Le cahier à fermoir – Mercredi 11 juillet 1945

Quand le docteur Meunier m’a annoncé qu’il avait obtenu mon congé maternité, je me suis demandé comment j’allais occuper mes journées. La perspective de ces heures d’oisiveté me donnait le tournis. Jean-Baptiste m’a interdit de faire le ménage, il se charge des poussières, des vitres et même de la lessive. C’est tout juste si j’ai le droit de faire le lit, de passer le balai et de faire la vaisselle ! Le bébé, cet enfant que je porte, notre enfant, sera le premier membre de sa famille avec lequel il partagera le sang, ça revêt à ses yeux une importance dont je n’avais pas mesuré l’ampleur.

Entre les livres de Jean-Baptiste, ceux de la bibliothèque de la famille Dubois, je savais que j’aurai de quoi combler ces longues heures. Henriette m’a demandé d’imaginer sa robe de mariée, je veux en faire mon chef-d’œuvre parce qu’elle sera la seule que j’aurai la possibilité d’inventer, de dessiner, de couper, de coudre pour une amie.

Vendredi midi, Marcelle est passée me voir « en coup de vent » pour me demander, elle aussi, un petit service. Xavier n’a qu’un costume, mais il date d’avant-guerre et depuis il a bien changé. Le pantalon est « un poil » trop court, mais tout comme la veste, bien trop large. Est-ce que je pourrais lui arranger ça ? Elle me l’avait apporté pour que je regarde si c’était possible.

J’ai cru qu’elle me faisait une blague. Je n’ai jamais rencontré Xavier alors, avant de pouvoir lui répondre, je devais le voir en chair et en os pour me rendre compte. Comme tu le sais, si une gravure devait illustrer l’expression « têtue comme une mule » dans le dictionnaire, les éditions Larousse choisiraient son portrait. Elle ne veut pas que je le voie avant mon mariage et n’en démordra pas. Ne me demande pas pourquoi, les vitres tremblent encore de ses éclats de voix quand je lui ai posé la question !

Pour la calmer et aussi pour faire montre d’un peu de fermeté, je lui ai fait quelques schémas, je lui ai expliqué précisément les mesures dont j’aurai besoin, surtout comment elle devait les prendre et de me les rapporter au plus vite. Samedi matin, Jean-Baptiste a trouvé une enveloppe sur le paillasson « Pour Louisette », elle avait reporté toutes les mesures que je lui avais demandées, au dos de la feuille, ces quelques mots « Paltant de bavaçer avec toi. Xav’ ma tan. À demain. Marcelle ».

Mardi dernier, monsieur Dubois m’avait proposé de passer nous voir pendant que sa mère ferait sa sieste, afin de récupérer quelques affaires, mais aussi de mieux faire connaissance avec Jean-Baptiste. J’en ai profité pour lui demander l’autorisation de me servir de la machine à coudre de son épouse parce que je craignais de ne pas avoir le temps de faire les reprises à la main.

Il était étonné que je lui demande l’autorisation, qu’il m’accordait bien volontiers, mais il m’a proposé de prendre un des deux costumes que ses fils s’étaient fait confectionner en 1938, pour le mariage d’un de leurs cousins « si la taille correspond à celle du fiancé de votre amie ». Nous sommes allés dans une des deux chambres (monsieur Dubois n’a pas relevé l’absence du lit), il a ouvert l’armoire dont il avait gardé la clé et a sorti les deux costumes de fort belle facture. L’émotion a brisé sa voix quand il me les a tendus. « En les portant, c’est un peu comme si mes fils n’étaient pas tout à fait morts ».

Jean-Baptiste a senti que monsieur Dubois avait besoin de s’épancher. J’ai prétexté quelques mesures à prendre et les comparer avec les mensurations de Xavier pour les laisser tous les deux, parce que je savais que ma présence l’aurait empêché d’ouvrir tout à fait son cœur. Leur conversation a duré presque une heure. Au moment de nous dire au revoir, il a serré la main de Jean-Baptiste avec une chaleur presque paternelle.

Dimanche midi, puisque nous déjeunions chez Maurice et Henriette, j’en ai profité pour déposer chez Marcelle le costume de l’aîné des fils Dubois, plus grand et plus maigre que son cadet, avant d’aller chez eux.

— Ben ma vache, t’es une sacrée couturière, Louisette ! Non seulement tu retailles un costume en moins de deux, mais en plus, tu transformes le tissu gris en tissu bleu… et la qualité… Ben ma vache, tu devrais en parler au séminariste parce que ça tient du miracle ! 

