Chroniques matrimoniales – L’occasion fait le larron

800px-Almanach_1939Même si Valentino aime m’en attribuer tous les mérites, je voudrais te raconter ce qui s’est réellement passé, comme dans un compte-rendu, t’écrire comment les événements se sont enchaînés, comment ils lui ont permis d’échapper au pire et de lui assurer une certaine tranquillité.

La vie au village s’écoulait au rythme des événements internationaux, parfois de longues semaines d’apaisement, qui s’achevaient dans le fracas des bruits de bottes, bruits qui finissaient par s’évanouir dans ce mouvement perpétuel que je comparerais à celui des vagues s’écrasant sur une plage.

L’amicale des anciens combattants se réunissait plus souvent qu’au début des années 30. La crainte d’une nouvelle guerre faisait ressurgir les horribles cauchemars et nous demeurions les confidentes de ces hommes. Il n’y a jamais eu d’accord formel, mais nous ne parlions jamais de politique entre nous, nous savions que notre amitié, que notre complicité n’y résisteraient pas, qu’elles risquaient de voler en éclats ce qu’aucun de nous ne souhaitait.

Valentino vivait caché, tapi dans le repère que lui avait trouvé Toine.

À l’occasion du 14 juillet 1939, alors que nous batifolions tous près de « la source aux fées », Barjaco nous annonça, quelque peu dépité, que son cousin « le parisien » avait décidé de passer ses vacances « au pays ». Avec sa mauvaise foi coutumière, Barjaco le regrettait.

– Qué « au pays » ? Je ne l’ai vu qu’une seule fois ! Son père est parti bien avant ma naissance, avant même son mariage ! Et il n’a même pas marié une femme normale, non ! Monsieur a épousé une… parisienne !

Me voyant froncer les sourcils, il s’était adressé à Pierrot.

– Ça aurait pu être plus pire, tu me diras, il aurait pu tomber sur une…
(enchaînant les signes de croix, telle la bigote se préservant du Malin)… une… une Normande ! Dieu soit loué, elle n’était que Parisienne… !

J’avais fait mine de ne rien avoir entendu ou de m’en moquer, mais quand Barjaco s’était approché de moi, j’avais fait semblant de m’enfuir.

– Boudiou, la Rosalie ! Ne me laisse pas dans cet état ! Vé comme môssieur (c’est ainsi qu’il surnommait son membre) a besoin que tu le soulages !

– Je l’aurais bien volontiers sucé… voire je lui aurais bien volontiers offert mon corps, mais vois-tu… je suis Normande… si ça se trouve, c’est contagieux… Je m’en voudrais de te contaminer… que tu attrapes la Normandite aiguë… !

Claironnant un « Tu parles d’or ! », Barjaco s’était tourné vers Nathalie, qui lui ouvrit les bras en grand.

Il n’avait jamais évoqué Valentino, comme s’il ignorait son retour, mais il est vrai que nous ne nous rencontrions presque jamais rien que tous les deux. Valentino se terrait comme l’animal traqué qu’il était, je ne connaissais pas sa tanière. Par mesure de sécurité, seul Toine savait où elle se trouvait exactement. De temps à autre, ils arrivaient chez nous, à la nuit tombée. Je restais avec Toine pendant que Valentino se confiait à Pierrot.

Parfois, nous faisions l’amour, parfois, non, mais à chaque fois, Toine me demandait de soulever ma robe, il regardait ma « blonde toison » et passait ses longs doigts entre mes poils qu’il lissait, comme on peigne des cheveux. À sa façon de prononcer « Bouton d’Or », je savais si ses doigts allaient s’aventurer plus bas, écarter délicatement les lèvres de « cette bouche que l’on se délecte à faire miauler » comme il aimait à le dire, caresser la peau humide juste au-dessus du « bouton caché de Bouton d’Or », l’appeler d’un doux baiser, le faire éclore, le téter d’une bouche avide et délicate, de glisser ses doigts jusqu’à l’entrée de « la grotte miraculeuse »… ou si son « Bouton d’Or » n’était qu’une incantation, le phare auquel raccrocher son espoir, espoir de savoir les cauchemars envolés, de savoir que le pire était passé, qu’il était derrière nous.

