises, un guéridon, une grande malle de voyage. Alain, Monique, Cathy et Christian firent leur entrée sous nos exclamations de surprise admirative.

Alain avait plaqué ses beaux cheveux avec du Pento, il portait un postiche, la réplique exacte de la moustache de Toine, il avait fait pousser suffisamment sa barbe pour avoir l’allure de son personnage. Monique, vêtue d’une robe bleue, toute simple, portait une longue perruque blonde, la ressemblance avec Rosalie était frappante. Cathy portait une robe “folklorique” comme on commençait à en trouver un peu partout sur les marchés, ses longs cheveux bruns remontés dans un chignon un peu fou, sa ressemblance avec Nathalie était plus que frappante, elle était troublante, réellement troublante. Christian portait une fausse barbe et une fausse moustache, je me souviens surtout de son rire nerveux qu’il essayait de calmer en nous tournant le dos.

Tous les regards de la jeune génération se tournèrent en direction des fondateurs. Ils ouvraient des yeux émerveillés et s’interrogeaient du regard, comme s’ils en ressentaient le besoin. Non, ils ne rêvaient pas ! Oui, c’était bien un de leurs souvenirs que leurs descendants allaient jouer devant eux ! Il me fallut entendre le raclement de gorge de Monique pour prendre conscience du bruit qui régnait, ce brouhaha indescriptible composé de murmures, de chaises qu’on déplace légèrement pour mieux jouir du spectacle, d’un verre qu’on repose un peu trop bruyamment. Elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration et marmonna « C’est parti ! » autant pour elle-même que pour ses partenaires.

Monique ouvrit la malle, Alain, Christian et Cathy se penchèrent au-dessus et en vidèrent le contenu en s’apostrophant joyeusement.

– Marie-Louise a été ben généreuse de m’offrir toutes ces merveilles !

– À ton avis, qui a joué le rôle du chasseur ?

– J’en sais rin !

Alain et Monique mettaient beaucoup de conviction dans leur jeu, cependant quelque chose clochait, mais j’aurais été incapable de dire quoi, si je n’avais constaté cette même surprise parmi le public et si Martial ne s’était pas penché vers moi pour me demander « Pourquoi imite-t-elle mon père ? ». Parmi les talents dont les fées ont omis de doter Monique, il y a celui de l’imitation. Rosalie roulait les r comme la paysanne normande qu’elle était ; Monique, en vraie parisienne, raclait les siens comme il se doit. Heureusement que très vite, prise dans le feu de l’action, elle abandonna sa piètre imitation. Alain enfila la veste, sortit une feuille pliée en quatre d’une des poches.

–  Qui, parmi vous croit aux coïncidences ?

Ils se regardèrent les uns les autres en faisant non de la tête. Alain tint la feuille exagérément loin de son visage, le bras tendu devant lui, l’autre main, faisant de grands moulinets.

– Fées, répandez partout la rosée sacrée des champs ; et bénissez chaque chambre, en remplissant ce palais de la paix la plus douce !

–  Des fois, j’y crois un peu… aux coïncidences… parce que des fois… je ne m’explique pas tout… mais comme tu n’y crois pas, alors je préfère ne pas y croire, mais…

–  Que me dis-tu là, Pitchounette ?

–  Comme tu n’y crois pas… je me dis que tu dois avoir raison…

–  Mais que tu y croies ou que tu n’y croies pas, ça ne changera pas l’amour que je te porte, ma Pitchounette ! Comment puis-je défendre la liberté de penser si je t’impose la mienne ? !

–  Je ne sais pas… mais si tu n’y crois pas… tu es plus savant que moi… Mais des fois… tu vois, il y a des choses que je ne m’explique pas… alors, je me dis que c’est… le destin… ou… Comment tu dirais, toi, pour ces mots que tu as trouvés justement aujourd’hui ? Comment tu dirais ?

–  Je ne sais pas ! Une chance ! La chance de sentir, là… tout au fond de moi à quel point je t’aime ! La chance de tenter de te convaincre de ne pas renier celle que tu es pour me plaire, parce que tu me plais telle que tu es, Pitchounette… telle que tu es… C’est toi que j’aime, toi, Nathalie, la femme que tu es, je ne veux pas d’un tas de glaise que je modèlerais à ma guise… Je veux que tu… Oh… je t’aime, ma Nathalie, je t’aime !

Christian tenait Monique serrée dans ses bras.

–  Je t’aime tout autant qu’il l’aime, tu sais…

Chacun à une extrémité de la scène, Alain et Christian refermèrent le rideau quelques instants. Le temps de se préparer pour le tableau suivant. Quand il se rouvrit, ils étaient assis sur le canapé. Alain relut le quatrain.

–  Fées, répandez partout la rosée sacrée des champs ; et bénissez chaque chambre, en remplissant ce palais de la paix la plus douce !

–  Tu peux le redire encore, Toinou ? Je trouve ça très beau !

–  Oui, c’est vrai, c’est très beau ! C’est une pièce de théâtre, un opéra ou un poème ?

–  C’est tiré du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare…

Christian, Monique et Cathy se regardèrent, perplexes.

–  Vous ne connaissez pas Shakespeare ?

Tous les membres de la Confrérie du Bouton d’Or connaissaient la différence de classe sociale entre les différents comparses, Alain n’eut qu’à dire naturellement les mots de Toine.

–  Roméo et Juliette… vous connaissez ? C’est de lui, c’est de Shakespeare…

–  Comment tu dis qu’on dit, Toine ? « Shakespeare » ? Je croyais que ça se disait…

–  Tu croyais que ça se disait… ?

–  Il y a quelques semaines, ton père a reçu une malle pleine de vieux livres et il m’a demandé de les ranger à côté des romans de la bibliothèque municipale. J’ai ben vu qu’il y avait plusieurs pièces de théâtre, dont « Roméo et Juliette », mais je croyais que ça se disait…

–  Tu croyais que ça se disait… ?

–  Je te préviens, si tu te moques de moi… je te préviens ! Si tu ris… gare à toi !

–  Promis !

–  Je croyais qu’on disait « Chat qu’espère »… t’avais promis, Toine ! T’avais promis…

–  Je ne me moque pas, mais… « Chat qu’espère »… c’est… tu sais c’est très poétique, Bouton d’Or…

Monique fit la moue, Cathy prenant la défense de son amie, claironna.

–  Pour ta peine, on va t’attacher à une chaise et tu devras regarder tes trois couillons préférés se donner du plaisir… hein qu’on va faire ça ?

Christian approuva vigoureusement de la tête, tandis qu’Alain joua le dépit. Le temps que les trois autres trouvent les cordes pour le ficeler, Alain était dévêtu, malheureusement, le trac l’empêchait de bander comme il aurait fallu. On pouvait voir la panique commencer à le gagner, mais avant que ça ne tourne à la mauvaise farce, en silence, ils se regardèrent et se sourirent. Fin de la panne !

–  Ho gari ! T’as pas trop l’air de la redouter ta punition !

–  Attache-le donc à la chaise pendant que Nathalie et moi nous changeons… et mets cette tenue, nous revenons tout de suite !

Monique et Cathy refermèrent le rideau. On entendait les bruissements des coulisses puis le son caractéristique du bras d’un tourne-disque tombant sur la galette de vinyle. Les notes de “Nuits de Chine” retentirent. À la fin de la chanson, on entendit le rire d’Alain « T’aurais pu faire semblant de serrer les liens, gari ! » et Christian tout en marmonnant qu’il avait l’air couillon attifé comme ça, ouvrit le rideau comme s’il ignorait notre présence.

Cathy fit son entrée, telle que décrite dans le récit de Rosalie, vêtue de la robe de bergère d’opérette qui avait tant plu à Nathalie un demi-siècle plus tôt. Un “Oooh !” de surprise admirative emplit la salle. Je regardai Madame qui m’indiqua d’un mouvement du menton de tourner plutôt mon regard vers les vieux. Nathalie, Neuneuille et Barjaco avaient la bouche grande ouverte, Nathalie semblait psalmodier son étonnement. Rosalie posa sa main sur la sienne, elles se sourirent. Valentino restait impavide, il n’était pas moins surpris que ses amis, mais il savait mieux le masquer.

