Le cahier à fermoir – Jeudi 9 août 1945

St-Amour

Mon cher journal, c’est une jeune maman qui écrit ces mots, mais laisse-moi prendre le temps de tout te raconter en détail.

Depuis samedi dernier, Jean-Baptiste est en vacances. Ce sont ses tout premiers congés payés parce qu’en Côte d’Ivoire, on ne lui en accordait pas. Enfin, la question ne se posait pas. De toute façon, il n’aurait eu nulle part où aller, aucune famille à visiter et surtout aucun argent en poche. Tant qu’il a été militaire, puisque la guerre n’était pas finie, il n’en a pas eu non plus.

Pour ses premiers congés payés, il s’était préparé un petit programme fait de promenades dans Paris, de spectacles, de lectures, mais le savoir près de moi, sans être tenu à des obligations horaires, j’ai été prise d’une envie insatiable de lui, ou plutôt Albertine ne laissait aucun répit à Albert, qui ne s’en plaignait pas. Je ne comprenais pas d’où me venait ce besoin permanent, comme au tout début de ma grossesse.

Lundi après-midi, j’ai interrompu notre promenade et j’ai supplié Jean-Baptiste de rentrer à la maison. Dès la porte fermée, je lui ai presque arraché ses vêtements et je lui ai demandé de s’allonger par terre. Je n’ai même pas pris la peine d’ôter ma robe j’ai retiré ma culotte et Albertine s’est empalée sur Albert. Je tournais le dos à Jean-Baptiste, je lui ai demandé de me masser les reins.

Mon ventre était bien trop gros pour que je puisse voir ses bourses, alors je les caressais avec la paume de mes mains, du bout des doigts, avec mes paumes encore. Ensuite, je caressais ses cuisses, me penchant pour atteindre ses genoux, me redressant pour sentir à nouveau ses bourses dans le creux de ma main. Ça te semblera baroque, mais je t’assure que c’était un réel soulagement.

La douleur s’est estompée, je me suis relevée. Jean-Baptiste riait de mon embarras, m’affirmait que je n’avais rien à me faire pardonner, quand la douleur est revenue. Si vive que cette gymnastique m’est apparue insuffisante.

Au seuil de notre chambre, je me suis mise à quatre pattes par terre. « Centaure ! » Jean-Baptiste m’a demandé « En es-tu sûre ? » J’ai tourné mon visage vers le sien, il a lu dans mon regard que je l’étais. Albert voulait se montrer délicat en pénétrant Albertine, mais mon bas-ventre avait besoin de tout autre chose. Je lui ai demandé de me pilonner. Des images de cuisine me sont venues à l’esprit. Oui, c’était bien cela que mon corps réclamait ! Ma jouissance et celle de Jean-Baptiste ont été si intenses qu’elles ont chassé toute douleur.

La journée s’est terminée paisiblement, après dîner, nous sommes allés nous coucher. Je me suis endormie, blottie contre Jean-Baptiste, mais au milieu de la nuit, je me suis réveillée en sursaut. Quel était le titre de ce livre que Jean-Baptiste s’était promis de lire pendant ses congés ? Quel en était l’auteur ?

Je n’ai pas voulu le réveiller pour lui poser la question, toutefois je savais que je ne trouverai pas le sommeil tant que je n’aurai pas la réponse. Je me suis levée et je suis sortie de la chambre en silence. Face à la bibliothèque, je tendais le cou à m’en décrocher la tête pour essayer de déchiffrer le titre gravé sur la tranche de la reliure. Voyant que ça ne servirait à rien, je suis allée chercher l’escabeau et je suis montée dessus.

Je tendais le bras pour attraper l’ouvrage quand une douleur pareille à un coup de poignard a transpercé mes reins. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur de tomber que j’ai senti les mains de Jean-Baptiste sur mes hanches. « Que fais-tu, ma Louise ? » J’ai éclaté en sanglots, tellement honteuse de la situation dans laquelle je m’étais fourrée.

Jean-Baptiste m’a fait descendre de l’escabeau et nous sommes retournés nous coucher. Il a séché mes larmes avec de doux baisers. Une fois calmée, je lui ai tout expliqué.

– Je crois que je suis en train de devenir folle.

– Tu as rendez-vous demain matin chez le docteur Meunier, rendors-toi, je suis certain qu’il aura une explication à ton comportement et qu’il saura trouver les mots pour te rassurer.

Nous avons dormi en pointillés parce que mon sommeil était agité, entrecoupé de douleurs tout à fait supportables. C’est pour cette raison que nous sommes allés à pied chez le docteur. Sur le chemin, je me suis arrêtée à plusieurs reprises, pliée en deux, mais il me suffisait de respirer un grand coup pour que je puisse reprendre la marche. Jean-Baptiste s’en affolait, ce qui me faisait rire. Le bébé ne devait pas venir au monde avant au moins une bonne semaine.

