Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : Réponse à ta demande de précisions

Le 4 janvier 2019

Mon petit Lucas,

Comme tu me l’as demandé avant de repartir vers ta vie estudiantine et strasbourgeoise, je vais apporter ici quelques précisions. Quand tu me les as demandées, tu souriais en coin, un brin ironique et tellement tendre… Bien sûr Monique est plus cash quand elle raconte ses souvenirs, mais Manon n’est pas sa petite-fille, c’est la petite-fille de sa sœur !

Je compte sur le fait que je te posterai cette lettre et que je n’aurai donc pas à croiser ton regard dès ta lecture achevée, pour me donner le courage nécessaire et me confier réelle­ment, sans honte.

J’aimais bien faire l’amour avec le père de Julien, qui fut le premier garçon à me caresser, à coucher avec moi. J’avais déjà embrassé deux autres garçons lors de surpat’ mais ça n’avait pas été plus loin, pas même un “pelotage de nichons”, juste une ou deux pelles pendant et après un slow. Avec le père de Julien, j’ai eu l’impression d’être une femme. Il était aussi puceau que moi, mais je lui faisais confiance, persuadée qu’un garçon sait forcément “ces choses-là”…

Quand je repense à cette période, je réalise que ce qui m’excitait le plus avec le père de Julien, c’était son désir, de sa­voir que je l’excitais. Et puis, je suis tombée enceinte de Julien, mon corps déformé ne l’excitait pas. Mon désir s’est éteint avec le sien.

Après mai 68, il y avait beaucoup de groupuscules de femmes, pas forcément des militantes féministes, mais des mouvements d’entraide spontanés et évidemment des fémi­nistes, des militantes du Planning Familial qui pouvaient t’ai­der à avorter dans des conditions sanitaires acceptables, qui pouvaient te donner des moyens anticonceptionnels. C’est en allant prendre des informations sur la contraception, que j’as­sistai à une réunion où les femmes parlaient de leur corps comme je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse le faire, elles parlaient du plaisir et de la manière de l’atteindre sans aucune honte. J’étais sidérée !

Je ne pris pas la parole et rentrai chez moi, bien déci­dée à fuir ces espèces de folles. Julien était chez mes parents, j’avais du temps devant moi, je décidai d’en profiter pour lire au calme le petit fascicule qui expliquait comment éviter une grossesse non désirée. Il y avait un schéma de l’appareil géni­tal féminin. Je localisai le clitoris. Même si ça peut paraître étrange, jusqu’à ce jour, j’ignorais son nom et même son existence.

C’était donc en caressant habilement ce truc que ces femmes jouissaient ? Je glissai ma main dans ma culotte et le caressai pour la première fois. Enfin, pas tout à fait pour la première fois, mais la première fois de façon consciente. Parce qu’il m’était arrivé quelques fois, en me lavant “à fond” après mes règles, de le toucher, mais je ne liais pas cette sen­sation à un plaisir sexuel, plutôt au soulagement de ne plus avoir mal, puisque j’avais encore des règles douloureuses. Ça te permet de te donner une idée des connaissances des jeunes de ma génération sur le sujet…

Un peu vexée d’en savoir si peu sur mon corps, je déci­dai de me caresser, je faisais attention à la moindre de mes sensations, le goût de ma salive sur ma langue, dans ma gorge, les oreilles qui chauffent, le cœur qui bat plus fort, qui ré­sonne jusque dans mes oreilles, la moiteur chaude sous mes doigts, cette envie de me caresser frénétiquement, puis ralen­tir soudain, savoir que je suis allée jusqu’au seuil du plaisir… recommencer…

À chaque fois, ces images qui s’imposaient à moi, juste avant de jouir, me faisaient peur, me faisaient honte. Je ne réussis pas à jouir ce jour-là, mais quelques jours plus tard, alors que je me lavais après avoir accompli mon de­voir conjugal, sans aucun enthousiasme, sentiment partagé avec mon époux.

