À la Saint-Sylvestre, tombons la veste ! – Cinquième épisode

Je ferme les yeux pour savourer ce premier baiser. Je me demande de quand date la dernière pelle que j’ai roulée à mon époux. Avec les années, nous en avons perdu l’habitude. Nous nous satisfaisons de simples baisers sur la bouche, plus ou moins humides, mais des vraies galoches, celles dignes des premières boums adolescentes… je ne saurais dire.

Nos trois estomacs se sont bruyamment manifestés en même temps. Nous nous sommes rhabillés, un reliquat de pudeur qui pourrait paraître incongru, avant de rejoindre le salon. Seuls nos pieds sont restés nus. Je bénis intérieurement le chauffage par le sol, que j’ai tant maudit quand nous avons emménagé. Je sens que mes cheveux sont en désordre, je tente de les recoiffer du bout des doigts ce qui amuse mon mari.

– Vous noterez, cher ami, que mon épouse tient plus à se présenter coiffée devant vous qu’à reboutonner son chemisier.

– Je ne m’en plaindrai pas !

Nous grignotons, chacun d’entre nous devine chez les autres le désir de partager notre sentiment sur cette expérience, mais aucun n’ose prononcer les premiers mots. Les heures passent, on parle de choses et d’autres, de souvenirs communs et différents, un peu comme des anciens combattants qui n’auraient pas combattu dans les mêmes tranchées. Nous parlons de nos espoirs, de nos déceptions, de nos joies et de nos victoires.

Les yeux dans le vide, je remarque toutefois, dans le reflet de la porte-fenêtre, ma coiffure restée en désordre malgré mon recoiffage express en sortant de la chambre. En me servant de ce reflet comme d’un miroir, je m’applique à me recoiffer avec mes doigts en guise de peigne.

– Sentir vos cheveux caresser mon bras, tout à l’heure… quelle expérience ! J’ai été obligé de me branler de l’autre main pour ne pas jouir trop vite… Et je ne parle pas de votre souffle… N’y voyez aucun reproche, c’était… indescriptible !

Mon mari s’apprête à parler quand nous entendons des cris. De part et d’autre, des voix hurlent le compte à rebours. Il me semble entendre le bruit amplifié de milliers de bouchons de Champagne arrachés de leur bouteille en une douce explosion. Il me semble entendre aussi des milliers de voix hurler « Bonne année ! »

Comme tous les ans, nous avons accroché un petit bouquet de gui au lustre de notre salon. Nous nous levons, j’embrasse mon époux et je tends la main vers notre voisin pour l’inviter à me rejoindre. Je voulais l’embrasser sur la bouche « en toute amitié », mais mes lèvres se sont ouvertes, les siennes aussi et à nouveau je tombe sous le charme de nos langues, de nos salives. Je ne sais pas combien de temps dure ce baiser, mais je voudrais qu’il ne s’arrête jamais. Ses lèvres se décollent des miennes, je regarde mon époux qui semble heureux comme je ne l’avais pas vu heureux depuis longtemps.

– Bonne année, cher ami ! Embrassons-nous une fois encore sous le gui !

Notre baiser est tout aussi magique et, pour ajouter une dose supplémentaire de plaisir, notre voisin me serre si fort contre son corps que je sens son érection contre mon ventre. Je regarde mon mari et constate qu’il bande aussi. Quant à moi, je ne suis que désir.

Tous trois assis sur le canapé un peu trop étroit pour garder nos distances, nous arrivons à la conclusion que si un plan à deux et demi était idéal pour terminer l’année 2021 en beauté, un plan à trois serait de bon augure pour débuter 2022.

Je me lève, invite notre voisin à me suivre, mais demande à mon époux d’attendre quelques minutes avant de nous rejoindre. Il accepte à condition, toutefois, que j’embrasse encore une fois notre nouvel ami parce que ce spectacle l’excite à un point qu’il n’aurait jamais soupçonné.

À la Saint-Sylvestre, tombons la veste ! – Quatrième épisode

Maintenant que les mots ont été prononcés, nos regards semblent jouer au billard, le mien croise celui du voisin, qui dirige le sien vers mon époux, qui me regarde avant qu’un nouveau tour de table silencieux ne redémarre. Je ne peux pas vraiment affirmer que c’est de la gêne, mais plutôt quelque chose comme « Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » sauf que personne ne pose la question. On se racle la gorge, on rit, on dodeline, mais rien ne se fait.