Dans la salle d’attente du docteur Meunier, je ne tenais plus en place et puis les vitres étaient sales, je fulminais contre la femme de ménage qui ne les avait pas correctement lavées, si Jean-Baptiste ne m’avait pas retenue, je crois que je serais allée dans la réserve pour y remédier. Le docteur était en consultation, il y avait un autre patient avant moi, dans quelques dizaines de minutes, nous aurions les réponses à toutes mes questions et nous pourrions écouter le cœur du bébé. Cette perspective m’a redonné le sourire.

Le docteur est sorti de la salle de consultation. Il nous a salués en souriant. Je me suis levée pour lui serrer la main, son sourire a disparu et il m’a fait les gros yeux. J’ai regardé mes chaussures, une petite flaque salissait le plancher et mes bas étaient mouillés. Je m’étais pissée dessus sans m’en apercevoir. Le docteur s’est excusé auprès du patient qui devait passer avant moi et nous a fait entrer.

– Pourquoi n’es-tu pas allée à l’hôpital ?

– Parce que j’avais rendez-vous avec vous en attendant le jour de l’accouchement, pardi !

– Et que crois-tu que ce soit ?! Je ne suis pas équipé pour t’accoucher, je…

– Mais vous êtes aussi bête que Jean-Baptiste ou quoi ? Mon accouchement est prévu à partir du 13, pas avant !

– Tu le diras à ton bébé ! En attendant, laisse-moi t’ausculter que je puisse donner les informations aux pompiers qui t’emmèneront à la maternité.

J’étais toute contente à l’idée d’arriver avec les pin-pon à l’hôpital, mais rien ne s’est passé comme prévu. Le docteur s’est exclamé « Louise ! » comme un reproche. Il a demandé à Jean-Baptiste de monter à l’étage pour dire à son épouse de venir immédiatement. Je n’ai pas eu le temps de dire ouf qu’ils étaient à mes côtés. Madame Meunier a sorti une grosse bassine de je ne sais où, qu’elle a placée sous la table d’auscultation. Les douleurs sont devenues de plus en plus fortes, de plus en plus rapprochées. Jean-Baptiste semblait souffrir autant que moi, le docteur a semblé remarquer sa présence, il lui a demandé s’il voulait sortir, mais Jean-Baptiste ne le voulait pas. Madame Meunier a pris la place de son époux. Je ne savais pas qu’elle avait été sage-femme. Sa voix me rassurait, je n’entendais qu’elle, comme si son mari et le mien n’étaient pas dans la pièce.

Le docteur Meunier a ordonné à Jean-Baptiste de s’asseoir, parce qu’il était au bord du malaise. Le bébé est sorti de mon ventre. J’ai pensé « Tant pis pour les pin-pon ! » Je n’oublierai jamais le regard de Jean-Baptiste tandis que madame Meunier posait notre fils contre mon sein. J’ai vu un homme devenir père et je t’assure que ça valait tous les pin-pon du monde ! Il le couvait du regard, caressait son front avec une tendresse incroyable en répétant « Mon fils… mon fils… mon petit… mon fils… » sa voix était bouleversante d’émotion. Je n’avais d’yeux que pour lui, que pour eux. J’ai senti que je souriais et que mon sourire devait paraître idiot, mais Jean-Baptiste me dit que cette idée est « parfaitement saugrenue » qu’aucune femme au monde n’a jamais été plus belle que je l’étais à cet instant précis.

Le docteur a lavé le bébé, il l’a mesuré, pesé, nous a demandé quel prénom lui donner. Il a rempli un certificat pour que Jean-Baptiste puisse déclarer la naissance de Martial Touré à la mairie. Il lui a fermement ordonné de sortir avant la délivrance. Je crois qu’elle a été plus douloureuse que l’accouchement en lui-même, mais c’est parce que mon amour n’était plus à mes côtés. Je n’ai pas voulu aller à l’hôpital, puisque le plus gros était fait. Le docteur Meunier n’a pas insisté quand sa femme lui a dit qu’elle assurerait les visites post-partum à notre domicile.

Je suis restée quelques heures encore. Le docteur a fait semblant de râler que je lui chamboulais toute sa journée, mais je voyais bien qu’il n’était pas si mécontent que ça. En revanche, il l’a été quand il a appris qu’on n’avait ni berceau, ni layette parce qu’on voulait attendre la naissance du bébé. J’avais peur que les préparatifs portent malheur au bébé et Jean-Baptiste n’avait pas insisté, pour ne pas me contrarier.

Je n’ai pas eu droit au camion des pompiers à l’aller, en revanche, le retour chez nous s’est fait en ambulance, sans pin-pon, mais avec brancard ! Jean-Baptiste m’attendait à la maison. J’ai réalisé alors toutes les tractations qui avaient eu lieu sous mes yeux, sans que je les remarque. Un moïse était installé non loin de notre lit, ainsi que de la layette, des couches, des langes et trois biberons munis de leur tétine. Le docteur m’a donné une grosse boîte de lait en poudre. Je ne sais pas si j’en aurai besoin parce que Martial boit à mon sein (d’ailleurs, ça fait un mal de chien quand sa petite bouche pince mes mamelons avec une force démoniaque).

