Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.

Le 8 février 2019

Mon petit Lucas,

Tu me demandes si je n’avais pas eu l’impression de transgresser un énorme tabou en posant ainsi, ouvertement offerte au désir d’inconnus, alors que j’étais enceinte. Ma réponse sera comme ta mémé Louise, normande… oui et non. L’accès à la pornographie était assez limité quand on ne faisait partie d’aucun “réseau”, quand on voulait voir certaines poses, certaines configurations, ça devenait mission impossible ou alors de très vieilles photos, des années 1930, avec des femmes pas très sexy à nos yeux, des hommes avec des fixe-chaussettes et des moustaches ridicules qui roulaient des yeux pour signifier leur virilité, ça ne nous plaisait vraiment pas ! Il faut dire que les clichés érotiques ou pornographiques de femmes enceintes étaient assez recherchés, surtout que Roger proposait réellement de véritables œuvres d’art, mais de l’art pornographique. Alors, certes, j’avais conscience de transgresser un tabou, on parlait beaucoup du hiatus “maman/putain” quel rôle endosser et à quel moment. J’en avais conscience, mais j’étais également fière de montrer à qui voulait le voir qu’une femme enceinte peut jouir autant et de la même façon qu’une qui ne l’est pas. Si je voulais exagérer (mais ce n’est pas mon genre, tu me connais !) j’écrirais que ces photos étaient un acte militant, féministe. Maintenant, oui, je peux l’affirmer que c’en était un, mais je n’en avais pas conscience à l’époque. Je voulais juste clamer qu’une femme enceinte est une femme comme une autre et qu’elle peut jouir comme une autre.

Pour en revenir à la notion de tabou, je crois que nous en avons tous et toutes transgressé pas mal ! Si je prends l’exemple de Madame, catholique très pratiquante, quel chemin a-t-elle parcouru pour accepter l’idée même de jouir sans honte, sans crainte d’offenser son dieu, de finir en enfer ! Et sais-tu auprès de qui elle a pris conseil ? Auprès de Nathalie, fervente croyante elle aussi. L’histoire est très jolie, laisse-moi te la raconter.

Madame s’est mariée jeune, avec un bon parti, comme pouvaient le souhaiter certains parents pour leurs enfants. Il avait tout pour lui plaire, plutôt bel homme, distingué, belle situation, très cultivé, le défaut le plus notable aux yeux de Madame et de ses parents était son manque de religion. Il avait toutefois consenti à la cérémonie religieuse et acceptait le baptême catholique pour ses futurs enfants, c’était le principal.

Madame et Le Notaire, tels qu’il me plaît de me les imaginer. (Alphabet érotique de Joseph Apoux)

Madame redoutait la nuit de noces, comme on redoute le diable, mais il fallait bien en passer par là pour procréer. Pour se donner du courage, elle avait bu plus que de raison lors du dîner. Elle eut un instant de panique quand il lui fallut retirer sa robe de mariée, elle n’avait pas songé que s’attachant dans le dos et qu’enivrée telle qu’elle l’était, elle risquait de l’abîmer. Le Notaire lui proposa son aide qu’elle ne put refuser. Quand il fut dans son dos, quand elle sentit ses doigts prêts à dégrafer un à un les boutons, elle eut un frisson d’effroi autant que d’excitation. Elle se tortillait comme un asticot, en gloussant comme un dindon.

– Puisque vous ne voulez pas ôter votre robe, Madame, nous ferons avec !

En disant ces mots, le Notaire l’avait couchée sur le lit, lui avait remonté sa robe jusqu’à la taille, avait maugréé que cette gaine n’était pas digne de son rang, que désormais, il la préférerait avec des bas et de la lingerie de qualité, en revanche il n’avait fait aucune remarque sur la culotte qu’il avait retirée avec délicatesse. Madame avait fermé les yeux pour ne pas voir “la chose” de son époux. En effet, contrairement à ce qu’elle s’était imaginé, il avait refusé d’éteindre et avait tout juste consenti à la tamiser la lumière des lampes de chevet en posant un napperon sur chacun des abat-jour.

Elle avait les yeux fermés et récitait des « Je vous salue Marie » en attendant l’assaut de son mari. Assaut qui tardait à venir, mais que les caresses qui le précédaient étaient agréables ! Quand il la pénétra, les prières de Madame se firent plus sonores, elle avait craint un moment qu’elles ne froissent son époux, mais il semblait ne pas les entendre ou ne pas y prêter attention. Un baiser sur sa bouche lui fit ouvrir les yeux. Elle était amoureuse du Notaire depuis des années, mais elle nous a toujours dit que ce baiser à cet instant précis lui avait permis de transformer un amour de fillette qui rêve au prince charmant en celui d’une femme qui l’a trouvé.

– Est-ce pour me convertir que tu pries avec autant de ferveur, ma chérie ?

Madame ne perçut pas l’ironie du propos de son époux, mais il faut dire qu’une chose la préoccupait par-dessus tout, cette chaleur qui semblait converger de toutes les extrémités de son corps vers cette partie d’elle-même qu’elle n’osait nommer, qu’elle n’avait même jamais observée avant. Elle ne savait que faire pour la maîtriser, quand le Notaire ralentissait, elle se sentait calmée pendant quelques secondes avant de se laisser envahir par une langoureuse torpeur qui était à coup sûr diabolique et alors qu’elle parvenait à la dompter, son fringuant mari accélérait sa cadence, transformant Madame en une écuyère en équilibre sur un cheval attaqué par des taons. Alors, oui, elle priait ! Elle priait avec l’espoir que le diable ne l’entraîne pas dans une décadence absolue. Elle récitait un « Notre Père » quand une main de fer empoigna ses reins, que l’orgasme la saisit.

De honte, elle cacha son visage avec ses mains, le Notaire les lui ouvrit, sécha ses larmes avec de doux baisers. “N’aie pas honte, ma chérie, dis-toi que Dieu est heureux de savoir que tu ne L’oublies pas, même dans l’intimité de ta couche. Dans le lit conjugal.” Il voulut lui montrer comme elle était belle et lui tendit un miroir.