Notre voisin tend sa main vers un toast imbibé de Champagne, il prend la bouteille cassée

– Il en reste un fond, je vous en sers ?

Mon époux refuse « Il manquerait plus que l’un d’entre nous se fiche un éclat de verre dans la gorge ! » et en empoigne une autre.

La conversation dérive vers des sujets plus convenus « en bonne société », mais très vite nous en revenons à ce fantasme de plan à trois. Comment l’envisagerions-nous ? Je fais rire tout le monde, moi comprise, en affirmant que dans mon fantasme, je ne suis pas complexée par mon corps vieilli. Mon mari et notre voisin me répondent que c’est pareil de leur côté.

Il nous dit aussi qu’il redoute une piètre performance. Nous comprenons parfaitement sa crainte. Je ne sais pas qui l’a formulé ainsi, c’est peut-être moi « Et si pour cette première fois, nous nous contentions d’un plan à deux et demi ? » ni qui a ajouté « Et protégés par une certaine obscurité ? »

Va pour le plan à deux et demi et va pour l’obscurité !

Nous invitons notre voisin à rejoindre notre chambre avec une évidence qui le surprend. Ce n’est que pragmatisme. En premier lieu, nous n’avons jamais sacralisé le lit conjugal, de plus, il nous arrive l’un ou l’autre d’avoir à nous lever la nuit pour sortir de la chambre. Allumer une lampe de chevet réveillerait le conjoint endormi, pour autant, ni l’un ni l’autre ne veut prendre le risque de se briser un orteil contre un meuble, nous avons donc collé des veilleuses sur les plinthes aux endroits stratégiques. Ces veilleuses s’allument automatiquement dès que la lumière ambiante devient trop basse.

Un lit confortable, une certaine obscurité, que pourrions-nous rêver de mieux ?

– Désirez-vous qu’on allume pour que vous puissiez découvrir les lieux ?

– Non. En fait, non. Je ne préfère pas. Je préfère l’imaginer… J’ai peur qu’en la découvrant toute éclairée, ça ne me coupe tous mes moyens. Vous comprenez ?

Non seulement nous comprenons, mais surtout ça nous arrange bien. Nous nous déshabillons dans le noir.

– Est-ce que je dois rester assis sur le bord du lit ou est-ce que je peux m’allonger ?

– Qu’est-ce qui vous conviendrait le mieux ?

– Euh… en tout premier lieu, maintenir une érection !

Il est intimidé et son intimidation nous rassure. J’ai un drôle de chat dans la gorge quand je lui dis

– Rien ne vous oblige à rester dans la même position… faites comme si on n’était pas là, tout en sachant que nous y sommes.

Il s’allonge, je devine sa main qui semble cacher ses attributs. Comme souvent, j’ai gardé mon caraco. Ma voix est encore pleine de félins quand je me sens obligée de lui préciser

– On préfère la levrette, j’espère que ça ne vous ennuie pas…

Mon époux reste silencieux, mais je sens que cet échange entre notre voisin et moi l’excite fortement.

– Au contraire, ça me fait bander ! Euh… le mot “bander” ne vous choque pas, j’espère…

– Si vous sentiez comme elle mouille, vous ne vous poseriez même pas la question !

Mon mari me pénètre, je trouve son sexe plus gros, plus dur que d’habitude, mais peut-être est-ce parce que j’y prête plus attention. Je me garde bien de leur faire part de cette pensée. Le corps allongé de notre voisin me masque la petite lumière de la veilleuse, pourtant je remarque qu’il se branle d’une main, avant de se branler de l’autre.

Mon corps est plus sensible que je ne l’aurais imaginé. La situation, sans doute, la pénombre également, je ressens plus fort que d’habitude les ondes de mon plaisir ainsi que les va-et-vient vigoureux, de plus en plus vigoureux de mon époux.

Nous avons toujours habité dans des appartements mal isolés, j’ai donc appris, tout naturellement, à assourdir mes cris, mes râles de plaisir. Je les retiens dans ma gorge, je pourrais presque écrire que je les avale, seuls quelques grognements rauques parviennent à s’échapper. Je remarque que notre voisin les entend puisqu’il murmure un « Oh ! Oh oui ! » à chacun de mes grognements.

