Manon à l’école buissonnière – Devoir n° 2 – Manon se présente

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J’aurais bien aimé voir la réaction de Jean-Luc quand il a lu mon devoir, mais j’avais peur de voir qu’il n’aimait pas. On en a discuté, il m’a laissé décider. J’ai choisi qu’il lise tout seul pour cette fois. Je suis sortie dans le jardin, je regardais les arbres, je me demandais lesquels étaient des pommiers quand Jean-Luc m’a rappelée.

– Tu abordes des sujets très intéressants, mais tu donnes l’impression d’avoir bâclé…

– Chuis nulle, hein ?

– MAIS NON ! Tu as de bonnes idées, mais… par exemple, tu as quel âge ?

– Tu le sais ! Presque 17 ans !

– Et comment je le sais ?

– Bah… tu me connais !

– Tu ne veux écrire que pour moi ? Imagine un lecteur, dans le futur, qui tombe sur ce texte… il ne sait ni ton âge, ni celui de Vincent et d’Enzo… puisqu’ils sont cousins, ils se ressemblent, mais à quoi ressemblent-ils ?

– Mais ils ne se ressemblent pas !

– Et comment le lecteur le devine ? Tu vois, pour que ton propos soit clair, pour donner envie au lecteur de poursuivre sa lecture, il faut que tu lui tendes la main, comme si tu le guidais ou que tu lui montrais le chemin… après… libre à lui de l’emprunter !

Jamais aucun prof ne m’a expliqué les choses comme ça ! On a décidé que j’écrirai un deuxième texte, mais en prenant mon temps, en mettant plus de détails. Après, on a parlé de tout et de rien. Comme le vocabulaire, il m’a dit de ne pas m’en faire « au plus tu écriras, au plus il te sera facile de trouver les mots, de ne plus les craindre ». Je ne sais plus comment, mais on a parlé de politique.

– Je ne fais pas de politique ! J’y comprends rien !

– Bien sûr que si ! Tu veux un exemple ? Pourquoi avais-tu honte de dire que tu n’étais plus vierge ? C’est bien pour tenir un rôle dans la société, non ? Et pourquoi la virginité d’une fille est-elle plus importante que celle d’un garçon ? Ce sont des sujets très politiques, au contraire ! Rien que ce sujet peut servir de base pour des cours d’histoire, de géographie, de français bien sûr, de SVT aussi… Tu comprends pourquoi ton texte est intéressant ? Le fond de ton texte est très intéressant, il faut simplement que tu t’appliques sur la forme… Aaaah… ! Voilà un joli sourire qui me fait bien plaisir !

Je suis rentrée au village à vélo. J’étais tellement contente que j’aurais voulu chanter de toutes mes forces, mais je n’avais aucune chanson en tête. En passant devant la maison d’Alain et Cathy, j’ai vu Vincent. Il m’a regardée. J’ai fait un petit sourire gêné et un petit signe de la main. Il m’a souri. Je suis descendue de vélo.

– Tu es venue t’installer au village, m’a-t-on dit…

– Oui

– Tu es venue t’y installer parce que je te manquais trop ?

– Euh… non ! Parce que j’ai eu des embrouilles à Paris…

– J’aurais préféré que tu me répondes « Oui, tu me manquais trop ! »…

– Je n’ai pas bien entendu ta question… tu peux me la reposer ?

– Tu es venue t’installer au village parce que je te manquais trop ?

–  Oui ! Comment l’as-tu deviné ?

À ce moment-là, j’ai senti le sang de Rosalie et de Monique couler dans mes veines ! Vincent m’a prise dans ses bras, m’a embrassée et c’est comme si j’avais grandi d’un coup. Je me suis sentie fière d’être la fille que je suis. Monique et Christian sont sortis de la grande maison. Christian a marmonné un truc genre « Si c’est pas honteux de voir ça ! » Monique faisait aussi la dame choquée. Alors, j’ai vu Cathy et Alain à la fenêtre, comme deux petits vieux ! Ils nous faisaient le spectacle de bienvenue. Je ne sais pas comment dire autrement.

– Vé la parisenca qui dévergonde notre felen !

– N’importe quoi ! C’est ce jeune coq qui se pavane pour tourner la tête de ma pauvre petite nièce…

– Ho Christian ! Comment tu peux dire ça de ce garçon… innocent comme l’agneau qui vient de naître ? !

– En la matière, les provençaux ne sont JAMAIS totalement innocents !

– Hou ! Écoutez-moi la parisienne qui s’en mêle !

On était morts de rire ! Vincent est venu prendre l’apéro avec nous dans la maison rue basse. Quand je parle de la maison de Cathy, je dirai « la maison du Toine », mais quand je parlerai de la maison de Monique, je dirai « la maison rue basse » ou « la maison » tout court. Alain et Cathy ne pouvaient pas venir parce qu’ils gardaient un petit enfant, mais je n’ai pas compris lequel.

On a beaucoup discuté, tous les quatre et Vincent est resté dormir. Dans la nuit, je me suis réveillée, je ne sais pas pourquoi, mais je n’avais plus sommeil et j’étais super heureuse. Je me suis installée sur la grande table de la salle à manger et j’ai commencé à écrire mon deuxième devoir.

Manon devoir n° 2 moyen

Je m’appelle Manon, j’aurai 17 ans dans quelques jours. L’été dernier, j’ai été punie parce que j’avais menti au collège et que j’avais séché les cours, au lieu de partir en vacances en Espagne avec mon fiancé, mes parents m’ont obligée à passer les deux mois chez Monique, la sœur de ma grand-mère, dans un village de Provence. Ça a été les plus belles vacances de toute ma vie !

