Le cahier à fermoir – Mercredi 11 juillet 1945

Quand le docteur Meunier m’a annoncé qu’il avait obtenu mon congé maternité, je me suis demandé comment j’allais occuper mes journées. La perspective de ces heures d’oisiveté me donnait le tournis. Jean-Baptiste m’a interdit de faire le ménage, il se charge des poussières, des vitres et même de la lessive. C’est tout juste si j’ai le droit de faire le lit, de passer le balai et de faire la vaisselle ! Le bébé, cet enfant que je porte, notre enfant, sera le premier membre de sa famille avec lequel il partagera le sang, ça revêt à ses yeux une importance dont je n’avais pas mesuré l’ampleur.

Entre les livres de Jean-Baptiste, ceux de la bibliothèque de la famille Dubois, je savais que j’aurai de quoi combler ces longues heures. Henriette m’a demandé d’imaginer sa robe de mariée, je veux en faire mon chef-d’œuvre parce qu’elle sera la seule que j’aurai la possibilité d’inventer, de dessiner, de couper, de coudre pour une amie.

Vendredi midi, Marcelle est passée me voir « en coup de vent » pour me demander, elle aussi, un petit service. Xavier n’a qu’un costume, mais il date d’avant-guerre et depuis il a bien changé. Le pantalon est « un poil » trop court, mais tout comme la veste, bien trop large. Est-ce que je pourrais lui arranger ça ? Elle me l’avait apporté pour que je regarde si c’était possible.

J’ai cru qu’elle me faisait une blague. Je n’ai jamais rencontré Xavier alors, avant de pouvoir lui répondre, je devais le voir en chair et en os pour me rendre compte. Comme tu le sais, si une gravure devait illustrer l’expression « têtue comme une mule » dans le dictionnaire, les éditions Larousse choisiraient son portrait. Elle ne veut pas que je le voie avant mon mariage et n’en démordra pas. Ne me demande pas pourquoi, les vitres tremblent encore de ses éclats de voix quand je lui ai posé la question !

Pour la calmer et aussi pour faire montre d’un peu de fermeté, je lui ai fait quelques schémas, je lui ai expliqué précisément les mesures dont j’aurai besoin, surtout comment elle devait les prendre et de me les rapporter au plus vite. Samedi matin, Jean-Baptiste a trouvé une enveloppe sur le paillasson « Pour Louisette », elle avait reporté toutes les mesures que je lui avais demandées, au dos de la feuille, ces quelques mots « Paltant de bavaçer avec toi. Xav’ ma tan. À demain. Marcelle ».

Mardi dernier, monsieur Dubois m’avait proposé de passer nous voir pendant que sa mère ferait sa sieste, afin de récupérer quelques affaires, mais aussi de mieux faire connaissance avec Jean-Baptiste. J’en ai profité pour lui demander l’autorisation de me servir de la machine à coudre de son épouse parce que je craignais de ne pas avoir le temps de faire les reprises à la main.

Il était étonné que je lui demande l’autorisation, qu’il m’accordait bien volontiers, mais il m’a proposé de prendre un des deux costumes que ses fils s’étaient fait confectionner en 1938, pour le mariage d’un de leurs cousins « si la taille correspond à celle du fiancé de votre amie ». Nous sommes allés dans une des deux chambres (monsieur Dubois n’a pas relevé l’absence du lit), il a ouvert l’armoire dont il avait gardé la clé et a sorti les deux costumes de fort belle facture. L’émotion a brisé sa voix quand il me les a tendus. « En les portant, c’est un peu comme si mes fils n’étaient pas tout à fait morts ».

Jean-Baptiste a senti que monsieur Dubois avait besoin de s’épancher. J’ai prétexté quelques mesures à prendre et les comparer avec les mensurations de Xavier pour les laisser tous les deux, parce que je savais que ma présence l’aurait empêché d’ouvrir tout à fait son cœur. Leur conversation a duré presque une heure. Au moment de nous dire au revoir, il a serré la main de Jean-Baptiste avec une chaleur presque paternelle.

Dimanche midi, puisque nous déjeunions chez Maurice et Henriette, j’en ai profité pour déposer chez Marcelle le costume de l’aîné des fils Dubois, plus grand et plus maigre que son cadet, avant d’aller chez eux.

— Ben ma vache, t’es une sacrée couturière, Louisette ! Non seulement tu retailles un costume en moins de deux, mais en plus, tu transformes le tissu gris en tissu bleu… et la qualité… Ben ma vache, tu devrais en parler au séminariste parce que ça tient du miracle ! 

Elle m’a fait « un gros bécot » sur chaque joue et nous sommes allées retrouver Jean-Baptiste qui nous attendait dans la rue, avant de faire un crochet par la rue Roli pour aller chercher la petite Marcelle et Marie-Jeanne.

Henriette est venue me rendre visite lundi en fin de matinée, c’est bizarre, j’aime bien être comme un coq en pâte, qu’on soit aux petits soins pour moi, tout autant que ça me contrarie. Henriette l’a compris sans que je lui explique. Elle est venue avec quatre œufs, la carcasse du poulet que nous avions mangé la veille, une botte de radis, trois grosses carottes et elle m’a demandé comment je me débrouillerais pour les cuisiner. Elle a simplement apporté le dessert « un flan à ma façon » dont elle garde la recette jalousement secrète.

Je lui ai demandé de regarder mes dessins pendant que je nous préparais une omelette et des carottes Vichy (elle a rigolé quand j’ai précisé « sans un bon morceau de beurre, c’est aussi infect que le gouvernement Laval ! ») Je souriais en entendant ses exclamations « Oh ! » « Ah ! » Nous avons déjeuné dans la cuisine avant de retourner regarder mes croquis.

– J’aime beaucoup celle-ci, pas trop longue, pas trop évasée ni trop étroite, mais pourquoi lui avoir fait un décolleté si plongeant ?

– Parce que je pensais y ajouter un empiècement au point de Lunéville…

– Au point de Lunéville ?! T’es sûre ? C’est délicat, tu sais. Tu connaîtrais quelqu’un capable de le réaliser ?

– Justement oui ! La meilleure des lunévilleuses qu’on puisse trouver sur la place de Paris, crois-moi ! Seulement…

– Seulement ?

– Seulement, faut faire vite. Elle se marie le 22 septembre et une fois la bague au doigt, je suis à peu près sûre qu’elle en aura fini avec le travail à façon.

Henriette m’a attrapée par le cou pour me faire un gros baiser sur la joue. « T’es bête ! » Elle est redevenue sérieuse.

– Quand même, ce décolleté…

– Ça fera plaisir à Maurice !

– Comment ça ?