Il arrivait que Toine propose à Valentino de passer la nuit avec moi, dans la chambre qu’il retapait pour le retour de son aîné, le père de Christian. Nous faisions alors l’amour avec plus d’absolu qu’avant, nous avions viscéralement conscience que ce pouvait être la dernière fois. Les menaces, le danger étaient constants, omniprésents, tapis dans les bosquets du manque de vigilance né de l’habitude, prêts à bondir et à anéantir Valentino.

Barjaco était furieux, parce que depuis l’instauration des congés payés, nous avions pris l’habitude de fêter la veille des vacances le 31 juillet, par une orgie où le vin coulait à flots, où les corps s’échangeaient, se mélangeaient et que son cousin l’importun avait annoncé son arrivée pour le 30.

– C’est un vieux garçon, en plus ! Vé si ça se trouve, il est encore puceau !

– Dans ce cas-là, viens avec lui, Bouton d’Or se chargera de le déniaiser… !

– Tu m’ôtes les mots de la bouche, Toine !

– Dis-moi, coquine, montre-moi comment tu t’y prendrais pour le déniaiser, mon cousin le parisien… !

– Ton cousin le parisien ? Je croyais que tu parlais de ton cousin l’importun…

– Té, mais c’est le même peuchère ! Il a le double-nom ! Mon cousin le Parisien-L’importun !

Je m’étais approchée de lui, m’étais faite câline, j’avais soulevé la combinaison de soie que je portais, découvrant ainsi mon triangle doré, l’avais contraint à lever les yeux, à croiser mon regard.

– Montre-moi comment tu voudrais que je m’y prenne avec lui…

Barjaco avait juré en patois, m’avait caressée à m’en arracher la peau, me demandant de lui apprendre comment faire pour préparer le corps d’une femme à d’autres attouchements. J’avais décollé ses mains, m’étais assise à califourchon sur ses cuisses, les yeux dans les siens, lui avais demandé d’imaginer une apparition féerique, comme un halo de lumière, une bulle de savon qu’un geste trop brusque ferait éclater.

– Essaie de la caresser avec toute la délicatesse cachée au bout de tes doigts…

Les caresses de Barjaco se firent idéalement aériennes, mon corps ondulait, s’échauffait… Je m’enivrai de mes mots quand je lui susurrai

– Que tes lèvres soient mille Sylphides, qu’elles volent sur ma peau et y déposent de chauds baisers, là… et puis là… et là encore… oui ! là… plus bas… que ta langue lèche ma rose tétine… Oh ! Sens-tu comme ton gourdin frappe à ma porte ? Veux-tu me prendre à la hussarde ? Ou préfères-tu, au contraire, faire ton entrée sur la pointe des pieds ?

– Pierrot ! C’est le diable que tu nous as rapporté là !

Je lui souris de toute mon amitié, de toute notre complicité, de tout mon désir aussi. Semblant se raviser, il pria ses « collègues et néanmoins amis » (la formule nous amusait beaucoup) de ne surtout pas chercher à l’exorciser, que c’était trop…

– Fatché ! Regarde-moi ça ! Môssieu est entré sans même demander la permission !

Il bougonnait, sans chercher à masquer le plaisir qu’il prenait. J’interpellai Nathalie. Nous aimions ce code secret, comme une langue des signes, que nous avions inventé, nous en changions dès qu’un de nos partenaires commençait à le décrypter, pour le plaisir de les surprendre à chaque fois que l’envie nous en prenait.

– Nathalie, viens par ici ! Barjaco ne doit pas pâtir de ses obligations familiales… !

Je fis un signe des doigts.

– Boudiou ! Qu’est-ce que vous manigancez toutes les deux ?