J’ai rencontré deux garçons, Vincent et Enzo. Mais j’en parlerai plus tard. Monique et son mari Christian étaient super gentils avec moi, ils ne m’ont jamais demandé pourquoi j’étais punie, ils faisaient comme si c’était moi qui avais voulu venir leur rendre visite. C’est bête, mais ça m’a réconfortée. Et puis, j’étais libre de sortir quand je voulais, je devais juste prévenir si je ne mangeais pas avec eux. Ils avaient plein d’amis, ce qui m’a étonnée parce que je n’aurais pas cru que des vieux… en tout cas, mes grands-parents n’en ont pas autant ! Il y avait surtout Catherine qui venait souvent et me parlait comme si je n’étais pas punie. J’ai même cru que Monique ne lui avait pas dit !

Quelques jours avant mon retour à Paris, j’ai voulu être gentille. Monique et Christian étaient partis chez Alain et Catherine et ils ne rentraient que le lendemain. Ils m’avaient suggéré d’en profiter pour inviter des amis. Maman dit toujours que je ne fais jamais rien, que je suis bordélique, que je n’aide jamais, j’ai voulu la faire mentir et j’ai décidé de ranger la salle à manger, de faire les poussières et tout, un petit geste de remerciement. Je savais qu’ils le remarqueraient et le comprendraient. Je ne sais pas pourquoi je le savais, mais je le savais.

Sur le buffet, il y avait deux cahiers, un tout neuf et un tout vieux. J’ai voulu voir ce que c’était et je suis restée debout pendant deux heures à lire le cahier de Monique en me demandant ce que j’allais lire dans l’autre. Je savais que c’était celui de la grand-mère de Monique, Bonne-Maman qui s’appelait Rosalie. Vincent et Enzo ont toqué à la fenêtre. Ils m’ont demandé pourquoi j’avais cette tête là et je n’ai pas su quoi leur répondre. J’ai dit que je cherchais à calculer un truc. Si Bonne-Maman était la grand-mère de Monique et de ma grand-mère, qu’est-ce qu’elle était pour moi ? Enzo m’a dit « Ton arrière, arrière grand-mère !« 

Je ne sais pas pourquoi, mais quand j’ai pigé que bientôt j’allais lire un cahier écrit par mon arrière, arrière grand-mère et qu’elle y racontait ses plans-culs… ça m’a fait… Enzo et Vincent n’ont pas compris pourquoi j’avais été comme ça pendant cette journée et cette nuit-là. Ils ont été super contents, mais ils ne savaient pas pourquoi.

Quand ils me touchaient ou m’embrassaient, c’était mille fois meilleur que d’habitude et quand je les touchais c’était comme si c’étaient eux qui me touchaient ! Toutes les idées qui me passaient par la tête, je leur proposais ! Et je leur ai demandé de parler pendant, de faire les commentaires. J’aimais bien leurs gros mots et j’ai aimé en dire aussi. J’ai aimé aussi quand ils m’ont demandé de venir les voir dès que ce sera possible, quand ils m’ont dit qu’ils aimaient que je leur permette de vivre ça, de me partager.

Je venais d’apprendre qu’ils étaient cousins, j’étais surprise parce qu’ils ne se ressemblent pas. Mais est-ce que je ressemble à mes cousines ? Enzo a les yeux clairs, la peau mate, quand je l’ai vu la première fois, je croyais qu’il était métisse, mais en fait non, tout comme Vincent, il est assez grand et « taillé » (je ne sais pas comment dire autrement). Vincent a les yeux noirs et de beaux cheveux, ça fait bizarre comme description, mais c’est la première chose que j’ai remarquée, ses beaux cheveux, son sourire et ses grands yeux noirs.

Ils me disaient qu’ils étaient cousins, mais j’avais du mal à les croire parce que souvent, je tombe dans le panneau quand on me fait une blague. On était dans ma chambre, mais comme on avait soif, Vincent est allé chercher à boire et quand il a voulu prendre des verres, on l’a entendu crier « Ah ah ! La preuve ! » et il est revenu avec une vieille photo dans un petit cadre. Je l’avais vu mille fois, ce petit cadre avec cette photo, mais je ne l’avais jamais regardée. J’ai reconnu Monique, Christian, Cathy, Alain, mais c’est Vincent qui m’a donné les autres noms « 

– Le bébé dans les bras de Christian, c’est ma mère, Nathalie, celui dans les bras d’Alain, c’est Bastien le père d’Enzo ! Les deux mamies, c’est Nathalie notre arrière arrière grand-mère et l’autre…

–  L’autre, je suis sûre que c’est Rosalie !

Je le savais parce que je l’avais reconnue et qu’elle ressemblait beaucoup à Monique maintenant. Ça nous a rendu super « amoureux » de savoir que nos familles étaient liées depuis si longtemps. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme si on pouvait tout faire, comme si on avait la certitude qu’on ne se trahirait jamais, comme un pacte secret…

Enzo m’a demandé avec lequel des deux je préférais coucher. Je ne le savais pas, je ne m’étais jamais posé la question avant ! J’étais super excitée et je sais que je peux te raconter ça et que tu ne me jugeras pas. Alors, j’ai embrassé Enzo, j’ai attendu un peu parce que rien que rouler une pelle ça me met dans tous mes états. Quand j’ai été redescendue, j’ai embrassé Vincent.

– C’est différent, mais vous êtes à égalité !