Quand nous avons été seuls, Jean-Baptiste et moi avons regardé notre petit Martial sous toutes les coutures, nous émerveillant de l’avoir fait si parfait, ses petits doigts qui se resserrent autour de ceux de son papa, ses petits pieds avec tous leurs orteils, son adorable petit nez, ses oreilles minuscules, ses grands yeux qui semblent se demander ce qu’il fait là, sa bouche qui cherche à téter tout ce qui passe à proximité, son petit zizi et ses bourses disproportionnées. Nous commentions tout à mi-voix, des larmes de bonheur inondaient mes joues et je riais bêtement.

Quand Martial a pleuré pour réclamer à manger, que je lui ai donné le sein pour la première fois devant Jean-Baptiste (il n’était pas là pour la première tétée, celle où madame Meunier m’a montré comment m’y prendre), je lui ai dit « Ton papa va être jaloux de toi ! » Jean-Baptiste a souri comme souriaient les philosophes en présence de la déesse de la bêtise. J’ai voulu le taquiner.

– Ne me dis pas que tu n’es pas jaloux !

– Pourquoi le serais-je ? Martial peut bien profiter de tes seins, il n’y aura droit que quelques mois, deux ans tout au plus, tandis que moi…

Son regard et son sourire sont devenus égrillards. Il n’a pas voulu que je me lève pour changer la couche de notre bébé. J’ai voulu protester qu’il ne saurait pas le faire, qu’il ne l’avait jamais fait avant.

– Parce que tu as déjà changé la couche d’un nouveau-né ?

– Non, mais ce n’est pas pareil, je suis une femme !

– Ah… J’ignorais que changer une couche était inscrit dans vos gènes, je pensais naïvement qu’un homme pouvait en être capable…

Il a pris Martial dans ses bras et l’a emmené au loin. Dans la salle d’eau, je veux dire. Quand ils sont revenus à mes côtés, le petit était endormi dans les bras de son père. Jean-Baptiste l’a couché dans le moïse et il s’est allongé à mes côtés. Nous nous sommes endormis à notre tour et avons été réveillés trois heures plus tard par les pleurs de Martial qui avait encore faim.

En fin de journée, nous avons reçu de la visite.

– Mâdâme nous reçoit au lit… ma chère !

Martial s’est agité dans son sommeil, Henriette a grondé Marcelle à mi-voix.

– Tu vas nous le réveiller, parle moins fort !

Martial a commencé à pleurer.

– C’est malin !

Marcelle a pris Martial dans ses bras, comme si elle avait fait ça toute sa vie, sans hésitation.

– Laisse-la jacter, l’autre pie, toi et moi on sait bien pourquoi tu brailles, il s’en est fallu d’un cheveu que tu portes le plus beau des prénoms, mais pas d’bol, t’es né garçon !

Les pleurs ont cessé. Marcelle nous a regardées avec un air supérieur et un sourire moqueur. Elle m’a tendu Martial pour que je lui donne le sein. Dès la fin de la tétée, elle l’a repris dans ses bras, lui a tapoté le dos.

– Profite, mon gars, qu’une gonzesse t’encourage à lui roter à l’oreille, ça durera pas aussi longtemps que les contributions !

Marcelle a cherché quelque chose du regard, ne le trouvant pas, elle est sortie de la chambre. Je l’ai entendue dire à Jean-Baptiste « Non, je le fais, mais si tu veux prendre une leçon, accompagne-moi et ouvre tes mirettes ! » Maurice a passé une tête pour s’amuser de l’autorité de « l’adjudant-chef Marcelle ». Il nous a aussi prévenues que le dîner serait bientôt prêt. C’est à ce moment que j’ai ressenti la faim et une envie pressante. J’ai voulu sortir du lit. Maurice et Henriette ont eu toutes les peines du monde à m’en dissuader. Ils ont dû insister pour j’attende le retour de Jean-Baptiste et de Marcelle.

En fin de compte, on est parvenus à cet accord, je reste alitée toute la journée, mais je peux manger à table et surtout, surtout ne pas faire mes besoins sur le bassin. Quand j’ai voulu me lever, la chambre s’est mise à tourner. Une fois encore, Marcelle avait vu venir le coup, elle a fait signe à Jean-Baptiste qui a pu me rattraper avant que je tombe.

Après un passage aux waters, j’ai voulu faire un brin de toilette. J’avais besoin de l’aide de Jean-Baptiste qui m’a rejointe, une chemise de nuit à la main, tandis qu’il m’aidait à me laver (j’en avais plus besoin que je ne l’aurais cru), Marcelle a toqué à la porte « Profitez-en pas pour mettre le deuxième en route ! » L’éclat de rire général a retenti de part et d’autre, elle avait obtenu ce qu’elle désirait.

