Le cahier à fermoir – Lundi 27 août 1945

Quelle aventure, mon cher journal, quelle aventure ! Malgré les conseils de prudence que je subis depuis la naissance de Martial, j’ai décidé de ne pas attendre plus longtemps et d’aller me promener avec lui. Je marchais dans les rues, en poussant le landau avec l’arrogance d’une reine-mère offrant sa progéniture à la vue de ses sujets.

Je ne suis pas allée au parc de Vaugirard, parce que j’avais une autre idée en tête. Arrivée au parc Monceau, j’ai punaisé un petit mot près du platane à l’attention d’Eugénie (elle connaît la combine) pour l’informer de la naissance de Martial. Je me suis assise quelques minutes, je dois reconnaître que j’avais les jambes en coton. j’ai jugé plus sage de ne pas présumer davantage de mes forces, je suis donc rentrée à la maison juste à temps pour combler l’appétit de mon petit ogre.

Je venais de le coucher quand on a sonné à la porte. J’ai failli tourner de l’œil en découvrant, sur le palier, la mère Mougin furibonde. Elle ne m’a pas laissé d’autre choix que de la faire entrer. Elle agitait le petit mot pour Eugénie.

– Qu’est-ce qui t’a pris de laisser ton adresse au vu et au su de tous ?! Aurais-tu perdu l’esprit ?! Si au lieu de moi, ça avait été un maniaque qui t’avait vue le punaiser, hein ? Y as-tu seulement pensé ? Qu’aurais-tu fait, face à lui ? Je croyais que tu avais la tête sur les épaules, du plomb dans la cervelle, mais non, tu te comportes comme la dernière des idiotes ! Tu me déçois, Louise, tu me déçois !

Je restais là, à bredouiller… qu’aurais-je pu répondre à sa tirade pleine de bon sens ?

– Je ne vois qu’une seule raison à ce manque de clairvoyance, c’est une carence en phosphore. C’est pourquoi, je suis venue t’apporter ce remède, en espérant qu’il soit efficace.

Une large tranche de son fameux pâté de poisson ! Quand j’étais bonne à tout faire, elle en préparait chaque semaine avec les restes du poisson du vendredi. Elle le gardait au frais, c’était notre petite gourmandise, la seule qu’elle nous autorisait. Je sais qu’elle appréciait de me voir m’en régaler parce que j’étais la seule, à part elle, à le trouver délicieux. Je l’ai prise dans mes bras, elle a fait semblant de bougonner, mais sans grande conviction.

Elle a demandé à voir le bébé « pour m’assurer que tu le nourris correctement ». Dans la pénombre de la chambre, elle a regardé Martial. Elle a enfin abandonné son air revêche et nous a fait le plus beau des sourires avant de sortir sur la pointe des pieds. « Laissons-le dormir, ton petit prince ! »

Ça m’a fait tout drôle de papoter avec la mère Mougin dans mon salon, parce que les rares fois où ça nous était arrivé quand je travaillais sous ses ordres, c’était dans la cuisine des patrons. Elle voulait tout savoir de ma vie après mon départ.

– C’est parce que tu étais enceinte que tu as quitté ta place auprès de nous ? De ce que j’ai pu apprendre, tu n’es pas entrée à l’école des infirmières de la Croix-Rouge…

– Non, ce n’est pas pour ça ! Je n’ai pas menti, je devais vraiment devenir infirmière. J’ai appris ma grossesse le jour où Marcelle est venue me chercher… Vous vous en souvenez ?

– Oui, je m’en rappelle très bien. À ton retour, le lendemain, tu m’as dit que tu étais restée au chevet d’une certaine… euh…

– Henriette

– Oui, Henriette qui avait eu besoin de ton sang. Elle avait eu un accident, me semble-t-il…

Son regard est devenu suspicieux. Enfin, pas vraiment suspicieux, il signifiait plutôt « je me doute de la nature de cet accident », mais fort étrangement, je n’y ai lu aucun reproche.

– Je me suis évanouie pendant la transfusion et à mon réveil un docteur m’a appris mon état. Je ne sais pas pourquoi l’infirmière Suzanne était là. Elle a dit que je n’étais pas digne de la Croix-Rouge…

– Comment ça « pas digne » ?!

– Je suppose que c’est à cause de mes fréquentations, du genre d’accident qui avait mené Henriette aux urgences, de mon état et de la couleur de la peau de l’homme qui en était responsable…

J’ai cru que la mère Mougin allait s’étouffer de colère, de rage. J’ai été drôlement surprise, je la pensais bien plus à cheval sur la morale et les bonnes mœurs.

– Quand j’ai rendu mon insigne et ma sacoche, je ne me suis pas gênée pour dire à l’infirmière Suzanne ce que j’avais sur le cœur. « N’allez pas vous imaginer que vous me congédiez, sachez que c’est moi qui refuse d’offrir mon temps, ma patience et mon savoir à une organisation soi-disant charitable, mais qui est incapable de la moindre compassion envers des personnes dans la détresse. Votre attitude de l’autre jour m’a ouvert les yeux. Je vous en remercie. Mon temps est trop précieux pour que je le perde avec des hypocrites dans votre genre ! » Elle était estomaquée. J’ai tourné les talons et je suis rentrée à la maison. Le lendemain, j’emménageais dans la chambre d’Henriette.

Pendant cette tirade, la mère Mougin s’est exclamée à deux reprises « Bien dit ! » Elle prenait ma défense avec la hargne d’une louve défendant son louveteau. Elle m’a demandé comment il se fait que j’habite dans un si bel appartement. Je lui ai raconté cette soirée du 22 décembre, ma rencontre avec le docteur Meunier qui a changé le cours de ma vie, de son ami et patient monsieur Dubois. Elle ponctuait mon récit de « Ça ne m’étonne pas de toi ! » comme autant de compliments.

– Maintenant, c’est à votre tour de me raconter ce que devient la maison depuis mon départ !

Son visage s’est rembruni. Elle a pris une profonde inspiration, comme si elle était surprise de la tournure des événements, surprise de ma question. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais il m’est apparu comme une évidence qu’un petit verre de liqueur l’aiderait à délier sa langue. Je me suis levée et lui ai offert du vin de Madère, une bouteille qui faisait partie du panier de douceurs offert par monsieur Dubois à l’occasion de la naissance de Martial. D’abord un peu réticente, la mère Mougin en a bu une toute petite gorgée. Elle a fait claquer sa langue. « Mais c’est sacrément meilleur que le vin cuit ! » Elle a souri et a commencé son récit.