– Et pour les caresses ?

Enzo m’a caressé les cheveux, puis les seins, mais c’est tout. Après, Vincent a fait pareil.

– C’est différent, mais vous êtes à égalité !

– Et pour les caresses ici ?

Vincent a glissé ses mains entre mes cuisses, m’a caressé la chatte (ça me fait drôle d’écrire ce mot), j’ai senti comme une grosse boule d’air chaud dans mes reins et des fourmis dans mes mollets. C’est vraiment à ce moment que je leur ai demandé de parler entre eux et de faire des commentaires.

– Tu veux que je lui dise quoi ? Que tu mouilles et que ça m’excite ?

– Oui !

– Tu aimes voir que ça me fait bander de mater mon cousin te tripoter ?

– Oui !

À ce moment, j’ai senti comme une grosse main invisible qui me soulevait les reins et mes cuisses se sont refermées sur la main de Vincent.

– Fatché ! Comme tu es belle, Manon !

Quand Enzo m’a caressée, j’ai ressenti la même chose, j’ai crié aussi fort, mais ses caresses n’étaient pas les mêmes.

– C’est différent, mais vous êtes à égalité !

Ils se moquaient de moi en me disant que je donnais toujours la même réponse. Pourtant, je répondais franchement, honnêtement à leurs questions. Je n’ai jamais couché avec un garçon sans mettre de capote, alors le sperme et tout, je ne connaissais pas. Je croyais que ça me dégoûterait. Dans son cahier, Monique parle d’Alain et de sa « particularité particulière », avec tout ce qu’on venait de faire et parce qu’on était vraiment détendus, je leur ai demandé s’ils pouvaient me montrer « comment ça sort » alors, ils se sont branlé devant moi et je les excitais par mes caresses et mes baisers, Enzo a éjaculé en premier et tout de suite après ça a été Vincent.

Pourquoi tu souris comme ça ?

– Parce que je suis heureuse !

Je n’ai pas pu leur dire que Enzo a un point commun avec son grand-père, en fait il en a plusieurs, mais ça me faisait drôle, parce que je ne savais pas si j’avais le droit de lire le cahier de Monique, je ne l’avais pas encore fini et je ne savais pas encore qu’elle l’avait écrit pour moi.

Quand je suis rentrée à Paris, je me suis remise avec mon « fiancé ». Je n’écrirai jamais son prénom. Je ne lui ai pas raconté mes vacances, parce qu’il me parlait des siennes et des jolies vacancières qu’il avait rencontrées. Je savais qu’il voulait me rendre jalouse, alors j’ai fait semblant de l’être, mais en vrai, je m’en moquais un peu. J’ai raconté les vacances qu’il croyait que j’avais passées, que je me suis ennuyée pendant deux mois dans un village du sud de la France. Dès mon retour, j’avais décidé qu’il ne saurait jamais que j’avais fait bien plus dans ce petit village qu’il n’en avait fait en Espagne. J’étais super amoureuse de lui, mais je vois bien que je n’arrive pas à le faire sentir dans mes mots.

J’étais amoureuse de lui, mais je pensais souvent aux vacances de Noël parce que j’allais descendre en Provence, invitée officiellement par tonton et tatie qui voulait « faire découvrir à la petite le charme des Noëls provençaux ».

Je suis née le 23 novembre, mais comme mes amis sont en première ou en terminale, on a décidé de fêter les anniversaires en octobre, on était quatre à le fêter. On avait bu, fumé, mais ce n’est pas une excuse, même si je n’avais pas bu, je crois que s’il me l’avait demandé, j’aurais accepté. Mon fiancé nous a filmé pendant qu’on couchait ensemble, je ne l’avais pas remarqué, mais le lendemain, il m’a dit « Regarde ce que tu as fait cette nuit ! », il voulait me choquer, mais je regardais la vidéo en la trouvant plutôt excitante. Je savais que je ne devais pas le lui dire, alors je me suis tue.

– Tu as honte de toi, j’espère !

– Et toi ? Tu as honte ?

– C’est pas pareil !

– On est deux sur la vidéo ! Pourquoi c’est pas pareil ? Parce que je suis une fille ?

– Parce que t’es une salope ! Si tu avais eu honte, je t’aurais pardonné, mais là… t’es qu’une pute !

Le jour même, il a fait tourner la vidéo au lycée, il l’a montrée à mes « amies » qui m’ont poignardée dans le dos. Au bout de deux jours, tout le monde m’appelait « Manon la salope », je ne pouvais plus aller au lycée, j’ai voulu mourir. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à appeler Monique, je lui ai laissé un message sur son répondeur et Cathy m’a envoyé sa lettre.

Depuis que je suis arrivée ici, je me sens comme cet été, super bien, chez moi. J’ai raconté à Vincent ce qui m’était arrivé, il voulait monter à Paris pour casser la gueule à ce mec, mais je lui ai dit que je préférais être heureuse ici et oublier tout ça. Il m’a embrassée, m’a demandé si je voudrais encore essayer avec Enzo et lui. J’ai super aimé ses yeux quand il m’a demandé ça et encore plus quand je lui ai répondu que oui. Il m’a fait un grand sourire, m’a embrassée « partout-partout » et m’a promis d’organiser une vraie belle fête pour mon anniversaire.

Manon à l’école buissonnière – Devoir n° 1 – Enzo & Vincent

Manon à l'école buissonnière bannière devoir n° 1– Dis-toi que c’est un exercice qui nous permettra d’évaluer ton niveau !

