Lettre à Lucas

Mon petit Lucas,

Je t’avais écrit une lettre cinglante en réponse à ta remarque désobligeante, mais en la relisant, j’ai décidé de la déchirer et de la mettre au panier. Ayant déversé ma bile, m’étant calmée, je t’écris ce petit mot pour t’expliquer la raison de ma réaction, que tu as mal interprétée, mais comment aurait-il pu en être autrement ?

Tu es venu passer les fêtes chez nous, avec tes parents, ravi de cette grande réunion familiale qui te permet de retrouver tes cousins et de passer deux semaines avec eux. Quand ton père nous a appris que, tout compte fait, tu préférais fêter le réveillon avec des amis dont tu venais de faire la connais­sance, ton grand-père et moi nous en sommes réjoui.

Tu as fait la fête et tu n’as pas manqué de nous envoyer un sel­fie à minuit pile pour nous souhaiter un joyeux Noël et ce midi, alors que tu déjeunais avec nous, ton père et son frère t’ont taquiné à propos de l’ambiance chaleureuse qui semblait régner et j’ai souri en marmonnant que ce n’était pas très prudent.

Pourquoi y as-tu vu de l’ironie ? Du jugement ? Je n’en sais rien, mais je tenais à t’en expliquer la raison.

Je ne juge pas ces jeunes filles, je ne leur reproche rien, mais elles me rappellent pour l’une sa grand-tante, pour l’autre sa grand-mère et les deux me font penser à la jeune femme que j’ai été.

Maintenant que ma colère s’est évanouie, je dois admettre que tu les as défendues certes avec virulence, mais avec des argu­ments qui m’ont touchée. Tu as raison, ce ne sont ni des putes, ni des filles perdues et elles ont parfaitement le droit de jouir de leur corps comme elles en ont envie ! Mais de grâce, perds cette sale manie de nous juger en fonction de l’idée que tu te fais de nous !

Je suppose que Manon t’a expliqué pourquoi elle est venue s’installer au village, cette mésaventure arrivée à l’automne, cette sex-tape qui a tourné dans son entourage et qui lui a valu de telles insultes que Manon croyait sa vie terminée, qu’elle se croyait marquée à tout jamais du sceau de l’infamie. Moins de trois mois après cette sordide histoire, elle apparaît à nouveau sur une photo, c’est pour cette raison que je me suis permise de parler de prudence. Je ne la jugeais pas.

Tu sais déjà que ton grand-père et moi sommes athées d’obé­dience « bouffe-curé », pourtant nous fêtons Noël avec une joie et un bonheur qui ne sont pas feints. Tu en connais la rai­son, nous nous sommes connus lors d’un réveillon, quand ton oncle n’était encore qu’un bambin, l’année de mon divorce.

Maintenant, laisse-moi te raconter ce réveillon si particulier et si cher à mon cœur, celui de mes 30 ans.

Je venais de divorcer, j’élevais seule ton oncle Julien, dont mon ex-mari avait la garde pour le début des vacances. Une amie m’avait proposé de passer le réveillon entre célibataires.

Quand j’arrivai, il y avait les mêmes convives que l’année pré­cédente, pour ce qui avait été mon premier réveillon de céli­bataire. Deux mois avant, j’avais appris l’adultère de mon mari, nous étions séparés. J’avais trop bu cette année-là et je m’étais montrée peu farouche. C’est ce qu’expliquait un des participants à un convive qui venait d’arriver. Je fis semblant de n’avoir rien entendu et saluai d’autres invités quand l’incon­nu se mit à parler.

J’étais tétanisée. Je connaissais cette voix. Je me retournai et mes craintes se justifièrent. Martial enseignait dans le lycée où j’étais secrétaire ! Si ça se savait, j’étais foutue parce qu’en 1975, malgré tous les bobards qu’on raconte sur mai 68, une femme divorcée à la cuisse légère était aussi mal vue que dix ans plus tôt.

Martial expliqua notre gêne auprès des autres convives. Nous travaillions tous deux dans le même lycée, ce que tout le monde ignorait, il avait été invité au dernier moment en rem­placement d’un autre.