– Ton aide précieuse me fait bien défaut, Louise. J’ai du mal à m’en sortir avec Jeanneton, mais ça doit être ma pénitence pour l’avoir imposée aux patrons dans une période aussi délicate que celle que nous traversions. Comme tu as pu le constater, Jeanneton est un peu… comment dire ? Simple d’esprit. Et si ce n’était que ça…

Martial s’est agité, il a commencé à pleurer. J’ai regardé l’horloge, surprise que le temps ait passé si vite. Ce n’était pas l’heure de la tétée, il avait dû faire un mauvais rêve. Il n’empêche que ses pleurs m’ont provoqué une montée de lait fort désagréable. La mère Mougin a sauté sur l’occasion pour se lever et aller le voir dans sa chambre.

Elle est revenue, le tenant dans ses bras et le berçant avec une douceur dont je l’aurais crue incapable. En matière de soins à apporter aux tout-petits, il y a deux écoles. Celle qui prône « Laisse-le pleurer, ça lui fait les poumons » et l’autre qui tout au contraire affirme que les câlins rassurent les bébés et les aident à grandir sainement. J’aurais parié que la mère Mougin était adepte de la première et je me trompais du tout au tout ! Sa voix si douce, ses gestes si tendres et la mélancolie de son regard me broyaient le cœur. Comment ai-je pu me méprendre autant sur son compte ?

Comme si tous les dieux s’étaient ligués contre ma curiosité, la sonnette a retenti. Henriette est arrivée. Je l’ai présentée à la mère Mougin. J’ai eu du mal à me retenir de rigoler quand…

– Madame Mougin, je vous présente mon amie Henriette. Henriette, je te présente madame Mougin…

– Euphrasie, tu peux m’appeler par mon prénom, Euphrasie

Euphrasie ! Tu te rends compte ?! La mère Mougin s’appelle Euphrasie ! Henriette ne semblait pas si interloquée que ça, mais moi j’avais du mal à garder mon sérieux. Euphrasie… !

– J’ai une tante qui s’appelle Euphrasie ! Je croyais que c’était un prénom en usage que dans le village de mes parents…

Et là, patatras ! J’apprends que la mère Mougin et Henriette sont toutes les deux originaires de Franche-Comté ! Et que je te parle du pays, et que j’évoque des villes (dont j’ignorais jusqu’au nom), des traditions et que je m’émerveille de la gastronomie franc-comtoise… Avec tous leurs bavardages, il était l’heure pour Martial de boire mon bon lait normand. Henriette en a profité pour montrer à Euphrasie la dentelle qui est presque finie.

Je changeais la couche du petit quand Henriette a décidé de nous laisser tous les trois, Martial, la mère Mougin (Euphrasie) et moi. En fait, elle était venue me prévenir qu’elle s’absentait jusqu’à lundi en huit avec son Maurice. Elle m’en dira plus à son retour.

Henriette partie, Martial endormi dans son berceau, je voulais demander à la mère Mougin de poursuivre son récit, mais je la sentais comme en équilibre sur un fil. Elle pouvait tout aussi bien refuser, en me disant qu’il était trop tard, comme accepter de se laisser aller à des confidences. J’ai décidé de donner un petit coup de pouce au destin pour qu’il fasse pencher la mère Mougin vers le choix qui avait ma préférence en lui servant un autre petit verre de vin de Madère.

– Vous me disiez donc que Jeanneton…

Madame Mougin a souri.

– Tu ne capitules pas facilement, Louise ! Comme tu as pu le remarquer, Jeanneton est simple d’esprit. Tu as l’air étonnée, tu ne t’en souvenais pas ?

– Je ne me souviens pas d’elle comme ça, mais ceci explique cela… Pour moi, Jeanneton était une tire-au-flanc, qui profitait d’être votre nièce, donc intouchable et je trouvais que son regard en coin reflétait sa fourberie. Maintenant que vous me dites qu’elle est simplette, je comprends mieux pourquoi je devais toujours lui montrer comment effectuer certaines tâches, je croyais que c’était une ruse pour me faire faire la moitié du boulot…

– Une ruse ?! Si seulement elle en était capable… Sa lenteur et sa maladresse ne sont pas les seuls problèmes que je rencontre avec elle. Elle vole tout ce qui lui est possible de voler, pas par vice, non, non, par manie. Je dois souvent aller récupérer dans sa chambre ce qu’elle a dérobé plus tôt. Si je te parle de manie plutôt que de vice, c’est qu’elle ne prend même pas la peine de cacher son butin. Elle le met dans la poche de sa blouse ou le pose sur sa commode. Elle ne s’aperçoit même pas que les objets retrouvent leur place habituelle. Mais que de tracas pour moi !

– Mais alors pourquoi êtes-vous allée la chercher ? À ce moment, je n’envisageais pas de partir !

– En es-tu bien certaine ? Je n’ai pas vu venir cette histoire de Croix-Rouge, mais j’avais bien remarqué que tu n’étais plus la petite Louise que j’avais connue, la jeune fille timide que j’avais embauchée. Je te voyais devenir femme et une foule de petits détails m’avertissaient que non seulement tu étais amoureuse, mais surtout et avant tout que cet amour était payé de retour. Comment aurait-il pu en être autrement ? Une jeune femme, belle comme un cœur, courageuse à la tâche, vive d’esprit et curieuse d’apprendre, quel homme pourrait résister à ton charme ? Je te houspillais parce que je voyais en toi la fille que j’aurais aimée avoir, je voulais te protéger, même si je m’y prenais mal. Quand j’ai compris que ce ne serait qu’une question de temps, quelques mois tout au plus, voire quelques semaines avant que tu ne nous donnes ton congé, je me suis résolue à te trouver une remplaçante. J’aurais voulu avoir le temps de faire un choix raisonnable, mais ma sœur m’a demandé de lui rendre ce service. Je ne connaissais pas Jeanneton, je ne l’avais vue qu’à quelques reprises, aux grandes occasions, la dernière fois, elle n’avait pas dix ans. Je la savais un peu lente, mais de là à m’imaginer… Je ne pouvais pas refuser ça à ma sœur… Je n’ai pas eu la chance d’être mère, elle a eu la malchance de l’avoir été trop souvent… Pour finir par Jeanneton, née trop tôt. On ne donnait pas cher de sa survie, tu sais quand elle est venue au monde.

– C’est par pitié que vous avez accepté ?

– Si tu savais… Ma sœur a été présente à mes côtés quand la réalité a brisé tous mes rêves, quand mes illusions ont disparu comme une maison s’écroule sous les bombardements…

– Quand votre mari est mort ?