Quand elle nous raconta sa nuit de noces, toutes les femmes présentes hochèrent la tête et levèrent les yeux au ciel à ce moment précis du récit. Bien sûr, le Notaire ne voyait que l’éclat du regard de Madame, les frémissements de ses lèvres, mais en lui tendant le miroir, elle ne vit que son visage sali par le Rimmel qui avait dégouliné sur ses joues, par le rouge à lèvres étalé sur son menton, qui lui faisait ressembler à Bozo le clown ! Voici une différence notable entre les hommes et les femmes !

Cette nuit l’avait plongée dans une instabilité émotionnelle extrême, elle avait aimé, vraiment aimé ce qu’elle avait ressenti, mais une culpabilité s’était abattue comme une chape de plomb sur ces heures. Elle avait mis longtemps avant d’oser s’en confesser. En fait, il lui avait fallu être sûre d’être enceinte pour trouver le courage de dire au curé qu’elle aimait remplir le devoir conjugal. Mais cette terreur de commettre un péché lui fit refuser à maintes reprises les avances de son mari, elle trouvait les prétextes assez facilement, un enfant qui bougeait dans son sommeil, une migraine, les règles… bref, tout l’arsenal argumentaire que l’on s’échangeait entre femmes mariées. Et non, mon Lucas, je ne te raconte pas la vie au 18ᵉ siècle, mais le lot de bon nombre de femmes mariées dans les années soixante !

Je te passe sur les années qui ont suivi, ces années où Madame se doutait bien que son époux allait voir ailleurs, mais elle pensait encore que les hommes, que le désir des hommes est incontrôlable, que seule la retenue des femmes pouvait garantir que ce monde ne sombre pas dans la luxure totale.

Après la double cérémonie de mariage de Monique et Christian, de Cathy et Alain, après cette fameuse discussion avec le Notaire que Monique relate dans ses chroniques matrimoniales, après sa première partouze, elle voulut se repentir, elle décida d’aller à la messe tous les jours pendant un an et de se confesser sans rien omettre. Elle assista à plusieurs offices sans oser franchir le seuil du confessionnal. Elle s’en voulait de communier en se sachant en état de péché, mais elle craignait davantage le regard du curé que la colère de Dieu. On peut en rire, mais elle le vivait comme une tragédie.

Comment aborder le sujet sans trahir les autres participants ? Comment ? Elle se rendait à l’église avec ces questions qui tournaient dans sa tête quand une voix l’apostropha “Hé, petite, tu veux qu’on fasse le chemin ensemble ? Attends-moi !” Nathalie qui ne lui avait pratiquement jamais adressé la parole, l’interpelait d’une des fenêtres de la maison où s’était passé l’orgie ! Pauvre mamie si gentille, qui ignorait tout de ce qu’elle avait pu faire ! Le rouge au front, Madame refusa avant de s’effondrer en larmes. Nathalie poussa un de ces fameux “HOU !” retentissants qui ne laissa aucune possibilité à Madame de refuser l’invitation.

Elles n’allèrent pas à l’église ce matin-là. Nathalie pria Madame de s’asseoir, lui servit un grand bol de café “bien fort et réconfortant”. Le réconfort tenait en grande partie aux deux morceaux de sucre imbibés de rhum qu’elle y ajoutait. Madame faisait tourner sa cuillère en scrutant son bol, comme si les remous bruns pouvaient apporter une quelconque solution à ses tourments ! Nathalie posa sa vieille main sur celle de Madame.

– Qu’est-ce qui te ronge les sangs, petite ?

Madame rougit, chercha ses mots, bafouilla, plongea son regard dans le tourbillon brun de son bol et débita d’un trait “Je suis une bonne catholique, vous savez. J’observe les commandements, les rites… enfin… non… justement… je suis en état de péché et je n’ai pas le courage de me confesser… vous comprenez ? Je communie sans avoir confessé mes odieux péchés…”

– Qué « odieux péchés » ?

– Je suis… ne me jugez pas trop sévèrement…enfin si… puisque je le mérite… D’ailleurs, je ne sais même pas comment je trouve le courage d’en parler avec vous… Je suis possédée… enfin, je crois que Satan… me donne le goût de… de la… luxure… NON ! Ne riez pas ! Je vous en supplie !

– Je ne me moque pas de toi, petite, mais je me suis posé les mêmes questions il y a plus d’un demi-siècle !

– Je ne crois pas, mon cas est beaucoup plus grave… vous ignorez mes fautes…

Le courage fuyait Madame. Elle n’en dirait pas plus, elle le savait déjà. Nathalie se leva, l’air agacé, s’absenta quelques instants. Madame l’entendit ouvrir un tiroir, le refermer avant de revenir, une photo à la main. Elle la déposa à côté du bol de Madame Au contraire, je crois que tu es exactementplongée dans les mêmes tourments que je l’étais.

Madame ouvrait des yeux comme des soucoupes, elle regardait alternativement la photo puis la vieille femme assise face à elle.

– Moi, je crois en la parole de Dieu et j’applique les dix commandements. C’est tout ce qui compte ! As-tu un autre Dieu que Lui ? Adores-tu des idoles ? Invoques-tu Son nom en vain ? Respectes-tu le jour du Seigneur ? Honores-tu ton père et ta mère ? As-tu tué quelqu’un ? As-tu volé ? As-tu porté faux témoignage ? As-tu convoité le bien d’autrui ? Alors, tu vois bien que tu es une bonne croyante !

Madame était étourdie par l’énumération que Nathalie avait faite à toute vitesse et, aussi, par l’alcool qui embrumait un peu son esprit. Elle s’exclama soudain “Mais le septième… j’y contreviens !”

– Et depuis quand ? ! Si ton mari est au courant, il n’y a point tromperie, donc pas d’adultère ! Vois-tu, ce sont mes incroyants d’amis, mon athée de mari qui m’ont fait remarquer qu’en aucun cas, Dieu a prescrit « Tu ne jouiras point », tous les commandements qu’Il a remis à Moïse ne visent qu’à une chose, que les hommes ne s’entretuent pas, qu’ils apprennent à vivre ensemble et à rien d’autre !

– Mais… la luxure est bien un péché capital, non ?

– Je te parle des commandements divins, petite ! Je préfère respecter la parole de Dieu plutôt que me cailler les sangs à cause de ce péché inventé, oui, je dis bien inventé par les mêmes qui enfreignaient le sixième commandement au nom des deux premiers !