Je prétextais une méthode anticonceptionnelle pour justifier ma douche prolongée. Je venais de parler avec le père de Julien de cette réunion dont j’avais entendu des bribes et lui avais demandé ce qu’il pensait de la masturbation féminine. Il me répondit que je n’en avais pas besoin puisque c’était un truc pour les mal baisées. Je pris cette réflexion en pleine face, un peu comme une gifle et je crois que c’est là qu’est née ma “rébellion”. Qu’est-ce qu’il en savait, ce con, de ce que je res­sentais ? Comme une vengeance muette et secrète, je décidais “Puisque c’est comme ça, il va voir ce qu’il va voir !”. En l’oc­currence rien, puisque je ne voulais pas qu’il sache ce que je m’apprêtais à commettre un adultère en solitaire.

J’allais donc sous la douche et me caressais longue­ment, à demi accroupie pour mieux écarter mes jambes et ressentir tous les replis, en éprouver la sensibilité avant de ca­resser mon clitoris. J’aurais aimé pouvoir observer le reflet de mon sexe dans un miroir, puisque certaines femmes sem­blaient dire que ça les avait aidées, mais à cause de la buée, des gouttes d’eau, je n’y voyais rien.

Je sentais le plaisir monter en moi et puis ces images, toujours les mêmes… ces regards lubriques posés sur moi… ces femmes et ces hommes… ces gestes à peine esquissés… La honte me fit écarter ma main une fois de plus, mais j’avais ou­blié la douche qui continuait à couler sur mes seins, sur mon ventre… Je dirigeais le jet entre mes cuisses, fermai les yeux et me laissai enfin aller à la douceur de ces regards excités…

La scène me revint tout de suite en mémoire, comme s’il s’agis­sait d’un film et que je reprenais ma place devant l’écran après m’être absentée quelques instants. Il me fallut quelques essais avant de réussir à jouir. Mais je me souviens parfaitement du sentiment de revanche que je ressentis. Cette impression de l’avoir fait cocu sans qu’il ne s’en doute.

Dès cette nuit, je me fis la promesse de jouir au moins une fois par jour. Promesse que je n’ai pas toujours pu tenir, mais je m’y suis efforcée au maximum. Tu comprends mainte­nant mieux ma gêne à propos du réveillon de 1974 ? Si j’avais eu d’autres fantasmes, peut-être aurais-je pu connaître leur part dans mes souvenirs de cette nuit, mais il se trouve que ces vagues souvenirs sont semblables aux images qui me venaient en tête quand je jouissais, aux images que je convoquais pour m’exciter quand je ne l’étais pas assez.

Pendant les presque deux années qui suivirent ma sé­paration d’avec le père de Julien, j’approfondissais mes connaissances sur mon corps, sur les différents plaisirs qu’il pouvait m’offrir. J’eus même une période, après ce fameux ré­veillon de 1974 où l’envie de jouir me prenait à l’improviste, par exemple à mon travail. Je prétextais alors une envie pressante pour aller me soulager dans les toilettes, mes collègues me plaignaient à cause de ces cystites à répétition, je n’ai jamais osé les détromper.

Quand je rencontrai Martial, durant notre première nuit, j’avais une idée assez précise de ce qui m’excitait, de ce qui me permettait d’accéder au nirvana, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il pouvait m’en offrir bien d’autres.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir éprouvé du plaisir avec ma poitrine avant que Martial ne la caresse. La seule hésitation que j’ai eue dans cette étreinte fut liée à mes seins d’ailleurs… Martial me les caressait doucement, sensuellement, je caressais ses épaules, j’avais envie de passer mes doigts dans ses cheveux, mais je n’osais pas, parce qu’ils étaient crépus… puis, je me suis lais­sée aller… j’ai immédiatement adoré la sensation sous mes doigts, ses cheveux sous mes doigts semblaient les caresser… la bouche de Martial était tout près de mes seins, j’avais envie qu’il me les tète, mais j’étais prise d’une honte incroyable à cette idée… Comme s’il avait deviné mes pensées, Martial re­leva la tête pour me demander l’autorisation de sucer mes seins… j’ai cru m’évanouir de plaisir.