Je m’empalai d’un coup, au plus profond, sur le sexe dur et épais de Barjaco, je sentis ainsi à quel point mon minou était trempé. Je me relevai lentement, laissant à Nathalie le temps de s’agenouiller. Qu’elle était ravissante, juvénile, à plus de quarante ans, avec son éternelle robe de bergère ! Nous l’avions à peine modifiée au fil des ans, tant son corps et elle étaient restés les mêmes… Qu’il était attendrissant ce petit bout de langue gourmande qui apparaissait derrière son sourire… ! Et l’éclat de son regard, pétillant et léger comme des bulles de Champagne !

Elle léchait chaque centimètre carré de peau que je découvrais en me relevant. Quand je coulissais sur le sexe de Barjaco jusqu’à ce qu’il disparaisse, les baisers de Nathalie me précédaient et quand il avait disparu, elle léchait la cuisse, l’aine de Barjaco… Mais, toujours aussi gourmande, elle m’incitait presque aussitôt à hâter la cadence.

Barjaco était aux anges. Fidèle à sa tradition familiale, il commentait au gré de ses sensations…

– Fatché, la Nathalie… libère-moi donc tes belles mamelles ! Qué « Non » ? Qu’est-ce qui te ferait changer d’avis ? Qu’un de… outch… doucement, Rosalie… tu vas me faire venir ! Alors, Nathalie, tu dirais oui si un de ces… chhhhu Rosalie… tout doux… si un de ceux-ci te culbutait par derrière ? Vai ! Fallait le dire ! Messieurs… un volontaire ?

Toine, dont le sexe énorme se dressait tel un flambeau avait fait un pas vers nous. Il souleva le jupon de Nathalie.

– Oh, ma pitchoune ! Tu as pensé à moi… !

Depuis peu, il s’était découvert une passion pour les vieux dessous, les vieilles culottes fendues d’antan, en cotonnade, maintenues par des rubans multicolores, il ne s’en expliquait pas la raison, mais de nous voir ainsi attifées le remplissait d’une joie lubrique. Il aimait nous prendre ainsi pendant de longues minutes, nous ramoner jusqu’à nous laisser au seuil de la jouissance… Alors, il se retirait, préférant quand nous le suppliions, nous ôtait la culotte, la lançait au loin et reprenait ses va-et-vient. « Voilà, c’est ainsi que jouissent les honnêtes femmes ! Le con, le cul et les reins à l’air ! »

Toine me demanda de me relever un peu plus « Cambre-toi aussi, tant que t’y es, que je ne sois pas venu pour rien ! » Je ne relevai même pas la mauvaise foi et lui obéis.

– Ho, Barjaco !Tu préfères comme elle te suce quand je la prends comme ça ?

Rien qu’à ses petits cris, je devinai comment il était en train de prendre Nathalie, alors que je lui tournais le dos, comment il bougeait en elle.

– Oh boudiou… ouh fan… ouh que c’est bon ! Oui ! Oui ! Comme ça !

– … ou quand je… Hou, Pitchounette ! Venez tous voir comme…  Hou, ma Pitchoune… Si t’étais pas déjà mon épouse, je te marierais !

– Boudiou ! Elle… ô fan de Diou ! C’est encore meilleur !

Barjaco m’attrapa par la taille et me fit aller au rythme des coups de langue de Nathalie qui le léchait au rythme des coups de boutoirs de son Toine. Elle dégagea enfin sa poitrine du carcan de tissu en criant à Barjaco qu’elle ne le faisait que pour lui. Barjaco se déversa en moi, noyant ses jurons habituels de tendres remerciements.

La journée s’était ensuite écoulée paisiblement, comme une rivière lascive, par endroits agitée de tourbillons, je veux parler de nos galipettes, nos cochonneries réjouissantes et joyeuses, comme nous les appelions.

Le lundi 31 juillet au matin, nous préparions la maison pour recevoir nos amis et fêter les congés payés, même si la plupart étaient des paysans et ne prenaient donc aucun jour de vacances, spécialement à cette période ! Antonella et Léonie étaient déjà depuis 15 jours chez leur tante, Marie, la soeur de Pierrot, elles aimaient s’occuper de leur cousin, jouer avec lui comme avec un baigneur, « de vraies petites mères » comme on disait alors.

