Chroniques matrimoniales – L’occasion fait le larron

800px-Almanach_1939Même si Valentino aime m’en attribuer tous les mérites, je voudrais te raconter ce qui s’est réellement passé, comme dans un compte-rendu, t’écrire comment les événements se sont enchaînés, comment ils lui ont permis d’échapper au pire et de lui assurer une certaine tranquillité.

La vie au village s’écoulait au rythme des événements internationaux, parfois de longues semaines d’apaisement, qui s’achevaient dans le fracas des bruits de bottes, bruits qui finissaient par s’évanouir dans ce mouvement perpétuel que je comparerais à celui des vagues s’écrasant sur une plage.

L’amicale des anciens combattants se réunissait plus souvent qu’au début des années 30. La crainte d’une nouvelle guerre faisait ressurgir les horribles cauchemars et nous demeurions les confidentes de ces hommes. Il n’y a jamais eu d’accord formel, mais nous ne parlions jamais de politique entre nous, nous savions que notre amitié, que notre complicité n’y résisteraient pas, qu’elles risquaient de voler en éclats ce qu’aucun de nous ne souhaitait.

Valentino vivait caché, tapi dans le repère que lui avait trouvé Toine.

À l’occasion du 14 juillet 1939, alors que nous batifolions tous près de « la source aux fées », Barjaco nous annonça, quelque peu dépité, que son cousin « le parisien » avait décidé de passer ses vacances « au pays ». Avec sa mauvaise foi coutumière, Barjaco le regrettait.

– Qué « au pays » ? Je ne l’ai vu qu’une seule fois ! Son père est parti bien avant ma naissance, avant même son mariage ! Et il n’a même pas marié une femme normale, non ! Monsieur a épousé une… parisienne !

Me voyant froncer les sourcils, il s’était adressé à Pierrot.

– Ça aurait pu être plus pire, tu me diras, il aurait pu tomber sur une…
(enchaînant les signes de croix, telle la bigote se préservant du Malin)… une… une Normande ! Dieu soit loué, elle n’était que Parisienne… !

J’avais fait mine de ne rien avoir entendu ou de m’en moquer, mais quand Barjaco s’était approché de moi, j’avais fait semblant de m’enfuir.

– Boudiou, la Rosalie ! Ne me laisse pas dans cet état ! Vé comme môssieur (c’est ainsi qu’il surnommait son membre) a besoin que tu le soulages !

– Je l’aurais bien volontiers sucé… voire je lui aurais bien volontiers offert mon corps, mais vois-tu… je suis Normande… si ça se trouve, c’est contagieux… Je m’en voudrais de te contaminer… que tu attrapes la Normandite aiguë… !

Claironnant un « Tu parles d’or ! », Barjaco s’était tourné vers Nathalie, qui lui ouvrit les bras en grand.

Il n’avait jamais évoqué Valentino, comme s’il ignorait son retour, mais il est vrai que nous ne nous rencontrions presque jamais rien que tous les deux. Valentino se terrait comme l’animal traqué qu’il était, je ne connaissais pas sa tanière. Par mesure de sécurité, seul Toine savait où elle se trouvait exactement. De temps à autre, ils arrivaient chez nous, à la nuit tombée. Je restais avec Toine pendant que Valentino se confiait à Pierrot.

Parfois, nous faisions l’amour, parfois, non, mais à chaque fois, Toine me demandait de soulever ma robe, il regardait ma « blonde toison » et passait ses longs doigts entre mes poils qu’il lissait, comme on peigne des cheveux. À sa façon de prononcer « Bouton d’Or », je savais si ses doigts allaient s’aventurer plus bas, écarter délicatement les lèvres de « cette bouche que l’on se délecte à faire miauler » comme il aimait à le dire, caresser la peau humide juste au-dessus du « bouton caché de Bouton d’Or », l’appeler d’un doux baiser, le faire éclore, le téter d’une bouche avide et délicate, de glisser ses doigts jusqu’à l’entrée de « la grotte miraculeuse »… ou si son « Bouton d’Or » n’était qu’une incantation, le phare auquel raccrocher son espoir, espoir de savoir les cauchemars envolés, de savoir que le pire était passé, qu’il était derrière nous.