Tu comprends pourquoi, quand en janvier, il m’a parlé de Monique, j’ai eu peur d’arriver trop tard dans sa vie et comme j’ai été heureuse de sa demande en mariage ?

Je vais arrêter là cette lettre et te la poster, parce que tu connais mon aversion pour les traces qu’on laisse sur le web. Si tu souhaites que j’apporte d’autres précisions, n’hésite pas à me les demander.

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 4

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : Compte-rendu de notre entrevue du 30 décembre 2018

Monsieur Monpetitfils, autrement prénommé Lucas,

Comme cité en objet et puisque vous me le demandâtes, je vous confirme que je vous livrerai mes souvenirs sous forme de confidences épistolaires. Et puisque Martial a trouvé bon de vous révéler que “secrétaire” fut certes ma profession, mais que c’est aussi le nom d’un meuble et qu’un autre nom de ce meuble est “bonheur du jour”, je regrouperai cette correspondance dans le dossier intitulé “Bonheurs des jours, confidences épistolaires”. Parce que de cette joyeuse après-midi, je veux surtout retenir qu’il a corrigé ma première proposition en précisant “qu’avec toi, ce n’a jamais été un bonheur du jour, mais des bonheurs chaque jour !”

Vous êtes venus, toi et tes amis, Manon, Enzo, Vincent, pour nous souhaiter la bonne année et savoir si éventuellement, nous avions prévu de fêter la nouvelle année quelque part… ailleurs… libérant ainsi notre maison jusqu’au premier janvier… pas trop tôt dans la journée… Comment aurions-nous pu refuser ? Quel meilleur prétexte pour tous nous retrouver chez Jimmy, et nous organiser un réveillon comme au bon vieux temps ? Nous en profiterions pour nous remémorer notre jeunesse et vous la raconter de mon point de vue.

C’est à cet instant qu’Enzo a proposé que son grand-père raconte ses souvenirs et qu’Alain a éclaté de rire en disant que c’était juste bon pour les bonnes-femmes, ces gribouillages, ces écrits… “C’est bien connu, le secrétariat c’est un boulot de gonzesse !”

Cette remarque n’avait pour autre but que de nous faire râler, Monique, Cathy et moi, mais seule Manon est tombée dans ce piège grossier.

Je vais donc, ainsi que tu me l’as demandé, commencer par le commencement. Je suis née à Paris en 1945 d’une mère parisienne et d’un père breton… enfin… breton né à Paris… mais qui tenait à ses origines bretonnes. Comme beaucoup de jeunes filles de ma condition, j’ai appris le métier de sténodactylo, puis comme je m’étais avérée plutôt douée, j’eus la chance d’étudier deux ans de plus pour apprendre la comptabilité. Ce qui me permit de passer un concours du Ministère de l’Éducation Nationale et d’avoir ainsi un emploi garanti avec une possibilité d’évolution de carrière. Je me suis mariée en 1967 avec le père de Julien, qui était un ami d’un de mes cousins.

Julien est né en 1970. Petit à petit notre couple s’est délité, nous avions été si proches, nos étreintes avaient été tellement torrides et moins de cinq ans après notre mariage, nous ne nous parlions presque plus et notre sexualité joyeuse était devenue un devoir que nous nous efforcions de remplir régulièrement, comme un impôt qu’on doit régler à date fixe. Je ne lui en veux pas d’avoir cherché ailleurs une relation plus épanouissante.