–  Hé, monsieur le chasseur ! Vous me voyez bien dans l’embarras… Je dois mener mon troup…

Cathy, les poings sur ses hanches, s’interrompit pour tancer “le Toine” « Descessa de rire, Toinou ! »

« C’est comme ça ! Oui, c’est comme ça que j’ai fait ! » Nathalie nous désignait Cathy de son index, excitée et ravie comme une enfant.

–  … je dois mener mon troupeau et j’ai perdu ma badine… Ah… si seulement une bonne fée venait à passer par là…

Je souriais, observant Rosalie guetter l’entrée en scène de Monique, qui fit un petit pas sauté, ouvrant les bras comme le faisaient les enfants lors des spectacles de fin d’année.

–  Ai-je bien entendu ? Une bergère m’aurait appelée à son secours ? Mais, petite étourdie, qu’as-tu fait de ta badine ?

–  Je l’ai égarée, Madame la Fée… sauriez-vous la retrouver ?

–  Hélas… je ne le puis, mais si tu suis mon conseil, tu en feras apparaître une autre…

Tout en faisant semblant de lui chuchoter un secret à l’oreille, tout en l’aidant à dénouer son corsage, tout en faisant mine de vouloir faire pigeonner la magnifique poitrine de Cathy, Monique la caressait avec un plaisir non dissimulé.

–  Voilà qui est fait ! Que cette journée te soit douce, jolie bergère !

Cathy fit semblant de chercher du regard…

–  Mais… bonne Fée… je ne la vois point !

–  Ouvre grands tes yeux, jolie bergère et regarde !

Déboutonnant Christian, lui arrachant presque ce pantalon ridicule, Monique désigna son sexe gonflé, tendu, dressé. Cathy, jouant la surprise, s’approcha de lui, s’agenouilla, le caressa du bout des doigts, comme si elle le découvrait.

–  Mais quelle étrange badine… si douce… si chaude… comme vivante… je n’en ai point vu de semblable de toute ma vie ! Quelle étrange badine…

–  Jolie bergère, apprends que l’on doit la nommer…

–  Que l’on doit la nommer ?

–  Que l’on doit la nommer « verge »

–  Comment l’appelez-vous ? « Vierge » ?

–  Mais non ! « VERGE » ! Et regarde, jolie bergère, ces deux jolis fruits ne sont point des grelots, il faut les dorloter, les caresser, en prendre grand soin, sinon la verge se brisera.

–  Oh, ce serait tellement dommage…

Nous regardions Monique et Cathy caresser le sexe de Christian qui avait fermé les yeux et respirait profondément. Pour ma part, j’étais fascinée par les mouvements incontrôlés de ses doigts. Un éclat lumineux me fait tourner les yeux vers Alain qui ne perdait pas une miette du spectacle et souriait à pleines dents. Se sentant observé, il me jeta un bref coup d’œil avant de reprendre son sérieux. Avant de tenter de reprendre son sérieux, devrais-je écrire…

Barjaco s’agitait sur sa chaise « Boudiou ! Si j’avais suj’aurais ramené mes lunettes Qué malheur ! ». Le Bavard lui tapota l’épaule en les lui tendant « Oh, merci, mon petit ! Brave petit ! »

–  Oh ! Regardez, madame la Fée, la verge a du chagrin…

–  Jolie bergère, elle n’a pas de chagrin, c’est sa façon de réclamer le baiser auquel elle a droit… regarde, il faut l’apaiser ainsi…

Du bout de ses lèvres, Monique taquina le gland de Christian. Cathy la rejoignit dans ce baiser, leurs langues, visibles de tout un chacun, dansaient ensemble un tango sensuel. Christian lança la couronne de fleurs qui ornait le front de Monique. La couronne atterrit sur les genoux d’Alain qui éclata de rire.

–  Ce n’est pas amusant, monsieur le captif ! Cessez donc de rire !

–  Mais je ne ris pas, madame la Fée, je ne faisais que sourire…

Le traitant de menteur, elle gifla ses cuisses de la couronne qui se délita un peu plus à chaque coup porté. Les fleurs parsemaient le sol, ses cuisses, telle une furie, elle se servit des longs cheveux de sa perruque pour le souffleter.

–  Viens par ici, jolie bergère, que je t’apprenne un nouveau mot.

Cathy vint rejoindre Monique qui lui désigna le sexe d’Alain, elle fit mine d’être surprise, un peu effarouchée par sa taille. Franchement, qui ne l’aurait pas connue aurait réellement pu croire qu’elle n’avait jamais vu de bite auparavant.

– Regarde, jolie bergère, touche celle-ci, sens-tu comme elle est ferme et dure sous la main ? Serre mieux ta main autour, n’aie crainte ! Vois-tu, quand une badine a cette apparence, on ne la nomme ni « badine », ni « verge », mais on l’appelle « houssine » et ne va pas t’en servir pour mener ton troupeau, elle est bien trop dure et bien trop effrayante pour de craintives brebis…

–  Mais que fait-on quand on la rencontre ?

–  On la masque à la vue du troupeau !

Monique s’empala d’un coup sec, elle ne put réprimer ce cri du cœur« Oh, putain, c’que c’est bon ! » qui la faisait sortir de son rôle et nous fit éclater de rire. Elle allait et venait au rythme des commentaires de Cathy « Je la vois ! Oh ! Je la vois plus ! Oh ! Coucou ! Je la revois ! Oh ! Elle a disparu ! »

– Je croyais que nous devions le punir… à ce tarif-là, je veux bien être puni, moi aussi !

– Mais où avais-je la tête ? Tu as raison, mon Pierrot, laissons le moqueur à sa moquerie !

Christian, allongé sur le sol, ferma les yeux quand, au ralenti, Cathy le fit entrer en elle. Elle se pencha pour qu’il puisse lui caresser sa magnifique poitrine comme ils aimaient qu’il le fasse.

–  Dites-moi, madame la bonne fée… ooohh… bonne fée… puis-je jouer à faire disparaître et réapparaître la verge comme vous le fîtes de la houssine ?

–  Mais bien entendu, jolie bergère ! Bien entendu ! Goûtez-vous le spectacle, monsieur le moqueur ? Ou dois-je…

Monique entrouvrit les pans de sa tenue de fée, dévoilant la blondeur de sa toison au regard d’Alain.

–  Entravé comme je suis, je ne peux rien faire pour soulager ma bandaison… et de vous espichouna tous les trois… Oh, par pitié, délivrez-moi, avant que je ne périsse de douleur !

Après nous avoir montré tout leur talent en la matière, Christian, Monique et Cathy consentirent à le libérer. Il se précipita vers Monique, qu’il installa sur le divan « un coup pour la fée » il sortit aussitôt, attrapa Cathy, la pénétra à son tour « un coup pour la bergère », avant de recommencer « un coup pour la fée ».

Nous les regardions, guettant la montée de leur plaisir, quand Jimmy et le Balafré se levèrent pour tirer le rideau sous les murmures déçus de l’assistance. Jimmy courut vers une table au fond de la salle. Personne n’avait remarqué le projecteur diapo qu’il alluma. Après quelques instants, le rideau sembla bouger un peu. C’était le signal convenu. Jimmy projeta une image, puis une autre tandis que derrière le rideau, s’élevait la voix de Monique.

–  Ce dimanche-là, comme cela arrivait de plus en plus souvent, Pierrot passa la nuit avec moi, nous riions encore, ivres du bonheur de cette journée, quand le sommeil nous prit. Le lendemain, sur la table qui me servait de bureau, je trouvai un recueil de pièces de Shakespeare. Toine était allé à la mairie, à tout hasard et y avait trouvé cet exemplaire. En guise de marque-page, une carte sur laquelle il avait dessiné une bergère pensive, qui ressemblait fort à Nathalie, sous son dessin, pour toute légende « Il y a des choses que je ne m’explique pas ». Je souriais et en tournant la carte, cet autre dessin sans aucune légende, puisqu’elle eut été inutile, un petit chat songeur, qui semblait attendre on ne sait quoi. De cette première lecture, que je fis dès le mardi soir, je me souviens avoir noté dans mon journal intime, cette citation qui nous ressemblait tant « Les amoureux et les fous ont des cerveaux bouillants, et l’imagination si fertile qu’ils perçoivent ce que la froide raison ne pourra jamais comprendre. »

Nous étions en train d’applaudir à tout rompre, Monique, Cathy, Christian et Alain, qui étaient repassés devant le rideau pour nous saluer, quand ce dernier voulut faire un trait d’humour.

