Instantané – À chacun son tour

J’avais fait mon coming-out peu avant d’être outée. J’en étais un peu furieuse parce que j’estimais que ma vie sexuelle ne concernait que mes partenaires et moi, mais l’air du temps étant à la transparence, il m’avait fallu lever le voile sur mon intimité.

J’y ai perdu quelques amies pour lesquelles je devenais soudain une prédatrice potentielle. Les garçons me regardaient tantôt comme la pauvre nana qui n’avait pas eu la chance de rencontrer « le bon », celui qui d’un bon coup de queue m’aurait fait découvrir le plaisir… Celui dont la queue aurait été, en quelque sorte, une baguette magique…

D’autres me classaient dans la catégorie « rivale éventuelle » et se montraient assez agressifs. Enfin, le plus grand nombre me voyaient comme le moyen d’assouvir leur fantasme « deux filles ensemble qui se chaufferaient, les excitant au passage, pour finir par succomber de plaisir sous leurs coups de boutoir ».

Je ne saurais dire quel comportement m’agaçait le plus…

Manon m’attendait à l’entrée du campus. Je la connaissais à peine, nous n’étions pas dans la même filière, mais nous avions déjeuné à la même table, avant ce maudit coming-out. J’ai aimé l’éclat de son regard, ses pommettes un peu rosies, quand elle m’a invitée à déjeuner « un peu à l’écart des autres ».

À plusieurs reprises, elle respira un grand coup, ouvrit la bouche comme si les mots avaient besoin d’espace pour daigner franchir ses lèvres. Je la regardais, affichant un sourire engageant, mais à chaque fois, une bouffée de honte mêlée de timidité l’en empêchait. Alors, Manon mangeait de grosses bouchées, histoire de justifier sa bouche grande ouverte.

Je décidai de prendre les devants, je la voyais soumise à la torture et ça me devenait insupportable.

– Que veux-tu me dire ? Que veux-tu me demander ? Comment c’est entre filles ? C’est ça ?

Elle hésita encore un peu, puis se jeta à l’eau. Elle était avec Quentin depuis quelques mois, comme avec ses copains précédents, « ça ne marchait pas très bien au lit ». Au début de chaque histoire, ça allait à peu près, puis le désir se délitait. Inéluctablement. Quentin, comme ses autres petits copains, lui reprochait sa passivité, son manque d’enthousiasme qui tuaient son désir à lui. Je l’interrompis.

Mais… ton désir à toi ? Ton plaisir ? Qu’en est-il de ton désir ? De ton plaisir ?

Elle était incapable de répondre à ces questions, ce qui me sidéra. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle était en train de perdre Quentin et que la douleur de cette rupture annoncée lui était déjà insupportable. Pour tenter de le retenir auprès d’elle, Manon voulait qu’il nous observe, elle et moi, nous embrassant. Elle et moi, nous caressant.

Quel ange malicieux a retenu la gifle que mon âme blessée voulait lui infliger ? Plus la colère, la rage m’étreignaient, plus ma voix se faisait douce, plus mon sourire était apaisé.

Mais toi… est-ce que tu en as envie ? As-tu envie de m’embrasser, que je t’embrasse ? As-tu envie de mes caresses ? 

Je n’y avais jamais pensé avant, mais depuis que Quentin m’en a parlé… C’est parce que ça marche mieux entre nous, quand on en parle avant…

Comme un service que l’on rend, j’acceptai un rendez-vous le soir même. Je ne sais pas si j’étais émue par sa détresse ou troublée par l’étincelle fugace qui avait illuminé son regard à l’évocation de ce fantasme.

J’arrivais un peu en avance, pour laisser la possibilité à Manon de tout annuler, de reporter cette étreinte sur commande. J’arrivais un peu en avance, mais Quentin était déjà là. J’avais beau de pas m’intéresser à la gent masculine, je remarquai immédiatement son excitation, d’abord dans son regard, dans son sourire, à sa façon de m’accueillir, de me faire la bise, avant que mes yeux glissant jusqu’à son entrejambe me confirment ce que j’avais déjà deviné.

Comment on fait ?