D’amoureuse, de fiancée puis d’épouse, j’étais devenue mère et le père de Julien n’arrivait plus à désirer la mère de son enfant comme j’aimais tant qu’il me désire. Je ne faisais aucun effort non plus, estimant que la faute était sienne et depuis que j’avais découvert comment me faire du bien, je préférais me contenter toute seule en rêvant à des scènes lubriques et décomplexées.

J’appris mon infortune d’une façon assez humiliante, en allant faire quelques achats pendant mon heure de déjeuner, je le vis attablé dans une brasserie, avec une jolie fille. Il lui embrassa les doigts, avant de lui tendre un petit paquet. Je n’ai pas attendu qu’elle le déballe et je me suis enfuie pour qu’il ne me voie pas. J’étais la victime et j’agissais en fautive !

Quand il rentra, le soir même, à la maison, il trouva sa valise sur le pallier. Il entra tout de même et me demanda “C’est quoi ce cirque ?” je lui répondis par le nom de la brasserie. Il m’accusa de l’espionner. Je le mis à la porte avec pertes et fracas.

Quelques semaines plus tard, nous entamâmes une procédure de divorce. Nos relations furent houleuses jusqu’à ma rencontre avec Martial. Parce qu’il n’a pas fait que me faire jouir, ton grand-père, il m’a aussi beaucoup apaisée !

Que s’est-il passé au juste lors du réveillon de 1974 ? Comme je te l’ai déjà écrit, je n’en sais rien. J’avais bu, je pensais contrôler mon ivresse, mais en fait, non. J’ai de vagues images de sexes masculins caressés sous le pantalon, il me semble me souvenir de mains inconnues courant sous ma robe, entre mes cuisses… Je sais que j’avais bien envie d’embrasser notre hôte, l’amie qui m’avait invitée. J’ai le souvenir d’un baiser volé, de lèvres qui se frôlent et de langues qui se cherchent avant de s’éviter. Mais j’ai toujours été incapable de savoir si j’avais rêvé cette brève étreinte ou si elle a vraiment eu lieu.

Je me suis réveillée dans une chambre inconnue, j’avais dormi sur un matelas posé à même le sol, une cuvette à portée de main. C’est ce détail qui m’a permis de comprendre que j’avais dû être assez ivre pour qu’on me fasse dormir ainsi et que je ne l’avais pas été assez pour être malade et devoir utiliser la cuvette.

Je marchais, le cerveau encore embrumé, jusque chez moi. Mon amie n’évoqua jamais cet aspect alcoolisé du réveillon, en fait, je n’en entendis plus parler jusqu’au réveillon suivant, celui où je rencontrai Martial.

Vous avez souhaité que je vous raconte ma découverte du village et des amis de Martial. Elle a eu lieu lors du baptême de Céline où nous étions conviés.

Nous étions arrivés juste avant le premier toast, Martial n’avait pas eu le temps de me présenter. Il m’avait bien semblé que Monique s’agitait de façon étrange sur les genoux de Jimmy, mais je ne l’aurais pas parié.

Marie-Claire et ses invités logeaient dans le mas qu’évoque Monique. Jimmy n’en était pas encore le propriétaire, mais ils n’avaient eu aucun mal à le louer. Les vieux étaient rue Basse, les jeunes, dans la grande maison “chez Toine”.

Une fois entre nous, Monique s’approcha de moi, m’embrassa “Sois la bienvenue, Sylvie ! Ainsi tu préfères une partouze à une bague de fiançailles ?”. Tout le monde me souriait, je répondis oui, en précisant que ce serait une première pour moi.

– Et tu les verrais quand, vos fiançailles ?

– Le plus tôt possible

Cathy me fit signe d’approcher, elle était enceinte de sept mois et je crus qu’elle avait du mal à se déplacer. En réalité, elle s’amusait de ce rôle de “mater familias”.

– Tu sais, Monique et moi, on n’a pas été au collège, mais ces messieurs nous donnent des leçons de rattrapage, nous découvrons les classiques de la littérature coquine et nous jouons certaines scènes. Tu vois ?