Quand j’ai été toute propre, pimpante, après avoir partagé le dîner et rejoint mon lit, Jean-Baptiste a tenu à prendre une photo pour l’envoyer à Avranches. Il avait déjà envoyé un télégramme après être passé à la mairie. « Martial est né aujourd’hui. STOP. La maman et le bébé se portent bien. STOP. Lettre suit. STOP »

– Tu aurais dû ajouter « 51 cm et 3 kg 100 » pour les rassurer tout à fait.

– Et pis que c’est un p’tit normand, plus au lait que café !

Jean-Baptiste et moi regardions, abasourdis, Henriette et Marcelle lui faire ces remarques. Martial s’est agité. Il était trop tôt pour la tétée. Marcelle l’a remis dans mes bras.

– C’est pas à manger, qu’il veut, il a besoin d’un gros câlin de sa maman !

Jean-Baptiste lui a posé la question qui me brûlait les lèvres, d’où tire-t-elle sa science ?

– C’est que j’étais l’aînée et que ma mère pondait son chiard avec la régularité d’une horloge, une fois l’an, pendant quinze ans. À votre avis, pourquoi que j’en veux pas ?

C’est à ce moment, que Jean-Baptiste a pris la photo. Moi, assise dans le lit, Martial dans mes bras, Jean-Baptiste entourant mes épaules de son bras, Marcelle à notre gauche, Henriette et Maurice à notre droite. L’émotion était palpable quand il a parlé de cette première photo de famille.

Quand nos amis sont repartis, la fatigue m’est tombée dessus comme si une main invisible avait jeté une lourde cape sur mes épaules. Martial venait de s’endormir. Jean-Baptiste s’est allongé à mes côtés. Je me suis blottie contre lui et en caressant son ventre, dans un demi-sommeil, je lui ai dit mon trouble de sentir le mien tout vide « Combien de temps me faudra-t-il avant de ne plus ressentir le manque des gigotis-gigotas du bébé dans mon ventre ? » Je l’ai senti sourire.

Avant que le sommeil ne me happe tout à fait, je me suis consolée en affirmant « Le 7 août 45 restera une date inoubliable ». Je pensais aux chiffres 7,8 – 4,5. Jean-Baptiste a marmonné quelques mots que je n’ai pas distingués. « Je n’en ai pas saisi le sens » serait plus juste. Ce n’est que le lendemain que j’ai appris pour la bombe atomique sur le Japon.

Permets-moi, cher journal, de me montrer indifférente au sort du monde pendant quelque temps et de me contenter de me réjouir du bonheur d’être la maman du plus beau bébé dont on puisse rêver et de partager ce bonheur avec le plus merveilleux des hommes. Notre petit Martial a déjà deux jours, son papa saisit la moindre occasion de le photographier, en layette, tout nu, dans son moïse, dans la cuvette qui lui sert de baignoire, dans mes bras, dans les siens.

Jean-Baptiste vient de me rappeler à l’ordre, il est temps que j’écrive la lettre qu’il a promise à papa et à maman.

Vendredi 17 août 1945

Le cahier à fermoir – Samedi 28 juillet 1945

Je ris sous cape en regardant Jean-Baptiste comme on est au spectacle. En short colonial et portant sa chemise en soie, il s’assied, se relève, s’assied à nouveau, porte son stylo-plume à la bouche, fronce les sourcils, se penche pour écrire sur son journal intime, stoppe son geste à moins d’un centimètre de la feuille, relève la tête, plisse davantage son front, se lève, fait quelques pas en tournant en rond, les mains dans le dos.

– Dans une semaine, je serais en congés payés… Dans une semaine, débuteront mes premiers congés payés d’homme libre… d’homme libéré des obligations militaires… d’homme libre de choisir sa vie… Dans une semaine, débuteront mes premiers congés payés d’homme libre comme le vent… d’homme marié et libre de tout engagement non librement consenti… Qu’en pense ma belle épouse ? Qu’en pense madame Louise Touré ?

– À vrai dire, pas grand-chose. En tout cas, pas ce que tu imagines…

– Quel est donc cet étrange sourire qui fait briller cet éclat dans tes yeux, mon amour lumineux ?

– Je me demandais par quel miracle… Les hommes en short sont au mieux ridicules, au pire disgracieux, pourtant… C’est comme si les shorts avaient été inventés pour rendre hommage à la beauté de tes jambes, pour les mettre en valeur, alors je me demande par quel miracle…

J’aime quand Jean-Baptiste me dit « Ô, ma Louise ! » après avoir ri. J’ai refusé ses avances parce que me connaissant comme je me connais, si je les acceptais, je n’aurais plus ni l’idée, ni la force, ni l’envie de te raconter ce que je veux te raconter. Mais sache qu’il m’en coûte !

Jeudi, j’avais dans l’idée de te parler de la lecture de la presse que nous faisons ensemble, Jean-Baptiste et moi, mais les mots ont décidé de prendre un autre chemin, ensuite je n’ai pas trouvé le temps pour expliquer correctement. Jean-Baptiste est penché sur ses écrits, Henriette ne passera pas aujourd’hui, nous n’attendons aucune autre visite, alors je m’y colle.