Si ça ne vous dérange pas… j’aurais un truc à finir (en effet, son érection était… impressionnante !)… laquelle de ces dames serait intéressée ?

Sans s’être concertées, Rosalie et Nathalie levèrent le doigt « Moi ! Moi ! Moi ! » avant d’éclater de rire en se moquant de l’air ahuri d’Alain, qui se demanda pendant une fraction de seconde si elles ne se querellaient pas “pour de vrai”.

Les membres fondateurs de la Confrérie du Bouton d’Or, félicitaient les acteurs de la soirée, apportant leurs commentaires, des précisions que nous ignorions encore, comme, par exemple, le souffle légèrement nasillard de Toine au comble de l’excitation. Nous pressentions déjà que la soirée allait se finir en orgie, ce fut Madame qui en donna le la. Elle s’approcha d’Alain, regarda son sexe dressé, dans son regard brûlait une impressionnante flamme de désir.

–  Je ne peux pas te laisser dans cet état, et puisqu’il faut en passer par là…

Elle lui caressait les bourses, tout en lui demandant de la déshabiller et en lorgnant sur le grand lit. Elle pria ensuite son époux de les accompagner afin qu’il lui donne de bons conseils quant à la manière de soulager ce malheureux.

C’est au cours d’un de ces fameux spectacles que Madame et le Notaire nous jouèrent la saynète dont je t’ai parlé dans ma précédente lettre. Nous aimions tellement les voir l’interpréter que nous la réclamions régulièrement. Un soir, ce devait être la troisième fois qu’ils jouaient « La promenade de Madame », le Bavard interrompit la scène. « Mais ce ne sont que des calomnies ! Je n’ai jamais tenu de tels propos et cette créa… cette… femme… » ce qui surprit tout le monde, y compris Madame et le Notaire. Que nous avons ri quand il entreprit de nous raconter sa version de l’histoire, et comme Madame était resplendissante ! Nous raffolions de la version du Bavard, mais depuis toutes ces années, cette tête de mule n’a jamais voulu nous prévenir de son intervention. Nous ne savons jamais à l’avance s’il va se joindre au show ou s’il se contentera d’en être que le spectateur attentif.

Je joins à cette longue lettre, une photo prise par Roger pendant une de nos représentations théâtrales et je te confirme ce que je pressentais, Jimmy serait bien évidemment ravi de te recevoir dans son mas à ton prochain séjour parmi nous et même de t’en laisser la jouissance avec ta petite bande si vous le désiriez.

Je t’envoie mille baisers,

Sylvie, la Fiancée

Lettre n° 11

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : De retour après notre visite

Le 22 février 2019

Mon petit Lucas,

Je me doutais bien que tu allais vouloir en savoir une peu plus sur Madame. Tu vois, une des choses qui au lieu de nous éloigner les unes des autres nous ont liées plus intimement, ce sont nos différences et nos points communs. Une sorte de cocktail magique dont les ingrédients auraient été fournis par la vie, mais dont la recette aurait été habilement élaborée par nos soins.

Le point commun que j’ai avec Monique (outre le goût pour ton grand-père !), c’est le sens de l’humour et de la dérision. Avec Cathy, c’est celui du teasing, faire monter le désir lentement, nous faire désirer tout en maîtrisant nos emballements (ce dont Monique est tout à fait incapable, par exemple). Avec Madame, nous partageons le goût de la lingerie. Goût qu’elle doit à son mari, parce qu’avant même qu’elle n’entre dans la confrérie, le Notaire lui offrait des dessous chics quand il voulait lui faire plaisir. Il lui avait même proposé de ne pas la regarder si elle avait trop honte, mais rien que de savoir qu’elle les portait, le rendait heureux.

Et ce fut même le code d’un jeu intime entre eux. Pour lui signifier que cette nuit… Madame laissait négligemment traîner les boîtes d’emballage des dessous qu’elle porterait et qu’il aurait le loisir d’admirer sur elle dans l’intimité de la chambre conjugale. À l’époque, les bas étaient coûteux et les plus jolis, excessivement fragiles, d’autant que Madame avait pris goût aux bas de soie (quand elle me les fit découvrir, je compris tout de suite pourquoi !), on les rangeait donc à plat, dans leur boîte en prenant la précaution de les protéger avec du papier de soie.

Plus tard, quand elle fut consœur, elle modifia un peu les règles, elle glissait un élément de sa lingerie (généralement une petite culotte de soie ou de dentelle) dans une poche de la veste ou du pantalon de son époux à moins qu’elle ne la glissât dans sa serviette de travail.

Quand il la découvrait, il bandait directement. Madame le savait et elle aimait ça. Tout comme elle aimait lui faire savoir qu’elle venait ou qu’elle allait coucher avec le Bavard. Leur relation est très particulière, le Bavard représente tout ce que Madame a toujours cherché à fuir, pourtant, dès le début, elle a compris qu’elle l’aimait sans doute pour tout ce qu’elle détestait chez lui. Le Notaire était (et est toujours) ravi parce qu’il aime imaginer sa femme avec un autre, il aime quand elle revient en pleurant, en se traitant de souillon, en implorant son pardon et ce jeu-là, ils le jouent vraiment mieux quand c’est le Bavard qui tient le rôle de l’amant.

Leurs jeux intimes débutaient toujours par le même rituel, une sorte de préliminaire d’une longue durée imposée. Je te plante le décor, le préambule, ensuite je te raconterai un de leurs scénarios.

Par exemple, le Notaire rentrait chez lui, manifestement courroucé, les gamins n’avaient qu’à bien se tenir. À table, il annonçait à sa femme, d’un ton cassant, qu’il aurait quelques précisions à lui demander à la fin du repas. Il fusillait l’assemblée d’un regard noir. Les mômes comprenaient illico. Ce soir, ils desserviraient la table et feraient la vaisselle. Pas de télé. On se laverait les dents et on filerait dans les chambres. À 23 h pour les plus grands, extinction des feux. Pour les petits à 21 h. Et pas question de déranger papa-maman. SOUS AUCUN PRÉTEXTE ! Pour connaître la violence du courroux paternel, c’était très simple. Il suffisait de se fier au volume sonore de la musique autant qu’à l’œuvre ou au compositeur. Par exemple, une colère moyenne, c’était « Carmina Burana » volume 5 (sur une échelle de 0 à 10).

Le décor est planté, passons à l’action proprement dite.

Une fois dans la chambre, le Notaire ouvrait sa serviette, en extirpait une culotte tachée de sperme, la faisait pendouiller au bout de son index et demandait à son épouse ce que cela signifiait. L’épouse commençait par nier. Le Notaire ne la croyait pas. Si vous avez porté cette culotte, ne serait-ce qu’une fois, c’est qu’elle est vôtre, n’est-ce pas ?”

– Oui monsieur mon époux ! Mais je vous jure…

– Ne jurez pas, créature ! Si vous l’avez portée, ne serait-ce qu’une fois, IL nous le dira !

À ce moment, le Notaire faisait tomber le pantalon, le slip et bandait déjà dur. “Ah ! Ah ! Osez nier, désormais, madame l’épouse adultère ! Osez nier !”

– Ce n’est pas ce que vous… oh mon tendre époux, j’implore votre pardon ! Regardez-moi, je vous implore à genoux !

– Pour envisager l’éventuelle possibilité d’un début de commencement de pardon, il faudrait que je connaisse précisément tout des circonstances… des faits… des lieux… des protagonistes… racontez-moi tout ça, Madame, ET SANS RIEN OMETTRE, SURTOUT !

– Monsieur mon mari, ce furent une série de circonstances qui me menèrent à ce désastre final… loin de moi l’idée de vouloir minimiser mes torts, mais je vous laisse juge… Je rentrais de l’école où j’avais déposé les enfants, je décidai donc d’aller vers la ruine que l’on nomme « le château » pour y cueillir une brassée de fleurs sauvages… chemin faisant, je fus prise d’une soif inextinguible… Je me souvins alors de cette jolie source que vous m’aviez faite découvrir… Je m’assis ainsi… comme il se doit… légèrement en biais… les jambes serrées comme il se doit…

Tout en donnant ces explications, Madame mimait la situation, d’une façon faussement contrite, mais follement excitante pour le Notaire, qui était encore plus fou amoureux de son épouse depuis qu’ils partageaient ces scénarios qui les comblaient également.

– Et votre robe recouvrait-elle seulement vos cuisses avec toute la pudeur qui sied à votre rang ?