Et comment, je voyais ! Mais j’étais prise entre l’envie de faire confiance à ces inconnus et la crainte d’être tombée dans un piège. Même si je dois reconnaître que c’était stupide, c’est le gros ventre de Cathy qui fit pencher la balance.

Elle me désigna une énorme malle et me demanda de choisir un costume. Je pris la première robe à ma taille. Monique m’aida à l’enfiler, je sentais battre mon cœur tandis qu’elle arrangeait les manches sur mes épaules. Elle m’accompagna jusqu’à une petite pièce qu’elle nomma “le cabinet de la curiosité”. Par réflexe, je corrigeai des curiosités”.

– Non, non ! De la curiosité, parce que c’est ici que tu vas t’apercevoir à quel point la curiosité est une qualité agréable, adorable.

Elle me raconta une scène de Fanny Hill que je reconnus tout de suite.

– Ah ! Mais c’est super, tu as de saines lectures !

– C’est Martial qui me l’a conseillé…

– Nous aurons tout le temps d’en parler ensuite, voici ce que je te propose : tu regarderas par ce judas, tu ne devras pas te retourner, chacun notre tour, nous viendrons t’agacer et quand tu te sentiras prête, tu nous rejoindras et participeras à la fête. Ce programme est-il à ta convenance ?

J’aurais voulu lui crier un oui enthousiaste, mais une bouffée d’excitation avala ma voix et c’est dans un murmure presque inaudible que je lui répondis. Elle me fit un beau sourire et me demanda la permission de m’embrasser. C’était la première fois que j’osais rouler une pelle à une fille sans avoir l’excuse de l’ivresse. Monique a été la première fille que j’ai réellement embrassée. J’aurais voulu que ce baiser ne cessât jamais. J’aimais ses caresses, j’aimais la caresser, mais elle s’arracha soudain à mon étreinte et me souhaita, dans un éclat de rire, de “bien me régaler les yeux”. J’ignorais encore qu’elle était infoutue de prendre l’accent provençal et qu’il s’agissait d’une expression chère à ses amis.

Je regardai enfin par l’œilleton. Je sentis mes joues devenir bouillantes, un chatouillis d’excitation à la racine de mes cheveux, quand je vis tous ces corps nus. Martial était dans mon dos, ses lèvres sur ma nuque glissaient vers mon épaule, ses mains se faufilaient dans les replis de ma robe.

– Tu aimes ce que tu vois ?

– Oui…

– Que regardes-tu précisément ?

Je lui répondis, mais il voulait plus de détails, alors je regardai plus attentivement. Plus je les observais, plus j’avais envie de les rejoindre. Je n’ai même pas remarqué quand Martial a rejoint ses amis et qu’Alain a pris sa place.

Je sentais son sexe, qui me parut énorme, contre mes reins et sans me retourner, je voulus le caresser. Il éclata de rire.

– Ho, la belle ! Si tu me branles tout en matant ma femme et Monique se gouiner, je vais venir ! Et si je viens sur un costume de la malle, je vais me faire engueuler !

J’ignorais encore tout de sa “particularité particulière”, mais quand je la connus, plus tard dans la nuit, quand il me “baptisa”, je ne pus m’empêcher de sourire.

Je réussis à rester dans le cabinet de la curiosité le temps que chacun, que chacune fasse connaissance avec moi, avec mon corps, le temps que je fasse connaissance avec les caresses, les baisers, les mots de chacun, de chacune. “Madame” fut la dernière à m’exciter, elle me susurra “Méfie-toi du Bavard, sous ses airs de paysan attardé, c’est certainement lui, le meilleur amant ! Il sait y faire, mais… écoute-le ! Tu vois ce que je veux dire ? C’est insupportable, tous ces bavardages et sa grossièreté… !”. En la suivant dans le salon, je lui demandai pourquoi elle ne lui disait pas de se taire.