– C’est un homme, non ? Les hommes ne pensent qu’aux nichons !

– Ah bon ? Il est comme ça le tien ?

– Me charrie pas !

– Je te jure, c’est pas les nichons que Maurice préfère… Jean-Baptiste si ?

– M’en parle pas ! Si je voulais le punir, je l’empêcherais de les voir, de les toucher ! Et Maurice, c’est… ?

– Je dirais le haut des cuisses… Si je veux l’émoustiller, je renverse un verre d’eau sur ma jupe… là… juste assez pour qu’elle colle à ma peau et laisse deviner mes formes… Ou alors, je fais semblant de ne pas remarquer sa présence, je me mets devant la lampe, je retire ma robe, ma culotte, mais pas ma combinaison… avec la lumière, elle devient assez transparente pour qu’il puisse se rincer l’œil… Vous ne jouez pas comme ça avec Jean-Baptiste ?

– Mais si ! Je dirais même qu’on joue souvent, on se raconte des histoires, on invente des situations, mais je croyais qu’on était les seuls…

– Permets-moi de te dire que t’es fleur bleue ! Si on s’en inventait pas, y a belle lurette que le genre humain aurait disparu de la surface de la terre !

– Tu crois que c’est ce qui s’est passé avec les mammouths ?

– Tu vois une autre raison ?

– Maintenant que tu le dis…

– Pour me remercier, tu me racontes une de vos histoires ? Après, promis, juré, craché, je t’en raconterais une des nôtres !

– Pour commencer, ce n’est jamais de notre fait… Je veux dire, ce n’est jamais ni Jean-Baptiste, ni Louise qui les provoquent… c’est son *** et ma ***…

– Tu veux dire son gros bourdon et ta délicate marguerite ?

J’ai éclaté de rire.

– C’est comme ça que vous les appelez ?

– On ne va pas dire « sa grosse bite et mon joli con » ! Pourquoi, comment vous dites, vous ?

J’ai pris mon ton de petite prétentieuse.

– Tu me vois fort étonnée, je dirais même presque déçue, qu’un ancien séminariste n’ait point songé à les porter sur les fonts baptismaux…

Henriette s’est bidonnée.

– Mais quelle bonne idée ! Il faudra que je pense à le lui reprocher ! Alors, raconte !

– C’est un des nombreux fils du Négus qui s’est imprudemment endormi entre deux dunes de sable… avec les mouvements du sol, la chaleur, le vent, les dunes se sont rapprochées l’une de l’autre et le voilà coincé. Il a bien pensé à avancer, à reculer, mais à chaque fois, alors qu’il est presque sorti d’affaire, le sol se met à trembler… et il se retrouve au point de départ. Les dunes sont si rapprochées, qu’il ne doit même pas songer à les escalader jusqu’à la crête. Et il va de l’avant, et il va de l’arrière, encore et encore, de l’avant, de l’arrière, de l’arrière, de l’avant… encore… et encore… Tant et si bien qu’il s’en trouve tout échauffé, d’ailleurs il a bien remarqué que les dunes devenaient elles aussi de plus en plus chaudes. Brûlantes. Mais il a aussi remarqué que chacun de ses efforts le rend plus fort… Il grossit, il s’endurcit… dans un ultime effort, il parvient à s’extirper et remarque au loin ce qui semble être un puits… Parce que tous ces efforts lui ont filé une pépie de tous les diables… Comment faire pour atteindre ce puits ? Il dévale les collines, remonte un peu et comme par magie, le puits s’ouvre davantage, il en sort comme une petite nacelle sur laquelle il pourra se poser lors de sa plongée… Hélas ! Hélas ! S’il y a bien de l’eau au fond du puits, elle est si chaude qu’il ne s’en trouve pas rafraîchi… Il sait bien qu’il devrait remonter à la surface, mais figure-toi que la délicate nacelle s’est transformée en une sorte de serpent, qui fait le tour du jeune prince, avec délice, un serpent gourmand qui le lèche… le fait grossir à la limite de l’explosion et surtout… surtout… lui ôte toute volonté… Il le sait bien que son salut ne tient qu’à sa fuite, mais à cet instant, il s’en fout comme d’une guigne. Il veut rester pour toujours dans ce puits chaud et humide… Rassuré, le serpent baisse la garde… le fils du Négus en profite, hop ! D’un bond, il remonte à la surface ! Tournant le dos à ce puits infernal, il court, il court. Il survole les dunes comme si elles n’avaient jamais existé… escalade une dune bien plus haute encore… et sans effort arrive sur l’autre versant qu’il descend allègrement… Heureux, il contemple la savane au loin… c’en est fini du désert et de l’aridité, de la chaleur étouffante… D’un pas léger, il va se réfugier à l’ombre de ce buisson, quand il remarque une grotte… une grotte miraculeuse… la fin de sa quête… Il l’a enfin trouvée ! Il sait que s’il parvient à y pénétrer, il aura franchi le seuil de son Paradis…

Henriette semblait ne plus vouloir me raconter une de leurs histoires. Elle était comme gênée. Elle a respiré un grand coup et m’a expliqué ce qui l’enquiquinait.

– Nos petites mises en scènes sont bien moins chiadées que les vôtres. On voit que c’est du travail d’orfèvre, chapeau ! J’aurais dû m’en douter à cause que la plus romancée qu’on se joue, c’est le loup et l’agneau que tu nous avais racontée l’autre jour. Même si elles sont plus simples, nos petites mises en scènes nous permettent une certaine fantaisie qui n’est pas pour nous déplaire…

Henriette s’est tue, elle s’est servi un verre d’eau, qu’elle a bu comme si elle dégustait un grand cru. Tout en sirotant son verre, elle a tendu sa main vers le journal qui était posé sur le buffet, comme si elle avait oublié que j’étais là et qu’elle m’avait fait une promesse.

– Le journal.

Aussi soudainement qu’elle s’était intéressée au journal, elle s’est mise à observer le croquis de la robe que je lui ai dessinée, et qu’elle a finalement choisie, avec une attention que je trouvais exagérée. Je bouillais d’impatience.

– Un chapeau à voilette serait pas mal non plus, qu’est-ce t’en penses ?