Barjaco toqua à la vitre, le béret ainsi tenu à la main indiquait qu’il ne rendait pas une visite amicale, mais qu’elle était plus formelle. Pierrot lui ouvrit tout grand la porte et le fit entrer. Quand il fut assis, après s’être assuré que nous n’étions que tous les trois, il nous demanda

– Il compte se cacher ainsi combien de temps ?

Pas la peine de prononcer son nom, nous savions de qui il parlait. D’un haussement d’épaules, Pierrot et moi lui signifiâmes notre ignorance. Baissant la voix, avec des airs de conspirateur, d’espion comme dans les films que nous voyions au cinéma itinérant, il nous confia « Parce que j’ai peut-être la solution… » et il nous raconta l’incroyable aventure qu’il avait vécue.

– Je suis allé le chercher à la Blancarde, parce que le Parisien voulait goûter à l’ivresse marseillaise avant de passer son mois d’août « en famille »… ô pute borgne, je t’en ficherais, moi, de la famille ! Heureusement qu’il m’a reconnu, sinon je serais passé devant lui sans le savoir… Nous voilà partis pour la tournée des grands ducs… il me demande si j’ai quelques bonnes adresses à lui conseiller, me propose de passer quelques heures dans un « lupanar local »… ce qui répond à notre interrogation… le cousin n’était pas puceau ! Je lui rétorque que je n’ai aucune envie d’attraper la vérole avec une fille qui s’ennuie, que je connais deux charmantes créatures qui s’offrent avec plaisir et que si ça lui dit… Le cousin était bigrement intéressé, mais il a quand même voulu « se perdre dans les rues de Marseille ». Et que je veux visiter ci, et que je compare tout à Paris… et que je veux voir ça et que je te raconte ma vie… Boudiou ! Il me farcissait le crâne de toutes ses histoires ! Qué bavard ! Rigolez pas ! Plus pire que moi, je vous dis ! Avec tout ça, le temps de rentrer avec ma carriole… qu’il a moquée, en plus ! Le temps de rentrer, tout le monde dormait. Sauf la mamé, mais de toute façon, la mamé, elle s’économise… elle se désaltère d’une goutte de vin, se nourrit d’une miette de pain et se repose d’un battement de cils… On avait déjà soupé, on est allés au lit… pas ensemble, hein ! Allez pas vous imaginer… ! Et ce matin… c’est vrai que je le trouvais rougeot… tout le dimanche, il s’est plaint de la chaleur, de la soif, mais moi, je croyais que c’était un prétexte pour boire un coup ! Ce matin… ô peuchère ! Je me le suis pas trouvé raide mort dans son lit ! Alors, je me suis pensé puisqu’il est venu mourir ici, puisque personne ne le connaît de par ici… autant qu’il soit pas mort pour rien… que ça serve à quelqu’un ! La mamé ne dira rien et en plus, elle y voit plus très bien… c’était la nuit… On pourrait habiller Valentino avec les affaires du cousin… échanger les papiers… ni vu, ni connu ! Qu’est-ce que vous en pensez ?

Nous étions abasourdis ! Pierrot fut plus prompt que moi à réagir, à réfléchir.

– Il faudrait prévenir Toine. On ne sait pas où se cache Valentino et il faut faire l’échange avant que ta femme découvre le corps, qu’elle…

– Té… mais t’es couillon comme…

En éclatant de rire, il me désigna.

– … comme cette femelle ! Pourquoi crois-tu qu’il y a une bâche sur ma carriole?

– Allons chez Toine sans tarder, alors !

– Parce que tu crois que je ne sais pas où il se cache, ton Valentino ? Allez… vai ! On fait comme ça… j’ai ma petite idée…

C’est ainsi que le corps d’un va-nu-pieds fut découvert par Barjaco parti inspecter ses champs, qu’il en avisa monsieur le Maire et que le cousin de Barjaco vint s’installer au pays, un mois avant le début de la drôle de guerre… !