– Parce qu’il ne le peut pas ! Et puis… même si ça me coûte de l’avouer… je crois que j’aimerais moins, s’il se taisait… je le trouve moche et vulgaire, mais je crois que s’il me demandait de faire 50 kilomètres sur les genoux pour qu’il me baise, je les ferais…

En disant ces mots, elle rougit, confuse de s’être laissée aller à cette confidence. J’entrai dans le salon, passai des bras d’un invité à ceux d’un autre dans un mouvement tournoyant, comme une valse sensuelle. Je m’installai sur le banc de prières et de contrition. J’étais en train d’écarter mes cuisses devant un public curieux et attentif, quand je fus saisie d’un orgasme à la fois doux et violent. Nous y vîmes tous un heureux présage et nous avions raison.

Les deux nuits qui suivirent cette première partouze débutèrent par la question rituelle que posait Christian “Et si nous offrions une nouvelle bague de fiançailles à Sylvie ?”

Quand je pus enfin épouser Martial, plusieurs mois après mon divorce, nous passâmes notre lune de miel dans le mas. La première nuit, Monique, Christian, Cathy, Alain, Joseph, Jimmy, le Balafré, le Notaire et le Bavard nous intronisèrent membres de la Confrérie du Bouton d’Or, en plus de ma broche, je reçus le surnom “la Fiancée” et Martial, outre ses boutons de manchette, fut surnommé “Titi” sur la proposition de Monique parce qu’il était et est resté son titi parisien.

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 3

Lettre à Lucas

Mon petit Lucas,

Je t’avais écrit une lettre cinglante en réponse à ta remarque désobligeante, mais en la relisant, j’ai décidé de la déchirer et de la mettre au panier. Ayant déversé ma bile, m’étant calmée, je t’écris ce petit mot pour t’expliquer la raison de ma réaction, que tu as mal interprétée, mais comment aurait-il pu en être autrement ?

Tu es venu passer les fêtes chez nous, avec tes parents, ravi de cette grande réunion familiale qui te permet de retrouver tes cousins et de passer deux semaines avec eux. Quand ton père nous a appris que, tout compte fait, tu préférais fêter le réveillon avec des amis dont tu venais de faire la connais­sance, ton grand-père et moi nous en sommes réjoui.

Tu as fait la fête et tu n’as pas manqué de nous envoyer un sel­fie à minuit pile pour nous souhaiter un joyeux Noël et ce midi, alors que tu déjeunais avec nous, ton père et son frère t’ont taquiné à propos de l’ambiance chaleureuse qui semblait régner et j’ai souri en marmonnant que ce n’était pas très prudent.

Pourquoi y as-tu vu de l’ironie ? Du jugement ? Je n’en sais rien, mais je tenais à t’en expliquer la raison.

Je ne juge pas ces jeunes filles, je ne leur reproche rien, mais elles me rappellent pour l’une sa grand-tante, pour l’autre sa grand-mère et les deux me font penser à la jeune femme que j’ai été.

Maintenant que ma colère s’est évanouie, je dois admettre que tu les as défendues certes avec virulence, mais avec des argu­ments qui m’ont touchée. Tu as raison, ce ne sont ni des putes, ni des filles perdues et elles ont parfaitement le droit de jouir de leur corps comme elles en ont envie ! Mais de grâce, perds cette sale manie de nous juger en fonction de l’idée que tu te fais de nous !

Je suppose que Manon t’a expliqué pourquoi elle est venue s’installer au village, cette mésaventure arrivée à l’automne, cette sex-tape qui a tourné dans son entourage et qui lui a valu de telles insultes que Manon croyait sa vie terminée, qu’elle se croyait marquée à tout jamais du sceau de l’infamie. Moins de trois mois après cette sordide histoire, elle apparaît à nouveau sur une photo, c’est pour cette raison que je me suis permise de parler de prudence. Je ne la jugeais pas.

