Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : La jalousie empoisonne tout, jusqu’à la bonne odeur des plus saints souvenirs.

Le 25 janvier 2019

Mon petit Lucas,

Tu m’as posé une question à laquelle je ne m’attendais pas, mais je pense que tu as bien fait. Y a-t-il eu de la jalousie entre les membres de notre confrérie ? La réponse est non, mais j’ai bien conscience que tu ne te contenteras pas de ce simple mot.

Pour philosopher un peu, je pourrais t’écrire que ce sont nos différences qui nous ont unis les uns aux autres. La formule est jolie et très proche de la réalité, mais je me dois d’apporter quelques précisions en te présentant les membres d’une façon un peu différente des descriptions de Monique.

Comme tu as pu le voir, Monique, Cathy, Madame et moi sommes assez différentes physiquement. Je n’aurais, par exemple, jamais pu rivaliser avec la blondeur de Monique, ou avec son corps fin et longiligne, pas plus que je n’aurais pu avoir la sensualité plantureuse de Cathy, ni l’élégance et la grâce subtiles de Madame. Nous avions, nous avons toutes nos atouts, nous avons chacune nos attirances pour telles ou telles pratiques, parfois similaires, parfois non.

Quand je les ai connues, j’étais la plus diplômée avec ma double formation de sténodactylo et de comptable, j’étais la seule à travailler dans la fonction publique, avec un statut de fonctionnaire, puisqu’à cette époque, Monique n’avait qu’un contrat renouvelable de dame de service, que Cathy était la vendeuse de la boulangerie et que Madame était femme au foyer. Tiens, un exemple, nous avons toutes et tous encouragé Monique quand elle a repris ses études, nous l’avons aidée, épaulée et nous sommes réjouis autant qu’elle de ses réussites.

Le fait que nous ayons eu la chance de connaître Rosalie, Nathalie, Valentino, Neuneuille et Barjaco, de prendre conscience des épreuves qu’ils avaient dû surmonter et que leur amitié était restée inébranlable malgré tout, nous a apporté une bonne dose de sérénité. Une telle relation sur un long terme était donc chose possible. Ça peut te paraître dérisoire, mais c’est tout le contraire. Je te laisse le soin de méditer là-dessus.

Nos confrères étaient également tous différents. Martial, prof de français dans un lycée parisien ; Jimmy, universitaire, spécialiste de l’histoire contemporaine de la Provence ; Le Balafré, instituteur ; Le Notaire, commissaire-priseur ; Joseph, artisan ; Le Bavard, paysan ; Christian, infirmier et Alain, dessinateur industriel.

Monique en parle dans ses cahiers, mais ils étaient tous aussi différents physiquement, certains étaient beaux comme des dieux (étant bien entendu que le plus beau d’entre eux était incontestablement Martial), d’autres l’étaient moins, certains musclés (spécialement Christian, Alain et le Bavard), d’autres moins (je t’interdis de sourire en pensant à ton grand-père !), Alain a un sexe gigantesque pourtant Joseph ne l’a jamais jalousé sur ce point.

C’est même l’absence de jalousie qui déterminait l’appartenance à notre confrérie, parce que nous ne voulions pas perdre du temps et de l’énergie à régler des conflits à ce propos.

Nous aimions beaucoup nous taquiner les uns les autres, sur nos travers comme sur nos qualités. Quand Madame faisait un peu trop sa chochotte, qu’elle tordait le nez à cause d’une remarque “déplacée” de l’un ou l’une d’entre nous, nous l’appelions “Mââdâââââme”, alors elle nous expliquait ses raisons et nous lui donnions notre avis.

Elle s’y rangeait une fois sur deux, mais l’autre fois, c’étaient ses arguments qui nous convainquaient. Nous avons appris les sujets sensibles des uns et des autres. Le respect que nous nous portions, l’amitié, l’amour, faisaient que nous n’avions vraiment aucune envie de blesser l’un ou l’autre avec une plaisanterie qui nous semblait anodine. Cette capacité à dialoguer a été l’héritage principal que nous ont légué les fondateurs de la Confrérie du Bouton d’Or.