En vérifiant sur son livret militaire que « tout collait », pendant que Valentino échangeait les photos d’identité, je constatai que les patronymes n’étaient pas les mêmes. Je m’en étonnai, Barjaco m’expliqua alors que son oncle était le fruit d’une liaison adultère que son grand-père avait entretenue avec la jeune fille qui aidait sa femme, qu’il l’aurait bien gardée parce qu’elle avait la galipette rieuse et bavarde, mais que malheureusement, son épouse n’avait rien voulu savoir. Quand le bambin était né, comme c’était un garçon et que la grand-mère de Barjaco n’avait eu jusque là que des filles, la gamine était montée à Paris avec son enfant, mais qu’ils étaient tous restés en très bons termes, que l’existence de cet « enfant de l’amour » n’avait jamais été tenue secrète. Cet enfant qui avait grandi à Paris, épousé une parisienne, avait eu un fils qui venait de mourir sur les terres de ses ancêtres.

– Comme un cercle… la fin est l’origine et l’origine est la fin…

Barjaco est un homme à l’aspect, aux manières rustres, ses mots sont souvent grossiers, il semble dénué de toute délicatesse, je peux témoigner qu’il en déborde, au contraire ! Tout comme il regorge d’une loyauté sans faille.

Tu comprends, Monique, pourquoi je refuse que Valentino parle de moi comme d’une héroïne, parce que s’il devait y avoir un héros dans cette histoire, ce serait Barjaco et personne d’autre ! Je me suis contentée d’enregistrer le décès d’un homme sous l’identité d’un autre.

Monique va de surprise en surprise…

Chroniques matrimoniales – L’absence est à l’amour ce qu’est au feu le vent, il éteint le petit, il allume le grand

J’étais déjà la maman de mes deux filles quand Valentino s’en est allé. Oh, ne va pas t’imaginer que ce fut chose aisée, ce ne fut le cas pour aucun d’entre nous. Pierrot et Toine l’auraient bien suivi, et, pour tout dire, Nathalie et moi aussi. Nous étions tous exci­tés par la perspective de voir notre idéal appliqué à grande échelle, à l’échelle d’un pays, mais la vie en a décidé autrement.

Je ne pourrais te dire si c’est tant mieux ou tant pis, je ne me pose pas ce genre de questions. Refaire l’histoire, la réécrire à la lumière de ce que nous en savons aujour­d’hui, très peu pour moi !

Je pourrais aussi te dire que ce furent les pires années de ma vie, mais je mentirais. Bien sûr, son corps me manquait, sa peau, ses cheveux, ses yeux, son sourire, ses mains, sa voix, ses « Rosalinetta », sa bouche, son membre et comment nous en jouissions, sa barbe, sa moustache… nos discussions aussi me manquaient cruellement.

Ces soirées où nous nous retrouvions tous les cinq, souvent plus nombreux, à parler de nos espoirs, de nos craintes, ces longues journées où nous ne nous contentions pas de refaire le monde, mais pendant lesquelles nous cherchions comment appliquer nos principes au quotidien. Comme je te l’ai déjà expliqué, l’anarchie n’est pas l’absence de règles, de lois, c’est l’absence d’un pouvoir, d’une autorité qui nous serait supé­rieure, à laquelle nous devrions nous soumettre sans avoir notre mot à dire. C’est la définition que nous donnions à ce magnifique idéal.

Il ne faut pas que tu tombes dans les clichés, la vie n’est pas qu’une suite d’événe­ments, elle ne peut pas se ranger dans un album-photos, ou dans ce cas, il faudrait pouvoir y inclure tous ces jours, toutes ces heures entre deux « Clic-clac, merci Kodak »

Par exemple, être anarchiste, c’est être contre la propriété privée, puisque ainsi que l’a écrit Proudhon, « la propriété c’est le vol ».Or, Pierrot et moi étions propriétaires de notre maisonnette, quelle belle contradiction, n’est-ce pas ? Voilà le genre de discus­sions que nous avions entre nous. Comment concilier anarchisme et propriété ? Nous étions rebelles à toute doxa, nous le sommes toujours, ce fut notre façon de vivre avec nos contradictions, nos incohérences.

