À la Saint-Sylvestre, tombons la veste ! – Troisième épisode

Les aiguilles ont tourné si vite que les minutes sont devenues des heures. La conversation est tellement plaisante que je n’ai pas le cœur de l’abandonner pour passer en cuisine. Par chance, les fruits de mer et autres entrées froides en abondance suffiront amplement pour nous rassasier tous les trois.

Un mot en entraînant un autre, les confidences que nous nous faisons, lui et nous, deviennent plus intimes. Il aura fallu la remarque de notre voisin « Nous n’aurons même pas l’excuse de l’ivresse et l’invoquer en faisant semblant d’avoir tout oublié demain » pour réaliser que nous n’avons même pas débouché la deuxième bouteille.

La conversation se fait plus précise. Notre voisin nous explique que sa vie sexuelle se résume à la masturbation « en tête à tête avec mes fantasmes » ou devant des films pornos. Je sens mon cœur s’emballer en l’imaginant, il me semble aussi que mon sang coule plus vite dans mes veines, qu’il est plus chaud. Pour me donner une contenance, je prends une bouteille de Champagne et tente de la déboucher.

– Quels fantasmes convoquez-vous pour vous bran… masturber ?

Je pense qu’il sourit de ma gêne avant de m’apercevoir que ma main glisse de façon suggestive le long du goulot. Je souris sans chercher à m’en excuser, de toute façon, le mal est fait, ma main a trahi ma pensée.

– Un plan à trois !

La surprise me fait lâcher la bouteille qui se fracasse contre la table basse. Je peste, je jure. Je regarde mon époux qui écarquille les yeux. Je sais que la surprise de cette confidence l’a giflé aussi sûrement que moi.

On en avait envie, on en parlait depuis des années. Ce fantasme suffisait à faire étinceler notre vie sexuelle, notre vie de couple. Les nuits nous paraissaient plus courtes, plus chaudes, nos étreintes plus sauvages, moins convenues rien qu’à son évocation.

Mais pour le réaliser, encore nous fallait-il trouver le complice idéal. Celui qui ne nous jugerait pas, celui qui ne deviendrait pas un rival potentiel, celui qui accepterait de ne pas recevoir plus que nous serions en mesure de lui offrir.

Bien sûr, il y a des sites spécialisés dans ce genre de rencontres, bien sûr, il y a des clubs… mais aucune de ces possibilités ne nous convenait, ne nous rassurait. Pour nous consoler, nous nous convainquions qu’il est préférable que certains fantasmes demeurent au stade du fantasme.

C’est à peu près en ces termes que nous expliquons à deux voix la raison de notre trouble. Je me lève.

– Je vais chercher du Sopalin, parce qu’avec tout ça, il va falloir éponger…

Leur éclat de rire me fait tourner la tête. Je ris à mon tour.

– Le Champagne, c’est le Champagne qu’il faut éponger !

À la Saint-Sylvestre, tombons la veste ! – Deuxième épisode

En déballant nos sacs remplis de victuailles, je suis prise de vertige. Comment allons-nous faire pour ne pas perdre, ni dénaturer tous ces mets délicats ? Nous devions être onze à table, nous ne serons que trois. De plus, j’ai cette sale manie de « prévoir large », de ce fait, notre congélateur est déjà plein à ras bord, il est donc inutile d’envisager cette solution de repli. Je retourne au salon, où notre voisin, debout devant le buffet, semble se demander ce qu’il fait là. Je tente une plaisanterie.

– Ah oui… les résultats de nos tests ! 

Je lui tends les deux feuillets en m’excusant de ne pas avoir de smartphone. Ça marche. Il rit.

– Vous reste-t-il de la place dans votre congélateur ? 

Notre voisin, étonné, me regarde, puis regarde les feuilles que je tiens toujours à la main.

– Pour conserver vos résultats ?

C’est à mon tour d’être surprise et amusée.

– Hé bien, ma chérie, tu n’offres rien à boire à notre invité ?! J’espère que vous aimez le Champagne…

Sans attendre sa réponse, mon mari retourne dans la cuisine et revient une bouteille à la main.