Quand Martial a obtenu sa mutation, j’étais enceinte de ton père et mon congé maternité venait de débuter. Nous nous sommes retrouvés dans le mas que Jimmy venait d’acheter. J’ai été émue aux larmes de l’accueil que m’ont réservé Cathy et Monique. Madame et son mari n’avaient pas pu se joindre à la fête. Elles tournaient autour de moi en me complimentant, en me taquinant “Alors, c’est ce que tu appelles un corps difforme… ouais… ouais… ouais…” et se retournant vers nos hommes “Vous en pensez quoi de cette difformité ?”. Et, tout de suite après, elles me firent entrer dans la petite pièce qui nous servait de loges quand nous nous costumions pour les saynètes. Elles étaient excitées comme deux gamines et ricanaient en me présentant l’idée qu’elles avaient eue.

– Regarde, on a déjà les costumes pour une nouvelle figure !

Je regardai, consternée, les costumes hideux, en velours côtelé marron, les chemises à carreaux… quant à nos tenues… toutes plus ringardes les unes que les autres, jupes informes en tissu trop mou, une verte, l’autre bleue et la dernière brique, les chemisiers ne valaient guère mieux ! Interloquée, je leur demandais à quelle figure ces horreurs leur faisaient penser. Elles me répondirent À la figure « soirée CAMIF » ! avant d’éclater de rire.

Je les rejoignis dans ce fou rire et les hommes nous en demandèrent la raison après la leur avoir expliquée, Le Balafré affirma que cette idée n’avait pu naître que dans l’esprit tordu de Monique, mais se ravisa en constatant l’air innocent de Cathy.

La figure « soirée CAMIF »… je ne peux m’empêcher de sourire en y repensant… un ping-pong joyeux et ironique, le combat “filles contre garçons”… quand nous voulions les taquiner, nous la leur proposions, mais quand ils avaient décidé de nous rendre la monnaie de notre pièce, c’était eux qui nous la soumettaient. Finalement, cette blague a duré bien plus longtemps que Monique et Cathy ne l’avaient imaginé !

Les hommes avec leur costume légèrement modifié, nous avec nos jupes beark singions une réunion dans la salle des profs d’un établissement scolaire fantasmé. Discussion autour des programmes d’éducation sexuelle, puisque cet enseignement était encore assez récent. Nous parlions brièvement de la façon d’appréhender la reproduction, la contraception. Puis, l’un ou l’une d’entre nous évoquait une position sexuelle, les autres la qualifiaient d’impossible ou d’immorale (ce rôle était souvent dévolu au Bavard qui le jouait à la perfection), s’ensuivait une démonstration sous les commentaires et les compliments des participants à la soirée.

Il y avait plusieurs variations, comme par exemple, celle proposée par Monique, où la discussion tournait autour du français et de la littérature Un élève a perturbé mon cours sur Apollinaire en lisant un extrait de…”, certains s’offusquaient d’autant d’insolence, d’autres souriaient en parlant de licence poétique… évidement, la suite de la soirée était à l’avenant… Les auteurs, les œuvres pouvaient varier, mais nous étions tous fascinés d’entendre la voix de Monique s’égarer dans le plaisir quand elle lisait ou récitait le texte.

Je pensais me présenter nue puisque Monique l’était déjà et que ni Cathy, ni moi ne pouvions porter les jupes CAMIF. En fait, nous n’avons réalisé cette figure qu’à partir de la rentrée 1977-1978, quand nous ne fûmes plus enceintes. Ce jour-là, mon goût de l’exhibition fut comblé et ma vie sexuelle prit un tournant inattendu et décisif. Cathy me tendit une étrange nuisette, très jolie, mais dont toutes les « coutures » ne tenaient que par des rubans. Monique les noua, j’en compris la raison dans l’éclat de son regard et dans son sourire gourmand. Cathy portait une nuisette similaire. Monique enfila le déshabillé que Marie-Louise avait offert à Rosalie. Nous en prenions grand soin. Je crois que c’est Alain qui quelques mois plus tard lui trouva son surnom « le Saint-Suaire ». J’en suis presque certaine, puisque je me souviens de la discussion enflammée qu’il avait eue à ce sujet avec les Fondateurs.