Pour Pierrot et moi, il était hors de question de nous soumettre à un principe, si ce principe devait nous rendre malheureux. Nous aimions cette maison que nos com­pagnons nous avaient aidés à restaurer, aussi, nous décidâmes, avant même la fin des travaux, qu’elle servirait de halte à tous ceux qui le souhaiteraient, elle deviendrait un oasis pour nos compagnons qui en auraient besoin. Voilà comment nous assumâmes cette contradiction. Je te donne cet exemple pour que tu puisses comprendre notre état d’esprit.

Valentino était donc parti en Espagne depuis bien longtemps, je veux dire, il avait rejoint Valencia dès 1932, dès le début, avant que ça se mette à chauffer, avant la tra­hison de nos « alliés », avant la rébellion de Franco, le débarquement de ses troupes, avant les bombardements, avant la catastrophe, avant l’anéantissement.

Nous avions de ses nouvelles de façon chaotique, parfois trois lettres dans la même semaine, parfois nous restions des mois entiers sans rien recevoir. J’écris « nous » parce que ses lettres nous étaient destinées. Les seules lettres d’amour que Valentino m’ait écrites, il me les a toujours remises en mains propres. « Rosalinetta, à quoi bon écrire des mots d’amour, si je ne suis pas près de toi à contempler leur reflet dans tes yeux quand tu les liras ? » Il est comme ça, Valentino et c’est ainsi que je l’aime !

La vie au village s’écoulait paisiblement dans cette période troublée, nos enfants grandissaient, le père de ton Christian était pensionnaire en ville… quand je pense qu’il fut le premier lycéen de la famille, le premier bachelier !

Nous pratiquions toujours l’amour en groupe, notre cercle de relations était fluc­tuant, parfois il rétrécissait, parfois il augmentait. Mais un socle restait inébranlable, celui de « l’amicale des anciens combattants ». Nous nous rencontrions au moins trois fois pas mois, nous étions devenus tellement complices, qu’ils acceptaient volontiers de se prêter au jeu des saynètes érotiques, mises en scène et costumées par nos soins. Comme nous riions ! Comme nous jouissions !

Puisque je t’ai expliqué mon aversion aux dogmes, en voici un autre exemple. De ces quatre anciens combattants, aucun ne partageait notre idéal. Neuneuille était un roya­liste convaincu, Barjaco et Gentil Coquelicot, radicaux socialistes, quant à Bouche Divine, il se désintéressait totalement du sujet, il avait un joli sourire quand il retirait ses pro­thèses, qu’il levait ses moignons vers nous

– Comment je mettrais mon bulletin dans l’urne ? Mon intérêt pour la politique a dû s’envoler avec mes mains, avec mon bras… !

Qui aurait pu le lui reprocher ? Certainement pas nous !

Malgré toutes nos divergences, nous demeurions complices dès qu’il était question de jouir les uns des autres. Gentil Coquelicot et Barjaco étaient vraiment très inventifs quand il s’agissait d’imaginer des situations, mais c’était souvent le regard aiguisé de Neuneuille qui donnait l’idée de départ. Il sortait des costumes de la malle, au hasard, les regardait, les attribuait à l’un ou à l’autre et annonçait « Ce serait l’histoire de… » et l’imagination de Barjaco et Gentil Coquelicot se mettait en branle.

Que ces réunions de l’amicale étaient joyeuses… ! Que nous étions inventifs… ! Je te souhaite de connaître de telles sensations, quand tu connais la moindre des réactions de tes partenaires, quand leur corps t’est aussi familier que le chemin qui te mène chez toi, quand tout ton être sait comment ils feront naître, croître et exploser ton plaisir… et que, malgré tout, tu es à chaque fois surprise…

Je n’avais plus de nouvelles de Valentino depuis plus de dix mois, les discours de chaque côté des frontières, à toutes nos frontières, se faisaient plus martiaux. Nous avions appris les hor­reurs perpétrées par les franquistes et les staliniens, alliés pour nous éliminer. Il m’ar­rivait de pleurer dans les bras de Toine. Je ne sais pas pourquoi, mais il me fallait être blottie contre lui pour que mes larmes acceptent de couler.