– J’en pense que je vais t’étrangler si tu continues à me jouer cette comédie ! On s’en fout du journal ! On s’en fout du chapeau à voilette au lieu du voile ! C’est pas le propos ! Tu m’avais promis de me raconter une de vos histoires et…

– Tu insinues que je ne suis pas de parole ?! Ben ma vache, c’est flatteur ! Hé bien, chère amie, détrompez-vous… j’ai pesé chacun de mes mots. Et on ne hausse pas les épaules ! Ton Jean-Baptiste ne t’a pas appris que c’est rudement malpoli de lever les yeux au ciel en haussant les épaules ? Tu mériterais que… mais bon, ma bonté me perdra… Maurice est debout, face à moi qui suis assise sur une chaise. On s’imagine qu’on est dans l’autobus ou dans le métro… Il y a presse, alors forcément, il s’approche de moi… Et puis, on est quand même bringuebalés par les secousses… Il y a du monde, mais personne ne nous remarque. D’ailleurs, Maurice ne me remarque pas, tout occupé qu’il est à lire son journal qu’il tient grand ouvert malgré la foule. Je ne le remarque pas plus parce que je somnole, à l’abri du regard des autres voyageurs grâce à la voilette qui orne mon bibi. Alors ? Tu vois que je ne disais pas n’importe quoi ! C’est bien une histoire de journal et de chapeau à voilette, madame je ne te fais pas confiance !

– Et que se passe-t-il ?

– Ben, justement, je ne saurais trop te le dire, parce que je ne m’explique pas comment son engin se retrouve soudain dans ma bouche, alors que ma voilette est toujours baissée… Comme je somnole, je crois que je suis en train de faire un rêve… un rêve que la morale réprouve, si tu vois ce que je veux dire… Maurice, qui lit son journal à haute voix, se demande pourquoi il a tant de mal à remplir sa grille de mots croisés et pourquoi quand il trouve un mot, ça le met tellement en joie… Il perd tout contrôle, répétant à l’envi « verticalement » « horizontalement ». Il ne cherche même plus à trouver les mots ! « Horizontalement » « Verticalement ». Il va et vient dans ma bouche. « Horizontalement » « Verticalement ». quand il cesse de bouger, c’est ma bouche qui prend le relais ! Dès qu’il a joui, il plie son journal et je relève ma voilette. On se regarde enfin. Je le remercie d’avoir étanché ma soif. Il porte sa main à un chapeau imaginaire, il s’incline. « Ne me remerciez pas, le plaisir est partagé ! » Voilà, c’est tout…

– Je la trouve drôlement bien votre histoire ! J’en aurais jamais eu l’idée ! Question imagination, vous vous posez là, toi et ton séminariste !

– C’est que Maurice aime bien sentir le tissu effleurer son membre pendant la chose…

– Ah oui ?!

– La voilette pour les gâteries, mais aussi la culotte quand on joue à la marchande…

Crédit photo : broderie-luneville.com

Avant de s’en retourner chez elle, Henriette m’a demandé si je ne verrais pas d’inconvénient à ce qu’elle rapporte son matériel de lunévilleuse chez moi, parce qu’elle tient à respecter la tradition de ne pas dévoiler sa robe de mariée à Maurice avant la cérémonie. Tu parles que j’ai dit oui ! Je n’ai jamais eu l’occasion de la voir broder et puisque la deuxième chambre est presque vide, elle aura toute la place nécessaire.

Je lui ai aussi promis de demander à Jean-Baptiste de ne pas se montrer trop curieux. « C’est pas que j’ai pas confiance en lui, mais tu sais aussi bien que moi que les bonshommes sont infoutus de tenir leur langue et de garder un secret ! » Elle viendra tous les jours, ce qui m’enchante parce que nous nous entendons vraiment bien et que je me sentirai moins seule.

En partant, elle m’a saluée d’un « Au revoir, mademoiselle ! » devant mon air surpris, elle m’a expliqué « J’en profite tant que je peux encore t’appeler ainsi ! » J’ai réalisé que dans moins d’une semaine, je serai l’épouse de Jean-Baptiste et qu’il sera mon mari. J’ai ressenti un vertige de bonheur avec un soupçon de trac, sans m’en expliquer la raison.

Maman et papa arrivent vendredi et rentreront dimanche 22 à Avranches. je suis impatiente de les voir, Jean-Baptiste aussi. Pour qu’on puisse profiter pleinement de notre nuit de noces, Marcelle a proposé de leur laisser son petit appartement, elle est vraiment chic ! Avec sa gouaille habituelle, elle m’a fait remarquer que ça lui coûtait.

– Avec tout ça, je vais être obligée de dormir avec Xav’ dans le petit lit de la chambre de Rirette… C’est bien parce que c’est toi !

– Méfie-toi qu’il n’en profite pas pour s’en prendre à ta vertu !

– C’est mal me connaître, Louisette !

– Je ne doute pas une seule seconde de ta morale, c’est de ses propositions malhonnêtes dont je veux te mettre en garde !

– C’est bien c’que j’te disais, tu me connais mal, Louisette parce que des deux, c’est moi qui risque de profiter de sa candeur !

On a eu cette discussion en descendant les escaliers pour aller retrouver Jean-Baptiste, dimanche midi. Après le repas, quand on s’est retrouvées toutes les trois, avec Marcelle on l’a racontée à Henriette en riant comme des crapules, surtout que, bonne cliente, elle a pris des grands airs s’offusquant que sa chambre puisse devenir « le lieu des pires turpitudes », comme l’a dit Marcelle « vʼlà t’y pas que Rirette nous joue la grande scène du deux, celle de la bourgeoise qu’a ses vapeurs ! »

Le grand jour est enfin arrivé, Louise nous raconte son mariage avec Jean-Baptiste.

Le cahier à fermoir – Jeudi 5 juillet 1945

Tu sais quoi, mon cher journal ? Henriette et Maurice vont se marier ! Et puisque Jean-Baptiste et moi nous marierons le jour de la Sainte-Henriette, ils ont choisi de passer devant monsieur le Maire (et devant le curé, on ne se refait pas) le 22 septembre, jour de la Saint-Maurice. Quand elle m’a donné la primeur de cette nouvelle, on a ri, on a pleuré de bonheur. Mais bon, maintenant que je t’ai dit le principal, laisse-moi tout te raconter en détail.

Henriette est arrivée avec un grand panier contenant le déjeuner. Un déjeuner très spécial. Elle voulait me faire goûter le menu que Maurice tient à nous offrir pour notre repas de noces. Sans en dévoiler davantage, je peux te dire qu’on va se régaler, un vrai repas de fête comme avant guerre ! Je sais bien que c’est sa façon de me remercier d’avoir donné mon sang quand Henriette était entre la vie et la mort, sauf que de mon point de vue, elle s’en serait sortie même sans cette transfusion. La convalescence aurait été plus longue, mais c’est l’intervention de Maurice qui lui a sauvé la vie.

Je regardais Henriette dresser les plats sur la table, en salivant déjà, je lui répétais « C’est trop, c’est beaucoup trop ! »

– Ça tombe bien, j’aurais deux petits services à te demander, comme ça nous serons quittes.

– Deux petits services ?