– Je ne suis pas le Messie !

– Pis le suaire… surtout… c’est qu’elle est pas morte, notre Bouton d’Or !

– Quel rapport ?

– Qué « quel rapport » ? Té que c’est le tissu pour recouvrir les morts quand on les porte en terre ! Ça te va comme rapport ?

– Ah oui… sauf que j’aurais dit « Linceul »… Non, moi, je pensais qu’on y prendra soin comme d’un truc précieux, qu’on respecte, pour le transmettre en bon état le moment venu… que nos successeurs puissent toucher cette soie qui a caressé la peau de Bouton d’Or et ensuite, celle de la fille de Mère-Nature… J’ai pas pensé à Jésus ni au truc du linceul.

Les Fondateurs avaient été touchés par ses propos, mais avaient reproché à Alain l’emploi du mot « truc ».

Monique fit son entrée dans la « salle des fêtes » que Jimmy envisageait d’aménager. Ce soir-là, la décoration et l’ameublement étaient pour le moins minimalistes ! Trois grands lits dont celui décrit par Monique dans ses chroniques, le banc de prières et de contrition, un canapé, une chambre photographique et divers appareils posés sur des trépieds ainsi que plusieurs projecteurs. Jimmy craignait que l’installation électrique ne tienne pas le coup et déclenche un incendie, néanmoins, la présence de Christian, pompier bénévole, le rassurait un peu.

Le seuil à peine franchi, Monique annonça “Regardez, messieurs, les beaux cadeaux que je vous apporte ! Ouvrez-les et constatez ainsi que je vous les aurais aussi amenés !” C’est donc sous des applaudissements nourris et des éclats de rire que nous fîmes notre entrée. Une étrange bouffée m’envahit. Je vais tenter de t’expliquer, mais je ne suis pas certaine d’y parvenir.

Les regards que ces hommes portèrent sur moi me renvoyèrent le reflet de ma beauté. J’étais belle et c’était une évidence. J’étais belle et je devais l’accepter fièrement. J’étais belle ainsi emballée, mais je mourrais d’envie qu’ils me découvrent encore plus désirable une fois déballée. Parmi les participants, il y avait le photographe de Monique et du Balafré, l’amateur de clichés érotiques, ravi d’être invité régulièrement à leurs sauteries et d’être aussi devenu leur ami.

Quand il me vit, alors qu’il m’avait déjà photographiée à plusieurs reprises, un éclair de surprise embrasa son regard. Je parle d’un éclair puisqu’il me fait tourner les yeux vers lui. Une fraction de seconde auparavant, je désirais que tous ces hommes dénouent les rubans et manifestent leur admiration, désormais, je ne voulais que ses mains impatientes, que son regard troublé. Je m’avançai vers lui en exprimant mon souhait, que tous m’accordèrent comme une évidence.

 J’aimerais photographier chaque étape, mais je ne voudrais pas que tu…

– Mais j’allais t’en prier, au contraire !

Il prit un premier cliché. Je me tenais toute recroquevillée au milieu d’un lit, comme un paquet cadeau dont seule la tête émergeait. Il s’approcha de moi, dénoua un ruban, retourna près de sa chambre, prit un second cliché. À chaque nœud détaché, je devais étendre la partie de mon corps ainsi libérée. J’aimais quand il corrigeait ma position, qu’il retournait près de son appareil, se branlait en me regardant, revenait vers moi ou, satisfait, prenait un autre cliché.