Tu sais déjà que ton grand-père et moi sommes athées d’obé­dience « bouffe-curé », pourtant nous fêtons Noël avec une joie et un bonheur qui ne sont pas feints. Tu en connais la rai­son, nous nous sommes connus lors d’un réveillon, quand ton oncle n’était encore qu’un bambin, l’année de mon divorce.

Maintenant, laisse-moi te raconter ce réveillon si particulier et si cher à mon cœur, celui de mes 30 ans.

Je venais de divorcer, j’élevais seule ton oncle Julien, dont mon ex-mari avait la garde pour le début des vacances. Une amie m’avait proposé de passer le réveillon entre célibataires.

Quand j’arrivai, il y avait les mêmes convives que l’année pré­cédente, pour ce qui avait été mon premier réveillon de céli­bataire. Deux mois avant, j’avais appris l’adultère de mon mari, nous étions séparés. J’avais trop bu cette année-là et je m’étais montrée peu farouche. C’est ce qu’expliquait un des participants à un convive qui venait d’arriver. Je fis semblant de n’avoir rien entendu et saluai d’autres invités quand l’incon­nu se mit à parler.

J’étais tétanisée. Je connaissais cette voix. Je me retournai et mes craintes se justifièrent. Martial enseignait dans le lycée où j’étais secrétaire ! Si ça se savait, j’étais foutue parce qu’en 1975, malgré tous les bobards qu’on raconte sur mai 68, une femme divorcée à la cuisse légère était aussi mal vue que dix ans plus tôt.

Martial expliqua notre gêne auprès des autres convives. Nous travaillions tous deux dans le même lycée, ce que tout le monde ignorait, il avait été invité au dernier moment en rem­placement d’un autre.

Nous avons passé la soirée à flirter ensemble et j’ai fini la nuit dans son lit. Je n’étais pas ivre, lui non plus. Il a été le premier homme à me demander ce que j’aimais, comment j’arrivais à l’orgasme, si j’avais des fantasmes et lesquels j’aurais envie de réaliser, si l’ivresse de l’an dernier avait été la cause ou le pré­texte pour me faire tripoter, pour tripoter les autres. Tout en me posant ces questions, il me parlait de lui. Mais quand il a évoqué le réveillon précédent, j’ai un peu flippé.

Devais-je lui avouer que mon plus grand regret était d’avoir presque tout oublié, à cause de l’ivresse ? Lui dire que je ne distinguais plus la part des souvenirs de celle de mes fantasmes ?

Nous étions nus dans le lit, nous nous caressions à peine. Quand elle l’évoque, Monique a une jolie formule qui est très juste, elle dit que le corps de Martial inspire la confiance, le confort douillet et rassurant… c’est ce qui a permis de délier ma langue. Après cet aveu, il m’a souri très gentiment « On a bien fait de ne pas trop boire, alors ! »

Nous avons fait l’amour en faisant attention l’un à l’autre, je n’avais jamais rien vécu de semblable, guider un homme tout en me laissant guider par lui.

Il y avait beaucoup de grèves, cette année-là. Quelques jours après la rentrée de janvier, il y eut une assemblée générale. J’avais croisé Martial au lycée, mais comme nous l’avions déci­dé, nous faisions mine ne pas nous connaître plus que ça « Bonjour Madame » « Bonjour Monsieur ».

J’avais vu le tract annonçant l’AG, je m’y rendis et à peine en­trée dans le réfectoire, un prof s’écria « L’œil de Moscou ! » Martial prit ma défense

Tu te rends compte de ce que tu dis ou t’es vraiment con ? Tu réa­lises combien c’est dur pour elle ? Combien elle est courageuse ? Les profs la voient comme une espionne alors que son chef, Mon­sieur le Proviseur, va lui reprocher sa déloyauté. La moindre des choses est de l’accueillir chaleureusement !

