Christophe, ou l’étrange voyage – Épisode 2

Où va ce train ? Vers le grand Nord ? Vers l’Est ? Mais si ce train roule vers l’Est… qu’est-ce que je fous dedans ?

Recroquevillé dans une couverture imaginaire, Christophe tente d’oublier le froid qui lui glace les os.

Décembre 1980. La fin des classes approche, mais cette année n’en finit pas… Trois semaines déjà qu’il a intégré la caserne pour une année perdue. Il compte les jours avant la quille en s’agaçant des autres troufions qui pètent leur score. Les journées s’écoulent lentement entre ennui et lassitude. Ne pas faire le con, sinon sa première permission sautera.

Il a froid. Il a toujours froid. Ce froid qui l’isole du monde et des cris du sergent. Pourquoi devrait-il se magner le train pour crapahuter dans la boue avec tout son paquetage ? La pluie battante se mue en neige fondue.

Candide, il avait cru qu’une affectation dans un régiment du génie était la reconnaissance du sien. Hélas ! Il apprend seulement à creuser des tranchées anti-char et surtout, il apprend l’attente. L’interminable attente qui se transforme rapidement en ennui.

De l’autre côté du pont, Strasbourg. Il n’a pas revu la France depuis son incorporation. Le serpate lui intime l’ordre d’aller plus vite. Il en a de bonnes, ce con ! Son treillis imbibé de neige fondue, ses rangers pleines de boue, sans parler de son paquetage, pèsent une tonne. Empêtré dans tout ce fatras, comment pourrait-il aller plus vite ?

Le froid l’isole des cris du sergent, mais pas de son haleine fétide, subtil mélange de bière, de tabac froid, de chou mal digéré et d’aigreur. Sept ans plus tard, il le reconnaîtra sous les traits du sergent Hartman de Full Metal Jacket, mais pour le moment, il ne voit qu’un triste personnage, aigri de savoir une carrière d’officier à tout jamais inaccessible.

Ses hurlements fissurent peu à peu ce cocon qui isole Christophe des bruits du monde. Les ordres hurlés lui parviennent par bribes dans un méli-mélo incohérent, comme si on les lui intimait en allemand. Alors, sa vue se trouble et transforme le sous-officier français en Unterfeldwebel nazi, puis en Scharführer de la division SS Landstorm Nederland.

Christophe tremble de peur, il est face à un nazi Hollandais et il va mourir ! Il ne peut calmer cette angoisse qui se déverse dans ses veines aussi certainement que le ferait un shoot d’héroïne dans sa carotide. Son cœur bat à tout rompre. Surtout ne pas s’évanouir… surtout ne pas s’évanouir.

Christophe tombe à terre. Se relève. Tombe encore. Une sueur glaciale coule le long de sa colonne vertébrale. Un coup de pied dans sa cuisse. Il se relève. Tombe une troisième fois avant de se réveiller à l’infirmerie où il passera les fêtes de fin d’année. L’aumônier passe le voir, Christophe athée jusqu’au trognon attend pourtant ses visites durant lesquelles le prêtre lui fait la lecture. Il n’osera jamais comparer son malaise avec la Passion du Christ, de ses trois chutes sur son chemin de croix.

Qui m’a secoué l’épaule ? Le contrôleur ? Lui ai-je présenté mon billet ? Putain, mais qu’est-ce que je fous dans ce train ?! Quelle âme charitable m’a jeté cette couverture sur les cuisses ? Qui que ce soit, qu’elle en soit remerciée. Mais qu’est-ce que je fous dans ce train ?

Épisode 3

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