Mon époux grogne aussi, je sais qu’il a un meilleur point de vue que moi sur mon corps et celui allongé de notre voisin. Je sais qu’il sent mon vagin palpiter autour de son sexe, qu’il sait que je suis en train de jouir. À mi-voix, il en informe notre compagnon tout en feignant d’ignorer sa présence.

– Serais-tu en train de jouir, ma chérie ?

– Groumpf

– Comment ? Que dis-tu ?

– Oohh…

– Oh quoi ? Tu jouis ?

– Oohh… oui… ooohh…

– Tu jouis comment, ma chérie ? Comme une bonne-sœur ou comme une salope ?

– Oohh… comme… ooh… comme une sainte Marie… ooohh… Marie-Salope !

Mon mari pousse un juron de contentement. Je sais, enfin, je suis à peu près sûre que notre voisin a joui pendant notre échange. Je m’allonge entre notre voisin et mon mari. Nous regardons le plafond. Nos respirations sont haletantes, mais sereines. Nous nous accordons une longue pause silencieuse que notre voisin rompt avec cette remarque.

– Ce plan à deux et demi était vraiment idéal pour finir l’année en beauté !

Je me tourne vers lui et lui chuchote à l’oreille « M’autorisez-vous à vous embrasser ? » Sans attendre sa réponse, je pose mes lèvres sur les siennes, nos bouches s’ouvrent, ma langue timide part à la rencontre de la sienne.

À la Saint-Sylvestre, tombons la veste ! – Troisième épisode

Les aiguilles ont tourné si vite que les minutes sont devenues des heures. La conversation est tellement plaisante que je n’ai pas le cœur de l’abandonner pour passer en cuisine. Par chance, les fruits de mer et autres entrées froides en abondance suffiront amplement pour nous rassasier tous les trois.

Un mot en entraînant un autre, les confidences que nous nous faisons, lui et nous, deviennent plus intimes. Il aura fallu la remarque de notre voisin « Nous n’aurons même pas l’excuse de l’ivresse et l’invoquer en faisant semblant d’avoir tout oublié demain » pour réaliser que nous n’avons même pas débouché la deuxième bouteille.

La conversation se fait plus précise. Notre voisin nous explique que sa vie sexuelle se résume à la masturbation « en tête à tête avec mes fantasmes » ou devant des films pornos. Je sens mon cœur s’emballer en l’imaginant, il me semble aussi que mon sang coule plus vite dans mes veines, qu’il est plus chaud. Pour me donner une contenance, je prends une bouteille de Champagne et tente de la déboucher.

– Quels fantasmes convoquez-vous pour vous bran… masturber ?

Je pense qu’il sourit de ma gêne avant de m’apercevoir que ma main glisse de façon suggestive le long du goulot. Je souris sans chercher à m’en excuser, de toute façon, le mal est fait, ma main a trahi ma pensée.

– Un plan à trois !

La surprise me fait lâcher la bouteille qui se fracasse contre la table basse. Je peste, je jure. Je regarde mon époux qui écarquille les yeux. Je sais que la surprise de cette confidence l’a giflé aussi sûrement que moi.

On en avait envie, on en parlait depuis des années. Ce fantasme suffisait à faire étinceler notre vie sexuelle, notre vie de couple. Les nuits nous paraissaient plus courtes, plus chaudes, nos étreintes plus sauvages, moins convenues rien qu’à son évocation.

Mais pour le réaliser, encore nous fallait-il trouver le complice idéal. Celui qui ne nous jugerait pas, celui qui ne deviendrait pas un rival potentiel, celui qui accepterait de ne pas recevoir plus que nous serions en mesure de lui offrir.

Bien sûr, il y a des sites spécialisés dans ce genre de rencontres, bien sûr, il y a des clubs… mais aucune de ces possibilités ne nous convenait, ne nous rassurait. Pour nous consoler, nous nous convainquions qu’il est préférable que certains fantasmes demeurent au stade du fantasme.

C’est à peu près en ces termes que nous expliquons à deux voix la raison de notre trouble. Je me lève.

– Je vais chercher du Sopalin, parce qu’avec tout ça, il va falloir éponger…

Leur éclat de rire me fait tourner la tête. Je ris à mon tour.

– Le Champagne, c’est le Champagne qu’il faut éponger !