En novembre dernier, j’avais expliqué à Jean-Baptiste comment Éric m’avait appris à écouter tous les sons de cloches en prenant garde de repérer d’où ils viennent avant de me forger une opinion. J’avais mis de côté ce conseil un peu par fainéantise et aussi par manque de temps. Depuis quelques mois, je m’applique à suivre cette règle que m’a léguée mon grand frère.

Quand il a été question de faire le procès de la Collaboration et de ses dirigeants, Jean-Baptiste et moi nous sommes piqués de comparer les titres, les articles qui le relatent dans les différents journaux que nous pouvons trouver.

Dès le mois de mai, alors qu’il était encore en Allemagne puis en Suisse, L’Humanité titrait sur le procès « Pétain-Bazaine » et moi, j’étais drôlement surprise parce que je ne savais pas qu’il portait un nom composé. Jean-Baptiste non plus.

Jeudi de la semaine dernière, j’avais rendez-vous à la maternité pour le suivi de ma grossesse (parce que le docteur Meunier préfère que je consulte un spécialiste et que j’accouche à l’hôpital plutôt qu’à la maison, ce qui ne m’empêche pas d’aller le voir entre deux consultations pour écouter le cœur du bébé avec le stéthoscope, à l’hôpital, ils ne veulent pas). La maternité est trop éloignée pour que je puisse m’y rendre à pied, alors, j’y vais en autobus.

Donc, jeudi, je monte dans le bus, un passager me cède sa place, je me retrouve assise à côté d’un bonhomme moustachu et bougon, qui regarde mon ventre comme s’il lui volait du confort. D’un air mécontent, il déplie son journal et commence à le lire. Je n’en crois pas mes yeux ! À la une, en gros caractères, je lis “BAZAINE”; alors, curieuse, je me penche et lorgne sur le journal. Le bonhomme, toujours aussi désagréable, me reproche « Ne vous gênez pas, lisez par-dessus mon épaule ! Ça vous intéresse tant que ça ?! » Captivée par les mots « Un maréchal de France devant ses juges », je ne réalise pas qu’ainsi, il veut que je cesse en m’excusant, alors je lui réponds « Oh oui ! Ça parle du procès Pétain ? »

Si la lecture de ce journal vous intéresse, vous pouvez cliquer sur l’image, qui vous redirigera sur le site de presse de la BNF, RetroNews.

– Vous ne savez pas lire ? BA-ZAI-NE BAZAINE !

– C’est un autre maréchal ? Parce que dans l’Huma, ils parlent du procès Pétain-Bazaine

Là, le bonhomme se radoucit et il m’explique qui était le maréchal Bazaine, comment, commandant en chef de l’armée du Rhin, il a replié ses troupes à Metz, comment il a refusé de les engager contre les Prussiens, comment il a refusé le combat et comment il a capitulé, laissant le champ libre à l’ennemi. Je fais tout de suite le rapprochement avec Pétain..

Seulement, avec tout ça, je n’avais pas eu le temps de lire l’article, surtout que contrairement à mon Jean-Baptiste, je ne sais pas embrasser une page d’un regard et en retenir l’essentiel. J’ai besoin de lire à mon rythme, pas très rapide, un mot après l’autre, une phrase après l’autre. L’homme s’est levé, je lui ai demandé s’il pouvait me vendre son journal. Il m’a regardée comme si je l’offensais. Il me l’a tendu. « Je vous l’offre ! » Alors, je lui ai demandé où je pourrai acheter les prochains numéros parce que je ne l’ai jamais vu dans mon kiosque habituel. Il a souri et m’a indiqué l’adresse d’une maison de la presse.

J’étais si impatiente de raconter cette rencontre à Jean-Baptiste que je lui ai ouvert grand la porte dès que j’ai reconnu ses pas dans les escaliers. D’abord surpris, il a rigolé quand je lui ai dit « Je sais qui c’est, Bazaine ! » Il m’a répondu « Bonsoir, ma chérie ! » et après, il s’est moqué de moi en me comparant à la petite Marcelle.

Quand j’ai eu fini de raconter ma découverte, il a eu l’air dépité. Il s’est souvenu de ses leçons d’histoire sur la guerre de 1870 et s’en est voulu d’avoir oublié le maréchal Bazaine « figure du traître par excellence ». Je lui ai dit qu’on n’avait pas pensé que la comparaison remontait à cette guerre, mais il s’en voulait tout de même. Ses souvenirs d’école se faisaient plus nets, néanmoins il y avait une zone qui demeurait floue dans sa mémoire (Pour faire enrager Jean-Baptiste, quand il dit « néanmoins » et que j’ai un argument pour le contredire, je dis « nez en plus ». Ça marche à tous les coups, mais chut, c’est un secret !).