La question avait l’avantage de la concision. Je proposai un léger baiser pour commencer. Je ne sais pas pourquoi, mais je notai intérieurement, que Quentin était aussi brun que moi. Peut-être fut-ce dû au reflet que le miroir me renvoya à cet instant précis. Manon, la blonde Manon serrée contre mon corps, blottie entre mes bras, fermant les yeux dans l’attente de ce premier baiser.

J’embrassai sa chevelure, ou pour être plus précise, je caressai ses cheveux blonds de ma bouche ouverte. Je sentais son parfum, l’odeur de son corps m’enivrer peu à peu. J’en oubliai Quentin. Manon leva les yeux vers moi, me sourit, ferma doucement ses paupières et tendit ses lèvres vers les miennes. Je déposai un chaste baiser sur sa bouche, puis un second un peu moins chaste. Je la sentis sourire, puis lentement s’épanouir quand nos langues se frôlèrent, qu’elles se mirent à tournoyer ensemble.

Manon dit les mots que je m’apprêtais à prononcer, avant que j’en aie le temps.

S’il te plaît, Quentin, laisse-nous seules quelques minutes et reviens… ce sera ton tour après, mais laisse-nous quelques minutes rien qu’à elle et à moi…

Quentin s’exécuta. Il sortit de la chambre en sifflotant comme dans un souffle. Joyeux, fier et excité que les choses se déroulassent aussi facilement… Dans quelques minutes, il se régalerait du spectacle de Manon s’amusant avec une autre fille et quelques instants après, elle serait à lui, chaude et offerte… Avec un peu de chance, qui sait, je serais de la partie ! Quelle belle fin de journée, il s’apprêtait à vivre !

Manon me faisait penser à un explorateur qui se serait trompé de chemin, un explorateur qui, sûr de trouver une contrée inhospitalière découvrirait le paradis sur Terre.

Encore un baiser… encore un baiser…

Je l’embrassais avec une fougue croissante, j’aimais sentir ses cheveux couler entre mes doigts, ses cheveux comme des fils d’or que je lissais plus que je ne les caressais. J’aimais sentir sa tête rouler de désir, son cou appeler mes lèvres, sa poitrine qu’elle gonflait sans s’en rendre compte, comme pour inciter mes mains à la parcourir.

Manon se faisait plus hardie, tout son corps hurlait le désir qui la consumait… Je glissai ma main le long de son cou, ma main était l’éclaireur de mes baisers…

Tu veux que je continue ? Tu en as envie ?

Jamais je ne fus plus hypocrite qu’en posant cette question. Le sourire de Manon m’apprit qu’elle n’en était pas dupe, mais qu’elle aimait se prêter à ce jeu… elle attrapa ma main, la glissa entre ses cuisses… Bon sang, elle semblait découvrir sous mes doigts la moiteur de son sexe…

Elle voulut me dévêtir un peu, je lui chuchotai mon refus « pas tant que Quentin est dans les parages, mon corps, tu le verras, tu en jouiras autant que tu le souhaiteras, mais quand il ne sera pas là ».

 Ça me fait presque mal, là… tellement ça me chauffe… tellement c’est irrité… 

Tellement tu veux jouir, Manon ! Tu ne connaissais pas cette sensation ?

– À ce point, non !

– Alors… dis-moi… ferme tes jolis yeux et laisse ton corps répondre… comment veux-tu que je te fasse jouir ?

Quentin choisit, mal, ce moment pour venir nous rejoindre, Manon se serra plus fort contre moi. Regardant sa montre, un sourire charmeur aux lèvres, Quentin affirma que c’était à son tour, maintenant. Je sentis les cuisses de Manon se contracter autour de ma main, elle ferma les yeux, laissa exploser la vague et d’une voix troublée, lui demanda de nous laisser seules. Pour le restant de la soirée.

à mon tourJe repense à cette soirée parce que, en cette journée exceptionnelle, ce petit dessin s’est échappé du journal intime de Manon. Après ces longs mois d’observation, ces longs mois de questionnements, maintenant que l’étincelle de la découverte s’est apaisée, maintenant que notre relation s’est officialisée, maintenant que Manon peut conjuguer désir et plaisir sur la durée, nous avons pris la décision d’habiter ensemble et c’est aujourd’hui le jour de notre déménagement.