Elle m’a fait « un gros bécot » sur chaque joue et nous sommes allées retrouver Jean-Baptiste qui nous attendait dans la rue, avant de faire un crochet par la rue Roli pour aller chercher la petite Marcelle et Marie-Jeanne.

Henriette est venue me rendre visite lundi en fin de matinée, c’est bizarre, j’aime bien être comme un coq en pâte, qu’on soit aux petits soins pour moi, tout autant que ça me contrarie. Henriette l’a compris sans que je lui explique. Elle est venue avec quatre œufs, la carcasse du poulet que nous avions mangé la veille, une botte de radis, trois grosses carottes et elle m’a demandé comment je me débrouillerais pour les cuisiner. Elle a simplement apporté le dessert « un flan à ma façon » dont elle garde la recette jalousement secrète.

Je lui ai demandé de regarder mes dessins pendant que je nous préparais une omelette et des carottes Vichy (elle a rigolé quand j’ai précisé « sans un bon morceau de beurre, c’est aussi infect que le gouvernement Laval ! ») Je souriais en entendant ses exclamations « Oh ! » « Ah ! » Nous avons déjeuné dans la cuisine avant de retourner regarder mes croquis.

– J’aime beaucoup celle-ci, pas trop longue, pas trop évasée ni trop étroite, mais pourquoi lui avoir fait un décolleté si plongeant ?

– Parce que je pensais y ajouter un empiècement au point de Lunéville…

– Au point de Lunéville ?! T’es sûre ? C’est délicat, tu sais. Tu connaîtrais quelqu’un capable de le réaliser ?

– Justement oui ! La meilleure des lunévilleuses qu’on puisse trouver sur la place de Paris, crois-moi ! Seulement…

– Seulement ?

– Seulement, faut faire vite. Elle se marie le 22 septembre et une fois la bague au doigt, je suis à peu près sûre qu’elle en aura fini avec le travail à façon.

Henriette m’a attrapée par le cou pour me faire un gros baiser sur la joue. « T’es bête ! » Elle est redevenue sérieuse.

– Quand même, ce décolleté…

– Ça fera plaisir à Maurice !

– Comment ça ?

– C’est un homme, non ? Les hommes ne pensent qu’aux nichons !

– Ah bon ? Il est comme ça le tien ?

– Me charrie pas !

– Je te jure, c’est pas les nichons que Maurice préfère… Jean-Baptiste si ?

– M’en parle pas ! Si je voulais le punir, je l’empêcherais de les voir, de les toucher ! Et Maurice, c’est… ?

– Je dirais le haut des cuisses… Si je veux l’émoustiller, je renverse un verre d’eau sur ma jupe… là… juste assez pour qu’elle colle à ma peau et laisse deviner mes formes… Ou alors, je fais semblant de ne pas remarquer sa présence, je me mets devant la lampe, je retire ma robe, ma culotte, mais pas ma combinaison… avec la lumière, elle devient assez transparente pour qu’il puisse se rincer l’œil… Vous ne jouez pas comme ça avec Jean-Baptiste ?

– Mais si ! Je dirais même qu’on joue souvent, on se raconte des histoires, on invente des situations, mais je croyais qu’on était les seuls…

– Permets-moi de te dire que t’es fleur bleue ! Si on s’en inventait pas, y a belle lurette que le genre humain aurait disparu de la surface de la terre !

– Tu crois que c’est ce qui s’est passé avec les mammouths ?

– Tu vois une autre raison ?

– Maintenant que tu le dis…

– Pour me remercier, tu me racontes une de vos histoires ? Après, promis, juré, craché, je t’en raconterais une des nôtres !

– Pour commencer, ce n’est jamais de notre fait… Je veux dire, ce n’est jamais ni Jean-Baptiste, ni Louise qui les provoquent… c’est son *** et ma ***…

– Tu veux dire son gros bourdon et ta délicate marguerite ?

J’ai éclaté de rire.

– C’est comme ça que vous les appelez ?

– On ne va pas dire « sa grosse bite et mon joli con » ! Pourquoi, comment vous dites, vous ?

J’ai pris mon ton de petite prétentieuse.

– Tu me vois fort étonnée, je dirais même presque déçue, qu’un ancien séminariste n’ait point songé à les porter sur les fonts baptismaux…

Henriette s’est bidonnée.

– Mais quelle bonne idée ! Il faudra que je pense à le lui reprocher ! Alors, raconte !

