Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Concilier amour de l’exhibition et besoin de discrétion

Le 1er février 2019

Mon petit Lucas,

Je réponds à ta question, oui la grande photo “le poster encadré” comme tu la nommes, a bien été prise par Roger, le photographe dont je te parlais dans ma dernière lettre. Ainsi, tu croyais que c’était une affiche promouvant le métissage et tu te trompais ! C’est bien mon corps que l’on voit et les mains qui semblent vouloir protéger le bébé à l’intérieur de mon ventre sont bien celles de Martial, ton grand-père.

Tu saisis mieux, désormais, pourquoi je recommandais la prudence à Manon ? Tu comprends comment on peut parvenir à concilier plaisir de l’exhibition et discrétion ?

J’aimais, j’aime savoir que des clichés de moi nue, offerte, circulaient sous le manteau. J’aimais imaginer l’excitation des hommes qui les achetaient, pour autant je n’y montrais pas ma trogne ! Et pour cause, ces hommes s’en moquaient éperdument, ce qu’ils voulaient voir de moi était exactement ce que j’avais envie de leur montrer !

Roger avait le goût de la photo érotique, pornographique, mais il manquait toujours quelque chose pour qu’elle lui convienne tout à fait ou a contrario, il y avait un détail inutile pour lui gâcher son plaisir. Trouver des modèles était presque inenvisageable étant donné son statut social dans une petite ville de province. Il avait eu cet espoir quand Monique et Christian lui avaient proposé de photographier leur nuit de noces, le jour où ils lui ont soumis leur projet de faire-part de mariage, mais il n’avait pas osé rester en contact avec eux. Quand il évoquait cette nuit, il se maudissait Quand je pense que je n’avais même pas gardé quelques épreuves et que je leur avais remis les négatifs… ! Bon sang, quel crétin j’étais !”.

Quand le Balafré est venu dans sa boutique, qu’il lui a demandé si, éventuellement, il accepterait de développer des photos licencieuses, il a crû rêver et a accepté après une minute d’hésitation. Il risquait gros, mais cet instituteur risquait bien davantage. C’est ce qui a motivé sa décision parce qu’il ne se souvenait même pas de la présence du Balafré à cette nuit orgiaque, mais en développant la pellicule qu’il venait de lui remettre, il reconnut immédiatement le pubis blond de Monique. Quand elle est venue le trouver pour savoir qui les avait prises et après la première séance dans son studio, tout un monde s’est ouvert à lui.

Après la soirée que je t’ai racontée dans ma dernière lettre, je devins son modèle officiel. Il n’y a jamais eu d’histoire d’amour entre nous, mais il était fou de ma plastique et je devins sa muse dans la plus belle acception du terme. Roger composait ses photos avec le même soin qu’un peintre compose un tableau. Il me regardait, imaginait une scène, me soumettait son idée et je prenais la pose. Moi qui avais été si complexée par mon physique, moi qui avais hésité à retomber enceinte pour les raisons que tu connais, je me transformais soudain en objet de fantasme, de désir. As-tu conscience du cataclysme ?

Mon désir d’exhibition enflait, enflait, enflait, j’étais prête à tout pour l’assouvir. Heureusement, j’ai pu en parler avec Rosalie et Nathalie. Elles ont su trouver les mots pour calmer mes ardeurs et surtout me donner des conseils plus que judicieux sur l’art de prendre des risques raisonnables et préserver mon anonymat. Bien sûr que les clichés pris dans des conditions périlleuses, dans des lieux publics étaient plus excitants, mais le confort d’une séance en studio ou lors de soirées était fort agréable aussi. Roger a longuement hésité avant d’accepter d’être membre de la Confrérie du Bouton d’Or, ce fut d’ailleurs le seul à le faire, durant ce temps de réflexion, il en devint néanmoins le photographe officiel. J’y reviendrai dans une prochaine lettre, permets-moi plutôt de te parler de cette relation particulière que nous entretenions.

Roger et moi nous comprenions d’instinct, nos corps frémissaient, s’emballaient à l’évocation des mêmes idées. Et puis, peut-être est-ce la cause de notre complicité, peut-être en est-ce la raison, nous avons établi, dès le début de notre relation, un petit rituel. En réalité, différents petits rituels, même si souvent nos séances de “brainstorming” (comme on disait quelques années plus tard) débutaient ainsi : il installait des paravents tout autour de moi, me laissait seule devant un appareil posé sur un trépied, je me déshabillais, ignorant de quel endroit il m’observait, ce faisant, je lui racontais un fantasme qu’il me plairait de mettre en scène et en image. Je devais lui en donner une irrépressible envie et pour ce faire, l’aguicher en prenant des poses coquines, sexy ou carrément pornos. Je fermais alors les yeux et il entrait, me modelait à sa guise, son souffle chaud, excité, m’excitait. J’aimais le sentir se branler tout contre moi, je me masturbais devant lui, n’ouvrant les yeux que pour capturer son regard lubrique posé sur moi et en profiter. Juste avant de jouir, je prenais sa main pour qu’elle déclenche mon orgasme, alors, la plupart du temps, il me remerciait et admirait son jet de sperme maculant ma toison ébène.