Le samedi suivant, nous sommes allés à la bibliothèque où nous avons trouvé des ouvrages savants sur cette guerre et sur ce maréchal. « Il faut espérer que Pétain ne bénéficie pas de la même mansuétude ». Le maréchal Bazaine a été condamné à mort pour trahison en 1873, mais il a été gracié et sa peine commuée en vingt années de prison. Prison de laquelle il s’est évadé pour finir ses jours tranquillement en 1888 à Madrid.

Ce que j’aime avec Jean-Baptiste, c’est qu’il m’apprend plein de choses sans jamais me voir comme une charmante idiote à éduquer. Quand, avide d’apprendre, je m’éparpille, il se contente de me conseiller de noter le but final de ma recherche sur un morceau de papier pour ne pas le perdre « dans les méandres de ta curiosité ». Pourtant, il est sincèrement épaté de cette curiosité et des idées sans queue ni tête qui me viennent à l’esprit, surtout quand, en fin de compte, elles s’avèrent être plus logiques qu’il n’y paraissait.

– Tu es une gourmande, ma Louise, il n’est guère surprenant que ta gourmandise aiguise ton appétit de connaissance !

Jean-Baptiste m’affirme qu’il apprend autant de moi que j’apprends de lui, même si ce n’est pas tout à fait ce que je pense, je comprends ce qu’il veut dire. La principale différence entre nous, c’est ma capacité à rester concentrée, attentive quand je lis des ouvrages savants. Nous ne pouvions pas emprunter les livres sur l’Histoire et très vite, mon esprit s’est envolé ailleurs, mes yeux regardaient les mots sans les voir.

Je ne sais pas comment Jean-Baptiste l’a remarqué, mais il m’a proposé de faire le tour de la bibliothèque et d’y musarder. Il y a tellement de livres qu’on doit les chercher en consultant des fiches dans de très jolis (et astucieux) tiroirs en bois. J’ai pensé aux dossiers des patients du docteur Meunier et je me suis demandé combien il en faudrait pour que ce genre de fichier devienne nécessaire.

Une fois de plus, les idées sans queue ni tête venaient encombrer mon cerveau. J’ai ouvert un tiroir, puis un autre, je faisais défiler les fiches à toute vitesse du bout de mes doigts afin que le bibliothécaire me prenne pour une érudite. Hélas, mon stratagème a fait long feu, je l’ai vu sourire. J’ai cessé mon manège et mes yeux ont lu la fiche « Le bachelier » de Jules Vallès. Je me suis souvenue que ce roman figurait dans la bibliothèque d’Éric, qui ne comprenait guère plus qu’une cinquantaine de livres.

Je ne suis pas très instruite, mais je comprends très bien les systèmes de classement. J’ai tout de suite trouvé le bon rayonnage, j’ai vu les trois volumes de la trilogie, j’ai souri en repensant à la photo prise par Éric le jour de ma communion où je posais en aube avec « L’insurgé » dans les mains au lieu du bréviaire que j’aurais dû tenir.

Je suis allée voir le bibliothécaire pour lui demander si je pouvais emprunter les trois romans d’un coup. Il m’a répondu oui, à condition que je m’inscrive à la bibliothèque et que je m’engage à les rapporter dans les trois semaines à venir. J’ai rempli la fiche, il m’a fait ma carte de lectrice, je suis allée retrouver Jean-Baptiste, qui prenait des notes tel un élève studieux, j’ai posé bruyamment les livres sur la table, il a levé les yeux, j’ai tapoté mon index sur la carte.

– Être titulaire d’une carte de lectrice semble te rendre bien heureuse, ma Louise !

– Et tu sais pourquoi ? Non ? Regarde ! C’est le premier document officiel au nom de Louise Touré !

Ne me crois pas si ça te chante, mais j’ai vu le cœur de Jean-Baptiste se gonfler de bonheur. Je l’ai vu, de mes yeux, vu !

Quand nous sommes sortis de la bibliothèque, je lui ai demandé de me dire tout ce qu’il savait sur la Commune de Paris, parce que le bibliothécaire m’a demandé si je m’intéressais à ce sujet. J’ai fait semblant de ne pas entendre et j’ai ignoré sa question, je ne voulais pas lui avouer que tout ce que je connais de la Commune, c’est la chanson « Le temps des cerises ». Jean-Baptiste m’a dit de ne pas en savoir beaucoup plus, nous nous sommes promis de retourner à la bibliothèque afin d’en apprendre davantage.

Je tenais à raconter tout ça, maintenant que c’est fait, je vais me lever pour aller dans le dos de Jean-Baptiste, toujours penché sur son cahier, absorbé par l’écriture. Je glisserai mes mains sous sa chemise, poserai mes lèvres sur sa nuque et laisserai parler Albertine.

PS J’ai fait comme je l’avais écrit, mes mains sur sa mâle poitrine (j’adore cette expression), mes lèvres sur sa nuque, Albertine a demandé « Albert, tu es là ? » Albert a répondu « Ça ne saurait tarder » Albertine l’a semoncé « Albert, tu n’es qu’un gros vantard ! » parce que je pinçais le mamelon de Jean-Baptiste qui a posé sa plume en riant. Albert a promis à Albertine qu’elle allait voir ce qu’elle allait voir et il a tenu promesse.