Madame n’était pas en capacité d’aller à l’encontre de la dialectique de Nathalie, elle était un peu trop assommée par ces quelques gouttes d’alcool, les pensées avaient du mal à s’ordonner, à se frayer un chemin dans son cerveau devenu cotonneux… Et surtout, surtout, elle avait besoin d’adhérer aux propos de cette femme éminemment respectable, celle qui avait aidé l’oncle de sa mère à ne pas sombrer dans l’alcoolisme à son retour de la grande guerre, celle qui fleurissait régulièrement sa tombe. Elle voulut l’en remercier, mais le doux sourire de Nathalie, son regard en coin, incitèrent Madame à porter plus d’attention à cette vieille photo.

Elle se sentit rougir violemment en même temps qu’elle fut prise d’un fou rire de soulagement. Nathalie caressa sa main et lui proposa d’aller faire un tour au cimetière “avant que les impies ne déboulent”.

Elles firent le chemin en silence, main dans la main. Madame ne se souvenait plus la dernière fois où elle avait eu l’esprit aussi léger. Elle sourit en entendant Nathalie engueuler son Toinou, lui reprocher de l’avoir, de les avoir laissés seuls pour épauler les petits “Et tu me manques tellement, mon grignoun, tu me manques tellement…”

Vous…vous le disputez ?

Ma petite, déjà, on va se dire tu et oui, je lui en veux, je ne lui pardonne pas d’être mort avant moi, alors oui, je le lui dis ! Même s’il ne croyait pas en Dieu, même s’il affirmait que la vie éternelle n’est que foutaises, je viens le voir souvent pour lui rappeler combien je lui en veux parce qu’il était l’amour de ma vie Hé Grignoun, tu le sais, hein, ce qui me manque le plus !

Nathalie pouffa dans son poing. À cet instant, Madame se souvint d’un de ses arguments.

Comment avez-vous su pour mon mari ?

Ah ça, petite, si tu veux le savoir, tu me dis « tu » !

Comment av.… as-tu su pour mon mari ?

Pour toute réponse, Nathalie, malicieuse, du bout de son index, se tapota la pommette tout près de l’œil droit en souriant. Madame comprit qu’elle n’en obtiendrait pas plus. Dès lors, elles se rendirent ensemble à l’église. Nathalie aimait y passer du temps en dehors des offices, elle s’agenouillait ou s’asseyait et laissait vagabonder son esprit. “Mieux qu’avec des mots, le petit Jésus peut connaître les pensées, les souvenirs que j’ai dans ma tête, dans mon corps. Tu ne peux pas mentir si tu livres ton âme à Dieu en silence et c’est ainsi qu’Il m’offre Son réconfort miséricordieux”. Leurs rencontres s’achevaient toujours par une visite au cimetière, sauf une fois, peu après le début de leur amitié.

J’ai besoin que tu me laisses seule, petite, pour parler à mon Toinou… et aux autres aussi…

Madame s’en retourna chez elle. Le lendemain, Nathalie l’accueillit avec force effusions, elle lui conseilla de confier ses enfants aux bons soins de leurs grands-parents le samedi suivant pour passer la journée en sa compagnie. Madame intriguée, lui demanda pourquoi. Nathalie répondit “Tu le sauras bien assez tôt !” avant de lui embrasser tendrement le dessus de la main.

Madame arriva à l’heure convenue, trouva outre Nathalie, Rosalie, Valentino (qu’elle connaissait sous le nom de Maurice), Neuneuille, Barjaco en grande discussion avec son petit-fils, Alain, Cathy, Monique qui chahutait avec Jimmy. Christian arriva peu après, en compagnie de Joseph et… de son époux, tout aussi surpris qu’elle.

Après avoir trinqué, Nathalie prit la parole “Je n’aurais jamais pu imaginer que ce serait moi qui proposerais une nouvelle consœur à la nouvelle génération, comme quoi… il ne faut jamais jurer de rien !”, avant de laisser à Barjaco le soin de raconter l’histoire de la Confrérie du Bouton d’Or devant une Madame médusée. Quand il eut achevé son exposé, Nathalie proposa à Madame d’en faire partie, ce qu’elle accepta volontiers.

Rosalie s’adressa à sa petite-fille “Tu as trouvé une solution ?” Monique sortit une petite boîte d’allumettes, s’excusa de l’écrin « pas à la hauteur de l’événement » avant d’en extraire une étrange petite broche.

La prochaine que nous t’offrirons sera plus raffinée, mais comme c’était urgent, j’ai pensé à l’inclusion sous plastique, j’avais tout le matériel sous la main à l’école… Bouton d’Or a cueilli celui-ci et…

À cet instant, le Bavard la houspilla d’un ton cassant, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

Et moi, alors ? Quand je t’ai apporté, quand je t’ai dit… putain, Fille de Mère-Nature, je ne dis pas QUE des conneries !

Monique eut un sursaut d’incompréhension. “Mais pourquoi ? Je croyais à une bla…” puis regardant un à un les membres fondateurs, ainsi que le Bavard, marmonna “Quest-ce que j’ignore encore ?” Rosalie sourit à Nathalie et tendit la première photo officielle de la Confrérie du Bouton d’Or à sa petite-fille.

Que t’avait demandé le Bavard ?

De faire reposer le bouton d’or sur un pétale qu’il m’avait apporté, un pétale de… OH ! Gentil Coquelicot était ton grand-père ? !

Non. Son frère.

Le Bavard se leva, prit Madame par la main et lui demanda à son tour d’accepter d’être sa consœur, il était sincère quand il ajouta “Parce que ça me ferait bien plaisir. S’il y en a une qui mérite de faire partie de la confrérie, c’est bien toi, la jolie bourgeoise ! Fatché ! Quand tu rougis comme ça… Boudiou ! Donne-la-nous, ta réponse et nous autres, trouvons-lui un surnom ! Et fissa ! Qu’on l’intronise et que je l’introduise ! Une rime ! Fatché ! Elle fait de moi un poète ! Elle me transforme en Mistral (s’adressant à Monique « à Frédéric Mistral, pas le vent, parisenca de malheur ! »)… Vite un surnom pour Madame !” Ce surnom fut désormais officiellement le sien au sein de la Confrérie.