– Maurice m’a demandée en mariage, alors est-ce que tu voudrais être mon témoin ?

– En mariage ?! Et tu m’annonces ça comme ça ?! Bien sûr que oui, j’en serais plus qu’heureuse, mais… et Marcelle ?

– J’attendais ta réponse pour lui demander

– Et quand aura lieu la cérémonie ?

– Un samedi

– Un samedi ? C’est vague, ça, un samedi… comment je note ça sur mon calendrier, un samedi ?

– Oh ce que tu es enquiquinante avec ta manie de la précision ! Tu vois, c’est Jean-Baptiste qui a déteint sur toi, crois-moi, avant tu n’aurais pas fait tant d’histoires… Avant, tu aurais dit « Chouette, un samedi ! » mais maintenant, madame (elle a dit ce mot avec l’accent du 16e) exige que je lui précise lequel… T’es passée de l’autre côté de la barricade, ma chère Louise, permets-moi de te le dire ! Bon, puisque tu veux tout savoir, le samedi 22 septembre, ça te va ?

– Oui

– Et maintenant que tu connais la date, tu ne la notes pas ?! C’était donc bien pour me faire… comment tu dirais, maintenant que t’es d’la haute ? Ah oui, pour me faire déféquer !

Je suis allée chercher le petit agenda que Jean-Baptiste m’a offert au Nouvel-An, j’ai tourné les pages jusqu’au samedi 22 septembre. Henriette a posé son index sur la page.

– Voilà, c’est là, le samedi 22 septembre… le 22 septembre… oh regarde, c’est un jour de pleine lune !

– Mais, Henriette, ça tombe le jour de la Saint-Maurice !

– Nom d’un chien ! Quel étrange hasard ! Si tu ne me l’avais pas fait remarquer…

– Arrête de me charrier !

– Moi ?! Te… charrier ?! Mais vous me faites offense, madame la duchesse ! On s’est dit que la Saint-Maurice serait de bon présage, puisque tu as choisi de te marier le jour de ma fête… et puis ça te laisserait du temps pour…

– Du temps pour quoi ?

– Pour le deuxième service que je voudrais te demander…

Elle me mettait les nerfs en pelote avec tout ce suspens. Parce que figure toi qu’elle dressait les plats sur la table quand elle a évoqué « les deux petits services » et qu’on était en train de manger le plat principal quand elle m’a demandé le second ! Et encore, c’est parce que je l’ai menacée de refuser le premier si elle n’accélérait pas le mouvement.

– C’est à propos de la robe… j’ai quelques idées, mais que dirais-tu de me la dessiner et de me la confectionner ? Ah, tu vois ! C’est pour ça que je faisais traîner les choses, pour attendre la fin du repas ! T’en as foutu partout en lâchant ta fourchette dans ton assiette !

Je regardais les petits pois qui éclaboussaient la nappe comme de petites gouttes d’eau vertes. L’émotion m’avait coupé le sifflet. Henriette riait, même ses yeux étaient de la partie. Elle est très jolie d’ordinaire, mais à cet instant précis, elle était plus que belle. J’ai fait oui de la tête. Je sentais les larmes au bord de mes cils. Elle connaît mon rêve d’être couturière, on en a parlé dès notre première rencontre. Et l’une comme l’autre savons qu’il ne se réalisera jamais… et une robe de mariée, en plus ! Le clou de chaque collection ! Mais je me suis vite reprise.

– Tu m’avais promis de me demander deux petits services pour m’acquitter de ma dette auprès de Maurice et au lieu de ça, tu m’offres deux cadeaux, dont le plus beau qu’une pauvre fille comme moi puisse rêver. C’est pas du jeu !

– Ben, ma vache, t’es d’venue une vraie parisienne, tu râles, tu râles, c’est tout c’que tu sais faire !

– T’as raison, ma Rirette !

On a éclaté de rire parce qu’on parlait en imitant la gouaille de Marcelle, ainsi elle était un peu avec nous. Nous avons passé l’après-midi à parler de cette robe, j’ai promis à Henriette de faire quelques croquis et de les lui montrer dès aujourd’hui. La sonnette de l’appartement a retenti en début de soirée, j’étais étonnée que Jean-Baptiste ait oublié sa clé, mais en fait, c’était Marcelle qui venait me voir « à l’improviss’ ». Tu parles, Henriette a été la trouver à l’entrée de son usine, ce matin juste avant l’embauche pour lui demander de passer chez moi.

– Bon, alors c’est quoi ce truc de qu’on devait causer ce soir chez Louisette ?

– Je vais me marier avec Maurice, le 22 septembre, c’est un samedi, est-ce que tu voudrais être mon témoin ?

– Un peu que j’le veux et un samedi en plus, ça me laissera tout le dimanche pour me remettre !

– T’es chanceuse, Marcelle, elle t’a donné la date tout de suite, à moi, elle a dit « un samedi » !

– Ben alors, Rirette, qu’est-ce qui t’a pris ? T’as joué avec les nerfs de madame « on me pose la question en premier, mais ça me suffit pas », tu sais madame « je me marie pas le samedi comme le populo, moi c’est en semaine comme ceux d’la haute » ?

– Tu vas pas t’y mettre à ton tour ! Flûte alors, je n’ai pas tant changé que ça !

– « Flûte alors » ?! Tu vois avant d’être à la colle avec ton Jean-Baptiste, tu faisais moins de chichis, t’aurais dit « Merde, alors ! », comme tout le monde, mais maintenant on cause chic…

– Ha ! T’es d’accord avec moi, j’lui ai dit moi aussi, c’est la faute de son Jean-Baptiste qui a déteint sur elle…

– De toutes les façons, c’est toujours de la faute des bonshommes, nous on leur offre notre fraîcheur, nos qualités et eux ils nous gâchent tout en nous imposant leurs défauts !

On riait de sa mauvaise foi. J’ai fait amende honorable en leur promettant de veiller à ne plus faire de manières quand nous sommes entre filles.

– Marcelle, je ne veux pas faire ma chichiteuse, mais ça me ferait plaisir si tu pouvais venir accompagnée à la noce. Jean-Baptiste a embauché le fou chantant du square Dupleix pour nous faire danser et ça m’ennuierait que tu fasses tapisserie…

– T’as raison, Louisette, je vais demander à Xavier… t’imagines, si j’avais pas de cavalier, Rirette serait capable d’aller débaucher un autre séminariste !

Ce qui a de bien avec Marcelle, c’est qu’elle ne fait pas de jalouse en matière de moquerie, maintenant que j’avais eu mon compte, c’était au tour d’Henriette d’être servie ! On s’amusait tant à se taquiner que je n’ai pas vu l’heure tourner. Jean-Baptiste a ouvert la porte avec deux heures de retard.