– Mon ami, mon époux… laissez-moi vous confesser que… que le vent se montrait particulièrement taquin… il soulevait ma jupe comme si un démon était tapi devant moi et qu’il soufflait dessus… Je tentai bien de la rabattre… ainsi… voyez-vous, c’est ainsi que je procédai… mais quand je la rabattais sur la gauche, le vent s’engouffrait sur la droite et quand je la rabattais sur la droite… vous comprenez ? Le vent est grandement responsable de ma mésaventure ! Comprenant que je n’y arriverai pas en procédant de la sorte, je décidai de me lever, de tirer sur ma jupe afin qu… Et constatez par vous-même, mon ami !

En effet, Madame avait un peu arrangé plusieurs pièces de sa garde-robe. En tirant fortement sur sa jupe d’une certaine façon, elle se déchirait en deux pans qui tombaient au sol comme deux papillons morts.

– La surprise, la honte que quelqu’un m’aperçoive me firent perdre l’équilibre et je me retrouvai les quatre fers en l’air… assise au beau milieu de cet ancien abreuvoir… Mon… postérieur dans l’eau fraîche… quelle honte, mon ami ! Quelle honte ! Et quel déshonneur ! Mais je tentai de me consoler en me disant que personne ne m’avait vue, que personne ne passait jamais par ce sentier abandonné aux ronces…

D’aussi loin qu’elle s’en souvenait, Madame avait toujours lutté contre sa tendance à la rêverie. L’imagination n’était pas une vertu dans le monde dans lequel elle évoluait. Depuis qu’elle partageait ces jeux, ces mises en situation, avec son époux, les idées lui venaient avec l’aisance et la rapidité d’un cheval sauvage courant en toute liberté. Elle aimait aussi faire semblant de ne prêter aucune attention aux réactions de son mari, tout en les guettant. Elle aimait voir son gland changer d’aspect, de couleur, elle aimait quand pris par le récit de son épouse, le Notaire arrêtait de se branler, fermait les yeux une fraction de seconde, avant de les rouvrir et de reprendre son geste, d’abord doucement, puis en accélérant petit à petit.

– Je pleurais à chaudes larmes, comme vous vous en doutez, quel malheur ! Quelle honte ! Mais que m’était-il donc passé par l’esprit pour ne pas écouter la voix de la raison et rentrer dans mes foyers sitôt les enfants à l’école ? Pourquoi m’étais-je laissée guider par ce besoin incongru de baguenauder dans la nature ? De profiter du vent et du soleil ?

– La question se pose, en effet, madame mon épouse !

Prenant à nouveau un air contrit, elle poursuivait son récit.

– Hélas, mon ami, hélas… ce ne fut que la première mauvaise décision de la journée… Si vous saviez comme j’ai honte… Mais je vous assure que je ne pensais pas à mal… Je… Vous me connaissez, mon ami, je ne suis pas de cette engeance… de cette race-là… de celle des femmes perdues…

Le Notaire, de plus en plus excité, demandait davantage de détails.

– Je séchai mes larmes et décidai de profiter tant du soleil que du vent pour mettre ma jupe à sécher… En effet, imaginez-vous-la complètement mouillée… me montrer ainsi au village était impensable, n’est-il pas ? Le tissu mouillé se collant sur ma peau aurait permis à tout un chacun de deviner mes courbes… Je récupérai cette partie-là au pied de l’abreuvoir, vérifiai qu’elle n’était pas trop tachée… une chance, elle ne l’était pas… et l’accrochai tant bien que mal à la branche d’un arbre pour qu’elle séchât au plus vite… l’autre partie flottait entre deux eaux dans l’abreuvoir et en me penchant pour l’attraper…

Joignant les mains comme dans une prière, Madame semblait prendre le ciel à témoin. Le Notaire maîtrisait mal son émotion et sa voix s’égarait quelque peu quand il lui parlait.

– Poursuivez, madame mon épouse, poursuivez !

– En me penchant pour l’attraper, je fus éclaboussée par une noisette tombée d’une branche au-dessus de ma tête… j’avais tout juste eu le temps de protéger mon joli… corset… celui que vous m’aviez offert pour notre anniversaire de mariage… allez savoir pourquoi, j’avais décidé de le porter aujourd’hui… une autre noisette tomba dans l’abreuvoir, puis une troisième que je ne pus éviter… Je levai les yeux vers le ciel, en me demandant la raison de toutes ces déconvenues… quand je remarquai qu’il n’y avait aucune branche au-dessus de moi, ni aucun noisetier dans les parages… C’est à ce moment précis que…

– Mais encore, Madame, mais encore ?

– Je ne sais si je dois… ô, mon tendre époux… me pardonnerez-vous un jour ? Ô, mon tendre époux, je vous en implore à genoux… Regardez, je vous offre ma poitrine, plongez-y donc un poignard, parce que si vous ne me pardonniez pas… ô mon tendre époux… je préférerais que vous me transperciez le cœur… !

– Ne me tentez pas, Madame ! Ne me tentez pas et poursuivez votre récit… haletant… !

– J’étais donc penchée ainsi… je vous supplie de m’excuser de vous tourner le dos… ce n’est point pour éviter votre regard plein de courroux, mais… pour que vous saisissiez mieux ce qu’il advint… J’étais donc penchée au-dessus de l’abreuvoir, cherchant à comprendre ce qui était tombé dans l’eau et qui m’avait éclaboussée… Je levais la tête vers les cieux, ensuite je regardais l’eau, avant de recommencer… mes doigts me parurent soudain gourds et je réalisai que j’avais toujours les mains au fond de l’abreuvoir, crispées autour de ma jupe… Je vous promets, mon époux, que je voulais simplement l’essorer pour ensuite la faire sécher… et je cherchais également une solution pour accrocher ma culotte… et mon corset… quelle calamité toute cette eau !

– En effet, il me semble avoir entendu évoquer des problèmes de pluies abondantes ces derniers temps…

Cette année-là fut marquée par une sécheresse exceptionnelle.

– Je cherchais en vain et lorsque la solution s’offrit à moi… alors que j’étais totalement nue… ou presque…

– Que me dites-vous là, Madame ? ENTIÈREMENT NUE ? Ou PRESQUE ? Qu’est-ce que je dois entendre par ce « presque » ?

– Je portais encore ma médaille de baptême, mon alliance, ma bague de fiançailles et la jolie montre que j’ai reçue pour ma communion…

– Dieu soit loué, l’honneur est sauf !

Toujours penchée en avant, désormais nue et le derrière offert à la vue de son mari, Madame tournait son visage vers le Notaire.

– Il me semble percevoir une pointe d’ironie dans votre propos… me trompe-je ?

– Madame, cessez donc vos digressions et achevez votre récit, que diable !

– Je venais d’accrocher la culotte… celle que vous tenez au bout de votre index, quand un coquin l’arracha de la branche en me criant « Viens la chercher, si tu l’oses ! »… et… et… et tout en s’éloignant, il décrochait un à un les morceaux de tissu que j’avais mis à sécher… Et c’est bien malgré moi que je me vis contrainte de m’enfoncer dans la garrigue pour le suivre… Il s’annonça bruyamment comme s’il… À ce propos, mon cher époux, saviez-vous ce qui se passe dans ce fameux « château » quand les enfants sont à l’école ? Quand les maris sont au travail et les bonnes épouses dans leurs foyers ? Vous n’avez pas idée des turpitudes… Figurez-vous qu’il me fallut… oh… dois-je vraiment tout vous raconter ? N’en ai-je point assez dit ? Ne me suis-je pas assez confessée ?

– Madame, je vais sévir si vous interrompez sans cesse votre récit !

– Figurez-vous que cet odieux personnage a exigé que je lui verse une rançon pour chaque pièce de linge qu’il me rendrait ! Ce qui est proprement scandaleux, ne trouvez-vous pas ?

– Une rançon ?