Rosalie et Nathalie accrochèrent cette broche au chemisier de Madame, l’embrassèrent sur les joues, le front et les lèvres. Les autres membres de la Confrérie en firent autant, seuls les baisers du Notaire lui semblèrent plus appuyés. Arrivée devant le Bavard, celui-ci maugréa “Le problème avec les vieilles, c’est qu’elles y voient plus bien… regarde-moi comment elles t’ont arrangé ça !”. Il détacha la broche, échancra outrageusement le chemisier de Madame. “De telle mamelles, si… magnifiques… c’est péché que de les cacher… Fatché, je veux te tripoter de partout, Madame, je veux te fourrer…” s’adressant aux autres membres, il ne fit même pas semblant de s’excuser “Té, depuis que j’ai couché avec elle… Fatché ! Quand je me branle, c’est ni à la fille de Mère-Nature, ni à Turan que je pense, non ! Quand je me branle, c’est à Madame que je pense… en ce moment ! Vous inquiétez pas vous autres ! Votre tour reviendra !”

Madame rougit violemment, une fois encore, le Bavard demanda aux anciens si Gentil Coquelicot rougissait autant. Ils apprirent à Madame la particularité de son grand-oncle, le Bavard se demanda à haute voix, si ce ne serait pas un feu venu du cul… avant de glisser sa main entre les cuisses de Madame qui s’étaient ouvertes, précédant sa caresse… Il lui chuchota à l’oreille “Dis-moi que tu as envie que je te culbute devant nos confrères et nos consœurs, dis-moi que ça t’excite de t’envoyer en l’air devant eux, avec moi… le moins que rien… dis-le-moi !” Elle lui répondit dans un souffle “Jamais ! Jamais, je ne dirais jamais que tu es un moins que rien ! Mais oui… j’ai envie de toi… devant tous…”

C’est ainsi que Madame a transgressé ce qu’elle considérait jusqu’alors comme un tabou absolu, qu’en le transgressant, elle a trouvé sa voie, son chemin vers son Paradis personnel et avoue que c’était bien plus ardu pour elle que mes quelques photos, à visage couvert !

J’espère avoir répondu à ta question et tout comme toi, j’ai hâte d’être à demain pour prendre la voiture en direction de Strasbourg avec Martial et… et de te serrer dans mes bras !

Ta mamie, Sylvie “la Fiancée”

Après quelques jours passés auprès de Lucas, de retour chez elle, Sylvie écrit une nouvelle lettre à son petit-fils.

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Concilier amour de l’exhibition et besoin de discrétion

Le 1er février 2019

Mon petit Lucas,

Je réponds à ta question, oui la grande photo “le poster encadré” comme tu la nommes, a bien été prise par Roger, le photographe dont je te parlais dans ma dernière lettre. Ainsi, tu croyais que c’était une affiche promouvant le métissage et tu te trompais ! C’est bien mon corps que l’on voit et les mains qui semblent vouloir protéger le bébé à l’intérieur de mon ventre sont bien celles de Martial, ton grand-père.

Tu saisis mieux, désormais, pourquoi je recommandais la prudence à Manon ? Tu comprends comment on peut parvenir à concilier plaisir de l’exhibition et discrétion ?

J’aimais, j’aime savoir que des clichés de moi nue, offerte, circulaient sous le manteau. J’aimais imaginer l’excitation des hommes qui les achetaient, pour autant je n’y montrais pas ma trogne ! Et pour cause, ces hommes s’en moquaient éperdument, ce qu’ils voulaient voir de moi était exactement ce que j’avais envie de leur montrer !

Roger avait le goût de la photo érotique, pornographique, mais il manquait toujours quelque chose pour qu’elle lui convienne tout à fait ou a contrario, il y avait un détail inutile pour lui gâcher son plaisir. Trouver des modèles était presque inenvisageable étant donné son statut social dans une petite ville de province. Il avait eu cet espoir quand Monique et Christian lui avaient proposé de photographier leur nuit de noces, le jour où ils lui ont soumis leur projet de faire-part de mariage, mais il n’avait pas osé rester en contact avec eux. Quand il évoquait cette nuit, il se maudissait Quand je pense que je n’avais même pas gardé quelques épreuves et que je leur avais remis les négatifs… ! Bon sang, quel crétin j’étais !”.

Quand le Balafré est venu dans sa boutique, qu’il lui a demandé si, éventuellement, il accepterait de développer des photos licencieuses, il a crû rêver et a accepté après une minute d’hésitation. Il risquait gros, mais cet instituteur risquait bien davantage. C’est ce qui a motivé sa décision parce qu’il ne se souvenait même pas de la présence du Balafré à cette nuit orgiaque, mais en développant la pellicule qu’il venait de lui remettre, il reconnut immédiatement le pubis blond de Monique. Quand elle est venue le trouver pour savoir qui les avait prises et après la première séance dans son studio, tout un monde s’est ouvert à lui.

Après la soirée que je t’ai racontée dans ma dernière lettre, je devins son modèle officiel. Il n’y a jamais eu d’histoire d’amour entre nous, mais il était fou de ma plastique et je devins sa muse dans la plus belle acception du terme. Roger composait ses photos avec le même soin qu’un peintre compose un tableau. Il me regardait, imaginait une scène, me soumettait son idée et je prenais la pose. Moi qui avais été si complexée par mon physique, moi qui avais hésité à retomber enceinte pour les raisons que tu connais, je me transformais soudain en objet de fantasme, de désir. As-tu conscience du cataclysme ?

Mon désir d’exhibition enflait, enflait, enflait, j’étais prête à tout pour l’assouvir. Heureusement, j’ai pu en parler avec Rosalie et Nathalie. Elles ont su trouver les mots pour calmer mes ardeurs et surtout me donner des conseils plus que judicieux sur l’art de prendre des risques raisonnables et préserver mon anonymat. Bien sûr que les clichés pris dans des conditions périlleuses, dans des lieux publics étaient plus excitants, mais le confort d’une séance en studio ou lors de soirées était fort agréable aussi. Roger a longuement hésité avant d’accepter d’être membre de la Confrérie du Bouton d’Or, ce fut d’ailleurs le seul à le faire, durant ce temps de réflexion, il en devint néanmoins le photographe officiel. J’y reviendrai dans une prochaine lettre, permets-moi plutôt de te parler de cette relation particulière que nous entretenions.