Il arrivait que Toine propose à Valentino de passer la nuit avec moi, dans la chambre qu’il retapait pour le retour de son aîné, le père de Christian. Nous faisions alors l’amour avec plus d’absolu qu’avant, nous avions viscéralement conscience que ce pouvait être la dernière fois. Les menaces, le danger étaient constants, omniprésents, tapis dans les bosquets du manque de vigilance né de l’habitude, prêts à bondir et à anéantir Valentino.

Barjaco était furieux, parce que depuis l’instauration des congés payés, nous avions pris l’habitude de fêter la veille des vacances le 31 juillet, par une orgie où le vin coulait à flots, où les corps s’échangeaient, se mélangeaient et que son cousin l’importun avait annoncé son arrivée pour le 30.

– C’est un vieux garçon, en plus ! Vé si ça se trouve, il est encore puceau !

– Dans ce cas-là, viens avec lui, Bouton d’Or se chargera de le déniaiser… !

– Tu m’ôtes les mots de la bouche, Toine !

– Dis-moi, coquine, montre-moi comment tu t’y prendrais pour le déniaiser, mon cousin le parisien… !

– Ton cousin le parisien ? Je croyais que tu parlais de ton cousin l’importun…

– Té, mais c’est le même peuchère ! Il a le double-nom ! Mon cousin le Parisien-L’importun !

Je m’étais approchée de lui, m’étais faite câline, j’avais soulevé la combinaison de soie que je portais, découvrant ainsi mon triangle doré, l’avais contraint à lever les yeux, à croiser mon regard.

– Montre-moi comment tu voudrais que je m’y prenne avec lui…

Barjaco avait juré en patois, m’avait caressée à m’en arracher la peau, me demandant de lui apprendre comment faire pour préparer le corps d’une femme à d’autres attouchements. J’avais décollé ses mains, m’étais assise à califourchon sur ses cuisses, les yeux dans les siens, lui avais demandé d’imaginer une apparition féerique, comme un halo de lumière, une bulle de savon qu’un geste trop brusque ferait éclater.

– Essaie de la caresser avec toute la délicatesse cachée au bout de tes doigts…

Les caresses de Barjaco se firent idéalement aériennes, mon corps ondulait, s’échauffait… Je m’enivrai de mes mots quand je lui susurrai

– Que tes lèvres soient mille Sylphides, qu’elles volent sur ma peau et y déposent de chauds baisers, là… et puis là… et là encore… oui ! là… plus bas… que ta langue lèche ma rose tétine… Oh ! Sens-tu comme ton gourdin frappe à ma porte ? Veux-tu me prendre à la hussarde ? Ou préfères-tu, au contraire, faire ton entrée sur la pointe des pieds ?

– Pierrot ! C’est le diable que tu nous as rapporté là !

Je lui souris de toute mon amitié, de toute notre complicité, de tout mon désir aussi. Semblant se raviser, il pria ses « collègues et néanmoins amis » (la formule nous amusait beaucoup) de ne surtout pas chercher à l’exorciser, que c’était trop…

– Fatché ! Regarde-moi ça ! Môssieu est entré sans même demander la permission !

Il bougonnait, sans chercher à masquer le plaisir qu’il prenait. J’interpellai Nathalie. Nous aimions ce code secret, comme une langue des signes, que nous avions inventé, nous en changions dès qu’un de nos partenaires commençait à le décrypter, pour le plaisir de les surprendre à chaque fois que l’envie nous en prenait.

– Nathalie, viens par ici ! Barjaco ne doit pas pâtir de ses obligations familiales… !

Je fis un signe des doigts.

– Boudiou ! Qu’est-ce que vous manigancez toutes les deux ?