Quand j’ai reçu la lettre de Cathy, j’ai cru que je rêvais, que les cachets me fai­saient inventer les mots que je lisais. Je suis sortie de ma chambre, maman com­mandait le repas.

– Je suppose que tu n’as pas faim ?

Je déteste quand elle me parle sur ce ton, je ne sais jamais si c’est gentil ou iro­nique.

– Tu pourrais me déposer à la gare de Lyon demain ? Je vais m’installer chez Monique et Christian.

Elle n’a pas voulu me croire quand je lui ai dit que j’y étais invitée. Elle a voulu lire la lettre, j’ai refusé.

– Comment pourrais-je te croire ? Quand on a fait ce que tu as fait… un men­songe de plus…

Je lui agitais la carte SNCF sous le nez, mais elle ne me croyait pas quand même. Pour me mettre la honte, elle a appelé tatie Monique. Tatie est une femme tou­jours souriante, elle sait choisir ses mots, sa voix est douce, posée, je ne l’aurais jamais crue capable d’une telle punchline. Maman lui a raconté sa version de l’histoire, lui a parlé de tous mes défauts, lui a dit que j’étais paresseuse, men­teuse, que j’avais été virée du lycée, que j’avais « le feu au cul », que ma conduite honteuse allait retomber sur eux à tout jamais et qu’elle ne voulait pas qu’il leur arrive la même chose.

– Tu ne penses pas que le bonheur de ta fille est plus important que sa réputa­tion, que ce que des inconnus pensent d’elle ? En tant que maman, tu ne crois pas que savoir Manon heureuse est la seule chose qui vaille la peine ?

Séchée, terminée qu’elle était, maman !

Mais que va-t-elle faire chez vous ?

– Que fait-elle à Paris, sinon se morfondre dans sa chambre ? Nous verrons avec elle, si Manon veut passer le bac, elle pourra toujours s’inscrire en candidate libre…

– Mais comment ferait-elle ? Elle n’a pas le niveau ! Aucun lycée ne l’accepte­ra ! Elle a 18 ans et un dossier scolaire catastrophique ! Tu n’as pas eu d’en­fant, Monique, tu ne sais pas…

– Je ne sais pas quoi ? Que crois-tu ? On est plusieurs à pouvoir lui donner des cours. Je fais même le pari qu’elle obtiendra son bac du premier coup et avec mention !

– Mais elle n’est encore qu’en seconde… tu vois le niveau? En seconde à son âge !

– Tu me dis ça parce que je n’ai pas pu aller au collège ? Parce que je n’ai passé le mien qu’à 25 ans ?

– Ah ? Je… je ne… je ne savais pas…

– Tu voulais savoir si ça ne m’ennuie pas de prendre Manon sous mon aile, tu as ta réponse, non, ça ne m’ennuie absolument pas. Le contraire me dérangerait davantage !

Maman avait un air que je ne lui connaissais pas, toute penaude. Voyant que je l’avais remarqué, elle a voulu reprendre la main.

– Et pour la pension ? On fait comment ?

– La pension ? Quelle pension ? Je te dis qu’elle vivra avec nous, on ne va pas l’enfermer dans une pension !

– Non ! Je voulais dire pour te rembourser les frais et…

– La savoir heureuse, lui donner les moyens de vivre la vie qui lui convient me remboursera mille fois ! Garde ton argent et mets-la au train demain !

Après l’avoir remerciée, Maman a raccroché quand Monique lui demandait de m’embrasser fort, fort, fort.

En descendant du train, j’ai vu Christian et Alain, ils riaient en me faisant de grands signes. En m’approchant, j’ai remarqué qu’ils s’amusaient à masquer Monique et Cathy. J’étais tellement heureuse ! Pourquoi ai-je éclaté en sanglots ? Alain m’a prise dans ses bras « C’est fini, ma pitchoune, tu es avec nous, tout ira bien désormais ! »

En route vers le village, j’étais installée à l’arrière, entre Monique et Cathy. Elles me câlinaient, tonton et Alain rigolaient, ils chantaient des chansons que je ne connaissais pas, mais je me sentais bien. En arrivant au village, nous avons croisé Enzo, Cathy m’a donné un coup de coude.

– Vé ! J’en connais un qui n’en crois pas ses yeux et qui va prévenir son cousin !

– Tu ne les as pas prévenus ?

– Et au nom de quoi je l’aurais fait? Comment je sais si tu as envie que je leur raconte tes malheurs ? Comment je sais si tu as envie de les revoir ?

Personne ne m’avait proposé cette école buissonnière, pourtant Cathy venait de me donner ma première leçon, le respect passe par la discrétion. Après quelques jours, où je me suis reposée, où j’ai lu les « Chroniques matrimoniales », je me suis sentie prête. J’ai demandé à tatie de m’expliquer un peu plus précisément comment je pourrais reprendre mes études sans aller au lycée. Elle m’a souri et m’a demandé de la suivre. Ça m’a fait tout drôle de la voir sur son vélo, je me suis sentie rougir, parce que je l’imaginais à mon âge. Nous avons roulé presque une demi-heure, puis elle m’a désigné un sentier.

– Pose ton vélo, on va finir à pied…

– C’est… la maison de Valentino ? !

Monique s’est retournée, m’a prise dans ses bras et m’a serrée très très fort contre elle.

– Nathalie aurait dit « Elle a ton sang et celui de Rosalie, la Nine ! »

Et quand je l’ai vu, j’ai tout de suite reconnu celui qui habite cette maison, maintenant.