Roger et moi nous comprenions d’instinct, nos corps frémissaient, s’emballaient à l’évocation des mêmes idées. Et puis, peut-être est-ce la cause de notre complicité, peut-être en est-ce la raison, nous avons établi, dès le début de notre relation, un petit rituel. En réalité, différents petits rituels, même si souvent nos séances de “brainstorming” (comme on disait quelques années plus tard) débutaient ainsi : il installait des paravents tout autour de moi, me laissait seule devant un appareil posé sur un trépied, je me déshabillais, ignorant de quel endroit il m’observait, ce faisant, je lui racontais un fantasme qu’il me plairait de mettre en scène et en image. Je devais lui en donner une irrépressible envie et pour ce faire, l’aguicher en prenant des poses coquines, sexy ou carrément pornos. Je fermais alors les yeux et il entrait, me modelait à sa guise, son souffle chaud, excité, m’excitait. J’aimais le sentir se branler tout contre moi, je me masturbais devant lui, n’ouvrant les yeux que pour capturer son regard lubrique posé sur moi et en profiter. Juste avant de jouir, je prenais sa main pour qu’elle déclenche mon orgasme, alors, la plupart du temps, il me remerciait et admirait son jet de sperme maculant ma toison ébène.

Ceci étant fait, la séance pouvait commencer.

La première fois où il installa les paravents autour de moi, je fermai les yeux et lui expliquai toutes les idées, toutes les sensations que la situation faisait naître en moi.

J’aimerais être exposée comme une statue dans un musée, une statue un peu particulière, rendue aveugle par un bandeau comme la cravate que tu portes aujourd’hui, une statue que tout le monde pourrait toucher, palper, sans que personne ne se doute qu’elle aime être ainsi observée sous toutes les coutures, qu’elle aime être palpée, fouillée, qu’elle prend plaisir à imaginer les hommes se branler, les femmes se caresser en la regardant, qu’elle jouit des rires affectueusement grivois de ces hommes qui la renversent, qui font coulisser leur sexe dans sa bouche idéalement entrouverte et mieux encore lorsque, pendant ce temps, d’autres hommes la caressent, caressent son corps avec leur gland. Pas très facile à mettre en scène, n’est-ce pas ?

–  Laisse-moi y réfléchir m’autorises-tu à venir à tes côtés ? Ton corps ton corps m’émeut

–  Mon corps t’é… quoi ?

Ne te moque pas, je t’en supplie ! Ne te moque pas de moi !

Viens… viens… je n’ai pas compris… viens me le répéter…

Ton corps m’émeut je ne peux pas le dire autrement il m’excite, il m’intimide, il est trop beau, trop harmonieux, c’est comme si je ne méritais pas de le regarder, j’ai peur de le salir et j’en ai l’envie, je veux être un salaud tout en étant un saint j’ai l’impression que ton corps, que ton visage, que tout en toi a été fait pour le plaisir que je prendrais à te regarder je n’ai jamais pris autant de plaisir à regarder une femme se faire prendre par d’autres hommes que j’en ai pris avec toi l’autre soir j’ai aimé te faire l’amour avant les autres parce que quand ils t’ont prise, je savais le plaisir qu’ils en tiraient et je pouvais te regarder, regarder ton corps, ton magnifique corps onduler j’aimerais tant montrer des photos de toi à certains clients et guetter dans leur regard le moment précis où ils commenceraient à bander, à te désirer ils ignoreraient que je suis l’auteur de ces photos, ils n’auraient aucun moyen de te reconnaître, mais moi moi, je saurais tout !

Quelques jours plus tard, sous prétexte de me faire découvrir les beautés architecturales de la région, il me fit entrer dans une splendide demeure, dont les vendeurs exigeaient trop pour trouver preneur. Dans un splendide patio, de vieilles statues à l’antique, quelques poteries et une magnifique fresque, rien de bien érotique, cependant tout y était harmonieux. Roger me demanda si le lieu pourrait correspondre à mon fantasme de musée idéal, j’embrassai les lieux d’un large coup d’œil panoramique…

– J’avais plutôt imaginé un musée comme celui du Louvre, à l’extrême rigueur la galerie des glaces du château de Versailles, mais tout compte fait, cet endroit me convient tout autant.

– Dans ce cas…

Roger dénoua sa cravate avant de me bander les yeux, d’une langue vicieuse il lécha ma bouche, m’indiquant jusqu’à quel point je devais entrouvrir mes lèvres, je caressai son sexe par-dessus le tissu de son pantalon, le suppliai de se frotter à moi quand je serai nue, d’indiquer à mon corps comment il devait se tenir pour lui plaire tout à fait. Il me le promit et s’en alla, me laissant me déshabiller seule et aveugle…

Je n’avais pas fini d’ôter ma robe quand j’entendis le pas, le souffle et enfin les murmures de plusieurs hommes autour de moi. J’aurais pu défaillir d’excitation, une fois encore, tout mon sang avait paru se figer, se concentrer, l’espace d’une seconde, au beau milieu de mes mollets, je savais ce que cette sensation précédait et j’en étais ravie… Je fis comme si je n’avais rien remarqué et poursuivis mon effeuillage, en prenant soin, néanmoins, de le faire de façon plus impudique… J’aurais été incapable de dire combien ils étaient, si je n’avais pas vu le cliché, les clichés par la suite, mais je reconnus immédiatement Christian quand il s’approcha de moi, avant même qu’il ne me touche… Je devais rester immobile, pourtant j’avais du mal à retenir mon corps, à l’empêcher de se tendre vers ses mains…

Quand il me caressa enfin, je pus me concentrer et devenir statue… ne pas bouger profiter profiter de ses mains sur ma peau profiter de ses baisers dans mon cou profiter de sa main sur mon sein, de son autre main sur mon ventre, mon ventre qui porte le bébé de mon mari qui est sûrement en train de nous regarder profiter de la douce brûlure entre mes cuisses que cette pensée engendre profiter de ses lèvres qui courent le long de mon épaule je sais qu’il regarde mon corps, ses mains sur mon corps sur mon ventre tendu, gonflé, vergeturé et je sens comme ça le fait bander et j’en profite je prie tous les dieux auxquels je ne crois pas que ce moment ne s’arrête jamais je veux juste profiter oohhh profiter de sa main qui s’aventure sous mon ventre profiter de l’entendre s’extasier de la douceur de ma toison l’entendre demander à l’assemblée s’il peut mettre un doigt dans ma chatte profiter d’entendre quelqu’un lui répondre d’un accent chantant Té mets-y en plutôt plusieurs, compagnon !”… profiter de ce ping-pong verbal, de cette joute oratoire profiter de tous ces accents, ces expressions, ces intonations propres à chacun pour exprimer comme je les excite profiter du trouble qui naît en moi quand je ne reconnais que trois de ces voix, alors qu’ils sont au moins une dizaine profiter de ce premier orgasme qui explose quand je sens sur ma cuisse la main d’Alain branler son sexe, quand jimagine sa queue énorme cognant sur mon ventre Profiter encore quand Christian s’exclame Elle vient de jouir !” comme s’il s’agissait d’une victoire personnelle Profiter quand des mains inconnues me penchent en avant profiter quand une bite tout aussi inconnue me pénètre précautionneusement, profiter quand cet homme fait part à ses comparses du confort de mon petit con luisant profiter en le reconnaissant à sa manie de siffler tout le temps