Il était accompagné de Maurice « qui avait un petit service à me demander ». Nous savions tous lequel, alors Maurice a ouvert une bouteille de mousseux pour fêter ça.

– Je trinque avec vous de bon cœur, mais je ne boirai pas, je suis un peu pris de boisson !

Henriette et Marcelle ont failli s’étrangler de rire. Après leur départ, il a bien fallu que je lui en explique la raison.

– Comment ça, j’ai déteint sur toi ? C’est parce ce que je suis noir ?

– Ne te fais pas plus bête que tu n’es ! Elle parlait de ton côté chichiteux !

– De mon côté chichi… quoi ?! Que signifie ce mot ?

– Voilà ! Voilà justement ce qu’il signifie, monsieur le chichiteux ! Et si tu veux que je tombe dans ce piège grossier que tu me tends, évite de sourire !

– Je t’assure de ma parfaite bonne foi, mon amour, la main sur le cœur, je ne connais pas ce mot ! Mon sourire est né de l’amusement provoqué par la mélodie du terme !

– C’est ton côté maniéré, tu fais toujours preuve de la plus parfaite retenue, quelles que soient les circonstances, tu ne franchis jamais les limites de la bienséance !

– Moi ?! C’est vraiment ainsi que tu me définirais ? Jean-Baptiste le flegmatique, le chichiteux, l’homme qui ne franchit jamais les limites de la bienséance quelles que soient les circonstances ?

Son regard pétillait, son sourire s’élargissait. Je voyais bien à quelles circonstances il faisait allusion, pour autant je n’allais pas capituler !

– Henriette ne connaît pas l’existence d’Albert, mon cher, ni de tous ces pas de côté qu’il t’oblige à faire !

– Viens dans mes bras, ma Louise !

Blottie dans ses bras, je regardais son visage à la beauté si parfaite. J’adore le couvrir de baisers en lui répétant à quel point il est beau, mais nous étions debout, ce qui m’a empêchée de le faire.

– Ma promise, ma mie, le manuel du savoir-vivre, qui depuis toujours est ma bible, me recommande dans le cas présent de…

À peine avait-il déboutonné mon corsage que mes seins ont jailli comme s’ils voulaient se précipiter dans le creux de ses mains. Je me suis plainte d’avoir les jambes en coton, je lui ai demandé de s’asseoir sur le beau fauteuil en cuir et de me prendre sur ses genoux afin de vérifier l’état de mon cœur. Galant homme, mon Jean-Baptiste s’est exécuté, non sans me demander si se soumettre à ma requête ne ferait pas de lui un homme plus chichiteux qu’il ne l’était déjà à mes yeux. Voyant que je risquais de le prendre au mot, il n’a pas poussé la plaisanterie plus avant.

– Je suis loin d’avoir tes compétences en matière médicale, mais je suis sûr d’une chose, c’est que pour vérifier l’état de ton cœur, j’ai besoin que tu sois complètement nue, mon amour lumineux !

– Si cela t’est nécessaire…

Du bout de son index, Jean-Baptiste faisait le tour de mon mamelon qui pointait encore plus fort que d’habitude. Jean-Baptiste me rend folle de désir quand il pince les lèvres de cette façon. Il a posé sa joue sur mon sein, sa main a glissé entre mes cuisses. Je sentais Albert tendu à en faire exploser le pantalon, je sais que Jean-Baptiste apprécie cette sensation, surtout quand il sait qu’il pourra le libérer quand la pression sur le tissu lui deviendra désagréable. Jean-Baptiste prenait tout son temps, ses doigts exploraient Albertine sans la pénétrer, comme si c’était la première fois qu’il la caressait.

J’ai remarqué notre reflet dans la vitrine du buffet. J’ai repensé aux mots que j’ai découverts en rangeant la chambre de l’aîné des fils Dubois, une feuille arrachée d’un calepin qui s’est échappée d’un manuel de grec ancien. Avait-il recopié cette histoire ? L’avait-il inventée ? Était-ce une confession ? Le souvenir d’un rêve ? Je n’en sais rien. Mais en voyant notre reflet dans la vitre, j’ai ressenti la même excitation qu’en lisant ces mots.

J’ai écarté davantage mes cuisses, pour me sentir plus lascive, plus dépravée, parce qu’en réalité je n’en voyais pas plus. Les doigts de Jean-Baptiste ont pénétré Albertine. Les mots sont revenus plus clairement. J’ai tendu mon sein vers la bouche de Jean-Baptiste, le lui ai donné à téter. Je me suis sentie envahie par une vague de plaisir, mais un plaisir troublant, un plaisir de dépravée. J’ai été surprise de n’en concevoir aucune honte. Je jouissais comme une catin de bordel de mon Prince Charmant qui sera bientôt mon époux et dont je porte l’enfant.

J’ai été prise dans un tourbillon de folie sensuelle. Les doigts de Jean-Baptiste sentaient Albertine palpiter, je les savais inondés, mais alors qu’il me tétait encore, j’ai fait glisser mes mains le long de mon corps, le long de mes cuisses, pour remonter et caresser le bouton de rose d’Albertine. Je sentais Albert trépigner d’impatience, mais le savoir captif dans sa geôle de tissu, avait toute sa part dans le plaisir que nous prenions ensemble. Tout autant que les grognements d’aise de Jean-Baptiste et l’accélération brutale de ses doigts allant et venant dans Albertine. J’ai crié comme une chatte en chaleur appelle le matou. Enfin apaisés, nous nous sommes embrassés et couverts de mots doux. J’ai remarqué le sourire en coin de Jean-Baptiste.

– Tu me trouves toujours aussi chichiteux, maintenant ?

– Un peu, mais c’est pas grave, mon chéri le chichiteux !

– Que dois-je faire pour ne plus l’être à tes yeux ?

Je me suis levée, j’ai reculé de quelques pas, j’ai attrapé le grand napperon en dentelle qui recouvrait la table, je m’en suis servi comme le font les danseuses exotiques.

– Si tu n’étais pas chichiteux, tu me regarderais avec tant de désir que tu attirerais mon attention et pour m’inciter à venir te rejoindre, tu te car… tu te branlerais avec malice, comme un vrai gars des faubourgs ! Si t’étais pas chichiteux, tu ferais naître en moi la flamme d’un désir fou, prometteur de beaucoup de plaisirs…

– Je me fais fort de relever ce défi !