– Exactement ! Une rançon ! Par exemple, pour me rendre le joli corset que vous m’aviez offert, ce rustre… ce… paysan, estimant qu’ensuite mes belles mamelles… OUI, mon ami ! Il ose nommer ma gorge « mamelles » ! Quelle honte ! Quel scandale ! Estimant qu’ensuite mes belles mamelles seraient inaccessibles à son bon plaisir, cet odieux personnage a OSÉ exiger que… que je pratique un… attouchement particulier… mon tendre ami… votre cœur, votre âme sont purs… tout comme moi je l’ignorais, vous ne savez sans doute pas que certaines personnes… les mots me manquent, laissez-moi vous montrer… J’ai dû m’installer ainsi… à ses genoux… écarter légèrement mes seins… y glisser… m’autorisez-vous, mon ami ? À y glisser son… Ô, Seigneur Dieu ! Je me sens rougir de honte… Je vous en supplie, je suis déjà à la torture… Auriez-vous l’extrême obligeance de ne plus agiter cette culotte devant mes yeux… ? Quand je repense à la façon dont elle a été ainsi… souillée… et à ce que j’ai dû faire pour la…

Madame prenait délicatement le sexe de son mari entre ses doigts. Un peu trop délicatement, comme s’il était en porcelaine et qu’elle craignait de le briser, elle le plaçait entre ses seins et poursuivait son récit. Selon le degré d’excitation du Notaire, elle prolongeait ou abrégeait sa démonstration. Leur plaisir tenait autant dans ses mots que dans ce qu’elle faisait.

– Il exigeait que je le caresse comme ça… oh… mais ça ne me… ça… ô mon époux… vous êtes si… dissemblables…

– Comment ça « dissemblables » ? Avez-vous observé le… de cet homme ? !

– Hélas, mon ami, hélas ! Si je voulais récupérer mon bien, mon corset… cadeau… anniversaire… il me fallait… son gros hmm hmm calé entre mes… « mamelles »… il m’obligea même à les rapprocher… comme ça… laissez-vous faire mon ami… je me souviens bien comment faire… voilà… son gros *** entre mes… je devais tout en serrant fort avec mes mains… mon ami, il appuyait plus fort… de ses grosses mains rugueuses et velues… il allait et venait… fessez-moi, et exigez que je me cambre… ainsi vous aurez une idée au plus proche de la réalité…

– Mais… vous vibrez, Madame ! Pareille évocation vous fait vibrer ?

– J’exorcise le mal… je tente de chasser cet odieux souvenir… ces pattes de paysan sur mon corps habitué à votre délicatesse… et son langage… hmm… ordurier… Seigneur Dieu, il me disait de ces mots ! Il me traitait de…

– De quoi vous traitait-il ? De quelle sorte de mots ?

– Il me traitait de… hmm… Jezabel… avec des mots… hmm… à plusieurs lettres…

– À plusieurs lettres ? Combien de lettres ?

– Il me disait… « Boudiou la *** ! Sors ta langue de *** et lèche ma *** lèche-le mieux mon gros *** petite *** ! »

– Et… avez-vous réellement *** le *** la *** de cet inconnu ?

– Mais… mon ami… souvenez-vous ! Mon corset… anniv…

– Montrez-moi ! Montrez-moi sur le champ ce que vous fîtes !

– Bousculez-moi plus fort, mon ami… comme lui… rudoyez-moi… de vos gestes… de vos mots… sinon, vous ne comprendrez pas pourquoi j’ai accepté de lui ouvrir un peu plus ma bouche pour récupérer mon chemisier… OUI ! Écrasez-moi les seins ! Oui ! Je suis votre gourgandine… mais de grâce… usez d’autres mots !

Le Notaire faisait à peine mine de lui incliner légèrement la tête que Madame en profitait pour lui lécher le gland. Comme s’il s’était agi d’une gourmandise facétieuse qui se dérobait à ses coups de langue, en se réfugiant dans son giron. Juste avant que le Notaire ne soit au bord de l’explosion, Madame reprenait le cours de son récit. Elle remettait son corset. Prenait une profonde inspiration.

– Me dispenserez-vous de vous expliquer ce à quoi je dus me résoudre pour récupérer mon chemisier ? Parce que je crains, ce faisant que d’odieuses pensées vous viennent à l’esprit quand vous imaginerez ma bouche et à ce que je f…

Illustration de Fredillo

– Soulagez vos tourments, ma Dame, ma mie… soulagez-les ! Je suis votre époux, je peux tout entendre de vous ! Et si les mots vous semblent trop… oohh… oui… comme ça… tout doux…

Madame entreprenait de reproduire la fellation qu’elle avait pratiquée sur ce coquin de paysan, tout en se plaignant de ne pas y parvenir, le Notaire ne la rudoyant pas assez « Vos gestes sont trop doux et vos mots trop délicats ». Elle déboutonnait ensuite la chemise de son époux.

– Et puis votre corps, mon ami ! Vous sentez bon, vous sentez le propre alors que cet… cet odieux personnage sentait la sueur et le vice et… il avait l’abdomen velu… Je ne retrouve plus mes sensations… et certains détails m’échappent… Comme, par exemple… à quel moment son comparse…

– Son comparse ?! Mais que me dites-vous là, Madame ?

Madame faisait semblant d’avoir oublié la présence du Notaire. Elle suçotait le gland de son mari, comme elle l’aurait fait avec son stylo en essayant de trouver le mot juste pour décrire la situation.

– Quand je vous parlais des mille tourments qu’il m’a fallu endurer, je n’exagérais pas ! Cet odieux personnage n’était pas satisfait de ma prestation et je voyais s’éloigner la perspective de récupérer mon chemisier. Ô, mon ami, j’en aurais pleuré de dépit, si…

– Si ?

– Si à cet instant précis il ne s’était écrié « Elle est pas assez grosse pour que tu voies tous les détails ? Vé, l’ami, sors-nous ta king-size et apprends à madame la nudiste comment on déguste un sucre d’orge ! »

– Mais, mais… que me dites-vous là ? Un deuxième homme ? Combien y en a-t-il eu en tout ?

– Rien que ces deux-là, mon ami, rassurez-vous ! Rien que ces deux-là, mais je ne sais pas si le mot « homme » peut s’appliquer à ce… je le qualifierais plutôt de…

Tout en faisant mine de réfléchir, Madame semblait vouloir comparer avec sa bouche, le diamètre du sexe de son époux avec celui de ce nouvel inconnu. Elle avalait la queue du Notaire, faisait quelques va-et-vient avant de dégager sa tête, la bouche toujours ouverte et avec trois doigts écartait ses lèvres jusqu’à atteindre le diamètre de celle de cet homme.

Je le qualifierais plutôt de centaure. Non pas qu’il soit venu armé d’un arc, non pas qu’il fut doté d’un corps de cheval, en revanche, son… membre… l’était… équin… Seigneur Dieu ! Comment peut-on se dire humain quand on est doté d’un tel appendice, avec de telles proportions ? Ce n’est pas possible !

Allons, Madame, vous exagérez !

Que nenni, mon ami, que nenni ! Long comme mon bras, gros comme ma cuisse ! Et l’autre lourdaud qui s’exclame « Boudiou, la bourgeoise, suce mon collègue pendant que je m’en vais te brouter le minou ! » Figurez-vous, mon ami que j’ignorais tout de cette expression. Saviez-vous que certains hommes portent leur bouche sur… le… la… des femmes ? La surprise de ce baiser si… particulier, me fit ouvrir grand la bouche et le centaure put y plonger tout à son aise… Quelle honte, mon Dieu, quelle honte de m’être laissée capturée au lasso par cette sensation si… si… si…

Madame, reprenez-vous, je vois brûler les flammes de l’enfer dans votre regard, j’entends bruire le stupre dans vos soupirs, vos atermoiements, vos hésitations… « Cette sensation si » ?

Si agréable ! Voilà, le mot est lâché ! Si agréable ! Vous avez parfaitement raison, mon ami, il ne peut s’agir que de diableries ! Dieu merci, dans le lit conjugal, vous ne m’avez jamais entraînée sur cette pente fatale ! Je vous en remercie à genoux ! Je reboutonnais mon chemisier, quand fut annoncé le montant de la rançon pour ma jupe… Hélas, je ne pourrais vous mimer la situation puisque vous êtes seul et, en fervent catholique, ignorant de ces honteuses pratiques. Dois-je poursuivre mon récit ?

Poursuivez, Madame, poursuivez !

« La jupe en deux morceaux, deux beaux mâles… on devrait pouvoir trouver un compromis, Madame je me prélasse à poil au soleil… et comme on dit “Compromis, chose due” ! » Comment aurais-je pu soupçonner un calembour ? Saviez-vous que les gens de cette esp… de ce milieu nomment la… des femmes par ces trois lettres, C, O, N ? Pour ma part, je l’ignorais tout à fait. Obéissant aux consignes que me donnait ce… vulgaire paysan… Vous me connaissez, mon ami, vous savez que quelle que soit la consigne, je m’y soumets et l’applique avec rigueur et discipline…

L’obéissance faite femme, en effet.