Tu te souviens de ce vieil attaché-case que ton grand-père t’a confié en te recommandant de ne pas te montrer trop curieux ? Je suppose que tu l’as ouvert et que tu as feuilleté les albums photos, survolé les papiers qu’il contenait…

Prends l’album recouvert de tissu bleu, à la sixième page, détache délicatement la grande photo, celle d’une classe de 5ᵉ dont Martial était le prof principal. La photo qu’elle dissimule est celle que Roger et moi avions préférée de cette première séance où nous mettions en scène mes fantasmes.

Comme tu peux le constater, aucune des personnes présentes n’est identifiable. Cette photo pouvait circuler sous le manteau sans que l’on risque d’être reconnus si quelqu’un nous croisait dans la rue. Même ton grand-père préserve son anonymat avec ses gants de cuir, son visage caché derrière le journal qu’il fait semblant de lire, quant à ses cheveux, ils sont dissimulés sous ce chapeau à la mode coloniale. On dirait un touriste amateur de sensations fortes ou alors, le commanditaire de cette petite sauterie.

Toi qui les connais, es-tu certain de pouvoir les nommer sans te tromper ? Où est Christian sur ce cliché ? Et le Balafré? Et le Bavard? Était-il seulement présent ? Et le Siffleur, est-il dans ma bouche ou est-ce cet homme agenouillé devant moi ? Et si c’était celui sur lequel je m’étais empalée ? À moins que ce ne soit un de ces hommes qui semblent observer, commenter, admirer la scène tout en se frottant à moi ou en se caressant ? Le seul pour lequel je sais que tu n’auras aucun doute, c’est Alain, parce que lui… faut toujours qu’il se fasse remarquer ! Mais pour l’identifier, encore faut-il être au courant de sa “particularité particulière”.

J’espère avoir répondu à tes questions et réussi à t’expliquer comment nous conciliions exhibitionnisme et discrétion, même si, en l’occurrence, cette photo ne circula jamais. Roger était trop jaloux de sa première composition pour la partager ! Quand je lui ai fait part de mon intention de te la transmettre, il a un peu tiqué… 41 ans après ! Si tu le souhaites, je t’en raconterai davantage, je t’embrasse très fort,

Ta mamie Sylvie, “la Fiancée”

Lettre n° 8

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : La jalousie empoisonne tout, jusqu’à la bonne odeur des plus saints souvenirs.

Le 25 janvier 2019

Mon petit Lucas,

Tu m’as posé une question à laquelle je ne m’attendais pas, mais je pense que tu as bien fait. Y a-t-il eu de la jalousie entre les membres de notre confrérie ? La réponse est non, mais j’ai bien conscience que tu ne te contenteras pas de ce simple mot.

Pour philosopher un peu, je pourrais t’écrire que ce sont nos différences qui nous ont unis les uns aux autres. La formule est jolie et très proche de la réalité, mais je me dois d’apporter quelques précisions en te présentant les membres d’une façon un peu différente des descriptions de Monique.

Comme tu as pu le voir, Monique, Cathy, Madame et moi sommes assez différentes physiquement. Je n’aurais, par exemple, jamais pu rivaliser avec la blondeur de Monique, ou avec son corps fin et longiligne, pas plus que je n’aurais pu avoir la sensualité plantureuse de Cathy, ni l’élégance et la grâce subtiles de Madame. Nous avions, nous avons toutes nos atouts, nous avons chacune nos attirances pour telles ou telles pratiques, parfois similaires, parfois non.

Quand je les ai connues, j’étais la plus diplômée avec ma double formation de sténodactylo et de comptable, j’étais la seule à travailler dans la fonction publique, avec un statut de fonctionnaire, puisqu’à cette époque, Monique n’avait qu’un contrat renouvelable de dame de service, que Cathy était la vendeuse de la boulangerie et que Madame était femme au foyer. Tiens, un exemple, nous avons toutes et tous encouragé Monique quand elle a repris ses études, nous l’avons aidée, épaulée et nous sommes réjouis autant qu’elle de ses réussites.

Le fait que nous ayons eu la chance de connaître Rosalie, Nathalie, Valentino, Neuneuille et Barjaco, de prendre conscience des épreuves qu’ils avaient dû surmonter et que leur amitié était restée inébranlable malgré tout, nous a apporté une bonne dose de sérénité. Une telle relation sur un long terme était donc chose possible. Ça peut te paraître dérisoire, mais c’est tout le contraire. Je te laisse le soin de méditer là-dessus.

Nos confrères étaient également tous différents. Martial, prof de français dans un lycée parisien ; Jimmy, universitaire, spécialiste de l’histoire contemporaine de la Provence ; Le Balafré, instituteur ; Le Notaire, commissaire-priseur ; Joseph, artisan ; Le Bavard, paysan ; Christian, infirmier et Alain, dessinateur industriel.

Monique en parle dans ses cahiers, mais ils étaient tous aussi différents physiquement, certains étaient beaux comme des dieux (étant bien entendu que le plus beau d’entre eux était incontestablement Martial), d’autres l’étaient moins, certains musclés (spécialement Christian, Alain et le Bavard), d’autres moins (je t’interdis de sourire en pensant à ton grand-père !), Alain a un sexe gigantesque pourtant Joseph ne l’a jamais jalousé sur ce point.

C’est même l’absence de jalousie qui déterminait l’appartenance à notre confrérie, parce que nous ne voulions pas perdre du temps et de l’énergie à régler des conflits à ce propos.