– C’est un des nombreux fils du Négus qui s’est imprudemment endormi entre deux dunes de sable… avec les mouvements du sol, la chaleur, le vent, les dunes se sont rapprochées l’une de l’autre et le voilà coincé. Il a bien pensé à avancer, à reculer, mais à chaque fois, alors qu’il est presque sorti d’affaire, le sol se met à trembler… et il se retrouve au point de départ. Les dunes sont si rapprochées, qu’il ne doit même pas songer à les escalader jusqu’à la crête. Et il va de l’avant, et il va de l’arrière, encore et encore, de l’avant, de l’arrière, de l’arrière, de l’avant… encore… et encore… Tant et si bien qu’il s’en trouve tout échauffé, d’ailleurs il a bien remarqué que les dunes devenaient elles aussi de plus en plus chaudes. Brûlantes. Mais il a aussi remarqué que chacun de ses efforts le rend plus fort… Il grossit, il s’endurcit… dans un ultime effort, il parvient à s’extirper et remarque au loin ce qui semble être un puits… Parce que tous ces efforts lui ont filé une pépie de tous les diables… Comment faire pour atteindre ce puits ? Il dévale les collines, remonte un peu et comme par magie, le puits s’ouvre davantage, il en sort comme une petite nacelle sur laquelle il pourra se poser lors de sa plongée… Hélas ! Hélas ! S’il y a bien de l’eau au fond du puits, elle est si chaude qu’il ne s’en trouve pas rafraîchi… Il sait bien qu’il devrait remonter à la surface, mais figure-toi que la délicate nacelle s’est transformée en une sorte de serpent, qui fait le tour du jeune prince, avec délice, un serpent gourmand qui le lèche… le fait grossir à la limite de l’explosion et surtout… surtout… lui ôte toute volonté… Il le sait bien que son salut ne tient qu’à sa fuite, mais à cet instant, il s’en fout comme d’une guigne. Il veut rester pour toujours dans ce puits chaud et humide… Rassuré, le serpent baisse la garde… le fils du Négus en profite, hop ! D’un bond, il remonte à la surface ! Tournant le dos à ce puits infernal, il court, il court. Il survole les dunes comme si elles n’avaient jamais existé… escalade une dune bien plus haute encore… et sans effort arrive sur l’autre versant qu’il descend allègrement… Heureux, il contemple la savane au loin… c’en est fini du désert et de l’aridité, de la chaleur étouffante… D’un pas léger, il va se réfugier à l’ombre de ce buisson, quand il remarque une grotte… une grotte miraculeuse… la fin de sa quête… Il l’a enfin trouvée ! Il sait que s’il parvient à y pénétrer, il aura franchi le seuil de son Paradis…

Henriette semblait ne plus vouloir me raconter une de leurs histoires. Elle était comme gênée. Elle a respiré un grand coup et m’a expliqué ce qui l’enquiquinait.

– Nos petites mises en scènes sont bien moins chiadées que les vôtres. On voit que c’est du travail d’orfèvre, chapeau ! J’aurais dû m’en douter à cause que la plus romancée qu’on se joue, c’est le loup et l’agneau que tu nous avais racontée l’autre jour. Même si elles sont plus simples, nos petites mises en scènes nous permettent une certaine fantaisie qui n’est pas pour nous déplaire…

Henriette s’est tue, elle s’est servi un verre d’eau, qu’elle a bu comme si elle dégustait un grand cru. Tout en sirotant son verre, elle a tendu sa main vers le journal qui était posé sur le buffet, comme si elle avait oublié que j’étais là et qu’elle m’avait fait une promesse.

– Le journal.

Aussi soudainement qu’elle s’était intéressée au journal, elle s’est mise à observer le croquis de la robe que je lui ai dessinée, et qu’elle a finalement choisie, avec une attention que je trouvais exagérée. Je bouillais d’impatience.

– Un chapeau à voilette serait pas mal non plus, qu’est-ce t’en penses ?

– J’en pense que je vais t’étrangler si tu continues à me jouer cette comédie ! On s’en fout du journal ! On s’en fout du chapeau à voilette au lieu du voile ! C’est pas le propos ! Tu m’avais promis de me raconter une de vos histoires et…

– Tu insinues que je ne suis pas de parole ?! Ben ma vache, c’est flatteur ! Hé bien, chère amie, détrompez-vous… j’ai pesé chacun de mes mots. Et on ne hausse pas les épaules ! Ton Jean-Baptiste ne t’a pas appris que c’est rudement malpoli de lever les yeux au ciel en haussant les épaules ? Tu mériterais que… mais bon, ma bonté me perdra… Maurice est debout, face à moi qui suis assise sur une chaise. On s’imagine qu’on est dans l’autobus ou dans le métro… Il y a presse, alors forcément, il s’approche de moi… Et puis, on est quand même bringuebalés par les secousses… Il y a du monde, mais personne ne nous remarque. D’ailleurs, Maurice ne me remarque pas, tout occupé qu’il est à lire son journal qu’il tient grand ouvert malgré la foule. Je ne le remarque pas plus parce que je somnole, à l’abri du regard des autres voyageurs grâce à la voilette qui orne mon bibi. Alors ? Tu vois que je ne disais pas n’importe quoi ! C’est bien une histoire de journal et de chapeau à voilette, madame je ne te fais pas confiance !