– Il y en a cinq autres qui attendent leur tour… 

Les flûtes remplies, nous trinquons à la nouvelle année. Certes, celle-ci n’est attendue que dans quelque huit heures, mais nous avons trop hâte que 2021 s’achève pour nous attarder sur ce léger détail. Je m’assois sur le canapé, laissant le fauteuil à notre voisin. Mon époux revient avec un plateau rempli d’amuse-gueule.

– Rien qu’avec ce que nous avions prévu pour l’apéro, nous pourrions tenir quinze jours ! (Il exagère toujours un peu) À ce propos, auriez-vous de la place dans votre congélateur ? 

Notre voisin éclate de rire.

– C’est un prérequis pour participer à la fête ? Non, pour tout vous dire, je n’ai pas de congélateur, à peine un petit compartiment à glaçons… Je vis seul et je suis devenu le roi de la conserve et des plats à emporter !

Il nous raconte brièvement sa vie. Divorcé depuis presque dix ans après vingt-trois ans de mariage, il s’est installé dans le confort inconfortable d’une vie de célibataire. Certes, les soirées lui semblent parfois longues, certes, les week-ends ne le sont pas moins, mais à son âge, avec son physique, une situation des plus banales, ses petites manies de vieux garçon…

– Et ne me parlez pas des clubs ou des sites de rencontre ! Très peu pour moi ! Mais… vous semblez trop bien me comprendre… pourtant…

Nous rougissons comme deux gamins surpris au beau milieu d’une bêtise. Notre voisin a eu tout le loisir de voir les photos accumulées au fil des ans comme autant de témoignages de notre vie de famille. Une certaine gêne commence à s’installer, il est trop tôt, nous ne le connaissons pas assez pour nous laisser aller à certaines confidences. Notre voisin se racle la gorge, feignant de s’apprêter à rentrer chez lui, il conclut son propos.

– Et voilà pourquoi je n’ai pas de congélateur !

Nous rions et la légèreté fait son retour.

À la Saint-Sylvestre, tombons la veste ! – Premier épisode

Nous vivons notre vie de couple, désormais sans enfant, avec la sérénité et la confiance engendrées tout au long de ces années où la vie nous a peu épargnés. Nous avons appris à rire de nos déconvenues, c’est aussi ce qui fait notre force.

En cet après-midi, les bras chargés de victuailles, nous en riions encore en attendant l’ascenseur. Nous avions prévu de recevoir nos enfants, eux-mêmes parents, pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. L’an dernier, nous en avions été privés pour cause de COVID, alors cette année, on avait décidé de mettre le paquet, d’offrir un repas des plus déraisonnables tant d’un point de vue budgétaire que diététique. Hélas, l’un après l’autre, nos enfants ont dû annuler leur venue, toujours à cause de ce satané COVID…

L’ascenseur est arrivé, nous sommes montés dedans. La porte se refermait quand nous avons entendu un cri.

– Attendez !

Nous avons retenu la porte pour laisser monter un voisin essoufflé.

– Merci ! Le premier truc positif de la journée… Quelle saloperie ce COVID ! 

Nous nous connaissons de vue, il sait que nous vivons en couple, que nos enfants sont grands. Nous savons qu’il vit seul et qu’il reçoit peu de visites, mais c’est à peu près tout. Dans l’ascenseur, nous échangeons quelques mots, nous rions avec lui de notre déconvenue et de ces nombreux repas gargantuesques que nous devrons ingurgiter dans les jours à venir. Il nous parle de l’annulation de la soirée chez sa fille pour la même raison.

– J’avais pourtant pensé à tout !

Il nous montre son test PCR négatif, nous rions en lui disant que les nôtres attendent sagement sur le buffet du salon.

L’ascenseur s’arrête au septième étage. Avant d’en sortir, nous lui proposons de passer la soirée avec nous.

Volontiers ! À partir de quelle heure ?

– Et pourquoi pas à partir de maintenant ? 

Il entre chez nous, dès lors, sans l’avoir véritablement décidé, nous nous apprêtons tous trois à vivre le réveillon le plus étonnant que nous n’ayons jamais vécu.