La mère Mougin s’est servi un verre qu’elle a bu d’un trait. D’une voix étranglée par les sanglots, elle m’a dit qu’elle aurait bien besoin de quelque chose de plus fort. Je me doutais que les détails de la mort de son mari ne me seraient pas épargnés, mais je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. J’avais ouvert la porte de son passé à grands coups d’épaule, il m’était devenu impossible de la refermer. Troublée, je lui ai servi du Calvados (la cuvée spéciale de papa) dans un verre à eau. Elle a éclaté de rire.

– Je vais être dans un bel état pour rentrer ! Une chance que les patrons et la petite Eugénie soient encore dans leur domaine tourangeau et que Jeanneton passe quelques jours en famille, c’est que j’ai une réputation de sérieux et de sobriété à tenir, Louise !

Elle a bu une bonne rasade. Je ne sais pas si elle s’est éclairci la voix ou si l’alcool lui a brûlé le gosier. Sans doute un peu des deux.

– Je me suis fiancée, je devrais dire Auguste et moi avons été fiancés en juin 14. Le mariage aurait dû être célébré l’année suivante, mais… tu connais la suite… Je n’ai pas choisi mon mari, pas plus qu’il ne m’avait choisie. C’était un accord entre nos deux familles, une décision pour laquelle nous n’avons pas eu notre mot à dire. Pourtant, dès que je l’ai vu, je suis tombée sous son charme. Les années passant, je l’aimais sincèrement. Il était bel homme et n’avait aucune des manières rustres des hommes de mon village. Ses manières, son langage, sa façon de se vêtir, ses chaussures fines toujours bien cirées, tout en lui était délicat, élégant. Il était horloger à Besançon. Je me souviens du tournis que j’ai ressenti à mon arrivée dans ce qui me semblait être une ville gigantesque. Nous nous sommes écrit pendant toute la durée de la guerre. J’attendais ses lettres avec impatience, il m’écrivait que les miennes le réconfortaient. La guerre finie, la noce a pu avoir lieu. J’ai découvert Besançon le jour même.

Elle a bu une autre rasade. Son regard était lointain, comme si elle regardait le film de sa vie sur le mur derrière moi, comme si elle avait besoin d’oublier ma présence pour se parler à elle-même.

– La nuit de noces n’a pas tenu ses promesses. Auguste se lamentait « Je n’y arrive pas… Je n’y arrive pas… Je n’y arriverai jamais ». J’avais entendu tellement d’horreurs, j’avais vu tant d’hommes mutilés, je comprenais que des images hideuses revenaient le hanter. Je le rassurais, rien ne pressait, je saurais attendre le temps nécessaire. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars. Il se réveillait en hurlant et, loin de le calmer, mes caresses semblaient le brûler. Nous avons jugé plus raisonnable de faire chambre à part.

Elle allait boire une nouvelle gorgée, mais en voyant qu’il était à demi vide, elle s’est ravisée, se contentant de faire tourner le calvados dans son verre. Son regard s’est noyé dans le tourbillon ambré que son geste avait fait naître.

– Chaque jour qui passait me voyait plus amoureuse d’Auguste. Plus nos corps s’éloignaient, plus nos âmes devenaient sœurs. J’étais heureuse à ses côtés. Chaque jour, il m’offrait un beau bouquet de fleurs. Il me trouvait bonne cuisinière et m’encourageait à cuisiner « comme un peintre compose un tableau ». Il me parlait de sa passion pour son métier, de la délicatesse des engrenages, de son émerveillement quand il les assemblait. Il m’en parlait avec des mots troublants, sensuels. Hélas, après quelques mois, il est redevenu taciturne. Je le pressais de questions auxquelles il a fini par répondre. Besançon était peuplé de fantômes. Telle rue lui rappelait tel camarade d’école, telle autre, un autre encore. Quand il croisait qui une mère en deuil, qui une veuve, il éprouvait la honte d’être revenu vivant et indemne de ces quatre années de guerre.

Elle serrait son verre avec tant de force, je craignais qu’il ne se brise entre ses doigts crispés.

– En mai 1920, Auguste a reçu une lettre de son ami Claude avec lequel il correspondait depuis leur retour à la vie civile. Auguste s’isolait toujours pour les lire. Il ressortait de sa chambre les yeux embués, je me doutais qu’elles évoquaient toutes ces horreurs qu’ils avaient endurées ensemble sur les champs de bataille. Je n’ai jamais cherché à les lire, j’attendais qu’il me juge assez forte pour le faire. Pourtant, c’est un tout autre homme qui est sorti de sa chambre, ce jour-là. Je ne l’avais jamais vu aussi enjoué. Son ami Claude, bijoutier, lui proposait de s’associer avec lui. « Serais-tu d’accord si je te proposais de nous installer à Lyon ? » Comme tu le sais, en la matière, nous n’avons pas notre mot à dire, alors imagine-toi ce qu’il en était en 1920 ! Que je le veuille ou non, Auguste pouvait décider de faire notre vie à Lyon et je me devais de le suivre, pourtant, il m’a demandé mon avis. J’ai pesé le pour et le contre, mais ça ne m’a pas pris plus d’une minute ou deux. L’aventure me tentait et surtout, Auguste semblait renaître à la vie à cette perspective. Quand je lui ai dit que je trouvais que c’était une bonne idée, il m’a enlacée et a couvert mes joues, mes mains de baisers. Il ne s’était jamais montré aussi tendre avec moi.

Une goutte de Calvados sur le dos de sa main lui a fait prendre conscience de ses gestes un peu brusques. Elle a posé son verre, comme à regret. Elle avait besoin de serrer ses doigts sur quelque chose, comme pour se donner du courage. Je l’ai compris quand ses doigts se sont crispés sur la broche qui fermait son col.

– Les semaines suivantes ont filé à toute vitesse. Dans sa hâte, Auguste aurait pu brader son affaire, mais je veillais au grain. Il m’a longtemps taquinée à ce sujet, faisant semblant de me reprocher mon âpreté au gain. C’était un jeu et je n’en étais pas dupe. Je le déchargeais de ces soucis administratifs et financiers, il m’en a toujours été reconnaissant. L’automne s’annonçait quand nous sommes arrivés à Lyon. J’ai tout de suite reconnu Claude. Auguste n’avait gardé aucune photo, aucune babiole de la guerre, pourtant je n’aurais pas pu me tromper. Ils se ressemblaient tant ! Certes, Claude était plus charpenté, un solide gaillard, mais quelque chose dans son regard, dans le sourire qu’il m’a adressé à la descente du train… Non, je n’aurais jamais pu me tromper. Je les entendais rire, je les regardais dans les bras l’un de l’autre, chaque accolade finie, ils s’en donnaient une autre. Claude m’a regardée. Il m’a prise par le bras pour que je me joigne à leurs effusions.