Vous me semblez d’humeur chafouine, mon ami, seriez-vous contrarié par mon récit ?

Que nenni ! J’attends la suite, voilà tout !

Ne m’interrompez pas à tout propos, dans ce cas ! Oh ! De vous être fait crier dessus semble avoir ravivé votre vigueur ! Je dus donc me mettre à quatre pattes, dans cette ruine que l’on nomme « le château ». Moi, Madame l’épouse du troisième adjoint au maire, j’ai dû me mettre à quatre pattes, comme une bête et le centaure m’a envahie, oui, mon ami, envahie ! Mon corps était plein de ce membre énorme. Je poussais de petits cris qui devaient incommoder l’odieux paysan, puisqu’il me fourra son… appendice dans la bouche « Allez, suce ma ***, ma coquine, pendant que mon collègue fourre ta petite chatte ! Et quand il aura fini, je viendrais pour la deuxième couche, les finitions ! » Mon ventre se contractait, ma salive affluait et cette vague… cette vague chaude et agréable qui m’envahissait à son tour… Le centaure ouvrit enfin la bouche pour prononcer ces quelques mots « Ô, pute vierge, elle va pas tarder à venir, je te laisse la place, à toi l’honneur, collègue ! » Le paysan prit la place de son “collègue”, mais exigea que je me cambrasse davantage. Il écarta mes fesses et s’exclama « Boudiou ! Mais t’as encore le cul cacheté ? ! Fallait me le dire avant, on y aurait remédié ! On n’a plus le temps pour ça… faudra revenir une autre fois, que je te fasse sauter les scellés ! Boudiou ! Ta chatte est humide et bouillante comme un bon café ! » Mon ami, ce paysan aime le café bouilli ! Ça vous classe un homme, ne trouvez-vous pas ? Je priais pendant qu’il me… et le Seigneur m’est apparu ! C’est là que j’ai perdu pied… Jusque-là, j’étais parvenue à garder une certaine contenance, mais les va-et-vient du paysan, qui prenait plaisir à titiller mon fondement d’un doigt humide, en me promettant de nouvelles réjouissances s’il me prenait l’envie d’un autre bain de soleil… et le centaure qui caressait son énorme… Alors, oui ! Oui ! Oh oui, j’ai défailli… Le paysan me mit une claque sur les fesses, comme on offre la liberté à une brebis entravée, en se disant ravi de s’être « vidé les couilles dans ta belle petite chatte » quant au centaure… Ce n’est pas humain, je vous l’assure ! Je me suis vue périr noyée dans tout ce sp… cette semence ! Le paysan me rendit ma jupe, le centaure m’essuya le corps avec ma culotte que les deux gredins emportèrent avec eux en me promettant de me la restituer dans la journée. Comment aurais-je pu imaginer qu’ils la cacheraient dans la poche de votre veston ? Ils vont m’entendre, ces deux-là !

Comment, Madame ? Avez-vous l’intention de les revoir ?

Les revoir… je ne dirais pas ça… mais… la fougue de cet animal a dû avoir raison du fermoir de ma gourmette… de cette gourmette si chère à mon cœur… elle a dû tomber au milieu des ruines… il me faut bien y retourner pour tenter de la retrouver…

Votre gourmette ? Mais n’est-elle pas posée sur votre coiffeuse ? Il me semble la voir près de votre coffret à bijoux…

Mais non, mon ami ! Il s’agit d’une autre… plus ancienne… que je n’ai pas encore eu l’occasion de vous montrer…

J’aurais tant de souvenirs à te raconter, mais ma lettre est déjà bien trop longue, c’est pourquoi je ne m’étendrai pas davantage aujourd’hui, mais si tu le souhaites, ce dont je ne doute guère, je t’en dirai plus la prochaine fois ! Je t’embrasse très très fort,

Sylvie “la Fiancée”

– Il me semble percevoir une pointe d’ironie dans votre propos… me trompe-je ? (dessin de Tom Pouton)

Lettre n° 10

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.

Le 8 février 2019

Mon petit Lucas,

Tu me demandes si je n’avais pas eu l’impression de transgresser un énorme tabou en posant ainsi, ouvertement offerte au désir d’inconnus, alors que j’étais enceinte. Ma réponse sera comme ta mémé Louise, normande… oui et non. L’accès à la pornographie était assez limité quand on ne faisait partie d’aucun “réseau”, quand on voulait voir certaines poses, certaines configurations, ça devenait mission impossible ou alors de très vieilles photos, des années 1930, avec des femmes pas très sexy à nos yeux, des hommes avec des fixe-chaussettes et des moustaches ridicules qui roulaient des yeux pour signifier leur virilité, ça ne nous plaisait vraiment pas ! Il faut dire que les clichés érotiques ou pornographiques de femmes enceintes étaient assez recherchés, surtout que Roger proposait réellement de véritables œuvres d’art, mais de l’art pornographique. Alors, certes, j’avais conscience de transgresser un tabou, on parlait beaucoup du hiatus “maman/putain” quel rôle endosser et à quel moment. J’en avais conscience, mais j’étais également fière de montrer à qui voulait le voir qu’une femme enceinte peut jouir autant et de la même façon qu’une qui ne l’est pas. Si je voulais exagérer (mais ce n’est pas mon genre, tu me connais !) j’écrirais que ces photos étaient un acte militant, féministe. Maintenant, oui, je peux l’affirmer que c’en était un, mais je n’en avais pas conscience à l’époque. Je voulais juste clamer qu’une femme enceinte est une femme comme une autre et qu’elle peut jouir comme une autre.

Pour en revenir à la notion de tabou, je crois que nous en avons tous et toutes transgressé pas mal ! Si je prends l’exemple de Madame, catholique très pratiquante, quel chemin a-t-elle parcouru pour accepter l’idée même de jouir sans honte, sans crainte d’offenser son dieu, de finir en enfer ! Et sais-tu auprès de qui elle a pris conseil ? Auprès de Nathalie, fervente croyante elle aussi. L’histoire est très jolie, laisse-moi te la raconter.

Madame s’est mariée jeune, avec un bon parti, comme pouvaient le souhaiter certains parents pour leurs enfants. Il avait tout pour lui plaire, plutôt bel homme, distingué, belle situation, très cultivé, le défaut le plus notable aux yeux de Madame et de ses parents était son manque de religion. Il avait toutefois consenti à la cérémonie religieuse et acceptait le baptême catholique pour ses futurs enfants, c’était le principal.

Madame et Le Notaire, tels qu’il me plaît de me les imaginer. (Alphabet érotique de Joseph Apoux)

Madame redoutait la nuit de noces, comme on redoute le diable, mais il fallait bien en passer par là pour procréer. Pour se donner du courage, elle avait bu plus que de raison lors du dîner. Elle eut un instant de panique quand il lui fallut retirer sa robe de mariée, elle n’avait pas songé que s’attachant dans le dos et qu’enivrée telle qu’elle l’était, elle risquait de l’abîmer. Le Notaire lui proposa son aide qu’elle ne put refuser. Quand il fut dans son dos, quand elle sentit ses doigts prêts à dégrafer un à un les boutons, elle eut un frisson d’effroi autant que d’excitation. Elle se tortillait comme un asticot, en gloussant comme un dindon.

– Puisque vous ne voulez pas ôter votre robe, Madame, nous ferons avec !

En disant ces mots, le Notaire l’avait couchée sur le lit, lui avait remonté sa robe jusqu’à la taille, avait maugréé que cette gaine n’était pas digne de son rang, que désormais, il la préférerait avec des bas et de la lingerie de qualité, en revanche il n’avait fait aucune remarque sur la culotte qu’il avait retirée avec délicatesse. Madame avait fermé les yeux pour ne pas voir “la chose” de son époux. En effet, contrairement à ce qu’elle s’était imaginé, il avait refusé d’éteindre et avait tout juste consenti à la tamiser la lumière des lampes de chevet en posant un napperon sur chacun des abat-jour.