Ceci étant fait, la séance pouvait commencer.

La première fois où il installa les paravents autour de moi, je fermai les yeux et lui expliquai toutes les idées, toutes les sensations que la situation faisait naître en moi.

J’aimerais être exposée comme une statue dans un musée, une statue un peu particulière, rendue aveugle par un bandeau comme la cravate que tu portes aujourd’hui, une statue que tout le monde pourrait toucher, palper, sans que personne ne se doute qu’elle aime être ainsi observée sous toutes les coutures, qu’elle aime être palpée, fouillée, qu’elle prend plaisir à imaginer les hommes se branler, les femmes se caresser en la regardant, qu’elle jouit des rires affectueusement grivois de ces hommes qui la renversent, qui font coulisser leur sexe dans sa bouche idéalement entrouverte et mieux encore lorsque, pendant ce temps, d’autres hommes la caressent, caressent son corps avec leur gland. Pas très facile à mettre en scène, n’est-ce pas ?

–  Laisse-moi y réfléchir m’autorises-tu à venir à tes côtés ? Ton corps ton corps m’émeut

–  Mon corps t’é… quoi ?

Ne te moque pas, je t’en supplie ! Ne te moque pas de moi !

Viens… viens… je n’ai pas compris… viens me le répéter…

Ton corps m’émeut je ne peux pas le dire autrement il m’excite, il m’intimide, il est trop beau, trop harmonieux, c’est comme si je ne méritais pas de le regarder, j’ai peur de le salir et j’en ai l’envie, je veux être un salaud tout en étant un saint j’ai l’impression que ton corps, que ton visage, que tout en toi a été fait pour le plaisir que je prendrais à te regarder je n’ai jamais pris autant de plaisir à regarder une femme se faire prendre par d’autres hommes que j’en ai pris avec toi l’autre soir j’ai aimé te faire l’amour avant les autres parce que quand ils t’ont prise, je savais le plaisir qu’ils en tiraient et je pouvais te regarder, regarder ton corps, ton magnifique corps onduler j’aimerais tant montrer des photos de toi à certains clients et guetter dans leur regard le moment précis où ils commenceraient à bander, à te désirer ils ignoreraient que je suis l’auteur de ces photos, ils n’auraient aucun moyen de te reconnaître, mais moi moi, je saurais tout !

Quelques jours plus tard, sous prétexte de me faire découvrir les beautés architecturales de la région, il me fit entrer dans une splendide demeure, dont les vendeurs exigeaient trop pour trouver preneur. Dans un splendide patio, de vieilles statues à l’antique, quelques poteries et une magnifique fresque, rien de bien érotique, cependant tout y était harmonieux. Roger me demanda si le lieu pourrait correspondre à mon fantasme de musée idéal, j’embrassai les lieux d’un large coup d’œil panoramique…

– J’avais plutôt imaginé un musée comme celui du Louvre, à l’extrême rigueur la galerie des glaces du château de Versailles, mais tout compte fait, cet endroit me convient tout autant.

– Dans ce cas…

Roger dénoua sa cravate avant de me bander les yeux, d’une langue vicieuse il lécha ma bouche, m’indiquant jusqu’à quel point je devais entrouvrir mes lèvres, je caressai son sexe par-dessus le tissu de son pantalon, le suppliai de se frotter à moi quand je serai nue, d’indiquer à mon corps comment il devait se tenir pour lui plaire tout à fait. Il me le promit et s’en alla, me laissant me déshabiller seule et aveugle…

Je n’avais pas fini d’ôter ma robe quand j’entendis le pas, le souffle et enfin les murmures de plusieurs hommes autour de moi. J’aurais pu défaillir d’excitation, une fois encore, tout mon sang avait paru se figer, se concentrer, l’espace d’une seconde, au beau milieu de mes mollets, je savais ce que cette sensation précédait et j’en étais ravie… Je fis comme si je n’avais rien remarqué et poursuivis mon effeuillage, en prenant soin, néanmoins, de le faire de façon plus impudique… J’aurais été incapable de dire combien ils étaient, si je n’avais pas vu le cliché, les clichés par la suite, mais je reconnus immédiatement Christian quand il s’approcha de moi, avant même qu’il ne me touche… Je devais rester immobile, pourtant j’avais du mal à retenir mon corps, à l’empêcher de se tendre vers ses mains…