Un sourire empreint de nostalgie est apparu sur son visage. Ses doigts ont quitté sa broche. Elle a croisé les mains sur sa poitrine.

– Nos malles nous avaient précédés de quelques jours ainsi qu’une bonne partie de nos meubles. Claude nous a fait visiter l’appartement où nous logerions, au-dessous du sien, mais au-dessus de la boutique où le mot « horloger » avait été fraîchement rajouté sur la vitrine, accolé au mot « bijoutier ». Je partageais leur joie sans en avoir compris la raison.

Elle a bu une petite gorgée, a respiré un grand coup avant de reprendre son récit.

– Claude était vraiment charmant avec moi. Il me répétait souvent qu’il ne saurait jamais comment me remercier de tout le bonheur que je lui offrais. Il n’était jamais avare de compliment. Je l’aimais beaucoup et mes sentiments n’ont pas changé quand, au bout de quelques jours, j’ai compris la raison de sa reconnaissance. Si ma vie avait été un vaudeville, je les aurais surpris dans une position embarrassante, mais la vie n’est jamais un vaudeville. J’ai compris très vite, quelques jours tout au plus, la nature des liens qui les unissaient l’un à l’autre. Nous n’avons prononcé aucun mot, mais ils ont su que j’avais compris et que d’une certaine façon, je me résignais à accepter la situation.

J’ai senti que mes yeux s’ouvraient comme des soucoupes, la surprise m’empêchait de refermer ma bouche. Elle a pouffé en me voyant ainsi, comme un poisson sorti de l’eau.

– J’ai dû faire à peu près la même tête que toi, Louise ! Comment aurais-je pu imaginer que deux anciens combattants de la grande guerre, médaillés pour leur courage face à l’ennemi, pas efféminés pour un sou pouvaient être de ce bord-là ? J’aurais pu me sentir trahie, mais comme je te l’ai dit Auguste ne m’avait pas plus choisie que je ne l’avais choisi. Il ne m’a jamais parlé d’amour, ni fait de belles promesses… J’étais amoureuse de lui, mais je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, si je puis dire. Nous avons vécu ainsi presque trois ans, mais plus le temps passait, plus je me sentais devenir désagréable. Un soir, au cours du dîner, j’ai éclaté en sanglots. Auguste et Claude m’en ont demandé la raison. Qu’il m’a été difficile de leur avouer que j’avais l’impression d’être spoliée des baisers, des caresses, des étreintes qu’Auguste offrait à Claude et qu’il me refusait. Qu’il m’a été difficile de leur parler de mon ventre que tout le monde pensait stérile et quelle torture notre secret m’imposait. J’étais inconsolable. Auguste s’est précipité vers moi. « Si tu veux demander le divorce, je te l’accorderai, le mariage n’a pas été consommé, tu pourrais même demander son annulation et ainsi te remarier à l’Église ». Mes larmes se sont taries, mes sanglots ont cessé. « Et ainsi trahir notre secret ? Qu’adviendra-t-il de vous si ça venait à se savoir ? Vous voulez perdre votre clientèle, finir en prison ? Et ce serait à moi d’en supporter le poids ? Non ! Jamais ! Je vous aime trop pour ça ! » La meilleure des solutions nous a paru de me présenter comme veuve et de refaire ma vie dans une ville où personne ne me connaîtrait. C’est ainsi que j’ai débarqué à Paris et que je suis entrée au service de cette famille, que j’ai vu naître et grandir la petite Eugénie. Et que je n’ai pas eu les enfants que j’aurais tant aimé avoir. Ma sœur ne m’a jamais trahie, c’est pour cette raison que je ne pouvais pas lui refuser de prendre Jeanneton sous mon aile. Tu peux refermer ta bouche, maintenant, Louise !

Pendant toutes les années où j’ai travaillé sous ses ordres, je ne l’ai jamais vue boire, si ce n’est à de rares occasions un verre de vin coupé d’eau et quelques fois une bolée de cidre, j’ai donc été étonnée qu’elle ne soit pas saoule avec tout l’alcool qu’elle avait bu pendant qu’elle me faisait ses confidences.

Martial avait encore réclamé le sein, que je lui avais donné bien volontiers. J’avais changé ses couches, mais comme ça arrive de plus en plus, il ne semblait pas décidé à dormir. J’ai demandé à la mère Mougin si ça ne l’ennuyait pas trop de le prendre dans ses bras et de le bercer. Nous savions l’une comme l’autre que c’était ma façon de la remercier d’être venue me voir et surtout de s’être livrée avec tant de confiance en mon silence. Elle s’émerveillait comme une enfant, comme si elle n’avait jamais vu aucun bébé avant lui. Je trouvais ça charmant.

Jean-Baptiste est rentré du travail. J’ai fait les présentations.

– Madame Mougin, je vous présente Jean-Baptiste, mon mari.

– Ainsi c’est toi le père de cette petite merveille qui babille dans mes bras ?

– Jean-Baptiste, je te présente madame Mougin…

– Je t’ai dit que tu pouvais m’appeler par mon prénom, Euphrasie !

– Pardonnez-moi, mais j’ai du mal à m’y faire… Euphrasie… ça me fait rire…

– Misérable !

J’ai sursauté quand la voix pleine de reproches de Jean-Baptiste a tonné. Mais Euphrasie s’est inclinée vers lui, comme on rend hommage à quelqu’un d’important.

– Je ne saurais que trop te féliciter de ton choix, Louise…

Ces deux-là riaient, complices, sans que j’en comprenne la raison. Quand nous avons été tous les deux, que Martial avait rejoint son lit, j’ai enfin eu l’explication de cet échange. Tu le savais, toi, que dans « Les Misérables » de Victor Hugo, le véritable prénom de Cosette est Euphrasie ? Moi, je l’ignorais, mais pour la bonne raison que je n’ai jamais lu ce roman.

Les retrouvailles d’Albert et Albertine

Le cahier à fermoir – Vendredi 17 août 1945

Jean-Baptiste reprendra le travail lundi, je ne sais pas si je trouverai le temps d’écrire quand je serai seule avec le bébé, alors j’en profite pour le faire maintenant.

Notre petit Martial est plus beau chaque jour. Je me demande comment c’est possible puisqu’il était déjà parfait à la naissance. Il a dix jours aujourd’hui. Dix jours ! Tu te rends compte ? Dix jours que Jean-Baptiste le prend en photo à la moindre occasion, presque une semaine qu’il essaie, en vain, de lui faire dire « Papa » ! Si tu voyais les échanges de regards entre eux ! Je ne saurais dire lequel des deux est le plus fasciné.