Elle avait les yeux fermés et récitait des « Je vous salue Marie » en attendant l’assaut de son mari. Assaut qui tardait à venir, mais que les caresses qui le précédaient étaient agréables ! Quand il la pénétra, les prières de Madame se firent plus sonores, elle avait craint un moment qu’elles ne froissent son époux, mais il semblait ne pas les entendre ou ne pas y prêter attention. Un baiser sur sa bouche lui fit ouvrir les yeux. Elle était amoureuse du Notaire depuis des années, mais elle nous a toujours dit que ce baiser à cet instant précis lui avait permis de transformer un amour de fillette qui rêve au prince charmant en celui d’une femme qui l’a trouvé.

– Est-ce pour me convertir que tu pries avec autant de ferveur, ma chérie ?

Madame ne perçut pas l’ironie du propos de son époux, mais il faut dire qu’une chose la préoccupait par-dessus tout, cette chaleur qui semblait converger de toutes les extrémités de son corps vers cette partie d’elle-même qu’elle n’osait nommer, qu’elle n’avait même jamais observée avant. Elle ne savait que faire pour la maîtriser, quand le Notaire ralentissait, elle se sentait calmée pendant quelques secondes avant de se laisser envahir par une langoureuse torpeur qui était à coup sûr diabolique et alors qu’elle parvenait à la dompter, son fringuant mari accélérait sa cadence, transformant Madame en une écuyère en équilibre sur un cheval attaqué par des taons. Alors, oui, elle priait ! Elle priait avec l’espoir que le diable ne l’entraîne pas dans une décadence absolue. Elle récitait un « Notre Père » quand une main de fer empoigna ses reins, que l’orgasme la saisit.

De honte, elle cacha son visage avec ses mains, le Notaire les lui ouvrit, sécha ses larmes avec de doux baisers. “N’aie pas honte, ma chérie, dis-toi que Dieu est heureux de savoir que tu ne L’oublies pas, même dans l’intimité de ta couche. Dans le lit conjugal.” Il voulut lui montrer comme elle était belle et lui tendit un miroir.

Quand elle nous raconta sa nuit de noces, toutes les femmes présentes hochèrent la tête et levèrent les yeux au ciel à ce moment précis du récit. Bien sûr, le Notaire ne voyait que l’éclat du regard de Madame, les frémissements de ses lèvres, mais en lui tendant le miroir, elle ne vit que son visage sali par le Rimmel qui avait dégouliné sur ses joues, par le rouge à lèvres étalé sur son menton, qui lui faisait ressembler à Bozo le clown ! Voici une différence notable entre les hommes et les femmes !

Cette nuit l’avait plongée dans une instabilité émotionnelle extrême, elle avait aimé, vraiment aimé ce qu’elle avait ressenti, mais une culpabilité s’était abattue comme une chape de plomb sur ces heures. Elle avait mis longtemps avant d’oser s’en confesser. En fait, il lui avait fallu être sûre d’être enceinte pour trouver le courage de dire au curé qu’elle aimait remplir le devoir conjugal. Mais cette terreur de commettre un péché lui fit refuser à maintes reprises les avances de son mari, elle trouvait les prétextes assez facilement, un enfant qui bougeait dans son sommeil, une migraine, les règles… bref, tout l’arsenal argumentaire que l’on s’échangeait entre femmes mariées. Et non, mon Lucas, je ne te raconte pas la vie au 18ᵉ siècle, mais le lot de bon nombre de femmes mariées dans les années soixante !

Je te passe sur les années qui ont suivi, ces années où Madame se doutait bien que son époux allait voir ailleurs, mais elle pensait encore que les hommes, que le désir des hommes est incontrôlable, que seule la retenue des femmes pouvait garantir que ce monde ne sombre pas dans la luxure totale.

Après la double cérémonie de mariage de Monique et Christian, de Cathy et Alain, après cette fameuse discussion avec le Notaire que Monique relate dans ses chroniques matrimoniales, après sa première partouze, elle voulut se repentir, elle décida d’aller à la messe tous les jours pendant un an et de se confesser sans rien omettre. Elle assista à plusieurs offices sans oser franchir le seuil du confessionnal. Elle s’en voulait de communier en se sachant en état de péché, mais elle craignait davantage le regard du curé que la colère de Dieu. On peut en rire, mais elle le vivait comme une tragédie.

Comment aborder le sujet sans trahir les autres participants ? Comment ? Elle se rendait à l’église avec ces questions qui tournaient dans sa tête quand une voix l’apostropha “Hé, petite, tu veux qu’on fasse le chemin ensemble ? Attends-moi !” Nathalie qui ne lui avait pratiquement jamais adressé la parole, l’interpelait d’une des fenêtres de la maison où s’était passé l’orgie ! Pauvre mamie si gentille, qui ignorait tout de ce qu’elle avait pu faire ! Le rouge au front, Madame refusa avant de s’effondrer en larmes. Nathalie poussa un de ces fameux “HOU !” retentissants qui ne laissa aucune possibilité à Madame de refuser l’invitation.

Elles n’allèrent pas à l’église ce matin-là. Nathalie pria Madame de s’asseoir, lui servit un grand bol de café “bien fort et réconfortant”. Le réconfort tenait en grande partie aux deux morceaux de sucre imbibés de rhum qu’elle y ajoutait. Madame faisait tourner sa cuillère en scrutant son bol, comme si les remous bruns pouvaient apporter une quelconque solution à ses tourments ! Nathalie posa sa vieille main sur celle de Madame.

– Qu’est-ce qui te ronge les sangs, petite ?

Madame rougit, chercha ses mots, bafouilla, plongea son regard dans le tourbillon brun de son bol et débita d’un trait “Je suis une bonne catholique, vous savez. J’observe les commandements, les rites… enfin… non… justement… je suis en état de péché et je n’ai pas le courage de me confesser… vous comprenez ? Je communie sans avoir confessé mes odieux péchés…”

– Qué « odieux péchés » ?

– Je suis… ne me jugez pas trop sévèrement…enfin si… puisque je le mérite… D’ailleurs, je ne sais même pas comment je trouve le courage d’en parler avec vous… Je suis possédée… enfin, je crois que Satan… me donne le goût de… de la… luxure… NON ! Ne riez pas ! Je vous en supplie !

– Je ne me moque pas de toi, petite, mais je me suis posé les mêmes questions il y a plus d’un demi-siècle !

– Je ne crois pas, mon cas est beaucoup plus grave… vous ignorez mes fautes…

Le courage fuyait Madame. Elle n’en dirait pas plus, elle le savait déjà. Nathalie se leva, l’air agacé, s’absenta quelques instants. Madame l’entendit ouvrir un tiroir, le refermer avant de revenir, une photo à la main. Elle la déposa à côté du bol de Madame Au contraire, je crois que tu es exactementplongée dans les mêmes tourments que je l’étais.

Madame ouvrait des yeux comme des soucoupes, elle regardait alternativement la photo puis la vieille femme assise face à elle.

– Moi, je crois en la parole de Dieu et j’applique les dix commandements. C’est tout ce qui compte ! As-tu un autre Dieu que Lui ? Adores-tu des idoles ? Invoques-tu Son nom en vain ? Respectes-tu le jour du Seigneur ? Honores-tu ton père et ta mère ? As-tu tué quelqu’un ? As-tu volé ? As-tu porté faux témoignage ? As-tu convoité le bien d’autrui ? Alors, tu vois bien que tu es une bonne croyante !

Madame était étourdie par l’énumération que Nathalie avait faite à toute vitesse et, aussi, par l’alcool qui embrumait un peu son esprit. Elle s’exclama soudain “Mais le septième… j’y contreviens !”

– Et depuis quand ? ! Si ton mari est au courant, il n’y a point tromperie, donc pas d’adultère ! Vois-tu, ce sont mes incroyants d’amis, mon athée de mari qui m’ont fait remarquer qu’en aucun cas, Dieu a prescrit « Tu ne jouiras point », tous les commandements qu’Il a remis à Moïse ne visent qu’à une chose, que les hommes ne s’entretuent pas, qu’ils apprennent à vivre ensemble et à rien d’autre !

– Mais… la luxure est bien un péché capital, non ?

– Je te parle des commandements divins, petite ! Je préfère respecter la parole de Dieu plutôt que me cailler les sangs à cause de ce péché inventé, oui, je dis bien inventé par les mêmes qui enfreignaient le sixième commandement au nom des deux premiers !