Je m’empalai d’un coup, au plus profond, sur le sexe dur et épais de Barjaco, je sentis ainsi à quel point mon minou était trempé. Je me relevai lentement, laissant à Nathalie le temps de s’agenouiller. Qu’elle était ravissante, juvénile, à plus de quarante ans, avec son éternelle robe de bergère ! Nous l’avions à peine modifiée au fil des ans, tant son corps et elle étaient restés les mêmes… Qu’il était attendrissant ce petit bout de langue gourmande qui apparaissait derrière son sourire… ! Et l’éclat de son regard, pétillant et léger comme des bulles de Champagne !

Elle léchait chaque centimètre carré de peau que je découvrais en me relevant. Quand je coulissais sur le sexe de Barjaco jusqu’à ce qu’il disparaisse, les baisers de Nathalie me précédaient et quand il avait disparu, elle léchait la cuisse, l’aine de Barjaco… Mais, toujours aussi gourmande, elle m’incitait presque aussitôt à hâter la cadence.

Barjaco était aux anges. Fidèle à sa tradition familiale, il commentait au gré de ses sensations…

– Fatché, la Nathalie… libère-moi donc tes belles mamelles ! Qué « Non » ? Qu’est-ce qui te ferait changer d’avis ? Qu’un de… outch… doucement, Rosalie… tu vas me faire venir ! Alors, Nathalie, tu dirais oui si un de ces… chhhhu Rosalie… tout doux… si un de ceux-ci te culbutait par derrière ? Vai ! Fallait le dire ! Messieurs… un volontaire ?

Toine, dont le sexe énorme se dressait tel un flambeau avait fait un pas vers nous. Il souleva le jupon de Nathalie.

– Oh, ma pitchoune ! Tu as pensé à moi… !

Depuis peu, il s’était découvert une passion pour les vieux dessous, les vieilles culottes fendues d’antan, en cotonnade, maintenues par des rubans multicolores, il ne s’en expliquait pas la raison, mais de nous voir ainsi attifées le remplissait d’une joie lubrique. Il aimait nous prendre ainsi pendant de longues minutes, nous ramoner jusqu’à nous laisser au seuil de la jouissance… Alors, il se retirait, préférant quand nous le suppliions, nous ôtait la culotte, la lançait au loin et reprenait ses va-et-vient. « Voilà, c’est ainsi que jouissent les honnêtes femmes ! Le con, le cul et les reins à l’air ! »

Toine me demanda de me relever un peu plus « Cambre-toi aussi, tant que t’y es, que je ne sois pas venu pour rien ! » Je ne relevai même pas la mauvaise foi et lui obéis.

– Ho, Barjaco !Tu préfères comme elle te suce quand je la prends comme ça ?

Rien qu’à ses petits cris, je devinai comment il était en train de prendre Nathalie, alors que je lui tournais le dos, comment il bougeait en elle.

– Oh boudiou… ouh fan… ouh que c’est bon ! Oui ! Oui ! Comme ça !

– … ou quand je… Hou, Pitchounette ! Venez tous voir comme…  Hou, ma Pitchoune… Si t’étais pas déjà mon épouse, je te marierais !

– Boudiou ! Elle… ô fan de Diou ! C’est encore meilleur !

Barjaco m’attrapa par la taille et me fit aller au rythme des coups de langue de Nathalie qui le léchait au rythme des coups de boutoirs de son Toine. Elle dégagea enfin sa poitrine du carcan de tissu en criant à Barjaco qu’elle ne le faisait que pour lui. Barjaco se déversa en moi, noyant ses jurons habituels de tendres remerciements.

La journée s’était ensuite écoulée paisiblement, comme une rivière lascive, par endroits agitée de tourbillons, je veux parler de nos galipettes, nos cochonneries réjouissantes et joyeuses, comme nous les appelions.

Le lundi 31 juillet au matin, nous préparions la maison pour recevoir nos amis et fêter les congés payés, même si la plupart étaient des paysans et ne prenaient donc aucun jour de vacances, spécialement à cette période ! Antonella et Léonie étaient déjà depuis 15 jours chez leur tante, Marie, la soeur de Pierrot, elles aimaient s’occuper de leur cousin, jouer avec lui comme avec un baigneur, « de vraies petites mères » comme on disait alors.