Nous aimions beaucoup nous taquiner les uns les autres, sur nos travers comme sur nos qualités. Quand Madame faisait un peu trop sa chochotte, qu’elle tordait le nez à cause d’une remarque “déplacée” de l’un ou l’une d’entre nous, nous l’appelions “Mââdâââââme”, alors elle nous expliquait ses raisons et nous lui donnions notre avis.

Elle s’y rangeait une fois sur deux, mais l’autre fois, c’étaient ses arguments qui nous convainquaient. Nous avons appris les sujets sensibles des uns et des autres. Le respect que nous nous portions, l’amitié, l’amour, faisaient que nous n’avions vraiment aucune envie de blesser l’un ou l’autre avec une plaisanterie qui nous semblait anodine. Cette capacité à dialoguer a été l’héritage principal que nous ont légué les fondateurs de la Confrérie du Bouton d’Or.

Quand Martial a obtenu sa mutation, j’étais enceinte de ton père et mon congé maternité venait de débuter. Nous nous sommes retrouvés dans le mas que Jimmy venait d’acheter. J’ai été émue aux larmes de l’accueil que m’ont réservé Cathy et Monique. Madame et son mari n’avaient pas pu se joindre à la fête. Elles tournaient autour de moi en me complimentant, en me taquinant “Alors, c’est ce que tu appelles un corps difforme… ouais… ouais… ouais…” et se retournant vers nos hommes “Vous en pensez quoi de cette difformité ?”. Et, tout de suite après, elles me firent entrer dans la petite pièce qui nous servait de loges quand nous nous costumions pour les saynètes. Elles étaient excitées comme deux gamines et ricanaient en me présentant l’idée qu’elles avaient eue.

– Regarde, on a déjà les costumes pour une nouvelle figure !

Je regardai, consternée, les costumes hideux, en velours côtelé marron, les chemises à carreaux… quant à nos tenues… toutes plus ringardes les unes que les autres, jupes informes en tissu trop mou, une verte, l’autre bleue et la dernière brique, les chemisiers ne valaient guère mieux ! Interloquée, je leur demandais à quelle figure ces horreurs leur faisaient penser. Elles me répondirent À la figure « soirée CAMIF » ! avant d’éclater de rire.

Je les rejoignis dans ce fou rire et les hommes nous en demandèrent la raison après la leur avoir expliquée, Le Balafré affirma que cette idée n’avait pu naître que dans l’esprit tordu de Monique, mais se ravisa en constatant l’air innocent de Cathy.

La figure « soirée CAMIF »… je ne peux m’empêcher de sourire en y repensant… un ping-pong joyeux et ironique, le combat “filles contre garçons”… quand nous voulions les taquiner, nous la leur proposions, mais quand ils avaient décidé de nous rendre la monnaie de notre pièce, c’était eux qui nous la soumettaient. Finalement, cette blague a duré bien plus longtemps que Monique et Cathy ne l’avaient imaginé !

Les hommes avec leur costume légèrement modifié, nous avec nos jupes beark singions une réunion dans la salle des profs d’un établissement scolaire fantasmé. Discussion autour des programmes d’éducation sexuelle, puisque cet enseignement était encore assez récent. Nous parlions brièvement de la façon d’appréhender la reproduction, la contraception. Puis, l’un ou l’une d’entre nous évoquait une position sexuelle, les autres la qualifiaient d’impossible ou d’immorale (ce rôle était souvent dévolu au Bavard qui le jouait à la perfection), s’ensuivait une démonstration sous les commentaires et les compliments des participants à la soirée.

Il y avait plusieurs variations, comme par exemple, celle proposée par Monique, où la discussion tournait autour du français et de la littérature Un élève a perturbé mon cours sur Apollinaire en lisant un extrait de…”, certains s’offusquaient d’autant d’insolence, d’autres souriaient en parlant de licence poétique… évidement, la suite de la soirée était à l’avenant… Les auteurs, les œuvres pouvaient varier, mais nous étions tous fascinés d’entendre la voix de Monique s’égarer dans le plaisir quand elle lisait ou récitait le texte.

Je pensais me présenter nue puisque Monique l’était déjà et que ni Cathy, ni moi ne pouvions porter les jupes CAMIF. En fait, nous n’avons réalisé cette figure qu’à partir de la rentrée 1977-1978, quand nous ne fûmes plus enceintes. Ce jour-là, mon goût de l’exhibition fut comblé et ma vie sexuelle prit un tournant inattendu et décisif. Cathy me tendit une étrange nuisette, très jolie, mais dont toutes les « coutures » ne tenaient que par des rubans. Monique les noua, j’en compris la raison dans l’éclat de son regard et dans son sourire gourmand. Cathy portait une nuisette similaire. Monique enfila le déshabillé que Marie-Louise avait offert à Rosalie. Nous en prenions grand soin. Je crois que c’est Alain qui quelques mois plus tard lui trouva son surnom « le Saint-Suaire ». J’en suis presque certaine, puisque je me souviens de la discussion enflammée qu’il avait eue à ce sujet avec les Fondateurs.

– Je ne suis pas le Messie !

– Pis le suaire… surtout… c’est qu’elle est pas morte, notre Bouton d’Or !

– Quel rapport ?

– Qué « quel rapport » ? Té que c’est le tissu pour recouvrir les morts quand on les porte en terre ! Ça te va comme rapport ?

– Ah oui… sauf que j’aurais dit « Linceul »… Non, moi, je pensais qu’on y prendra soin comme d’un truc précieux, qu’on respecte, pour le transmettre en bon état le moment venu… que nos successeurs puissent toucher cette soie qui a caressé la peau de Bouton d’Or et ensuite, celle de la fille de Mère-Nature… J’ai pas pensé à Jésus ni au truc du linceul.

Les Fondateurs avaient été touchés par ses propos, mais avaient reproché à Alain l’emploi du mot « truc ».

Monique fit son entrée dans la « salle des fêtes » que Jimmy envisageait d’aménager. Ce soir-là, la décoration et l’ameublement étaient pour le moins minimalistes ! Trois grands lits dont celui décrit par Monique dans ses chroniques, le banc de prières et de contrition, un canapé, une chambre photographique et divers appareils posés sur des trépieds ainsi que plusieurs projecteurs. Jimmy craignait que l’installation électrique ne tienne pas le coup et déclenche un incendie, néanmoins, la présence de Christian, pompier bénévole, le rassurait un peu.