Marcelle est venue nous rendre visite avant-hier, quand elle a pris Martial dans ses bras, elle a semblé surprise, elle s’est approchée de la fenêtre comme pour être sûre de ce qu’elle voyait.

– Vous le badigeonnez à l’Ambre Solaire ou quoi ?

– Je me demandais si je n’étais pas victime d’hallucination parce que je trouvais que sa peau devenait plus foncée, malheureusement, en Côte d’Ivoire j’étais coupé des indigènes, il m’était formellement interdit de les fréquenter et j’étais du genre obéissant. Le hasard fait souvent bien les choses, en allant poster une lettre, j’ai remarqué un petit enfant qui se précipitait dans les bras de sa maman à la peau noire. Je lui ai expliqué ce qui me troublait, elle a éclaté de rire devant tant de candeur, mais quand je lui ai raconté mon histoire, sa moquerie s’est muée en compassion. Elle m’a affirmé que la peau de Martial foncerait pendant un certain temps avant d’avoir sa couleur définitive. Elle a ajouté, qu’aux Antilles, il arrivait même que des enfants naissent blancs de peau avant de devenir nègres après quelques jours.

J’avais eu peur de passer pour une idiote en posant la question, pourtant il me semblait bien que la peau de Martial fonçait un peu plus chaque jour. J’avais eu peur de passer pour une idiote, maintenant, je me sentais parfaitement stupide de ne pas avoir osé en parler avec Jean-Baptiste.

Pour notre mariage, monsieur Dubois nous a offert un magnifique cadeau, un gramophone qui lui avait appartenu avant-guerre, il pense que nous en ferons un meilleur usage que lui. En fait, il ne s’en sert plus depuis des années. Il nous a aussi offert sa collection de 78 tours. J’ai fait la grimace en les découvrant, des chansons d’un autre temps, de la musique classique, rien de moderne, que de la musique de vieux ! Heureusement, Jean-Baptiste a dégotté un disque de Charles Trenet (le vrai, pas celui du square Dupleix !), deux de Raymond Legrand et son orchestre, un de Ray Ventura et ses collégiens, et surtout trois du Jazz de Paris d’Alix Combelle, notre orchestre préféré.

Ce midi, après sa tétée, Martial n’était pas décidé à dormir. J’étais installée sur le canapé, Jean-Baptiste m’a tendu le bébé, il a ouvert le gramophone et il a soigneusement choisi un disque. Les premières notes ont retenti. Horreur ! « Le beau Danube bleu » ! Il a pris Martial dans ses bras.

– Il n’est jamais trop tôt pour apprendre, mon fils. Je vais te donner ta première leçon de danse, parce qu’il se trouve que ce sont mes qualités de danseur qui ont séduit ta maman.

Tout sourire, il a commencé à danser. Soudain, il a fait semblant de remarquer mon air désabusé.

– Mais ta maman te dirait que ce n’est pas ainsi que l’on valse, qu’on doit le faire ainsi. Qu’en penses-tu, petit bonhomme ?

Je dois admettre que la valse de Vienne ne se prête pas au style musette. Mon Jean-Baptiste exultait.

– Attention, tu vas le faire vomir !

Après cette première valse, Jean-Baptiste a choisi « Bébé d’amour » et j’ai pu constater les bienfaits de mes leçons. Qu’il est beau quand il danse comme ça ! Martial s’est endormi, Jean-Baptiste l’a couché dans son moïse, posé près de notre lit et il m’a rejointe sur le canapé.

– Tes joues se sont teintées de rouge, mon amour lumineux, quelle en est la raison ?

– Je pensais à mes leçons de danse, quand j’incitais Albert à te décoincer… Si tu savais comme ça me manque…

– Tes leçons de danse ?

– Albert, nos taquineries… Je n’ose pas demander à madame Meunier quand Albertine pourra retrouver son Albert.

Jean-Baptiste a souri. Sa main puissante a serré la mienne.

– Je vois bien ton impatience, Albert, hélas je ne peux t’offrir rien d’autre que mes caresses et mes baisers.

– L’entends-tu, cette fausse modeste ou réelle candide ? Comme si elle avait oublié tous les plaisirs que ses mains, que sa bouche peuvent t’offrir !

Aussi bête que cela puisse paraître, je me suis trouvée toute gênée à l’idée de libérer Albert de sa geôle de tissu, de me pencher vers lui et de l’embrasser, pourtant Dieu sait à quel point j’en avais envie. Je ne sais pas d’où me venait cet accès de pudeur. Je pouffais d’un rire qui peinait à masquer mon embarras, je sentais que mon visage virait au cramoisi. Je redoutais avant tout qu’une plaisanterie de Jean-Baptiste m’ôte tout désir, fasse de cette gêne passagère un obstacle infranchissable.

– Si tu ne te sens pas tout à fait prête, nous pouvons attendre, ma Louise. Rien ne presse, nous avons toute la vie devant nous. De toute façon, il est grand temps que tu retournes t’allonger…

Il s’est levé, il m’a tendu la main. J’ai vu qu’Albert ne se dressait plus. Je ne sais pas pourquoi, mais ça a ravivé la flamme de mon désir. J’ai déboutonné avec tant de hâte le short colonial de Jean-Baptiste qu’un des boutons a volé dans les airs. Nous avons ri en le regardant tournoyer sur le plancher. Adieu mes craintes, adieu ma gêne, j’ai retrouvé Albert comme si nous avions été séparés pendant de longues années !

J’avais oublié à quel point j’aime son goût, à quel point l’odeur du pubis de Jean-Baptiste peut m’enivrer. Ma bouche se montrait trop avide, ma gourmandise risquait d’écourter mon plaisir. Alors, je me suis calmée. J’ai prêté attention aux mains de Jean-Baptiste crispées sur mes cheveux. J’ai senti leur étreinte se desserrer, ses doigts descendre lentement vers mes oreilles, vers mes joues. En même temps, je prenais conscience de la douceur de la peau de ses cuisses sous mes mains.

Albertine voulait hurler son désir, mais j’ai contracté mes cuisses pour la faire taire. Je ne lui céderai pas tant que madame Meunier ne m’aura pas affirmé que je peux le faire.