Je pressentais que Valentino était mort ou enfermé dans un de ces camps que nos camarades socialistes avaient ouverts pour interner ces étrangers, ces mêmes com­battants qu’ils encourageaient encore quelques mois auparavant, à aller se battre pour la république, pour la liberté, pour la démocratie… quelle bande de Tartuffe !

Je travaillais toujours pour le père de Toine et l’assistais dans ses fonctions de maire, sa secrétaire de mairie en quelque sorte. Je m’étais découvert une passion pour les arcanes du droit administratif et quand je débusquais qui une subvention, qui une dérogation de telle ou telle taxe, nous fêtions joyeusement l’événement et il ne manquait jamais de m’en attribuer les mérites lors des conseils municipaux.

Je tenais également la permanence de la mairie chaque mardi, jour de marché. Je le faisais à titre bénévole, mais en contrepartie, le père de Toine m’accordait l’après-midi de repos. C’était notre accord. Il me convenait, il lui convenait et il convenait également aux villageois.

Le 21 mars 1939, alors que je fermais la porte de la mairie, je vis Barjaco s’approcher de moi à grands pas, le regard pétillant, le sourire éclatant. Il me fit un clin d’œil fort peu discret et d’un bref mouvement de la tête, m’informa qu’il sollicitait un entretien en tête à tête. J’étais un peu étonnée, assez déçue qu’il affiche de façon notable sa satisfaction du dimanche que nous avions passé avec l’Amicale des Anciens Combattants, pour fêter l’arrivée du printemps. Je lui lançai un regard sévère qui ne le décontenança pas le moins du monde, au contraire, il parut s’en réjouir ! Je le tançai

Pourquoi tu souris comme le ravi de la crèche ?

Me désignant son attelage, il me répondit

Si madame la secrétaire de mairie veut bien se me suivre, je pourrais lui exposer le motif de ma venue… excusez du dérangement, madââââme… !

Il avait dit ce dernier mot en faisant traîner le « a », comme nous imaginions que « ceux de la haute » les prononçaient. 

Si madame veut bien se donner la peine…

Je montai à ses côtés. Nous sortîmes du village. À chaque question que je lui posais, Barjaco répondait en sifflotant une mélodie à la mode. Je compris rapidement que perdre mon calme ne servirait à rien, si ce n’est à l’amuser davantage. Après quelques kilomètres de route, Barjaco arrêta sa carriole, m’indiqua un sentier d’un mouvement du menton.

– Vai ! Je m’en vais prévenir la Nathalie que Pierrot aura besoin de son aide, ce soir !

Je descendis, l’interrogeant du regard.

Profite, Bouton d’Or ! Profite !

Je remontais le sentier d’un pas rapide, je l’aurais aimé silencieux, mais il ne l’était pas. Comme mue par je ne sais quelle force, j’accélérai le pas. Le bruit de mes souliers sur le sol se fit plus sonore, plus rapide. Je courus presque sur les derniers mètres. Valentino m’avait entendue et se précipitait à ma rencontre.

Comment as-tu… ?

Barjaco m’a prévenue, comme tu le lui as demandé !

C’est ce qu’il t’a dit ?

Non ! Il m’a laissée un peu plus haut, sur la route, mais il n’a rien voulu me dire…

Je l’ai aperçu au loin, inspectant sa terre… Je ne savais pas qu’il m’avait… Ô amore mio, Rosalinetta… ! Tu es encore plus belle !