Jeudi 9 août 1945, Louise nous annonce une grande nouvelle.

Le cahier à fermoir – Jeudi 26 juillet 1945

Comme le veut notre rituel de jeunes mariés, Jean-Baptiste est entré dans le salon les bras chargés des journaux du soir, il les a posés sur la table, est venu m’embrasser. Il a eu un sursaut, comme si un doute venait soudain de s’emparer de lui. Il s’est dirigé vers le buffet, en a ouvert le tiroir de gauche. Il a pris avec toute la délicatesse du monde notre livret de famille, l’a ouvert, en a lu à haute voix les deux premières pages, il s’est retourné vers moi en souriant de la plus belle des façons.

– Si c’est un rêve, je suis ravi de ne m’être toujours pas réveillé !

Avant de nous livrer à notre activité du moment (la lecture dans différents journaux des compte-rendus du procès Pétain), j’ai demandé à Jean-Baptiste de regarder ce que le facteur nous avait apporté aujourd’hui. Il a souri, ému, en lisant les mots de la petite Marcelle. « La mer ses comme une pissine mes en plus grand. Des fois elle est haute, des fois elle est basse alors y a plu d’eau. Je savé pas qu’il y a autant d’eau dans la mer. En plus la mer, ces salé. Ces beau à voir mais le disez pas à maman, je veux lui faire la surprise. Votre petite Marcelle »

Jean-Baptiste a posé les journaux et m’a demandé de choisir lequel je lirai.

– Tu le fais exprès pour me faire enrager ? Tu sais que ce n’est pas bon dans mon état ?

Il a hoqueté « Mais… quoi… mais… de quoi… ? » avant de remarquer le long tube qui lui était adressé. Il était sincère quand il m’a affirmé ne pas l’avoir vu. Le courrier lui avait été adressé rue Dupleix avant d’être réexpédié chez nous. Il contenait ses diplômes et un mot « Je suis tombé par hasard sur ta lettre, les vieux seraient furieux s’ils savaient que je te les envoie alors je compte sur ton silence. Si jamais ils changeaient d’avis, je ferais comme d’habitude, je jouerais au con. Bonne chance à toi dans ta nouvelle vie, j’espère avoir un jour le cran de faire comme toi et de m’échapper d’ici. Ton complice, Charles-Henri ».

Charles-Henri est l’aîné des enfants du couple de colons, celui à qui on répétait sans cesse « Si un nègre y parvient, ne me dis pas que tu ne peux y arriver ! » Jean-Baptiste était à la fois étonné et à la fois non qu’il lui ait envoyé ses diplômes.

– Mais… mais que fais-tu ma Louise ?

Je crois que son rire a résonné au-delà des fortifs quand je lui ai expliqué. « Je me demandais si en mettant mon nez à l’intérieur du rouleau, je pourrais sentir les parfums de l’Afrique ».

– Oh ma Louison… méfie-toi, je vais finir par tomber amoureux de toi !

Il me taquinait, mais il était ému également.

– Alors, madame Touré, quelle lecture aurait votre préférence ce soir ?

– Tu connais le grec ancien ?

J’ai été aussi surprise que lui de ma question. Pourquoi m’est-elle sortie de la bouche ? Cela restera un grand mystère. Je suis allée chercher le livre duquel s’était échappé la feuille écrite de la main d’un des fils Dubois.

– Je me demandais si c’est une version, ou si c’est un texte recopié, ou si c’est une page d’un journal intime, ou si c’est un rêve, ou un souvenir, peut-être… ?

– Cela fait beaucoup de questions pour un simple feuillet… voyons voir…

Le premier jour, j’ai entendu le cliquetis d’un loquet que l’on pousse. Le vent soufflait et faisait danser le rideau de la fenêtre ouverte. Allongé sur ma couche, je regardais la scène grâce aux reflets du miroir posé devant moi. Je souriais, ravi de l’aubaine que m’offrait ma cousine, bien plus âgée que moi, de la découvrir dans son intimité la plus crue, à la toilette. Je me surpris à jalouser l’éponge qu’elle plongeait dans la bassine d’eau fraîche, l’éponge qu’elle pressait contre sa peau, l’éponge qui se promenait le long de son corps, du cou jusques aux chevilles. Ce corps plein, presque celui d’une femme, je n’en avais jamais mesuré la sulfureuse beauté. Je tendis mes mains dans le vide quand l’éponge masqua le haut des cuisses de ma cousine, quand elle se glissa entre elles. Iphigénie, puisque c’est ainsi que je nomme la fille de mon oncle, portait un soin tout particulier à cette toilette intime, d’une grâce vulgaire. Les cuisses outrageusement écartées, Iphigénie scrutait avec attention son pubis idéalement moussu et les trésors que sa toison habituellement masquait. Mon plaisir jaillit alors qu’elle s’enduisait le corps d’un onguent qu’elle allait chercher du bout des doigts dans un large pot posé sur une tablette. Il me fut difficile de contenir mon émoi à chaque fois que le hasard nous mettait en présence. Sa toge légère vibrait au moindre souffle du vent, au moindre courant d’air et l’odeur de sa peau me parvenait, sucrée, avec des relents d’ambre et de musc alors je la revoyais à la toilette et je me revoyais à demi assis sur ma couche à l’observer.

