Christophe, ou l’étrange voyage – Épisode 5

Qu’est-ce que je fous dans ce train ? Pourquoi suis-je incapable de lâcher ce foutu journal et de tendre mes mains vers la clochette et le bonnet posés si près, comme une provocation ? Quelle main a tracé ce message HO HO HO et un bonnet de Père-Noël sur la vitre ? Qui a déneigé l’autre vitre ? Comment peut-il neiger alors qu’il fait si chaud ? Quel jour sommes-nous ? Où va ce train ? Pourquoi suis-je comme paralysé ? Qu’est-ce que je fous dans ce train vide de voyageurs pourtant plein de rires et d’exclamations de joie ?

Christophe sourit. La prédiction de Guillaume est devenue réalité. Une femme s’est donc bien assise à ses côtés, a bien posé sa tête sur son épaule, lui a chuchoté d’une voix sensuelle « Bonsoir, Père-Noël ! M’autorises-tu à retirer ton bonnet, à le poser sur la tablette et à agiter ta clochette ? »

Père-Noël Christophe autorise bien volontiers cette inconnue, dont il ne distingue que la voix à le débarrasser de ses attributs. Il voit le bonnet s’envoler dans les airs avant de se poser au ralenti sur la tablette. Père-Noël Christophe entend aussi le grelin-grelin de la clochette qui disparaît de sa vue avant de se poser, elle aussi, mais de façon plus abrupte sur la tablette.

Père-Noël Christophe sursaute quand il sent une main glisser sur sa peau. « Personnellement, je préfère m’amuser avec ces grelots-là, Père-Noël ! »

Janvier 1997. La vague de froid qui s’abat sur la France paralyse le TGV qui ramène Christophe, son épouse et leur enfant à Paris. La neige collée aux caténaires, les enrobe coupant ainsi le courant. Son train est bloqué en pleine nature entre deux gares. Les passagers sont plus calmes qu’on aurait pu l’imaginer.

L’attente risquant de durer, Christophe se rend dans le compartiment fumeur le plus proche du sien. Une place est libre à côté d’un homme de son âge. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Guillaume, dès leurs premiers mots, l’amitié qui les unira est évidente. Un véritable coup de foudre. Pourtant, tout les oppose, à commencer par leur situation familiale. Guillaume, célibataire endurci, se qualifie lui-même d’ascète de l’hédonisme. « Tu veux dire que tu es une sorte de janséniste du cul ? » Guillaume éclate de rire « Que cette formule est délicieuse… ! Oui, c’est cela et crois-moi, ce n’est pas évident tous les jours ! » S’ils ne partagent pas tout à fait les mêmes goûts musicaux, ils se retrouvent dans leur amour des mots, des expressions extraites de vieux bouquins, des répliques d’Audiard et de celles qu’ils inventent.

Leur première discussion a été si passionnante que Christophe en a oublié d’allumer sa cigarette qu’il finit par casser en deux à force de la faire tourner entre ses doigts. Il lui semble qu’il ne s’est guère passé plus que quelques minutes quand on annonce l’arrivée de la locomotive diesel suivie d’un départ imminent. Des voix s’élèvent « Enfin ! » « C’est pas trop tôt ! »

Christophe, à regret, doit regagner sa place. Il tend sa carte de visite à Guillaume qui fait de même. « Mais nous sommes presque voisins ! » « Je me faisais la même réflexion ! » Tels deux chenapans, ils rient parce que si Guillaume habite en plein Paris, Christophe, pour sa part, demeure en grande banlieue, dans une de ces villes nouvelles qui ont poussé comme des champignons dans les années 70.

Décembre 2021. La pandémie, le confinement, les semi-confinements, les couvre-feux, le télétravail auront accéléré le délitement de son couple. Le divorce à l’amiable de Christophe et Laurence a été prononcé au printemps. Le partage des biens n’a même pas été source de conflit, de la moindre dispute. Tout ce que Laurence tenait à garder était tout ce dont Christophe n’aurait su que faire. Et réciproquement. Le plus surprenant c’est qu’ils n’en ont pas été étonnés. Laurence est retournée vivre à Grenoble, il est resté sur Paris en attendant la vente de leur pavillon.

C’est donc serein que Christophe est descendu à Grenoble pour passer les fêtes de Noël dans la famille de Laurence. Au bout de deux jours, il n’y tient déjà plus. Les sourires convenus, les allusions perfides toutes en non-dits, il ne fait plus partie de cette famille et on le lui fait bien sentir. Et son beau-frère… quel gros con ! « Rien d’étonnant que la sœur de Laurence, cette pétasse, refasse sa vie avec un Hollandais… qui se ressemble s’assemble ! »

Christophe se sent bouillir et se demande quand sa colère explosera. Un SOS de Guillaume lui sauve la mise. « Besoin de ton aide de toute urgence. Je t’expliquerai de vive voix ». Guillaume, au comble du désespoir, s’est trompé de destinataire et l’a envoyé à Laurence. « Rentre sur Paris, on pourra fêter Noël tous ensemble l’année prochaine. Tiens-moi au courant et donne-moi vite de ses nouvelles ! »

Quand Christophe l’a rappelé, Guillaume était mort de rire. « Je me doutais qu’un retour précipité arrangerait bien tes affaires ! Au fait, je compte sur toi pour le 31. Je tiens absolument à te présenter… » Le reste de la conversation se dissout dans le froid, dans la nuit, dans les bruits du train, dans la somnolence, dans le raffut des rafales de neige qui s’abattent sur la vitre.

Comment se prénomme-t-elle déjà ? Elle est dans les transferts… mais transferts de quoi ? De voyageurs ? De fonds ? De joueurs ? C’est marrant comme ma mémoire me joue des tours, je me souviens avoir ri avec Guillaume quand on a parlé au téléphone. Il plaisantait sur le risque que je me retrouve bloqué dans le TGV. Il a imaginé une créature de rêve qui viendrait s’asseoir à mes côtés pendant mon sommeil, pour me taquiner, gredine, sur le thème de Noël. Il m’a parlé de cette femme qui devrait me plaire… transferts… Putain, qu’est-ce que je tiens ! Qu’est-ce que j’ai bu pour être dans un tel état ? Qu’est-ce que je fous dans ce train ? Vers où va-t-il ? Quand saurais-je que je suis arrivé à destination ?

Épisode final