Mes baisers devenaient légers, suaves comme une île flottante sur de la crème anglaise. Je dégustais Albert avec délectation, mais élégance. Sur le moment, l’image m’a parue romantique, mais en écrivant ces mots, j’en mesure le côté amusant. Ma langue parcourait Albert, comme si elle voulait s’assurer que ses reliefs n’avaient pas changé. La salive emplissait ma bouche et faisait résonner les mots de Jean-Baptiste « Ô, ma Louise ! Ma Louise ! Mon amour lumineux ! »

Mes mains ont remonté le long de ses cuisses, elles ont touché ses fesses de telle façon que Jean-Baptiste a compris qu’il était temps pour Albert de faire l’amour à ma bouche. Je pensais qu’il se montrerait impatient, comme un cheval trop longtemps enfermé se rue dans la prairie qui s’ouvre devant lui, mais Albert a pris tout son temps.

Mon cœur battait à tout rompre. Je suis sûre et certaine que Jean-Baptiste a senti ses battements sur mes tempes. Mais il n’a pas accéléré le mouvement pour autant. Dans mon ventre toute une escouade s’est mise en marche. Mes cuisses étaient tellement serrées que je n’ai pas senti venir l’explosion du plaisir d’Albertine. Quand il a explosé, un flot de salive a inondé ma bouche. J’ai dégluti si fort qu’Albert est enfin parti au galop. Les mains de Jean-Baptiste se sont faites sauvages, elles tenaient mon visage si fermement qu’il ne formait plus qu’un avec elles. J’ai senti que mes mains faisaient la même chose avec ses cuisses.

Bon sang, que le cri que Jean-Baptiste a tenté de retenir m’a électrisée ! Le plaisir d’Albert a explosé dans ma bouche et je me suis sentie redevenir femme.

Enfin apaisés, nous avons regagné notre chambre. Jean-Baptiste m’a fait éclater de rire quand il a paru se souvenir de quelque chose, qu’il m’a laissée seule dans le lit avant de revenir le bouton de son short à la main. Il le regardait comme s’il se demandait s’il devait le considérer comme un trophée.

C’est à boire, à boire, à boi-re, c’est à boire qu’il nous faut !

Le cahier à fermoir – Jeudi 9 août 1945

St-Amour

Mon cher journal, c’est une jeune maman qui écrit ces mots, mais laisse-moi prendre le temps de tout te raconter en détail.

Depuis samedi dernier, Jean-Baptiste est en vacances. Ce sont ses tout premiers congés payés parce qu’en Côte d’Ivoire, on ne lui en accordait pas. Enfin, la question ne se posait pas. De toute façon, il n’aurait eu nulle part où aller, aucune famille à visiter et surtout aucun argent en poche. Tant qu’il a été militaire, puisque la guerre n’était pas finie, il n’en a pas eu non plus.

Pour ses premiers congés payés, il s’était préparé un petit programme fait de promenades dans Paris, de spectacles, de lectures, mais le savoir près de moi, sans être tenu à des obligations horaires, j’ai été prise d’une envie insatiable de lui, ou plutôt Albertine ne laissait aucun répit à Albert, qui ne s’en plaignait pas. Je ne comprenais pas d’où me venait ce besoin permanent, comme au tout début de ma grossesse.

Lundi après-midi, j’ai interrompu notre promenade et j’ai supplié Jean-Baptiste de rentrer à la maison. Dès la porte fermée, je lui ai presque arraché ses vêtements et je lui ai demandé de s’allonger par terre. Je n’ai même pas pris la peine d’ôter ma robe j’ai retiré ma culotte et Albertine s’est empalée sur Albert. Je tournais le dos à Jean-Baptiste, je lui ai demandé de me masser les reins.

Mon ventre était bien trop gros pour que je puisse voir ses bourses, alors je les caressais avec la paume de mes mains, du bout des doigts, avec mes paumes encore. Ensuite, je caressais ses cuisses, me penchant pour atteindre ses genoux, me redressant pour sentir à nouveau ses bourses dans le creux de ma main. Ça te semblera baroque, mais je t’assure que c’était un réel soulagement.

La douleur s’est estompée, je me suis relevée. Jean-Baptiste riait de mon embarras, m’affirmait que je n’avais rien à me faire pardonner, quand la douleur est revenue. Si vive que cette gymnastique m’est apparue insuffisante.

Au seuil de notre chambre, je me suis mise à quatre pattes par terre. « Centaure ! » Jean-Baptiste m’a demandé « En es-tu sûre ? » J’ai tourné mon visage vers le sien, il a lu dans mon regard que je l’étais. Albert voulait se montrer délicat en pénétrant Albertine, mais mon bas-ventre avait besoin de tout autre chose. Je lui ai demandé de me pilonner. Des images de cuisine me sont venues à l’esprit. Oui, c’était bien cela que mon corps réclamait ! Ma jouissance et celle de Jean-Baptiste ont été si intenses qu’elles ont chassé toute douleur.

La journée s’est terminée paisiblement, après dîner, nous sommes allés nous coucher. Je me suis endormie, blottie contre Jean-Baptiste, mais au milieu de la nuit, je me suis réveillée en sursaut. Quel était le titre de ce livre que Jean-Baptiste s’était promis de lire pendant ses congés ? Quel en était l’auteur ?

Je n’ai pas voulu le réveiller pour lui poser la question, toutefois je savais que je ne trouverai pas le sommeil tant que je n’aurai pas la réponse. Je me suis levée et je suis sortie de la chambre en silence. Face à la bibliothèque, je tendais le cou à m’en décrocher la tête pour essayer de déchiffrer le titre gravé sur la tranche de la reliure. Voyant que ça ne servirait à rien, je suis allée chercher l’escabeau et je suis montée dessus.

Je tendais le bras pour attraper l’ouvrage quand une douleur pareille à un coup de poignard a transpercé mes reins. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur de tomber que j’ai senti les mains de Jean-Baptiste sur mes hanches. « Que fais-tu, ma Louise ? » J’ai éclaté en sanglots, tellement honteuse de la situation dans laquelle je m’étais fourrée.

Jean-Baptiste m’a fait descendre de l’escabeau et nous sommes retournés nous coucher. Il a séché mes larmes avec de doux baisers. Une fois calmée, je lui ai tout expliqué.

– Je crois que je suis en train de devenir folle.

– Tu as rendez-vous demain matin chez le docteur Meunier, rendors-toi, je suis certain qu’il aura une explication à ton comportement et qu’il saura trouver les mots pour te rassurer.