– Bonjour, Manon ! Bienvenue chez moi !

– Bonjour… euh…

– Tu te demandes à qui tu as affaire, n’est-ce pas ?

– Non ! Je sais qui tu… vous êtes…

– Tu peux me dire « tu » !

– Je sais qui tu es, mais je ne sais pas ton nom ! Ça me gêne un peu de t’appe­ler… « le Balafré »… c’est gênant, quand même !

Monique et lui ont éclaté de rire.

– En effet, la situation est pour le moins… cocasse ! Tu n’as qu’à m’appeler par mon prénom, si tu trouves mon surnom gênant ! Je me prénomme « Jean-Luc »…

– C’est encore plus gênant !

J’ai cru que les yeux de Jean-Luc allaient sortir de sa tête et qu’ils allaient rouler à mes pieds !

– De toute ma vie, seules deux filles m’ont fait ce genre de remarque à propos de mon prénom ! Et ces deux filles sont là… devant moi !

– Tu peux constater… après toutes ces années… toutes ces longues années… toutes ces trop longues années… que je ne t’avais pas menti ! Par chez nous, les « Jean-Luc » on les appelle « Jean-Cule »… c’est notre patois en quelque sorte… lou pastouïss’ de nouss’ païss’… !

– Et en plus tu te fous de moi ? ! Et en plus, la gamine est de ton côté !

Nous avons parlé de l’idée de Monique pour continuer mes études, bien que j’aie été virée du lycée… Ils pensent que puisque je ne suis pas pressée, je dois prendre mon temps pour réfléchir à la vie que j’ai envie de vivre. J’aimerais en savoir plus sur la maison, sur la vie de Rosalie, de Pierrot, de Nathalie… j’ai envie de savoir tout ce qui s’est passé depuis 1976 pour eux tous… j’aimerais bien pouvoir trans­mettre cette histoire plus tard… alors, il vaudrait mieux que je la connaisse ! J’ai­merais que Jean-Luc m’apprenne l’art de l’écriture, comme il l’a fait pour Monique… à ce moment là, j’ai rougi parce que je me suis souvenue de certaines leçons qu’elle a reçues du Balafré. J’ai bégayé, bafouillé.

– C’est pas ce que je voulais dire ! C’est marrant… je sais des trucs sur toi et en même temps… c’est comme si c’était pas toi… c’est bizarre… !

Monique nous a laissés seuls une bonne partie de la journée. Jean-Luc m’a pro­posé ce programme, j’écris sur un sujet, un texte de la longueur que je veux et après l’avoir lu, il me dira ce que ça lui inspire, On en débattra et on verra ensuite quel point approfondir.

Alors, voici mon premier devoir. J’aimerais apprendre les mots pour écrire des textes cochons, mais pas pornos… mais excitants quand même. Alors, je me lance.

Devoir n° 1 Enzo&Vincent

Ce que j’ai aimé avec Enzo et Vincent, c’est que je pouvais être la pire des salopes avec eux, faire ma pute… mais quand ils me croisaient au village, ils me respectaient. Vincent m’avait demandé si j’étais vierge, j’avais répondu oui et puis, quand il s’était rendu compte que non, il m’a dit

– Tu sais que tu n’es plus vierge ?

J’ai rougi.

– Désolée…

– Désolée de quoi ? C’est pas une maladie ou une tare ! Pourquoi voulais-tu me le faire croire ? Et comment je l’aurais pas remarqué ?

– Je sais pas…

Après, il m’a demandé ce que j’aimais faire, ce que j’aimerais faire et que je n’avais jamais osé. Je n’ai pas trouvé les mots, j’avais honte, alors il m’a dit qu’on avait le temps, je ne rentrerai à Paris qu’à la fin du mois. Je l’ai embrassé et pen­dant que je me rhabillais, je regardais sa queue… et puis ça m’a fait comme si une vague d’air chaud me poussait les reins… je ne voulais qu’une chose… regar­der, toucher cette queue ! Et j’aurais voulu qu’il se branle pour moi. Pour m’exci­ter !

Il l’a remarqué, il avait un super joli sourire quand il a penché sa tête sur le côté, qu’il a commencé à se caresser le ventre, puis la queue…

– Tu es belle quand tu me regardes comme ça… tu aimes ce que tu vois ?

– Oui…

– Tu me montres ?

– ?? Que je te montre quoi ?

– Comme tu aimes…

– Comment je te le montre ?

– Écarte tes cuisses et montre-moi comment tu te touches…

– Je ne l’ai jamais fait !

– Tu n’as jamais fait quoi ?

 – Me toucher…

– … devant un mec ?

– Non. Me toucher… tout court…

– Tu n’en as pas envie ?

– Je ne sais pas… je ne me suis jamais posé la question ! Mais… là, j’en ai envie et je ne sais pas trop… comment faire…

– Fais comme tu veux ! Comment tu voudrais faire ?

– Que tu me guides au début et après…

Il a posé ma main entre mes cuisses et je me suis caressée pour la première fois. J’aimais beaucoup ce que je ressentais, je n’arrivais plus à le regarder faire, parce que quand je le regardais, j’arrêtais de me caresser. Après, il m’a prise dans ses bras et j’ai continué de me caresser. À un moment, j’ai ressenti un truc super fort et j’ai retiré ma main. Vincent m’a dit que c’était dommage, que je m’étais arrêtée à un mètre de la ligne d’arrivée.