– Si t’étais pas chichiteux, tu dirais pas ce genre de phrase, tu me dirais « Hep, poulette, tu veux en tâter de ma grosse bite ? »

– De ma grosse bite ? Ah ! non ! c’est un peu court, jeune fille ! On pourrait dire… Oh ! Dieu !… mon esprit vacille. En variant le ton, par exemple, dites : Suggestive : Moi, Monsieur, si j’avais une telle bite, il faudrait sur-le-champ que je me la branlasse ! Inquiète : Dans votre slip a-t-elle assez de place ? Puisque je l’imagine peu repliable ! Enthousiaste : Qu’elle est belle !… Magnifique !… Admirable ! Que dis-je, admirable ? C’est une merveille ! Curieuse : Dans le monde a-t-elle sa pareille ? Gourmande : Mon Dieu, un tel phallus… Sur le champ, il faut que je le suce ! Biblique : Je délaisse mes voiles, j’oublie Salomé et sur Jean-Baptiste à toute hâte je viens me frotter !

J’ai fait semblant de ne pas remarquer qu’il avait modifié la tirade du nez de Cyrano de Bergerac, j’ai haussé les épaules et d’un air las, je lui ai répondu.

– C’est peut-être bien dit, mais ça reste du chichi ! Un vrai mâle parlerait autrement ! Allez, lâche tes mots les plus crus, comme on libère un fauve de sa cage !

Jean-Baptiste s’est levé, il s’est déshabillé et a jeté ses vêtements au loin comme on se débarrasse de vieilles guenilles. Il s’est rassi dans le fauteuil sans allumer la lampe. La pénombre le recouvrait d’un voile pudique (je suis sûre qu’il serait fier de moi en lisant ces mots !). J’ai détourné le regard. Jean-Baptiste se parlait à lui-même, comme si je ne pouvais pas l’entendre.

– Quelle beauté ! Et ses nichons… une merveille ! Que dis-tu, Albert ? Tu voudrais bien qu’elle te branle entre eux… comme je te comprends… en attendant, tu te contentes de ma main… Tu es plus gros à chaque fois que tu la regardes. D’accord, je vais tenter d’attirer son attention…

Un sifflement bref et pas très fort, comme sifflent les mauvais garçons. J’ai été surprise de l’entendre, j’ai tourné le visage vers lui.

– T’as vu comme je bande pour toi ?

– Ah bon ? D’ici, j’vois pas grand-chose…

– Approche et viens admirer mon gourdin !

– Ton gourdin ?! Tu es bien sûr de toi !

Je me suis approchée. J’ai fait mine de le découvrir pour la première fois.

– Alors ? Il est assez gros pour toi ? Assez dur pour ta petite chatte ?

– Comme tu y vas ! On ne se connaît pas, n’espère pas autre chose de moi que…

Son bras reposait sur l’accoudoir. Je l’ai chevauché et je me suis frottée dessus tout en poursuivant cette conversation.

– Que ? Explique-moi ce que tu es prête à m’offrir…

– Tu ne sens pas comme je suis humide de désir ? Ta peau est à ce point insensible ? Non ! N’arrête pas ! Dis-moi ce que tu sens dans le creux de ta main.

– Je sens ma queue, dure, elle grossit encore quand je regarde tes nichons… Je l’imagine leur faisant l’amour. Je regarde ta figure et j’imagine ma queue si dure dans ta bouche… Mais…

– N’arrête pas de te branler ! Pourquoi tu ralentis ?

– Si je ne le fais pas… je ne pourrais rien retenir… mes couilles sont pleines et se remplissent encore… et je sens ta petite chatte humide s’agiter sur mon bras…

– Tes couilles sont si pleines que ça ? Laisse-moi y regarder de plus près… dans cette pénombre, je n’y vois rien !

– Tu aimes ce que tu vois ?

– Et toi, tu aimes ce que tu sens sur ton poignet ?

Jean-Baptiste a cessé toute caresse, je savais pourquoi. Quand il inspire comme ça, en faisant siffler l’air entre ses dents, c’est que son plaisir est sur le point d’exploser. Je lui ai laissé un court répit, le temps pour moi de le rejoindre dans cette montée de jouissance. Quand j’y suis arrivée, il a repris ses caresses.

– Ça t’excite de mater ma grosse bite ? Ça t’excite de me mater quand je me branle pour toi ?

– Et toi, ça t’excite de me sentir chaude et humide sur ton avant-bras ? Ça t’excite de mater mes nichons de si près ? Ça t’excite de penser à ta queue entre eux qui ferait comme ça ?

De ma main, j’ai mimé le mouvement. Jean-Baptiste en est resté muet. Il a respiré en sifflant. Cette fois, je ne lui ai laissé aucun répit, j’ai pris ses bourses dans le creux de ma main, je les ai soupesées.

– Tu crois que tes couilles sont pleines à déborder ?

Je ne lui ai pas laissé la possibilité de répondre. Je l’ai embrassé, en m’arrangeant pour que mes seins frottent contre sa peau. Son râle a traversé mon corps. J’ai senti quelques gouttes de sa jouissance éclabousser ma peau. Il a aussitôt lâché Albert et sa main a tenu ma nuque pour m’empêcher de décoller ma bouche de la sienne. Notre baiser est devenu diablement savant. J’ai ouvert les yeux pour plonger dans son regard. Je pouvais lire dans son âme et lui dans la mienne.

Mon cri a traversé son corps, Albertine jouissait, jouissait encore et mon cri semblait ne jamais vouloir finir. Je ne saurais dire combien de temps a duré cette extase. Soudain, mon corps est devenu tout mou, comme si je m’étais transformée en poupée de chiffon. Jean-Baptiste m’a serrée dans ses bras. Plus tard, quand nous avons regagné notre lit, Jean-Baptiste faisait semblant de se plaindre. Il regardait son torse maculé, son avant-bras poisseux.

– De quoi j’ai l’air maintenant ?

– D’un homme un tout petit peu moins chichiteux et qui pensera à son amour lumineux à chaque fois qu’il regardera son bracelet-montre !

– Crapule !

– Merci du compliment !

Albert et Albertine nous ont laissés en paix jusqu’au petit matin.

Mercredi 11 juillet 1945

Le cahier à fermoir – Mercredi 4 juillet 1945

Les jours passent et ne se ressemblent pas. La journée d’hier a été riche en rebondissements. Sans raison particulière, je suis allée chez le docteur Meunier (en fait, je l’ai fait machinalement). Je suis arrivée vers huit heures et quart, il s’affairait entre son cabinet et la salle d’attente. Quand il m’a vue, il m’a houspillée. Usant de mille stratagèmes et faisant jouer ses relations, il a réussi à me faire bénéficier d’un congé maternité, ce n’est pas pour que je vienne travailler après un seul jour de repos !