Je l’embrassais, je le caressais, je l’étreignais avec autant de passion, d’amour, de force qu’il m’embrassait, me caressait, m’étreignait. Nous pleurions, nous riions, nous parlions comme si nous devions rattraper ces dernières années en un instant ! Valentino m’entraîna dans un abri masqué par de la végétation et nous nous dévêtîmes. Je pus lire sur son corps toutes les épreuves qu’il avait endurées, son corps jadis robuste et puissant était devenu noueux et acéré. Il avait gardé toute sa force, mais elle était d’une autre nature. Mais qu’il était beau !

Une vague de désir me submergea, mes yeux devenaient noirs en même temps que les siens devenaient bleus. Tu sais, je t’ai déjà parlé de cette sensation dans mon cahier. Je me laissais bercer par la mélodie de nos souffles, de nos respirations qui devenaient une. Quand mes narines s’approchèrent de son pubis, que je sentis son odeur, je crus que j’étais en train de rêver, que c’étaient mes doigts qui me caressaient ainsi, pas les siens, alors, histoire d’en profiter davantage avant mon réveil, je décidai de le sucer comme j’aurais aimé le faire en réalité.

I tuoi baci, Rosalinetta… i tuoi baci… i tuoi meravigliosi baci…!*

C’est à ces mots que j’admis enfin que je ne rêvais pas, qu’il était vivant, près de moi, que nous étions réunis. Enfin !
82269326088a722a2b37a5b78a1f2da0

Ses mains, ses lèvres couraient sur mon corps, stoppaient, revenaient sur leurs pas, puis reprenaient leur course, avançaient plus en avant… Valentino redécouvrait la géographie de mon corps, comme je redécouvrais celle du sien. Nous nous enivrions de ce long et lent prélude, j’aimais comme nos petits cris se répondaient. Quand, n’y tenant plus, je m’empalai sur lui, je pris conscience à quel point il m’avait manqué, viscéralement manqué.

Valentino eut un sourire, un éclat très particulier dans son regard, comme si toutes ses peurs, toutes ses souffrances, toutes ses déchirures s’effaçaient en me pénétrant. Je lui dis « Bienvenue chez toi, Valentino ! » et un éclat supplémentaire agrémenta son sourire, illumina son regard. Il avait parfaitement compris ce que je ressentais et laissait exploser son bonheur, un bonheur apaisé.

La seconde suivante, notre étreinte devint sauvage, presque rugueuse, Valentino m’avait allongée sur le dos et me pénétrait, sortait de mon corps pour me pénétrer encore, un peu plus fort, un peu plus loin, un peu plus vite à chaque fois. Je crispai ma main au-dessus de la sienne, pour qu’il la serre davantage sur mon sein. Je le griffais, je le mordais, il faisait de même. Ce mardi-là, nous fîmes l’amour avec la rage des survivants, de ceux que la vie a éloignés avant de les précipiter à nouveau dans les bras l’un de l’autre.

La nuit était tombée depuis plusieurs heures quand nous arrivâmes au village, que nous entrâmes dans ma maison. J’entrai comme une messagère apportant une bonne nouvelle et lui comme un héros, ou pour être plus précise, comme le témoin et l’acteur d’une page importante de l’histoire.

La nuit était tombée depuis plusieurs heures pourtant nous nous étions mis en route peu avant le coucher du soleil. Qu’il fut long et joyeux ce trajet ! Nous étions de nouveau des gamins insouciants ! Je relevais mes jupes pour l’aguicher. Il se cachait derrière les arbres pour mieux m’attraper, pour mieux m’enlacer. Je faisais de même et à chaque « J’t’ai eu ! », nous nous embrassions, nous nous culbutions… nous ne voulions pas gâcher la moindre seconde, nos retrouvailles étaient encore trop récentes, trop fraîches pour que nous puissions en jouir sereinement, ce jour-ci et pendant les semaines qui suivirent, nous avions trop besoin d’étancher notre soif d’amour, de tendresse, de plaisir, de violence aussi, car nous avions besoin de nous sentir vivants et nous assimilions la violence des plaisirs, la crudité des mots, des situations à la vie. Ne me demande pas pourquoi.

La vie n’est rien sans l’amitié

 


*– Tes baisers, Rosalinetta… tes baisers… tes merveilleux baisers… !