Le jour suivant, je me tenais fin prêt. La veille, dans la soirée, j’avais subtilisé une partie de l’onguent d’Iphigénie. De retour dans ma chambre, je m’étais enivré de son odeur avant de le déposer dans un bol, une soucoupe en guise de couvercle.

Ma cousine entra dans la pièce d’eau, en ferma la porte et en poussa le loquet. Éole était mon allié puisqu’il faisait encore danser le rideau à la fenêtre. J’observais Iphigénie remplir la bassine d’eau, y plonger l’éponge, la presser contre son cou, contre ses seins, contre son ventre, contre ses cuisses. Mon impatience à la voir poursuivre croissait au rythme de mon désir. Les mains enduites de son onguent, je massais mon ventre, mes cuisses, attendant le moment idéal pour caresser mon phallus qui se dressait vers les cieux comme un arbre en quête de lumière. Iphigénie ouvrit le pot, en jaugea le contenu. Elle leva les yeux en direction de la fenêtre. Tapi sur ma couche, je me dérobai à sa vue. Elle écarta le rideau pour s’assurer que personne ne se tenait derrière. Hélios darda ses rayons sur le miroir, ce qui fit naître un sourire sur le visage de la belle. Elle s’en retourna à sa place, mais troublée, omit d’occulter la fenêtre. Mon imagination me jouait des tours puisqu’il me sembla trouver ma cousine plus impudique que la veille, plus précise dans ses attouchements. Je me masturbais avec frénésie, tentant d’oublier qu’elle était ma cousine, que j’étais son cousin. L’échauffement de mon corps était tel que son parfum envahissait la pièce où je me trouvais, à demi assis sur ma couche, à observer Iphigénie à la toilette, à caresser mon sexe en pensant au plaisir que m’offrirait le sien, à me masturber en rêvant du sexe de ma cousine jouissant du sexe de son cousin. Cette pensée m’étreignit le bas du dos aussi violemment que le plaisir qui jaillit sur mes mains. Je les regardais couvertes d’onguent et de sperme mêlés et, pris d’une lubie soudaine, je les léchai du bout de la langue, imaginant que c’était la sienne

Toute la journée, je sondai mon âme en quête d’un quelconque remord, mais n’en trouvai point.

L’été tirait à sa fin, le lendemain nos chemins se sépareraient pour une année entière. Le goût amer de l’absence annoncée imprégnait ma salive. Comment allais-je supporter de ne plus assister à ce spectacle quotidien qui avait illuminé ces deux dernières semaines ? Tout à mes pensées, d’humeur chagrine, je scrutais en vain dans le miroir. Iphigénie était en retard à sa toilette. Trois petits coups secs contre ma porte. Je me drapai à la hâte pour m’enquérir de la raison de ce tapage et chasser l’importun. La toge d’Iphigénie me parut plus aérienne que d’ordinaire. « Mon cousin, mon cher cousin, puis-je te demander de me rendre un service ? Je me sens trop lasse pour faire ma toilette, m’offrirais-tu ta couche le temps que tu fasses la tienne ? La bassine est prête, ainsi que l’éponge. Tu trouveras un petit pot d’onguent, mais prends garde à pousser le loquet, quelqu’un pourrait entrer et j’imagine ta pudeur outragée… »

Tout comme ça m’était arrivé quelques jours plus tôt, Jean-Baptiste a tourné machinalement le feuillet pour retomber sur les premiers mots du récit dont nous ne connaîtrons jamais la fin.

– Je suis à peu près certain qu’il ne s’agit pas d’une version, le style de ce texte ne me rappelle rien… À mon avis, il doit s’agir d’une dissertation ou bien d’une composition française.

– Une composition ???

– Certainement, de celles que les professeurs infligent à la rentrée des classes « Racontez vos vacances ». Ô, ma Louison, ta mine renfrognée, ton pied rageur frappant le sol, tes poings sur tes hanches… ô, ma Louison, si tu savais comme mon plaisir s’en trouve accru !

– Tu mériterais que ton rire reste coincé dans ta gorge et qu’il t’étrangle ! S’il devait t’étouffer, je te laisserais là à te seriner « Rira bien qui rira le dernier » !

En fait, ce qui m’énervait le plus, c’est Louise qui tombe dans le panneau à chaque fois, pas Jean-Baptiste qui me tendait les bras pour faire la paix. Il faut dire que nous la faisons toujours de la plus charmante des façons.

Samedi 28 juillet 1945