Il avait raison, alors qu’aurais-je pu faire d’autre sinon de me montrer de la plus parfaite mauvaise foi ? Eurêka ! Une lumière s’est éclairée dans ma tête. Je lui ai montré son carnet de rendez-vous. Jacquot devait venir pour sa visite mensuelle qui s’achèverait par une vaccination.

– Qu’est-ce qu’un gamin d’à peine six ans connaît du congé maternité ? En revanche, il pensera que je n’ai pas tenu ma promesse de lui tenir la main quand vous lui ferez sa piqûre ! Il n’aura plus confiance en moi, car il me prendra pour une menteuse.

Grâce à Jean-Baptiste, j’ai compris que quand je veux faire ma sérieuse, je dois dire « en revanche » au lieu de « par contre » et j’ai remarqué qu’il est très important de faire ma sérieuse quand je suis de mauvaise foi.

Le docteur s’est rendu à mes arguments, mais plus par bonté d’âme que par conviction. Je le sais à sa façon de dodeliner, comme si je lisais sa pensée « Ne polémiquons pas, ça ne servirait à rien ». Néanmoins, il m’a fait promettre de rentrer à la maison après le départ de Jacquot.

– Puisque vous êtes là, que diriez-vous d’une petite consultation et d’écouter le cœur du bébé ? Et faites-moi le plaisir de laisser ces dossiers à leur place, vous allez encore mettre le bazar dans mon classement et je ne m’y retrouverai plus !

Question mauvaise foi, je dois admettre qu’il se pose là, mon cher docteur !

Tout comme moi, le bébé se porte comme un charme. Il a encore la tête en haut, mais il a tout le temps pour se retourner. Le plus sérieusement du monde, le docteur m’a félicitée de ne pas me livrer à la goinfrerie (je n’ai grossi que de 8 kilos depuis le début de ma grossesse). Sur le même ton, je lui ai répondu qu’avec toutes ces tentations, il me fallait prendre sur moi pour ne pas m’empiffrer à longueur de journées. On a rigolé et j’ai eu l’impression qu’il me regardait comme si j’étais la fille qu’il aurait aimé avoir.

Après le départ de Jacquot (le docteur l’a prévenu qu’il ne me verrait plus avant le mois d’octobre), j’ai tenu ma promesse et je suis rentrée à l’appartement. Il n’est pas trop éloigné du cabinet, j’ai décidé de faire le chemin à pied. Je sais que la marche est recommandée dans mon état, mais surtout j’étais heureuse à l’idée de musarder dans ce qui va devenir mon quartier.

En chemin, j’ai voulu profiter du beau temps pour me promener dans le parc de Vaugirard. Je regardais la statue représentant une mère et ses enfants quand j’ai entendu des cris « Hep ! Hep Zoé ! Zoé ! ZOÉ ! » Une vieillarde s’agitait sur sa chaise, faisant des moulinets avec sa canne. Je me demandais qui était cette Zoé, une gamine ? Une chienne ? Je me suis mise à la chercher des yeux avant de comprendre que c’était à moi que cette vieille folle s’adressait.

Elle n’arrivait pas à se lever, son bras et sa main tremblaient trop pour qu’elle puisse s’aider de sa canne. Je me suis approchée d’elle pour l’aider. Elle m’a engueulée comme du poisson pourri. Elle me reprochait de l’avoir fait attendre pendant des heures, enfin elle a remarqué mon gros ventre.

– Mais… comment se fait-il que tu sois encore enceinte ? Mon Léon est déjà un homme !

Un voile a obscurci son regard. Elle a semblé se réveiller d’une sorte de transe. Il y avait tant de chagrin dans ses yeux que j’en ai eu le cœur broyé. Elle ne savait plus qui elle était, où elle était, en quelle année et, le plus embêtant encore, où elle demeurait. Je lui ai proposé de venir chez moi le temps qu’elle retrouve ses esprits (je lui ai dit « le temps que la mémoire vous revienne »).

Je marchais à ses côtés, à son pas. Elle semblait connaître le chemin mieux que moi. Je lui ai demandé de me parler de Léon, en me disant qu’ainsi la mémoire allait lui revenir et sinon, ça me donnerait des pistes pour savoir où elle habite. Elle a froncé les sourcils comme quand on a la réponse sur le bout de la langue. Quelques secondes ont suffi.

– Léon ? Mais c’est mon garçon ! Un bien bel homme avec une belle situation. Il ferait un beau parti si le sort ne s’acharnait pas sur lui. Le pauvre devoir vivre avec la honte de s’être marié à une suicidée…

Ce qu’elle racontait n’avait ni queue ni tête. Elle confondait tout, les époques, les guerres, son fils, son mari. J’ai renoncé à comprendre, je me contentais de marmonner « Oui, oui ».

– Tiens, quand on parle du loup ! Le voilà, c’est lui, mon Léon !

Monsieur Dubois avançait à grands pas, il ne cherchait pas à cacher son soulagement de voir sa mère à mon bras.

– Elle s’est enfuie avant mon réveil, où l’avez-vous retrouvée ?

– Square de Vaugirard. Elle m’a prise pour une certaine Zoé.

Madame Dubois était comme absente, sourde à notre discussion.

– Zoé était sa sœur de lait, elle est décédée en mars 39…

La situation m’aurait parue cocasse si elle n’avait pas été aussi dramatique. Je m’apprêtais à inviter chez moi, pour reprendre ses esprits, la mère de l’homme qui me loue son appartement en ignorant qui elle était, parce qu’elle avait cru reconnaître en moi sa sœur de lait.

Monsieur Dubois ne savait pas comment me montrer sa gratitude. « Votre attitude confirme, si besoin était, ce que Charles pense de vous, vous êtes la bonté même ! » J’ai trouvé le compliment un tantinet exagéré, mais je l’ai pris pour ce qu’il était, celui d’un homme soulagé d’avoir retrouvé sa maman saine et sauve.

J’ai déjeuné avec eux. C’est bizarre, madame Dubois perd la tête, elle oublie tout, mélange le reste, mais pour ce qui est de la cuisine, sa mémoire reste intacte. Elle a refusé mon aide « Pour une fois que tu daignes venir me voir, tu es mon invitée ! » Seule avec monsieur Dubois, je ne savais quelle contenance tenir. Il était aussi gêné que moi, pas tant à cause de la maladie de sa mère, mais de ce qu’elle avait pu raconter à Zoé.

Il m’a parlé de sa famille, de son fils cadet mort au combat en mai 40 et de son fils aîné mort en Allemagne trois ans plus tard. Son épouse n’a pas supporté la perte de leurs enfants, après de longs mois de mélancolie et malgré les soins attentifs du docteur Meunier, folle de chagrin, elle a mis fin à ses jours à l’annonce de la capitulation de l’Allemagne. Le ton de la voix de monsieur Dubois avait changé. Il était froid et cassant, comme si cela ne le concernait pas. Monsieur Dubois énumérait les faits, les uns après les autres, dans l’ordre, mais sa voix s’est brisée quand il a parlé de sa femme. Il s’en est excusé, a détourné le regard. J’ai fait semblant de ne pas remarquer qu’il s’essuyait les yeux.