Barjaco toqua à la vitre, le béret ainsi tenu à la main indiquait qu’il ne rendait pas une visite amicale, mais qu’elle était plus formelle. Pierrot lui ouvrit tout grand la porte et le fit entrer. Quand il fut assis, après s’être assuré que nous n’étions que tous les trois, il nous demanda

– Il compte se cacher ainsi combien de temps ?

Pas la peine de prononcer son nom, nous savions de qui il parlait. D’un haussement d’épaules, Pierrot et moi lui signifiâmes notre ignorance. Baissant la voix, avec des airs de conspirateur, d’espion comme dans les films que nous voyions au cinéma itinérant, il nous confia « Parce que j’ai peut-être la solution… » et il nous raconta l’incroyable aventure qu’il avait vécue.

– Je suis allé le chercher à la Blancarde, parce que le Parisien voulait goûter à l’ivresse marseillaise avant de passer son mois d’août « en famille »… ô pute borgne, je t’en ficherais, moi, de la famille ! Heureusement qu’il m’a reconnu, sinon je serais passé devant lui sans le savoir… Nous voilà partis pour la tournée des grands ducs… il me demande si j’ai quelques bonnes adresses à lui conseiller, me propose de passer quelques heures dans un « lupanar local »… ce qui répond à notre interrogation… le cousin n’était pas puceau ! Je lui rétorque que je n’ai aucune envie d’attraper la vérole avec une fille qui s’ennuie, que je connais deux charmantes créatures qui s’offrent avec plaisir et que si ça lui dit… Le cousin était bigrement intéressé, mais il a quand même voulu « se perdre dans les rues de Marseille ». Et que je veux visiter ci, et que je compare tout à Paris… et que je veux voir ça et que je te raconte ma vie… Boudiou ! Il me farcissait le crâne de toutes ses histoires ! Qué bavard ! Rigolez pas ! Plus pire que moi, je vous dis ! Avec tout ça, le temps de rentrer avec ma carriole… qu’il a moquée, en plus ! Le temps de rentrer, tout le monde dormait. Sauf la mamé, mais de toute façon, la mamé, elle s’économise… elle se désaltère d’une goutte de vin, se nourrit d’une miette de pain et se repose d’un battement de cils… On avait déjà soupé, on est allés au lit… pas ensemble, hein ! Allez pas vous imaginer… ! Et ce matin… c’est vrai que je le trouvais rougeot… tout le dimanche, il s’est plaint de la chaleur, de la soif, mais moi, je croyais que c’était un prétexte pour boire un coup ! Ce matin… ô peuchère ! Je me le suis pas trouvé raide mort dans son lit ! Alors, je me suis pensé puisqu’il est venu mourir ici, puisque personne ne le connaît de par ici… autant qu’il soit pas mort pour rien… que ça serve à quelqu’un ! La mamé ne dira rien et en plus, elle y voit plus très bien… c’était la nuit… On pourrait habiller Valentino avec les affaires du cousin… échanger les papiers… ni vu, ni connu ! Qu’est-ce que vous en pensez ?

Nous étions abasourdis ! Pierrot fut plus prompt que moi à réagir, à réfléchir.

– Il faudrait prévenir Toine. On ne sait pas où se cache Valentino et il faut faire l’échange avant que ta femme découvre le corps, qu’elle…

– Té… mais t’es couillon comme…

En éclatant de rire, il me désigna.

– … comme cette femelle ! Pourquoi crois-tu qu’il y a une bâche sur ma carriole?

– Allons chez Toine sans tarder, alors !

– Parce que tu crois que je ne sais pas où il se cache, ton Valentino ? Allez… vai ! On fait comme ça… j’ai ma petite idée…

C’est ainsi que le corps d’un va-nu-pieds fut découvert par Barjaco parti inspecter ses champs, qu’il en avisa monsieur le Maire et que le cousin de Barjaco vint s’installer au pays, un mois avant le début de la drôle de guerre… !