Quand je fus nue, je lui demandai de rester à mes côtés et de me donner son avis d’expert, étais-je désirable malgré mon gros ventre, mes seins lourds, mes grosses cuisses, mes grosses fesses, mes grosses hanches ? Sincèrement, me trouvait-il désirable ? Il manqua de s’étouffer de surprise. N’avais-je pas remarqué ce qu’il faisait depuis bientôt une heure ? Oui, mais il s’éloignait toujours pour le faire, je craignais que la vue de mes vergetures et de cette ligne brune qui courait de mon pubis à mon nombril…

Sidéré de ma réponse, il glissa les doigts de sa main gauche dans ma toison “Je peux ?” et de l’autre se branla, sa main gauche se promenait sur mon corps, traçant une carte imaginaire. J’aimais quand il caressait ma peau avec son gland, comme nous nous regardions… J’ai aimé son baiser timide sur mon sein. J’ai aimé quand il a écarté mes cuisses, qu’il a regardé mon sexe comme une œuvre d’art, qu’il en a entrouvert les lèvres, qu’une goutte de salive s’est échappée de sa bouche et a atterri sur ma cuisse. Je l’ai supplié de photographier mon sexe. Il m’a souri et m’a accordé cette faveur. Quand ce fut fait, il revint vers moi et me pénétra en poussant un soupir de soulagement. Il n’avait jamais autant pris son temps, il n’avait jamais reculé autant cet instant et avait craint de jouir avant de m’avoir pénétrée.

Martial s’approcha de nous, accompagné de Christian, d’Alain et de Monique.

– Ah… tu vois ce que je te disais ? Ça n’a rien à voir !

Christian toucha la ligne brune sur mon ventre… me sourit… “Monique a raison, ta chatte est parfaite !” Martial se pencha vers moi et m’embrassa avant de reprendre sa conversation, comme si je n’étais qu’un élément de sa démonstration. Monique lut mon étonnement dans mes yeux et m’expliqua “Ils comparent vos ventres et vos marques.

Cathy se décida à nous rejoindre, elle avait le port altier d’une impératrice, le Balafréet Jimmy l’accompagnaient, tels des courtisans. Nous passâmes toutes les deux à l’inspection. En effet, là où courait une longue marque brune de mon pubis à mon nombril, Cathy avait des poils noirs, poils qui disparurent après la naissance de la petite Nathalie. Monique taquina le BalafréSi le gamin n’est pas métis… gare à toi !”. J’éclatai de rire, je venais de me faire la même réflexion, la marque brune sur mon ventre avait la même couleur que celle qui lui avait valu le surnom de “Balafré”.

Ils parlaient autour de moi, puis Alain nous demanda la permission de prendre la place du photographe. “Tu es tellement bandante… !”. À mes oreilles de parisienne, la façon dont mes amis provençaux prononçaient certains mots m’électrisait “bandante en faisait incontestablement partie. Le photographe céda sa place et reprit son reportage photo. J’ai joui si fort cette fois-là que je craignis de déclencher un accouchement prématuré !

Quand nous allâmes nous coucher, Martial me demanda la raison de ce regard lumineux, de ce sourire empreint de mystère. Je lui racontai le bonheur que j’avais ressenti en me sachant photographiée, en m’exhibant et lui fis part de la proposition que m’avait faite le photographe. J’avais craint qu’il n’en soit pas ravi, au contraire, il était enchanté à cette perspective. Celle de devenir le modèle du photographe et de fréquenter des lieux où je serai exhibée, livrée aux regards concupiscents d’hommes que je ne verrai pas, d’hommes qui n’auraient pas le droit de me toucher, de me parler, de m’embrasser, d’hommes qui ne pourraient que se branler en imaginant le plaisir que j’aurais pu leur offrir en d’autres circonstances.

Sans mes amis, sans cette soirée, je n’aurais sans doute jamais connu ce plaisir, je ne l’aurais jamais assumé, sans la complicité de Martial, je n’aurais jamais osé m’aventurer sans lui dans des salons où je ne connaissais personne d’autre que le photographe, alors que ces escapades m’unirent bien plus certainement à ton grand-père que la cérémonie républicaine qui nous fit mari et femme.

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 7

Envie de réagir à ce texte ? Laissez un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.