Il conclut sa tirade en tapant dans ses mains, tous les profs l’imitèrent et m’applaudirent aussi. La vérité est que j’avais sauté sur l’occasion pour le voir parce qu’il m’avait manqué. J’avais eu la garde de Julien dès le 25 décembre et n’avais donc pas pu passer une autre nuit avec lui.

La grève votée, nous passâmes la journée ensemble, et quand il fallut établir le planning d’occupation des locaux, j’expliquai que je ne pouvais pas dormir au lycée à cause de mon fils.

Martial me raccompagna chez moi. Au bas de l’immeuble, il me sourit en me disant « Dommage ! ». Le feu aux joues, je lui répondis :

– Sauf si on le fait ici. Je paye la baby-sitter à l’heure, un peu de retard…

– Mais il faudra faire super vite, Sylvie, tu le sais ?

– Oui, mais… 

Je venais de glisser sa main sous mon collant. Pour la pre­mière fois de ma vie, je fis l’amour dans le hall de mon im­meuble, debout, les mains plaquées sur les boîtes aux lettres. Je me souviens encore du froid du métal sous mes paumes bouillantes, de l’élastique du collant qui me cisaillait la peau au niveau des genoux, de la fraîcheur de l’air sur mes cuisses, mes fesses, des baisers de Martial dans mon cou, de son souffle. Je jouis très fort, très vite, très facilement. Le plus difficile avait été de contenir mes cris de plaisir. Je l’embrassai avant de monter les trois étages quand je remarquai un air chagrin sur son visage. Je lui en demandai la raison. Il me pro­posa d’aller prendre un verre chez lui. Je montais quatre à quatre les escaliers, prévins la baby-sitter de la grève au lycée, lui demandai de s’occuper de Julien pendant quelques heures encore, elle pourrait même dormir chez moi si la réunion de­vait se poursuivre tard dans la nuit.

Arrivés chez lui, Martial me parla des partouzes, de ses amis et d’une fille incroyable qu’il avait connue pendant les va­cances de la Toussaint, belle, amusante, curieuse, avide d’ap­prendre, gourmande, sensuelle, libre… à chacun de ses mots, ma gorge se nouait un peu plus. Il avait trouvé la femme idéale et elle s’ap­pelait Monique. Je voulais m’enfuir en courant quand il me dit :

– Monique m’a permis de comprendre que moi aussi, je pouvais trouver mon idéal féminin. Je me suis promis que si je croisais une femme comme elle, je ne la laisserai pas échapper et la de­manderai en mariage.

Il prit une profonde inspiration, me regarda droit dans les yeux, sa main bouillante enserrant les miennes avant de me demander :

– Sylvie, veux-tu m’épouser ? 

Je n’ai jamais douté de sa sincérité. J’acceptai à la condition qu’il m’offre une partouze en guise de bague de fiançailles. Ce fut la première fois où je l’entendis me dire « Je t’aime ! Je t’aime, Sylvie ! »

Voilà comment j’ai connu ton grand-père, si tu le souhaites, je t’en raconterai plus, mais de grâce, méfiez-vous des traces que laissent vos photos, vos vidéos sur internet en général et sur les réseaux sociaux en particulier ! Rien ne me rendrait plus heureuse, ne comblerait davantage ton grand-père que te transmettre nos souvenirs, comme Monique a reçu les confi­dences de sa grand-mère, comme Christian a reçu celles de la sienne et comme ils transmettent les leurs à la petite Manon.

Tu repars à Strasbourg dans une semaine, ça nous laisse à la fois beaucoup et peu de temps, mais sache que papy Martial et moi serions ravis de partager nos souvenirs, pour que tu puisses profiter au maximum de tes nouveaux amis, je te propose d’écrire un petit cahier, comme Monique l’a fait pour Manon et comme Rosalie l’avait fait pour Monique. Si tu ne connais pas ces fameux petits cahiers, tu peux demander à Manon de te les faire lire. Mais la condition absolue reste la discrétion !

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 2