Un bout de phrase entendu dans le brouhaha…

 

Instantané – Un petit tour à vélo

Que nous avions fière allure tous les deux sur sa bicyclette ! Il pédalait le dos bien droit, il pédalait comme on parade, pour montrer à tous que j’étais désormais sa petite amie. Question fierté, je n’étais pas en reste ! J’avais mis ma plus jolie robe et je m’étais installée sur le cadre. Je toisais tous ceux que nous croisions, comme si j’étais une reine assise dans son carrosse.

Nous étions sortis du village, en direction de la forêt. Je sentais son souffle chaud sur ma nuque. Le soleil brillait, il était haut dans le ciel.

À l’orée de la forêt, il s’arrêta. Je descendis, il me prit la main, de l’autre, il tenait son vélo. Arrivés dans une clairière, piaffant de désir, je lui dis :

– Pose ton vélo tout neuf sur l’herbe épaisse ! J’ai une furieuse envie de te sucer un peu…

Pose ton véloAutour de nous, autour de ma bouche sur son sexe, autour de mon corps et du sien, tout autour de nous, le temps s’est écoulé. Mais certainement ravi du spectacle que nous lui offrions, le temps a choisi de s’écouler tout en nous épargnant. Nous n’avons pas vu passer le temps, nous n’avons pas senti ses morsures, ses griffures… C’est en retrouvant le vélo que nous l’avons réalisé…

D’une forêt à une autre, d’un instantané à l’autre…

Big up, Charlie !

LEC-tatie-monique

Pour la quatrième fois, Charlie lit des textes que j’ai écrits avec ma main gauche. Vous pourriez m’imaginer dire « Ouais, elle me lit une fois de plus… » avec un air blasé, détrompez-vous, à chaque fois, la surprise est immense, à chaque fois, Charlie lit mes textes quand je ne m’y attends pas, à chaque fois, elle s’empare de mes mots et les fait siens, à chaque fois, j’en suis ravie.

J’ai débuté la série « Les souvenirs de Tatie Monique » sur un défi d’écriture, puis il y eut un autre texte, suivi d’un troisième… enfin est née l’idée d’un cahier que Bonne-Maman écrirait et donnerait à lire à Monique.

D’un défi un peu potache, est née l’idée d’un roman, une saga sur plusieurs générations. J’ai été surprise de la facilité avec laquelle les personnages se sont imposés à moi, leurs histoires qui s’imbriquaient, qui s’imbriquent avec tant d’aisance, très émue des retours de mes lectrices, de mes lecteurs qui se sentent à l’aise avec cette histoire. Et puis, une coïncidence, de celles « qui n’arrivent qu’à toi, maman ! » comme me le dit ma fille, un lecteur et surtout un ami, lecteur attentif, ami sincère, qui sans l’avoir souhaité, sans même avoir songé que ça pouvait lui arriver, s’est retrouvé projeté dans les souvenirs de Bonne-Maman…

Je vous résume ce qu’il m’a écrit. Ce jour-là, il devait aller à Coutances pour son travail, il déjeunait à la brasserie du parvis de la cathédrale. Une jeune apprentie serveuse, de 16 ans environ, était en salle. Il lisait ce texte et la regardait en souriant. « Comme une faille spatio temporelle… Pendant quelques minutes j’y ai cru. Un vrai transport de sens et d’émotions. »

J’espère qu’il ne m’en voudra pas trop d’avoir rendu publique cette anecdote qui m’était destinée…

Aujourd’hui, enfin hier, Charlie a lu deux textes, une fois de plus elle a su donner vie à mes personnages. Ce ne sont plus des mots qui courent sur une feuille, sur un écran d’ordinateur, grâce à elle, ils parlent, ils respirent, ils vivent ! Je fermais les yeux, j’étais en Provence, en 1974, j’entendais presque les grillons, le bruit des vagues sur les rochers, je sentais la chaleur du soleil, la douceur du vent, les parfums…

Charlie, permets-moi de te dire que Monique, Christian, Alain, Catherine, « le bavard », Joseph, « le notaire » te remercient de leur avoir donné corps en leur offrant ta voix.

Et moi, je clame haut et fort « Big up à toi, Charlie ! »