Je sortais avec Vincent, mais un soir, j’ai rencontré Enzo et il m’a plu tout de suite. Je suis sortie avec lui en cachette de Vincent. J’aimais bien ça, d’avoir une double-vie, mais en même temps, je me trouvais salope et ça me gâchait mon plaisir. Ma mère dit que je suis une menteuse, mais souvent je mens parce que j’ai peur de dire la vérité. Par exemple, avec Vincent et Enzo, j’avais peur qu’ils me traitent si je leur disais la vérité, j’avais peur d’être obligée de choisir. Je ne voulais pas gâcher mes vacances avec des histoires, c’était plus simple de tout cacher et d’aller avec l’un ou avec l’autre.

Un jour, tatie et tonton m’ont laissé la maison parce qu’ils avaient des trucs à faire. Ils ne devaient rentrer que tard le soir ou dans la nuit. Je l’ai dit à Enzo, parce que c’était lui que j’avais vu en premier. On était tous les deux dans ma chambre, on s’embrassait, on se caressait quand j’ai entendu Vincent m’appeler. Je ne savais pas quoi faire, je suis allée à la fenêtre pour lui dire que j’étais fatiguée, mais il avait vu le scooter d’Enzo. J’aurais voulu me cacher, disparaître, mais ça n’arrive jamais dans la vraie vie.

– Je peux entrer ou tu préfères rester à moitié nue à ta fenêtre ?

Quand il est entré, on a parlé tous les trois, je pleurais parce que je savais que j’avais mal agi, que je devrai faire un choix et les deux me plaisaient, j’avais peur aussi qu’ils me mettent la honte et que tatie et tonton l’apprennent et le disent à mamie qui l’aurait dit à mes parents… déjà que j’étais ici en punition… mais ça ne s’est pas passé comme ça. Ils m’ont dit qu’ils me trouvaient jolie et qu’ils savaient dès le début que je sortais avec les deux et aussi qu’ils étaient cousins. Je ne me rappelle plus comment on en est arrivés là, mais on a décidé de ne pas gâcher cette journée et on a fait ça tous les trois. J’ai adoré et ils ont adoré aussi ! Alors, dès qu’on le pouvait, on le faisait tous les trois. De ce jour là, je ne l’ai plus fait à deux, avec l’un ou avec l’autre, parce que j’aime mieux à trois.

Jusqu’à la fin des vacances, j’ai eu un peu honte vis-à-vis de tatie, parce qu’elle ne se doutait pas de ce que je faisais en cachette d’elle et qu’elle me faisait super confiance. Et la veille de mon départ, j’ai trouvé son cahier où elle me racontait sa vie, après j’ai lu celui de Bonne-Maman et je me suis sentie toute bête de ne pas lui avoir dit avant et de m’être sentie coupable.

Avec Enzo et Vincent on a décidé de se revoir à chaque fois que je viendrai ici, mais maintenant que je suis venue y habiter, je ne sais pas s’ils voudront bien qu’on continue, parce que moi, j’en ai envie. Manon devoir n° 2 moyen

Manon à l’école buissonnière – Lettre à Manon

hands-195653_640Ma petite Manon,

Monique m’a fait écouter le message que tu lui as laissé sur son répondeur. Elle a voulu te rappeler, mais ta ligne a été coupée, comme tu le laissais entendre. Alors, j’ai décidé de t’écrire cette lettre parce que s’il y a une femme sur Terre pour comprendre ce que tu vis, c’est bien moi !

Ainsi, pour ton anniversaire, tu as organisé une fête au cours de laquelle tu as accepté de faire une sex-tape avec ce garçon dont tu étais éprise, ce garçon que tu croyais loyal, ce garçon qui t’a trahie en diffusant la vidéo.

Tu as bien fait de porter plainte contre lui, au moins la vidéo a été supprimée, mais je sais également que tout ce qui a été diffusé sur internet ne disparaîtra jamais totalement. Je n’écris pas ces mots pour t’accabler davantage, mais au contraire,  pour que tu en sois consciente, que tu ne sois pas surprise si elle apparaissait de nouveau. Je ne crois pas que ces crétins qui t’ont fait si mal soient assez malins pour l’extirper des tréfonds du net. La plainte que tu as déposée te préserve également de ce risque, puisque ce maudit garçon encourrait de lourdes sanctions s’il lui venait à l’esprit de la rediffuser.

Tu ne manges plus, tu pleures et tu dors tout le temps à cause des cachets que tu prends chaque jour pour supporter ta peine, tu as tellement manqué les cours que tu as été renvoyée et tu sais qu’à ton âge, les lycées ne sont plus tenus de t’accepter comme élève. Tu  conclus par « ma vie est foutue, je regrette, je voudrais mourir, mais je n’ai pas la force de me suicider ».

J’ai eu dix-huit ans en 1960. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point la vie était contraignante, à quel point le poids des conventions pesait sur nos épaules. J’aimais rire, j’aimais danser, j’aimais l’amour, bref, j’aimais la vie qui me le rendait bien.

J’habitais dans une petite ville, à peine plus peuplée qu’un village, tout le monde se connaissait, tout le monde connaissait chaque famille. Tu peux donc aisément imaginer la valeur que chacun portait à sa réputation, à l’honneur de la famille et tout le tralala.

J’avais un fiancé qui allait partir en Algérie pour y combattre. Nous ne savions pas bien ce qu’il se passait là-bas, mais qui dit « guerre » dit « mort pour la France ». J’avais tellement peur de ne plus le revoir, qu’il meure de l’autre côté de la Méditerranée… aussi quand il m’a demandé de coucher avec lui avant nos fiançailles, avant notre mariage, j’ai accepté sans hésiter, sans crainte du qu’en dira-t-on, puisque nous étions amoureux, puisqu’il était mon promis, puisque dès son retour, nous régulariserions par un mariage, en robe blanche, à l’église et tout.