Quand il me caressa enfin, je pus me concentrer et devenir statue… ne pas bouger profiter profiter de ses mains sur ma peau profiter de ses baisers dans mon cou profiter de sa main sur mon sein, de son autre main sur mon ventre, mon ventre qui porte le bébé de mon mari qui est sûrement en train de nous regarder profiter de la douce brûlure entre mes cuisses que cette pensée engendre profiter de ses lèvres qui courent le long de mon épaule je sais qu’il regarde mon corps, ses mains sur mon corps sur mon ventre tendu, gonflé, vergeturé et je sens comme ça le fait bander et j’en profite je prie tous les dieux auxquels je ne crois pas que ce moment ne s’arrête jamais je veux juste profiter oohhh profiter de sa main qui s’aventure sous mon ventre profiter de l’entendre s’extasier de la douceur de ma toison l’entendre demander à l’assemblée s’il peut mettre un doigt dans ma chatte profiter d’entendre quelqu’un lui répondre d’un accent chantant Té mets-y en plutôt plusieurs, compagnon !”… profiter de ce ping-pong verbal, de cette joute oratoire profiter de tous ces accents, ces expressions, ces intonations propres à chacun pour exprimer comme je les excite profiter du trouble qui naît en moi quand je ne reconnais que trois de ces voix, alors qu’ils sont au moins une dizaine profiter de ce premier orgasme qui explose quand je sens sur ma cuisse la main d’Alain branler son sexe, quand jimagine sa queue énorme cognant sur mon ventre Profiter encore quand Christian s’exclame Elle vient de jouir !” comme s’il s’agissait d’une victoire personnelle Profiter quand des mains inconnues me penchent en avant profiter quand une bite tout aussi inconnue me pénètre précautionneusement, profiter quand cet homme fait part à ses comparses du confort de mon petit con luisant profiter en le reconnaissant à sa manie de siffler tout le temps

Tu te souviens de ce vieil attaché-case que ton grand-père t’a confié en te recommandant de ne pas te montrer trop curieux ? Je suppose que tu l’as ouvert et que tu as feuilleté les albums photos, survolé les papiers qu’il contenait…

Prends l’album recouvert de tissu bleu, à la sixième page, détache délicatement la grande photo, celle d’une classe de 5ᵉ dont Martial était le prof principal. La photo qu’elle dissimule est celle que Roger et moi avions préférée de cette première séance où nous mettions en scène mes fantasmes.

Comme tu peux le constater, aucune des personnes présentes n’est identifiable. Cette photo pouvait circuler sous le manteau sans que l’on risque d’être reconnus si quelqu’un nous croisait dans la rue. Même ton grand-père préserve son anonymat avec ses gants de cuir, son visage caché derrière le journal qu’il fait semblant de lire, quant à ses cheveux, ils sont dissimulés sous ce chapeau à la mode coloniale. On dirait un touriste amateur de sensations fortes ou alors, le commanditaire de cette petite sauterie.

Toi qui les connais, es-tu certain de pouvoir les nommer sans te tromper ? Où est Christian sur ce cliché ? Et le Balafré? Et le Bavard? Était-il seulement présent ? Et le Siffleur, est-il dans ma bouche ou est-ce cet homme agenouillé devant moi ? Et si c’était celui sur lequel je m’étais empalée ? À moins que ce ne soit un de ces hommes qui semblent observer, commenter, admirer la scène tout en se frottant à moi ou en se caressant ? Le seul pour lequel je sais que tu n’auras aucun doute, c’est Alain, parce que lui… faut toujours qu’il se fasse remarquer ! Mais pour l’identifier, encore faut-il être au courant de sa “particularité particulière”.

J’espère avoir répondu à tes questions et réussi à t’expliquer comment nous conciliions exhibitionnisme et discrétion, même si, en l’occurrence, cette photo ne circula jamais. Roger était trop jaloux de sa première composition pour la partager ! Quand je lui ai fait part de mon intention de te la transmettre, il a un peu tiqué… 41 ans après ! Si tu le souhaites, je t’en raconterai davantage, je t’embrasse très fort,

Ta mamie Sylvie, “la Fiancée”

Lettre n° 8

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