En vérifiant sur son livret militaire que « tout collait », pendant que Valentino échangeait les photos d’identité, je constatai que les patronymes n’étaient pas les mêmes. Je m’en étonnai, Barjaco m’expliqua alors que son oncle était le fruit d’une liaison adultère que son grand-père avait entretenue avec la jeune fille qui aidait sa femme, qu’il l’aurait bien gardée parce qu’elle avait la galipette rieuse et bavarde, mais que malheureusement, son épouse n’avait rien voulu savoir. Quand le bambin était né, comme c’était un garçon et que la grand-mère de Barjaco n’avait eu jusque là que des filles, la gamine était montée à Paris avec son enfant, mais qu’ils étaient tous restés en très bons termes, que l’existence de cet « enfant de l’amour » n’avait jamais été tenue secrète. Cet enfant qui avait grandi à Paris, épousé une parisienne, avait eu un fils qui venait de mourir sur les terres de ses ancêtres.

– Comme un cercle… la fin est l’origine et l’origine est la fin…

Barjaco est un homme à l’aspect, aux manières rustres, ses mots sont souvent grossiers, il semble dénué de toute délicatesse, je peux témoigner qu’il en déborde, au contraire ! Tout comme il regorge d’une loyauté sans faille.

Tu comprends, Monique, pourquoi je refuse que Valentino parle de moi comme d’une héroïne, parce que s’il devait y avoir un héros dans cette histoire, ce serait Barjaco et personne d’autre ! Je me suis contentée d’enregistrer le décès d’un homme sous l’identité d’un autre.

Monique va de surprise en surprise…

Manon à l’école buissonnière – Lettre à Manon

hands-195653_640Ma petite Manon,

Monique m’a fait écouter le message que tu lui as laissé sur son répondeur. Elle a voulu te rappeler, mais ta ligne a été coupée, comme tu le laissais entendre. Alors, j’ai décidé de t’écrire cette lettre parce que s’il y a une femme sur Terre pour comprendre ce que tu vis, c’est bien moi !

Ainsi, pour ton anniversaire, tu as organisé une fête au cours de laquelle tu as accepté de faire une sex-tape avec ce garçon dont tu étais éprise, ce garçon que tu croyais loyal, ce garçon qui t’a trahie en diffusant la vidéo.

Tu as bien fait de porter plainte contre lui, au moins la vidéo a été supprimée, mais je sais également que tout ce qui a été diffusé sur internet ne disparaîtra jamais totalement. Je n’écris pas ces mots pour t’accabler davantage, mais au contraire,  pour que tu en sois consciente, que tu ne sois pas surprise si elle apparaissait de nouveau. Je ne crois pas que ces crétins qui t’ont fait si mal soient assez malins pour l’extirper des tréfonds du net. La plainte que tu as déposée te préserve également de ce risque, puisque ce maudit garçon encourrait de lourdes sanctions s’il lui venait à l’esprit de la rediffuser.

Tu ne manges plus, tu pleures et tu dors tout le temps à cause des cachets que tu prends chaque jour pour supporter ta peine, tu as tellement manqué les cours que tu as été renvoyée et tu sais qu’à ton âge, les lycées ne sont plus tenus de t’accepter comme élève. Tu  conclus par « ma vie est foutue, je regrette, je voudrais mourir, mais je n’ai pas la force de me suicider ».

J’ai eu dix-huit ans en 1960. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point la vie était contraignante, à quel point le poids des conventions pesait sur nos épaules. J’aimais rire, j’aimais danser, j’aimais l’amour, bref, j’aimais la vie qui me le rendait bien.

J’habitais dans une petite ville, à peine plus peuplée qu’un village, tout le monde se connaissait, tout le monde connaissait chaque famille. Tu peux donc aisément imaginer la valeur que chacun portait à sa réputation, à l’honneur de la famille et tout le tralala.