J’ai aimé faire l’amour avec lui. Je pourrais te mentir en affirmant le contraire, mais le fait est que j’ai tout de suite aimé les caresses, les baisers sur ma peau, j’ai aimé qu’il me prenne. J’ai aimé ça et j’en ai redemandé. Il était très curieux de ce que je pouvais lui dire, bref, il me demandait de lui raconter mes fantasmes, même s’il n’employait pas ce terme. Je me souviens lui avoir dit que j’aimais m’imaginer être prise par des inconnus, par plein d’hommes, nous en avions ri parce que je ne savais même pas si c’était possible et que cette idée nous semblait saugrenue. À lui comme à moi.

Peu avant son départ, je n’ai plus eu mes règles. En 1960, il n’y avait pas tous ces tests de grossesse, il fallait attendre un certain temps et aller demander au docteur une ordonnance pour faire une analyse. Comme tu peux l’imaginer, je n’ai pas osé m’adresser au médecin de famille et je ne savais vraiment pas quoi faire. En parler à mes parents était inimaginable. J’en parlai donc à mon « fiancé » qui se mit dans une colère noire, me gifla et me quitta sur le champ.

Mais il fit bien pire encore !

Je travaillais comme serveuse dans le café de mes parents, le plus fréquenté du bourg. La veille de son incorporation, il est venu fêter son départ au café et a tout déballé. Tout. Absolument tout ! À ses copains, aux clients qui étaient en train de boire ou de manger. Mon père, qui était derrière le comptoir a tout entendu, que j’avais couché avant, que j’étais enceinte, que je cherchais à faire croire que mon fiancé était le père alors que j’avais couché avec la moitié du canton, que j’aimais être prise comme une chienne, un homme après l’autre.

Je suis restée comme paralysée entre la salle et la terrasse. Il mélangeait la réalité et les mensonges et je ne pouvais rien dire, ni me défendre. Comme toi, je me disais « c’est un cauchemar, je vais me réveiller », mais je ne dormais pas… Les rires gras et obscènes de ces jeunes hommes, les murmures désapprobateurs des autres clients, des habitués « elle cachait bien son jeu… » résonnaient si fort à mes oreilles qu’elles en bourdonnaient.

Tout semblait vaciller autour de moi. Mon cœur battait si fort que j’ai pensé qu’il allait exploser, que c’était ça « mourir de honte ». Je n’ai pas vu arriver mon père, sinon, j’aurais cherché à parer le coup de nerf de bœuf qu’il m’a asséné, avant de me chasser, comme ça, d’un coup de pied au cul qui m’a fait passer de la salle à la terrasse, et le second de la terrasse à la chaussée.

Le désespoir m’a fait courir droit devant moi, jusqu’à ce qu’une estafette me coupe la route. Je ne connaissais pas cet homme qui me disait « Monte ! », je ne l’avais jamais vu avant ce jour, je l’avais à peine remarqué quand j’avais pris sa commande. Je m’assis à ses côtés avec en tête l’idée de fuir ce maudit village, de descendre à la première grosse ville que nous traverserions. Dans une grande ville, je serai anonyme, je m’y referai une nouvelle virginité. Soulagée à cette perspective, je pleurai enfin.

Il n’a pas dit un mot en conduisant, le temps que je me calme. Je le regardai, vis comme un sourire sur son visage et je compris.  Il avait cru à tous ces bobards et voulait coucher avec moi ! Je lui expliquai tout pour qu’il ne se méprenne pas et surtout parce que j’avais besoin que quelqu’un connaisse la vérité. Il m’écouta et me dit de ne pas m’en faire, qu’il avait bien compris, que les mensonges de ce pauvre type ne l’avaient pas leurré.

Il me dit aussi qu’il s’appelait Paulo et il me proposa de m’héberger « sans contrepartie » le temps que je me remette de mes émotions. Il me dit aussi de ne pas m’en faire pour cette grossesse, que si j’étais enceinte, il connaissait quelqu’un qui pourrait « le faire passer » et que si je voulais garder ce bébé, il en endosserait la paternité. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a regardée, m’a souri « tu crois au coup de foudre ? »

Nous avons roulé plus de deux heures, je ne connaissais pas la ville où il habitait. Pourquoi lui ai-je fait confiance ? Je ne saurais te le dire, mes pressentiments m’avaient trahie, je venais d’être chassée de chez mes parents parce que j’avais fait confiance à un jeune homme que je connaissais depuis toujours et ça ne m’avait pas servi de leçon ! Je l’accordais à cet inconnu !

Il me parla de sa vie, de son métier qui le mettait souvent sur les routes. Plus nous approchions de cette ville, plus je sentais mes tripes se nouer. Une douleur incroyable me cisaillait le ventre, je mourais de trouille et le ressentais physiquement. Comme un flash, je me vis captive, soumise à un tortionnaire que je ne pourrai fuir. Pour calmer cette peur, pour essayer d’ordonner mes idées et trouver une solution de secours, je m’accrochais à son sourire, au velours de sa voix grave, et, quand il me regardait, à la douceur de ses yeux. Il s’en aperçut très vite. « Ne crains rien ! Je ne cherche pas à te piéger ! »

Arrivés dans la ville où il demeurait, il se gara sur la place, devant la boucherie et m’expliqua qu’il avait un petit appartement au-dessus, qu’il occupait en attendant d’avoir retapé une autre maison, dans un village plus près de la mer. Il me prévint aussi qu’il n’y avait qu’une chambre, qu’il dormirait sur les coussins dans la salle à manger, mais que cette situation ne durerait qu’une nuit, dès le lendemain, il en parlerait à ses amis qui sauraient m’aider.