Madame n’était pas en capacité d’aller à l’encontre de la dialectique de Nathalie, elle était un peu trop assommée par ces quelques gouttes d’alcool, les pensées avaient du mal à s’ordonner, à se frayer un chemin dans son cerveau devenu cotonneux… Et surtout, surtout, elle avait besoin d’adhérer aux propos de cette femme éminemment respectable, celle qui avait aidé l’oncle de sa mère à ne pas sombrer dans l’alcoolisme à son retour de la grande guerre, celle qui fleurissait régulièrement sa tombe. Elle voulut l’en remercier, mais le doux sourire de Nathalie, son regard en coin, incitèrent Madame à porter plus d’attention à cette vieille photo.

Elle se sentit rougir violemment en même temps qu’elle fut prise d’un fou rire de soulagement. Nathalie caressa sa main et lui proposa d’aller faire un tour au cimetière “avant que les impies ne déboulent”.

Elles firent le chemin en silence, main dans la main. Madame ne se souvenait plus la dernière fois où elle avait eu l’esprit aussi léger. Elle sourit en entendant Nathalie engueuler son Toinou, lui reprocher de l’avoir, de les avoir laissés seuls pour épauler les petits “Et tu me manques tellement, mon grignoun, tu me manques tellement…”

Vous…vous le disputez ?

Ma petite, déjà, on va se dire tu et oui, je lui en veux, je ne lui pardonne pas d’être mort avant moi, alors oui, je le lui dis ! Même s’il ne croyait pas en Dieu, même s’il affirmait que la vie éternelle n’est que foutaises, je viens le voir souvent pour lui rappeler combien je lui en veux parce qu’il était l’amour de ma vie Hé Grignoun, tu le sais, hein, ce qui me manque le plus !

Nathalie pouffa dans son poing. À cet instant, Madame se souvint d’un de ses arguments.

Comment avez-vous su pour mon mari ?

Ah ça, petite, si tu veux le savoir, tu me dis « tu » !

Comment av.… as-tu su pour mon mari ?

Pour toute réponse, Nathalie, malicieuse, du bout de son index, se tapota la pommette tout près de l’œil droit en souriant. Madame comprit qu’elle n’en obtiendrait pas plus. Dès lors, elles se rendirent ensemble à l’église. Nathalie aimait y passer du temps en dehors des offices, elle s’agenouillait ou s’asseyait et laissait vagabonder son esprit. “Mieux qu’avec des mots, le petit Jésus peut connaître les pensées, les souvenirs que j’ai dans ma tête, dans mon corps. Tu ne peux pas mentir si tu livres ton âme à Dieu en silence et c’est ainsi qu’Il m’offre Son réconfort miséricordieux”. Leurs rencontres s’achevaient toujours par une visite au cimetière, sauf une fois, peu après le début de leur amitié.

J’ai besoin que tu me laisses seule, petite, pour parler à mon Toinou… et aux autres aussi…

Madame s’en retourna chez elle. Le lendemain, Nathalie l’accueillit avec force effusions, elle lui conseilla de confier ses enfants aux bons soins de leurs grands-parents le samedi suivant pour passer la journée en sa compagnie. Madame intriguée, lui demanda pourquoi. Nathalie répondit “Tu le sauras bien assez tôt !” avant de lui embrasser tendrement le dessus de la main.

Madame arriva à l’heure convenue, trouva outre Nathalie, Rosalie, Valentino (qu’elle connaissait sous le nom de Maurice), Neuneuille, Barjaco en grande discussion avec son petit-fils, Alain, Cathy, Monique qui chahutait avec Jimmy. Christian arriva peu après, en compagnie de Joseph et… de son époux, tout aussi surpris qu’elle.

Après avoir trinqué, Nathalie prit la parole “Je n’aurais jamais pu imaginer que ce serait moi qui proposerais une nouvelle consœur à la nouvelle génération, comme quoi… il ne faut jamais jurer de rien !”, avant de laisser à Barjaco le soin de raconter l’histoire de la Confrérie du Bouton d’Or devant une Madame médusée. Quand il eut achevé son exposé, Nathalie proposa à Madame d’en faire partie, ce qu’elle accepta volontiers.

Rosalie s’adressa à sa petite-fille “Tu as trouvé une solution ?” Monique sortit une petite boîte d’allumettes, s’excusa de l’écrin « pas à la hauteur de l’événement » avant d’en extraire une étrange petite broche.

La prochaine que nous t’offrirons sera plus raffinée, mais comme c’était urgent, j’ai pensé à l’inclusion sous plastique, j’avais tout le matériel sous la main à l’école… Bouton d’Or a cueilli celui-ci et…

À cet instant, le Bavard la houspilla d’un ton cassant, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

Et moi, alors ? Quand je t’ai apporté, quand je t’ai dit… putain, Fille de Mère-Nature, je ne dis pas QUE des conneries !

Monique eut un sursaut d’incompréhension. “Mais pourquoi ? Je croyais à une bla…” puis regardant un à un les membres fondateurs, ainsi que le Bavard, marmonna “Quest-ce que j’ignore encore ?” Rosalie sourit à Nathalie et tendit la première photo officielle de la Confrérie du Bouton d’Or à sa petite-fille.

Que t’avait demandé le Bavard ?

De faire reposer le bouton d’or sur un pétale qu’il m’avait apporté, un pétale de… OH ! Gentil Coquelicot était ton grand-père ? !

Non. Son frère.

Le Bavard se leva, prit Madame par la main et lui demanda à son tour d’accepter d’être sa consœur, il était sincère quand il ajouta “Parce que ça me ferait bien plaisir. S’il y en a une qui mérite de faire partie de la confrérie, c’est bien toi, la jolie bourgeoise ! Fatché ! Quand tu rougis comme ça… Boudiou ! Donne-la-nous, ta réponse et nous autres, trouvons-lui un surnom ! Et fissa ! Qu’on l’intronise et que je l’introduise ! Une rime ! Fatché ! Elle fait de moi un poète ! Elle me transforme en Mistral (s’adressant à Monique « à Frédéric Mistral, pas le vent, parisenca de malheur ! »)… Vite un surnom pour Madame !” Ce surnom fut désormais officiellement le sien au sein de la Confrérie.

Rosalie et Nathalie accrochèrent cette broche au chemisier de Madame, l’embrassèrent sur les joues, le front et les lèvres. Les autres membres de la Confrérie en firent autant, seuls les baisers du Notaire lui semblèrent plus appuyés. Arrivée devant le Bavard, celui-ci maugréa “Le problème avec les vieilles, c’est qu’elles y voient plus bien… regarde-moi comment elles t’ont arrangé ça !”. Il détacha la broche, échancra outrageusement le chemisier de Madame. “De telle mamelles, si… magnifiques… c’est péché que de les cacher… Fatché, je veux te tripoter de partout, Madame, je veux te fourrer…” s’adressant aux autres membres, il ne fit même pas semblant de s’excuser “Té, depuis que j’ai couché avec elle… Fatché ! Quand je me branle, c’est ni à la fille de Mère-Nature, ni à Turan que je pense, non ! Quand je me branle, c’est à Madame que je pense… en ce moment ! Vous inquiétez pas vous autres ! Votre tour reviendra !”

Madame rougit violemment, une fois encore, le Bavard demanda aux anciens si Gentil Coquelicot rougissait autant. Ils apprirent à Madame la particularité de son grand-oncle, le Bavard se demanda à haute voix, si ce ne serait pas un feu venu du cul… avant de glisser sa main entre les cuisses de Madame qui s’étaient ouvertes, précédant sa caresse… Il lui chuchota à l’oreille “Dis-moi que tu as envie que je te culbute devant nos confrères et nos consœurs, dis-moi que ça t’excite de t’envoyer en l’air devant eux, avec moi… le moins que rien… dis-le-moi !” Elle lui répondit dans un souffle “Jamais ! Jamais, je ne dirais jamais que tu es un moins que rien ! Mais oui… j’ai envie de toi… devant tous…”

C’est ainsi que Madame a transgressé ce qu’elle considérait jusqu’alors comme un tabou absolu, qu’en le transgressant, elle a trouvé sa voie, son chemin vers son Paradis personnel et avoue que c’était bien plus ardu pour elle que mes quelques photos, à visage couvert !

J’espère avoir répondu à ta question et tout comme toi, j’ai hâte d’être à demain pour prendre la voiture en direction de Strasbourg avec Martial et… et de te serrer dans mes bras !

Ta mamie, Sylvie “la Fiancée”

Après quelques jours passés auprès de Lucas, de retour chez elle, Sylvie écrit une nouvelle lettre à son petit-fils.