– Et que se passe-t-il ?

– Ben, justement, je ne saurais trop te le dire, parce que je ne m’explique pas comment son engin se retrouve soudain dans ma bouche, alors que ma voilette est toujours baissée… Comme je somnole, je crois que je suis en train de faire un rêve… un rêve que la morale réprouve, si tu vois ce que je veux dire… Maurice, qui lit son journal à haute voix, se demande pourquoi il a tant de mal à remplir sa grille de mots croisés et pourquoi quand il trouve un mot, ça le met tellement en joie… Il perd tout contrôle, répétant à l’envi « verticalement » « horizontalement ». Il ne cherche même plus à trouver les mots ! « Horizontalement » « Verticalement ». Il va et vient dans ma bouche. « Horizontalement » « Verticalement ». quand il cesse de bouger, c’est ma bouche qui prend le relais ! Dès qu’il a joui, il plie son journal et je relève ma voilette. On se regarde enfin. Je le remercie d’avoir étanché ma soif. Il porte sa main à un chapeau imaginaire, il s’incline. « Ne me remerciez pas, le plaisir est partagé ! » Voilà, c’est tout…

– Je la trouve drôlement bien votre histoire ! J’en aurais jamais eu l’idée ! Question imagination, vous vous posez là, toi et ton séminariste !

– C’est que Maurice aime bien sentir le tissu effleurer son membre pendant la chose…

– Ah oui ?!

– La voilette pour les gâteries, mais aussi la culotte quand on joue à la marchande…

Crédit photo : broderie-luneville.com

Avant de s’en retourner chez elle, Henriette m’a demandé si je ne verrais pas d’inconvénient à ce qu’elle rapporte son matériel de lunévilleuse chez moi, parce qu’elle tient à respecter la tradition de ne pas dévoiler sa robe de mariée à Maurice avant la cérémonie. Tu parles que j’ai dit oui ! Je n’ai jamais eu l’occasion de la voir broder et puisque la deuxième chambre est presque vide, elle aura toute la place nécessaire.

Je lui ai aussi promis de demander à Jean-Baptiste de ne pas se montrer trop curieux. « C’est pas que j’ai pas confiance en lui, mais tu sais aussi bien que moi que les bonshommes sont infoutus de tenir leur langue et de garder un secret ! » Elle viendra tous les jours, ce qui m’enchante parce que nous nous entendons vraiment bien et que je me sentirai moins seule.

En partant, elle m’a saluée d’un « Au revoir, mademoiselle ! » devant mon air surpris, elle m’a expliqué « J’en profite tant que je peux encore t’appeler ainsi ! » J’ai réalisé que dans moins d’une semaine, je serai l’épouse de Jean-Baptiste et qu’il sera mon mari. J’ai ressenti un vertige de bonheur avec un soupçon de trac, sans m’en expliquer la raison.

Maman et papa arrivent vendredi et rentreront dimanche 22 à Avranches. je suis impatiente de les voir, Jean-Baptiste aussi. Pour qu’on puisse profiter pleinement de notre nuit de noces, Marcelle a proposé de leur laisser son petit appartement, elle est vraiment chic ! Avec sa gouaille habituelle, elle m’a fait remarquer que ça lui coûtait.

– Avec tout ça, je vais être obligée de dormir avec Xav’ dans le petit lit de la chambre de Rirette… C’est bien parce que c’est toi !

– Méfie-toi qu’il n’en profite pas pour s’en prendre à ta vertu !

– C’est mal me connaître, Louisette !

– Je ne doute pas une seule seconde de ta morale, c’est de ses propositions malhonnêtes dont je veux te mettre en garde !

– C’est bien c’que j’te disais, tu me connais mal, Louisette parce que des deux, c’est moi qui risque de profiter de sa candeur !

On a eu cette discussion en descendant les escaliers pour aller retrouver Jean-Baptiste, dimanche midi. Après le repas, quand on s’est retrouvées toutes les trois, avec Marcelle on l’a racontée à Henriette en riant comme des crapules, surtout que, bonne cliente, elle a pris des grands airs s’offusquant que sa chambre puisse devenir « le lieu des pires turpitudes », comme l’a dit Marcelle « vʼlà t’y pas que Rirette nous joue la grande scène du deux, celle de la bourgeoise qu’a ses vapeurs ! »

Le grand jour est enfin arrivé, Louise nous raconte son mariage avec Jean-Baptiste.