Obéissant au commandement de sa mère, il a dressé la table. Madame Dubois a grondé Zoé « La prochaine fois, préviens-moi que je puisse te préparer un repas digne de ce nom ! » Je me suis régalée avec la râpée de pommes de terre, ce qui ne l’a pas étonnée puisque c’était le plat préféré de Zoé petite fille. Après le déjeuner, madame Dubois fait une sieste, j’en ai profité pour remonter chez moi.

Jean-Baptiste a été surpris de me voir trépigner d’impatience quand il est rentré à la maison. Je lui ai raconté ma journée, il a compris pourquoi je n’écoutais que d’une oreille quand il me racontait la sienne. Puisque je ne veux toujours pas dormir dans le lit nuptial et que nos lits respectifs deviennent un peu étroits pour nous accueillir tous les deux et qu’il est hors de question pour Albert et Albertine de dormir loin l’un de l’autre, nous avons décidé d’accoler les deux petits lits dans une seule et même chambre.

Jean-Baptiste est, par ailleurs, persuadé que les deux chambres n’en formaient qu’une à l’origine. Face à mon incrédulité, il a voulu me le démontrer en toquant contre les murs. Je n’ai pas voulu lui accorder cette victoire trop facilement en reconnaissant cette évidence. Pour apporter une preuve irréfutable à ses dires, il m’a demandé de coller mon oreille contre une paroi tandis qu’il donnerait trois petits coups depuis l’autre chambre. Juste avant qu’il ne le fasse, il m’a demandé de me tenir prête, je lui ai crié « Dites 33 ! » ; je jurerais que son éclat de rire a fait trembler tous les murs de l’immeuble !

Jean-Baptiste a attaché les deux lits ensemble grâce « à un ingénieux système de fixation » qu’il avait remarqué en transbahutant le lit d’une chambre à l’autre. Il a tenu à le faire tout seul à cause de mon état. J’ai voulu le taquiner sur le fait qu’il se préoccupe plus de ma grossesse, du bébé dans mon ventre que moi-même, mais j’ai réalisé que notre future famille sera la première pour lui, alors je me suis retenue de le faire. Pour que ma soudaine obéissance ne l’inquiète pas outre mesure, je lui ai demandé d’un ton faussement doucereux s’il m’autorisait à faire le lit.

– Ne triche pas, ma Louise !

Jean-Baptiste a fermé la porte de la chambre avant d’aller chercher les draps dans notre chambre nuptiale. En bordant le drap du dessous, va savoir comment, ma jupe et mon jupon se sont soulevés de telle façon que mon derrière s’est retrouvé à l’air ! Ce qui était d’autant plus gênant que, tête de linotte comme je le suis, j’avais oublié de mettre une culotte… Jean-Baptiste m’a traitée de crapule, je m’en suis défendue en lui disant qu’il a l’esprit mal tourné. Finalement, nous sommes tombés d’accord pour incriminer Albert et Albertine.

De la voir ainsi offerte, Albert n’a pu attendre que Jean-Baptiste se déshabille, il a plongé dans Albertine, qui en frétillait d’aise. Je dois reconnaître qu’imaginer Jean-Baptiste, le pantalon aux chevilles, la chemise boutonnée, la cravate impeccablement nouée, l’imaginer regardant Albert entrer et sortir d’Albertine me mettait dans tous mes états. Je ne retiens plus mes soupirs semblables à des râles maintenant que je sais à quel point ils charment Jean-Baptiste.

Entre deux soupirs, j’ai demandé à Jean-Baptiste de sanctionner mon manque de retenue à la hauteur de ma faute. J’ai presque joui quand il a assené la première claque sur mon derrière. J’ai tant ondulé que la seconde a atterri sur la raie de mes fesses. Que la voix de Jean-Baptiste était excitante quand il m’a demandé « Tu ne veux quand même pas que je… » son doigt a glissé le long de ma raie et j’ai senti Albertine palpiter autour d’Albert.

Ce n’est pas moi, mais elle qui a prononcé ces mots « Avec le doigt, il n’y a aucun risque de défloration, n’est-ce pas ? Si Jean-Baptiste y va doucement, tu seras à même de lui dire d’arrêter si tu le sens déflorer la dernière vertu de Louise, n’est-ce pas, Albert ? » Pour être exacte, je dois préciser que cette tirade était entrecoupée de halètement, ponctuée de gémissements suggestifs à la mesure de mon excitation croissante.

Jean-Baptiste ne pipait mot, mais sa respiration sifflante se suffisait à elle-même. Sa voix grave avait d’étranges inflexions quand il a reproché à Albertine d’être une grande tentatrice devant l’Éternel et qu’il m’a demandé ce que j’en pensais.

Je ne pensais plus, je n’étais que désir.

Jean-Baptiste a écarté mes fesses comme on ouvre un fruit bien mûr. Albert avait cessé de bouger et restait planté au plus profond d’Albertine. Mon plaisir a explosé comme j’aime qu’il explose, quand il me prend par surprise, sans crier gare. J’aurais pu jouir du son de ma voix quand j’ai demandé à Albert s’il sentait comme Albertine aimait ça.

Le doigt de Jean-Baptiste s’enfonçait, mes reins se cambraient, Albert avait repris ses va-et-vient. « Et comme ça, tu aimes toujours ? » Le son de sa voix a pétillé le long de ma colonne vertébrale. J’ignore combien de fois il m’a posé la question avant qu’il ne s’exclame que le plaisir avait jailli d’Albert sans qu’il puisse le retenir davantage.

Repus, nous nous sommes écroulés sur le lit pas encore fait, pourtant déjà défait. Émue, j’ai ri en découvrant le sourire serein de Jean-Baptiste et le pantalon tire-bouchonné à ses chevilles. Pour la forme, nous avons maugréé contre Albert et Albertine, mais en les remerciant secrètement de nous offrir autant de plaisir. J’ai pris la main de Jean-Baptiste, je l’ai posée sur mon ventre. « Le bébé m’a l’air aussi heureux que nous, mon chéri ! »

Malgré les deux lits réunis, nous n’avons pas plus dormi cette nuit que les nuits précédentes. Je dois arrêter là mon récit, Henriette ne va pas tarder à arriver. Nous passons la journée ensemble à parler d’avenir plein de promesses et porteur de tous les espoirs.

Jeudi 5 juillet 1945