J’avais un fiancé qui allait partir en Algérie pour y combattre. Nous ne savions pas bien ce qu’il se passait là-bas, mais qui dit « guerre » dit « mort pour la France ». J’avais tellement peur de ne plus le revoir, qu’il meure de l’autre côté de la Méditerranée… aussi quand il m’a demandé de coucher avec lui avant nos fiançailles, avant notre mariage, j’ai accepté sans hésiter, sans crainte du qu’en dira-t-on, puisque nous étions amoureux, puisqu’il était mon promis, puisque dès son retour, nous régulariserions par un mariage, en robe blanche, à l’église et tout.

J’ai aimé faire l’amour avec lui. Je pourrais te mentir en affirmant le contraire, mais le fait est que j’ai tout de suite aimé les caresses, les baisers sur ma peau, j’ai aimé qu’il me prenne. J’ai aimé ça et j’en ai redemandé. Il était très curieux de ce que je pouvais lui dire, bref, il me demandait de lui raconter mes fantasmes, même s’il n’employait pas ce terme. Je me souviens lui avoir dit que j’aimais m’imaginer être prise par des inconnus, par plein d’hommes, nous en avions ri parce que je ne savais même pas si c’était possible et que cette idée nous semblait saugrenue. À lui comme à moi.

Peu avant son départ, je n’ai plus eu mes règles. En 1960, il n’y avait pas tous ces tests de grossesse, il fallait attendre un certain temps et aller demander au docteur une ordonnance pour faire une analyse. Comme tu peux l’imaginer, je n’ai pas osé m’adresser au médecin de famille et je ne savais vraiment pas quoi faire. En parler à mes parents était inimaginable. J’en parlai donc à mon « fiancé » qui se mit dans une colère noire, me gifla et me quitta sur le champ.

Mais il fit bien pire encore !

Je travaillais comme serveuse dans le café de mes parents, le plus fréquenté du bourg. La veille de son incorporation, il est venu fêter son départ au café et a tout déballé. Tout. Absolument tout ! À ses copains, aux clients qui étaient en train de boire ou de manger. Mon père, qui était derrière le comptoir a tout entendu, que j’avais couché avant, que j’étais enceinte, que je cherchais à faire croire que mon fiancé était le père alors que j’avais couché avec la moitié du canton, que j’aimais être prise comme une chienne, un homme après l’autre.

Je suis restée comme paralysée entre la salle et la terrasse. Il mélangeait la réalité et les mensonges et je ne pouvais rien dire, ni me défendre. Comme toi, je me disais « c’est un cauchemar, je vais me réveiller », mais je ne dormais pas… Les rires gras et obscènes de ces jeunes hommes, les murmures désapprobateurs des autres clients, des habitués « elle cachait bien son jeu… » résonnaient si fort à mes oreilles qu’elles en bourdonnaient.

Tout semblait vaciller autour de moi. Mon cœur battait si fort que j’ai pensé qu’il allait exploser, que c’était ça « mourir de honte ». Je n’ai pas vu arriver mon père, sinon, j’aurais cherché à parer le coup de nerf de bœuf qu’il m’a asséné, avant de me chasser, comme ça, d’un coup de pied au cul qui m’a fait passer de la salle à la terrasse, et le second de la terrasse à la chaussée.

Le désespoir m’a fait courir droit devant moi, jusqu’à ce qu’une estafette me coupe la route. Je ne connaissais pas cet homme qui me disait « Monte ! », je ne l’avais jamais vu avant ce jour, je l’avais à peine remarqué quand j’avais pris sa commande. Je m’assis à ses côtés avec en tête l’idée de fuir ce maudit village, de descendre à la première grosse ville que nous traverserions. Dans une grande ville, je serai anonyme, je m’y referai une nouvelle virginité. Soulagée à cette perspective, je pleurai enfin.