Nous avons dormi en pointillés parce que mon sommeil était agité, entrecoupé de douleurs tout à fait supportables. C’est pour cette raison que nous sommes allés à pied chez le docteur. Sur le chemin, je me suis arrêtée à plusieurs reprises, pliée en deux, mais il me suffisait de respirer un grand coup pour que je puisse reprendre la marche. Jean-Baptiste s’en affolait, ce qui me faisait rire. Le bébé ne devait pas venir au monde avant au moins une bonne semaine.

Dans la salle d’attente du docteur Meunier, je ne tenais plus en place et puis les vitres étaient sales, je fulminais contre la femme de ménage qui ne les avait pas correctement lavées, si Jean-Baptiste ne m’avait pas retenue, je crois que je serais allée dans la réserve pour y remédier. Le docteur était en consultation, il y avait un autre patient avant moi, dans quelques dizaines de minutes, nous aurions les réponses à toutes mes questions et nous pourrions écouter le cœur du bébé. Cette perspective m’a redonné le sourire.

Le docteur est sorti de la salle de consultation. Il nous a salués en souriant. Je me suis levée pour lui serrer la main, son sourire a disparu et il m’a fait les gros yeux. J’ai regardé mes chaussures, une petite flaque salissait le plancher et mes bas étaient mouillés. Je m’étais pissée dessus sans m’en apercevoir. Le docteur s’est excusé auprès du patient qui devait passer avant moi et nous a fait entrer.

– Pourquoi n’es-tu pas allée à l’hôpital ?

– Parce que j’avais rendez-vous avec vous en attendant le jour de l’accouchement, pardi !

– Et que crois-tu que ce soit ?! Je ne suis pas équipé pour t’accoucher, je…

– Mais vous êtes aussi bête que Jean-Baptiste ou quoi ? Mon accouchement est prévu à partir du 13, pas avant !

– Tu le diras à ton bébé ! En attendant, laisse-moi t’ausculter que je puisse donner les informations aux pompiers qui t’emmèneront à la maternité.

J’étais toute contente à l’idée d’arriver avec les pin-pon à l’hôpital, mais rien ne s’est passé comme prévu. Le docteur s’est exclamé « Louise ! » comme un reproche. Il a demandé à Jean-Baptiste de monter à l’étage pour dire à son épouse de venir immédiatement. Je n’ai pas eu le temps de dire ouf qu’ils étaient à mes côtés. Madame Meunier a sorti une grosse bassine de je ne sais où, qu’elle a placée sous la table d’auscultation. Les douleurs sont devenues de plus en plus fortes, de plus en plus rapprochées. Jean-Baptiste semblait souffrir autant que moi, le docteur a semblé remarquer sa présence, il lui a demandé s’il voulait sortir, mais Jean-Baptiste ne le voulait pas. Madame Meunier a pris la place de son époux. Je ne savais pas qu’elle avait été sage-femme. Sa voix me rassurait, je n’entendais qu’elle, comme si son mari et le mien n’étaient pas dans la pièce.

Le docteur Meunier a ordonné à Jean-Baptiste de s’asseoir, parce qu’il était au bord du malaise. Le bébé est sorti de mon ventre. J’ai pensé « Tant pis pour les pin-pon ! » Je n’oublierai jamais le regard de Jean-Baptiste tandis que madame Meunier posait notre fils contre mon sein. J’ai vu un homme devenir père et je t’assure que ça valait tous les pin-pon du monde ! Il le couvait du regard, caressait son front avec une tendresse incroyable en répétant « Mon fils… mon fils… mon petit… mon fils… » sa voix était bouleversante d’émotion. Je n’avais d’yeux que pour lui, que pour eux. J’ai senti que je souriais et que mon sourire devait paraître idiot, mais Jean-Baptiste me dit que cette idée est « parfaitement saugrenue » qu’aucune femme au monde n’a jamais été plus belle que je l’étais à cet instant précis.

Le docteur a lavé le bébé, il l’a mesuré, pesé, nous a demandé quel prénom lui donner. Il a rempli un certificat pour que Jean-Baptiste puisse déclarer la naissance de Martial Touré à la mairie. Il lui a fermement ordonné de sortir avant la délivrance. Je crois qu’elle a été plus douloureuse que l’accouchement en lui-même, mais c’est parce que mon amour n’était plus à mes côtés. Je n’ai pas voulu aller à l’hôpital, puisque le plus gros était fait. Le docteur Meunier n’a pas insisté quand sa femme lui a dit qu’elle assurerait les visites post-partum à notre domicile.

Je suis restée quelques heures encore. Le docteur a fait semblant de râler que je lui chamboulais toute sa journée, mais je voyais bien qu’il n’était pas si mécontent que ça. En revanche, il l’a été quand il a appris qu’on n’avait ni berceau, ni layette parce qu’on voulait attendre la naissance du bébé. J’avais peur que les préparatifs portent malheur au bébé et Jean-Baptiste n’avait pas insisté, pour ne pas me contrarier.

Je n’ai pas eu droit au camion des pompiers à l’aller, en revanche, le retour chez nous s’est fait en ambulance, sans pin-pon, mais avec brancard ! Jean-Baptiste m’attendait à la maison. J’ai réalisé alors toutes les tractations qui avaient eu lieu sous mes yeux, sans que je les remarque. Un moïse était installé non loin de notre lit, ainsi que de la layette, des couches, des langes et trois biberons munis de leur tétine. Le docteur m’a donné une grosse boîte de lait en poudre. Je ne sais pas si j’en aurai besoin parce que Martial boit à mon sein (d’ailleurs, ça fait un mal de chien quand sa petite bouche pince mes mamelons avec une force démoniaque).

Quand nous avons été seuls, Jean-Baptiste et moi avons regardé notre petit Martial sous toutes les coutures, nous émerveillant de l’avoir fait si parfait, ses petits doigts qui se resserrent autour de ceux de son papa, ses petits pieds avec tous leurs orteils, son adorable petit nez, ses oreilles minuscules, ses grands yeux qui semblent se demander ce qu’il fait là, sa bouche qui cherche à téter tout ce qui passe à proximité, son petit zizi et ses bourses disproportionnées. Nous commentions tout à mi-voix, des larmes de bonheur inondaient mes joues et je riais bêtement.

Quand Martial a pleuré pour réclamer à manger, que je lui ai donné le sein pour la première fois devant Jean-Baptiste (il n’était pas là pour la première tétée, celle où madame Meunier m’a montré comment m’y prendre), je lui ai dit « Ton papa va être jaloux de toi ! » Jean-Baptiste a souri comme souriaient les philosophes en présence de la déesse de la bêtise. J’ai voulu le taquiner.

– Ne me dis pas que tu n’es pas jaloux !