Très galant, il m’ouvrit la portière et alors que je passais devant lui, pour entrer dans ce petit immeuble, il me murmura « Je crois que tu as un souci en moins, Catherine ». Que voulait-il dire ? Je ne sais pas pourquoi je regardai mes jambes, peut-être ai-je suivi son regard, je vis un filet de sang sur mon mollet droit. Je n’étais pas enceinte ! Mon cœur battait la chamade, j’étais tellement soulagée ! Je l’enlaçai, l’embrassai sur la joue en le remerciant.

Je m’endormis comme une masse, malgré l’inconfort de l’alèse improvisée qu’il avait faite avec sa nappe en toile cirée. À mon réveil, il était parti, il m’avait laissé un petit mot pour s’en excuser, pour m’expliquer ce que je trouverai pour manger et, le plus important à mes yeux, un peu d’argent pour que je puisse m’acheter des « garnitures », comme on disait à l’époque. J’étais en train de déchiffrer son mot quand j’entendis frapper à la porte, un toc-toc timide. Je l’ouvris et me trouvai face à une femme souriante.

Devant mon air étonné, elle se présenta, elle s’appelait Marie, elle était la belle-sœur de Paulo, qui était passé à la boucherie avant de partir travailler. Il lui avait demandé de m’apporter une robe et une culotte, elle avait aussi pensé aux serviettes hygiéniques. Elle me proposa de déjeuner avec eux et me dit de ne surtout pas m’en faire, que Paulo était un homme bon et que quelque soit la raison pour laquelle j’étais arrivée ici, j’y serai bien. Je ne revis Paulo que deux jours plus tard, il me proposa de travailler avec lui.

Nous sommes restés « bons amis » pendant quelques semaines, jusqu’au jour où il me prévint, une fois de plus, qu’il serait absent pour la soirée et la nuit. Je savais ce que cette absence signifiait, j’ai éclaté en sanglots. J’aurais tant aimé connaître ce monde dont il m’entrouvrait la porte sans me permettre d’en franchir le seuil… Je le lui dis, il me  prit dans ses bras, m’embrassa… ses mains sur mon corps… ! Je le suppliai de me faire l’amour « rien qu’une fois » pour que je puisse enfin goûter à nouveau à ce plaisir.  Je crus bon de préciser que « c’était la bonne période » que je ne risquais pas de tomber enceinte, ce qui le fit éclater de rire. « Si je te proposais de m’accompagner ce soir, accepterais-tu de regarder d’autres couples coucher ensemble ? De me voir me faire sucer par d’autres femmes ? De me voir baiser, lécher d’autres femmes ? » Je n’eus pas besoin de lui répondre par des mots, mon sourire, le pétillement de mes yeux venaient de le faire.

Le soir même, je fis enfin mon entrée dans ce monde qui me convenait. Loin des clichés que j’entends souvent, tous les hommes, toutes les femmes qui participaient à cette partie fine firent preuve d’une grande bienveillance. Je me souviens de ma première pipe, guidée par les mots, par les gestes de Paulo. Que c’était bon… ! Nous avions conclu cet accord, pour cette première fois, il serait le seul à coucher avec moi, à me toucher, à m’embrasser…

Paulo venait de me faire jouir, comme j’ignorais que ça puisse exister. J’ai regardé cette femme entourée d’hommes, une queue dans chaque main, elle les branlait d’une façon qui m’excitait terriblement, un autre homme était dans sa bouche et un quatrième la prenait. C’était exactement la scène dont j’avais rêvé ! Paulo me demanda « Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? », je la désignai du doigt « Ça ! », il s’exclama « Je l’ai su dès que je t’ai vue, tu es la femme que j’attendais ! »

Ce qui me troubla le plus, c’est le mot « femme » par ce simple petit mot, il venait de me faire passer de l’enfance à l’âge adulte. Tout comme Rosalie, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de mes parents, quand j’ai eu 21 ans, Paulo et moi nous sommes mariés.

Monique t’a parlé un peu de ma vie, je sais que dans le cahier qu’elle te destine, elle t’en dit un peu plus sur moi. J’aurais tant d’autres choses à te raconter, mais ma lettre est déjà bien assez longue, je vais la conclure en te disant de ne pas perdre espoir et en renouvelant l’invitation de Monique.

Il y a ici des gens qui t’aiment telle que tu es, pour ce que tu es, des gens qui ne te jugeront jamais, je parle de nous « les vieux », mais aussi de ces deux cousins avec lesquels tu as pris du bon temps cet été ;-) savais-tu seulement que je suis leur grand-mère ?

La carte que tu as due trouver dans cette enveloppe te permettra de prendre le train jusqu’à Aubagne, où nous t’attendrons mercredi prochain, si tu décidais de venir goûter à la douceur provençale. Je n’attends rien d’autre de toi que te savoir heureuse et je suis ravie de te tendre la main dans ces moments difficiles, ainsi que Paulo l’a fait pour moi en 1960, geste que Monique a renouvelé en 1974 en venant me sortir de mon deuil.

Je t’embrasse fort, fort, fort,

Cathy

Après son arrivée au village, Manon va à l’école buissonnière