Il n’a pas dit un mot en conduisant, le temps que je me calme. Je le regardai, vis comme un sourire sur son visage et je compris.  Il avait cru à tous ces bobards et voulait coucher avec moi ! Je lui expliquai tout pour qu’il ne se méprenne pas et surtout parce que j’avais besoin que quelqu’un connaisse la vérité. Il m’écouta et me dit de ne pas m’en faire, qu’il avait bien compris, que les mensonges de ce pauvre type ne l’avaient pas leurré.

Il me dit aussi qu’il s’appelait Paulo et il me proposa de m’héberger « sans contrepartie » le temps que je me remette de mes émotions. Il me dit aussi de ne pas m’en faire pour cette grossesse, que si j’étais enceinte, il connaissait quelqu’un qui pourrait « le faire passer » et que si je voulais garder ce bébé, il en endosserait la paternité. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a regardée, m’a souri « tu crois au coup de foudre ? »

Nous avons roulé plus de deux heures, je ne connaissais pas la ville où il habitait. Pourquoi lui ai-je fait confiance ? Je ne saurais te le dire, mes pressentiments m’avaient trahie, je venais d’être chassée de chez mes parents parce que j’avais fait confiance à un jeune homme que je connaissais depuis toujours et ça ne m’avait pas servi de leçon ! Je l’accordais à cet inconnu !

Il me parla de sa vie, de son métier qui le mettait souvent sur les routes. Plus nous approchions de cette ville, plus je sentais mes tripes se nouer. Une douleur incroyable me cisaillait le ventre, je mourais de trouille et le ressentais physiquement. Comme un flash, je me vis captive, soumise à un tortionnaire que je ne pourrai fuir. Pour calmer cette peur, pour essayer d’ordonner mes idées et trouver une solution de secours, je m’accrochais à son sourire, au velours de sa voix grave, et, quand il me regardait, à la douceur de ses yeux. Il s’en aperçut très vite. « Ne crains rien ! Je ne cherche pas à te piéger ! »

Arrivés dans la ville où il demeurait, il se gara sur la place, devant la boucherie et m’expliqua qu’il avait un petit appartement au-dessus, qu’il occupait en attendant d’avoir retapé une autre maison, dans un village plus près de la mer. Il me prévint aussi qu’il n’y avait qu’une chambre, qu’il dormirait sur les coussins dans la salle à manger, mais que cette situation ne durerait qu’une nuit, dès le lendemain, il en parlerait à ses amis qui sauraient m’aider.

Très galant, il m’ouvrit la portière et alors que je passais devant lui, pour entrer dans ce petit immeuble, il me murmura « Je crois que tu as un souci en moins, Catherine ». Que voulait-il dire ? Je ne sais pas pourquoi je regardai mes jambes, peut-être ai-je suivi son regard, je vis un filet de sang sur mon mollet droit. Je n’étais pas enceinte ! Mon cœur battait la chamade, j’étais tellement soulagée ! Je l’enlaçai, l’embrassai sur la joue en le remerciant.

Je m’endormis comme une masse, malgré l’inconfort de l’alèse improvisée qu’il avait faite avec sa nappe en toile cirée. À mon réveil, il était parti, il m’avait laissé un petit mot pour s’en excuser, pour m’expliquer ce que je trouverai pour manger et, le plus important à mes yeux, un peu d’argent pour que je puisse m’acheter des « garnitures », comme on disait à l’époque. J’étais en train de déchiffrer son mot quand j’entendis frapper à la porte, un toc-toc timide. Je l’ouvris et me trouvai face à une femme souriante.

Devant mon air étonné, elle se présenta, elle s’appelait Marie, elle était la belle-sœur de Paulo, qui était passé à la boucherie avant de partir travailler. Il lui avait demandé de m’apporter une robe et une culotte, elle avait aussi pensé aux serviettes hygiéniques. Elle me proposa de déjeuner avec eux et me dit de ne surtout pas m’en faire, que Paulo était un homme bon et que quelque soit la raison pour laquelle j’étais arrivée ici, j’y serai bien. Je ne revis Paulo que deux jours plus tard, il me proposa de travailler avec lui.