– Pourquoi le serais-je ? Martial peut bien profiter de tes seins, il n’y aura droit que quelques mois, deux ans tout au plus, tandis que moi…

Son regard et son sourire sont devenus égrillards. Il n’a pas voulu que je me lève pour changer la couche de notre bébé. J’ai voulu protester qu’il ne saurait pas le faire, qu’il ne l’avait jamais fait avant.

– Parce que tu as déjà changé la couche d’un nouveau-né ?

– Non, mais ce n’est pas pareil, je suis une femme !

– Ah… J’ignorais que changer une couche était inscrit dans vos gènes, je pensais naïvement qu’un homme pouvait en être capable…

Il a pris Martial dans ses bras et l’a emmené au loin. Dans la salle d’eau, je veux dire. Quand ils sont revenus à mes côtés, le petit était endormi dans les bras de son père. Jean-Baptiste l’a couché dans le moïse et il s’est allongé à mes côtés. Nous nous sommes endormis à notre tour et avons été réveillés trois heures plus tard par les pleurs de Martial qui avait encore faim.

En fin de journée, nous avons reçu de la visite.

– Mâdâme nous reçoit au lit… ma chère !

Martial s’est agité dans son sommeil, Henriette a grondé Marcelle à mi-voix.

– Tu vas nous le réveiller, parle moins fort !

Martial a commencé à pleurer.

– C’est malin !

Marcelle a pris Martial dans ses bras, comme si elle avait fait ça toute sa vie, sans hésitation.

– Laisse-la jacter, l’autre pie, toi et moi on sait bien pourquoi tu brailles, il s’en est fallu d’un cheveu que tu portes le plus beau des prénoms, mais pas d’bol, t’es né garçon !

Les pleurs ont cessé. Marcelle nous a regardées avec un air supérieur et un sourire moqueur. Elle m’a tendu Martial pour que je lui donne le sein. Dès la fin de la tétée, elle l’a repris dans ses bras, lui a tapoté le dos.

– Profite, mon gars, qu’une gonzesse t’encourage à lui roter à l’oreille, ça durera pas aussi longtemps que les contributions !

Marcelle a cherché quelque chose du regard, ne le trouvant pas, elle est sortie de la chambre. Je l’ai entendue dire à Jean-Baptiste « Non, je le fais, mais si tu veux prendre une leçon, accompagne-moi et ouvre tes mirettes ! » Maurice a passé une tête pour s’amuser de l’autorité de « l’adjudant-chef Marcelle ». Il nous a aussi prévenues que le dîner serait bientôt prêt. C’est à ce moment que j’ai ressenti la faim et une envie pressante. J’ai voulu sortir du lit. Maurice et Henriette ont eu toutes les peines du monde à m’en dissuader. Ils ont dû insister pour j’attende le retour de Jean-Baptiste et de Marcelle.

En fin de compte, on est parvenus à cet accord, je reste alitée toute la journée, mais je peux manger à table et surtout, surtout ne pas faire mes besoins sur le bassin. Quand j’ai voulu me lever, la chambre s’est mise à tourner. Une fois encore, Marcelle avait vu venir le coup, elle a fait signe à Jean-Baptiste qui a pu me rattraper avant que je tombe.

Après un passage aux waters, j’ai voulu faire un brin de toilette. J’avais besoin de l’aide de Jean-Baptiste qui m’a rejointe, une chemise de nuit à la main, tandis qu’il m’aidait à me laver (j’en avais plus besoin que je ne l’aurais cru), Marcelle a toqué à la porte « Profitez-en pas pour mettre le deuxième en route ! » L’éclat de rire général a retenti de part et d’autre, elle avait obtenu ce qu’elle désirait.

Quand j’ai été toute propre, pimpante, après avoir partagé le dîner et rejoint mon lit, Jean-Baptiste a tenu à prendre une photo pour l’envoyer à Avranches. Il avait déjà envoyé un télégramme après être passé à la mairie. « Martial est né aujourd’hui. STOP. La maman et le bébé se portent bien. STOP. Lettre suit. STOP »

– Tu aurais dû ajouter « 51 cm et 3 kg 100 » pour les rassurer tout à fait.

– Et pis que c’est un p’tit normand, plus au lait que café !

Jean-Baptiste et moi regardions, abasourdis, Henriette et Marcelle lui faire ces remarques. Martial s’est agité. Il était trop tôt pour la tétée. Marcelle l’a remis dans mes bras.

– C’est pas à manger, qu’il veut, il a besoin d’un gros câlin de sa maman !

Jean-Baptiste lui a posé la question qui me brûlait les lèvres, d’où tire-t-elle sa science ?

– C’est que j’étais l’aînée et que ma mère pondait son chiard avec la régularité d’une horloge, une fois l’an, pendant quinze ans. À votre avis, pourquoi que j’en veux pas ?

C’est à ce moment, que Jean-Baptiste a pris la photo. Moi, assise dans le lit, Martial dans mes bras, Jean-Baptiste entourant mes épaules de son bras, Marcelle à notre gauche, Henriette et Maurice à notre droite. L’émotion était palpable quand il a parlé de cette première photo de famille.

Quand nos amis sont repartis, la fatigue m’est tombée dessus comme si une main invisible avait jeté une lourde cape sur mes épaules. Martial venait de s’endormir. Jean-Baptiste s’est allongé à mes côtés. Je me suis blottie contre lui et en caressant son ventre, dans un demi-sommeil, je lui ai dit mon trouble de sentir le mien tout vide « Combien de temps me faudra-t-il avant de ne plus ressentir le manque des gigotis-gigotas du bébé dans mon ventre ? » Je l’ai senti sourire.

Avant que le sommeil ne me happe tout à fait, je me suis consolée en affirmant « Le 7 août 45 restera une date inoubliable ». Je pensais aux chiffres 7,8 – 4,5. Jean-Baptiste a marmonné quelques mots que je n’ai pas distingués. « Je n’en ai pas saisi le sens » serait plus juste. Ce n’est que le lendemain que j’ai appris pour la bombe atomique sur le Japon.

Permets-moi, cher journal, de me montrer indifférente au sort du monde pendant quelque temps et de me contenter de me réjouir du bonheur d’être la maman du plus beau bébé dont on puisse rêver et de partager ce bonheur avec le plus merveilleux des hommes. Notre petit Martial a déjà deux jours, son papa saisit la moindre occasion de le photographier, en layette, tout nu, dans son moïse, dans la cuvette qui lui sert de baignoire, dans mes bras, dans les siens.

Jean-Baptiste vient de me rappeler à l’ordre, il est temps que j’écrive la lettre qu’il a promise à papa et à maman.

Vendredi 17 août 1945