Le seuil à peine franchi, Monique annonça “Regardez, messieurs, les beaux cadeaux que je vous apporte ! Ouvrez-les et constatez ainsi que je vous les aurais aussi amenés !” C’est donc sous des applaudissements nourris et des éclats de rire que nous fîmes notre entrée. Une étrange bouffée m’envahit. Je vais tenter de t’expliquer, mais je ne suis pas certaine d’y parvenir.

Les regards que ces hommes portèrent sur moi me renvoyèrent le reflet de ma beauté. J’étais belle et c’était une évidence. J’étais belle et je devais l’accepter fièrement. J’étais belle ainsi emballée, mais je mourrais d’envie qu’ils me découvrent encore plus désirable une fois déballée. Parmi les participants, il y avait le photographe de Monique et du Balafré, l’amateur de clichés érotiques, ravi d’être invité régulièrement à leurs sauteries et d’être aussi devenu leur ami.

Quand il me vit, alors qu’il m’avait déjà photographiée à plusieurs reprises, un éclair de surprise embrasa son regard. Je parle d’un éclair puisqu’il me fait tourner les yeux vers lui. Une fraction de seconde auparavant, je désirais que tous ces hommes dénouent les rubans et manifestent leur admiration, désormais, je ne voulais que ses mains impatientes, que son regard troublé. Je m’avançai vers lui en exprimant mon souhait, que tous m’accordèrent comme une évidence.

 J’aimerais photographier chaque étape, mais je ne voudrais pas que tu…

– Mais j’allais t’en prier, au contraire !

Il prit un premier cliché. Je me tenais toute recroquevillée au milieu d’un lit, comme un paquet cadeau dont seule la tête émergeait. Il s’approcha de moi, dénoua un ruban, retourna près de sa chambre, prit un second cliché. À chaque nœud détaché, je devais étendre la partie de mon corps ainsi libérée. J’aimais quand il corrigeait ma position, qu’il retournait près de son appareil, se branlait en me regardant, revenait vers moi ou, satisfait, prenait un autre cliché.

Quand je fus nue, je lui demandai de rester à mes côtés et de me donner son avis d’expert, étais-je désirable malgré mon gros ventre, mes seins lourds, mes grosses cuisses, mes grosses fesses, mes grosses hanches ? Sincèrement, me trouvait-il désirable ? Il manqua de s’étouffer de surprise. N’avais-je pas remarqué ce qu’il faisait depuis bientôt une heure ? Oui, mais il s’éloignait toujours pour le faire, je craignais que la vue de mes vergetures et de cette ligne brune qui courait de mon pubis à mon nombril…

Sidéré de ma réponse, il glissa les doigts de sa main gauche dans ma toison “Je peux ?” et de l’autre se branla, sa main gauche se promenait sur mon corps, traçant une carte imaginaire. J’aimais quand il caressait ma peau avec son gland, comme nous nous regardions… J’ai aimé son baiser timide sur mon sein. J’ai aimé quand il a écarté mes cuisses, qu’il a regardé mon sexe comme une œuvre d’art, qu’il en a entrouvert les lèvres, qu’une goutte de salive s’est échappée de sa bouche et a atterri sur ma cuisse. Je l’ai supplié de photographier mon sexe. Il m’a souri et m’a accordé cette faveur. Quand ce fut fait, il revint vers moi et me pénétra en poussant un soupir de soulagement. Il n’avait jamais autant pris son temps, il n’avait jamais reculé autant cet instant et avait craint de jouir avant de m’avoir pénétrée.

Martial s’approcha de nous, accompagné de Christian, d’Alain et de Monique.

– Ah… tu vois ce que je te disais ? Ça n’a rien à voir !

Christian toucha la ligne brune sur mon ventre… me sourit… “Monique a raison, ta chatte est parfaite !” Martial se pencha vers moi et m’embrassa avant de reprendre sa conversation, comme si je n’étais qu’un élément de sa démonstration. Monique lut mon étonnement dans mes yeux et m’expliqua “Ils comparent vos ventres et vos marques.

Cathy se décida à nous rejoindre, elle avait le port altier d’une impératrice, le Balafréet Jimmy l’accompagnaient, tels des courtisans. Nous passâmes toutes les deux à l’inspection. En effet, là où courait une longue marque brune de mon pubis à mon nombril, Cathy avait des poils noirs, poils qui disparurent après la naissance de la petite Nathalie. Monique taquina le BalafréSi le gamin n’est pas métis… gare à toi !”. J’éclatai de rire, je venais de me faire la même réflexion, la marque brune sur mon ventre avait la même couleur que celle qui lui avait valu le surnom de “Balafré”.

Ils parlaient autour de moi, puis Alain nous demanda la permission de prendre la place du photographe. “Tu es tellement bandante… !”. À mes oreilles de parisienne, la façon dont mes amis provençaux prononçaient certains mots m’électrisait “bandante en faisait incontestablement partie. Le photographe céda sa place et reprit son reportage photo. J’ai joui si fort cette fois-là que je craignis de déclencher un accouchement prématuré !

Quand nous allâmes nous coucher, Martial me demanda la raison de ce regard lumineux, de ce sourire empreint de mystère. Je lui racontai le bonheur que j’avais ressenti en me sachant photographiée, en m’exhibant et lui fis part de la proposition que m’avait faite le photographe. J’avais craint qu’il n’en soit pas ravi, au contraire, il était enchanté à cette perspective. Celle de devenir le modèle du photographe et de fréquenter des lieux où je serai exhibée, livrée aux regards concupiscents d’hommes que je ne verrai pas, d’hommes qui n’auraient pas le droit de me toucher, de me parler, de m’embrasser, d’hommes qui ne pourraient que se branler en imaginant le plaisir que j’aurais pu leur offrir en d’autres circonstances.

Sans mes amis, sans cette soirée, je n’aurais sans doute jamais connu ce plaisir, je ne l’aurais jamais assumé, sans la complicité de Martial, je n’aurais jamais osé m’aventurer sans lui dans des salons où je ne connaissais personne d’autre que le photographe, alors que ces escapades m’unirent bien plus certainement à ton grand-père que la cérémonie républicaine qui nous fit mari et femme.

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 7