Nous sommes restés « bons amis » pendant quelques semaines, jusqu’au jour où il me prévint, une fois de plus, qu’il serait absent pour la soirée et la nuit. Je savais ce que cette absence signifiait, j’ai éclaté en sanglots. J’aurais tant aimé connaître ce monde dont il m’entrouvrait la porte sans me permettre d’en franchir le seuil… Je le lui dis, il me  prit dans ses bras, m’embrassa… ses mains sur mon corps… ! Je le suppliai de me faire l’amour « rien qu’une fois » pour que je puisse enfin goûter à nouveau à ce plaisir.  Je crus bon de préciser que « c’était la bonne période » que je ne risquais pas de tomber enceinte, ce qui le fit éclater de rire. « Si je te proposais de m’accompagner ce soir, accepterais-tu de regarder d’autres couples coucher ensemble ? De me voir me faire sucer par d’autres femmes ? De me voir baiser, lécher d’autres femmes ? » Je n’eus pas besoin de lui répondre par des mots, mon sourire, le pétillement de mes yeux venaient de le faire.

Le soir même, je fis enfin mon entrée dans ce monde qui me convenait. Loin des clichés que j’entends souvent, tous les hommes, toutes les femmes qui participaient à cette partie fine firent preuve d’une grande bienveillance. Je me souviens de ma première pipe, guidée par les mots, par les gestes de Paulo. Que c’était bon… ! Nous avions conclu cet accord, pour cette première fois, il serait le seul à coucher avec moi, à me toucher, à m’embrasser…

Paulo venait de me faire jouir, comme j’ignorais que ça puisse exister. J’ai regardé cette femme entourée d’hommes, une queue dans chaque main, elle les branlait d’une façon qui m’excitait terriblement, un autre homme était dans sa bouche et un quatrième la prenait. C’était exactement la scène dont j’avais rêvé ! Paulo me demanda « Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? », je la désignai du doigt « Ça ! », il s’exclama « Je l’ai su dès que je t’ai vue, tu es la femme que j’attendais ! »

Ce qui me troubla le plus, c’est le mot « femme » par ce simple petit mot, il venait de me faire passer de l’enfance à l’âge adulte. Tout comme Rosalie, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de mes parents, quand j’ai eu 21 ans, Paulo et moi nous sommes mariés.

Monique t’a parlé un peu de ma vie, je sais que dans le cahier qu’elle te destine, elle t’en dit un peu plus sur moi. J’aurais tant d’autres choses à te raconter, mais ma lettre est déjà bien assez longue, je vais la conclure en te disant de ne pas perdre espoir et en renouvelant l’invitation de Monique.

Il y a ici des gens qui t’aiment telle que tu es, pour ce que tu es, des gens qui ne te jugeront jamais, je parle de nous « les vieux », mais aussi de ces deux cousins avec lesquels tu as pris du bon temps cet été 😉 savais-tu seulement que je suis leur grand-mère ?

La carte que tu as due trouver dans cette enveloppe te permettra de prendre le train jusqu’à Aubagne, où nous t’attendrons mercredi prochain, si tu décidais de venir goûter à la douceur provençale. Je n’attends rien d’autre de toi que te savoir heureuse et je suis ravie de te tendre la main dans ces moments difficiles, ainsi que Paulo l’a fait pour moi en 1960, geste que Monique a renouvelé en 1974 en venant me sortir de mon deuil.

Je t’embrasse fort, fort, fort,

Cathy

Après son arrivée au village, Manon va à l’école buissonnière

Chroniques matrimoniales – Pour les nouveaux lecteurs

Couple de lecteurs debout légendé crédité

Ah lala… il serait p’tète temps de lire les deux premiers opus !

Leur lecture est gratuite sur ce blog, mais si vous le souhaitez vous pouvez acquérir la version papier en passant par cette page.

Dans ce texte, le Balafré fait allusion à ce chapitre du Cahier de Bonne-Maman où elle en explique la genèse.