Nous avons passé la soirée à flirter ensemble et j’ai fini la nuit dans son lit. Je n’étais pas ivre, lui non plus. Il a été le premier homme à me demander ce que j’aimais, comment j’arrivais à l’orgasme, si j’avais des fantasmes et lesquels j’aurais envie de réaliser, si l’ivresse de l’an dernier avait été la cause ou le pré­texte pour me faire tripoter, pour tripoter les autres. Tout en me posant ces questions, il me parlait de lui. Mais quand il a évoqué le réveillon précédent, j’ai un peu flippé.

Devais-je lui avouer que mon plus grand regret était d’avoir presque tout oublié, à cause de l’ivresse ? Lui dire que je ne distinguais plus la part des souvenirs de celle de mes fantasmes ?

Nous étions nus dans le lit, nous nous caressions à peine. Quand elle l’évoque, Monique a une jolie formule qui est très juste, elle dit que le corps de Martial inspire la confiance, le confort douillet et rassurant… c’est ce qui a permis de délier ma langue. Après cet aveu, il m’a souri très gentiment « On a bien fait de ne pas trop boire, alors ! »

Nous avons fait l’amour en faisant attention l’un à l’autre, je n’avais jamais rien vécu de semblable, guider un homme tout en me laissant guider par lui.

Il y avait beaucoup de grèves, cette année-là. Quelques jours après la rentrée de janvier, il y eut une assemblée générale. J’avais croisé Martial au lycée, mais comme nous l’avions déci­dé, nous faisions mine ne pas nous connaître plus que ça « Bonjour Madame » « Bonjour Monsieur ».

J’avais vu le tract annonçant l’AG, je m’y rendis et à peine en­trée dans le réfectoire, un prof s’écria « L’œil de Moscou ! » Martial prit ma défense

Tu te rends compte de ce que tu dis ou t’es vraiment con ? Tu réa­lises combien c’est dur pour elle ? Combien elle est courageuse ? Les profs la voient comme une espionne alors que son chef, Mon­sieur le Proviseur, va lui reprocher sa déloyauté. La moindre des choses est de l’accueillir chaleureusement !

Il conclut sa tirade en tapant dans ses mains, tous les profs l’imitèrent et m’applaudirent aussi. La vérité est que j’avais sauté sur l’occasion pour le voir parce qu’il m’avait manqué. J’avais eu la garde de Julien dès le 25 décembre et n’avais donc pas pu passer une autre nuit avec lui.

La grève votée, nous passâmes la journée ensemble, et quand il fallut établir le planning d’occupation des locaux, j’expliquai que je ne pouvais pas dormir au lycée à cause de mon fils.

Martial me raccompagna chez moi. Au bas de l’immeuble, il me sourit en me disant « Dommage ! ». Le feu aux joues, je lui répondis :

– Sauf si on le fait ici. Je paye la baby-sitter à l’heure, un peu de retard…

– Mais il faudra faire super vite, Sylvie, tu le sais ?

– Oui, mais… 

Je venais de glisser sa main sous mon collant. Pour la pre­mière fois de ma vie, je fis l’amour dans le hall de mon im­meuble, debout, les mains plaquées sur les boîtes aux lettres. Je me souviens encore du froid du métal sous mes paumes bouillantes, de l’élastique du collant qui me cisaillait la peau au niveau des genoux, de la fraîcheur de l’air sur mes cuisses, mes fesses, des baisers de Martial dans mon cou, de son souffle. Je jouis très fort, très vite, très facilement. Le plus difficile avait été de contenir mes cris de plaisir. Je l’embrassai avant de monter les trois étages quand je remarquai un air chagrin sur son visage. Je lui en demandai la raison. Il me pro­posa d’aller prendre un verre chez lui. Je montais quatre à quatre les escaliers, prévins la baby-sitter de la grève au lycée, lui demandai de s’occuper de Julien pendant quelques heures encore, elle pourrait même dormir chez moi si la réunion de­vait se poursuivre tard dans la nuit.

Arrivés chez lui, Martial me parla des partouzes, de ses amis et d’une fille incroyable qu’il avait connue pendant les va­cances de la Toussaint, belle, amusante, curieuse, avide d’ap­prendre, gourmande, sensuelle, libre… à chacun de ses mots, ma gorge se nouait un peu plus. Il avait trouvé la femme idéale et elle s’ap­pelait Monique. Je voulais m’enfuir en courant quand il me dit :

– Monique m’a permis de comprendre que moi aussi, je pouvais trouver mon idéal féminin. Je me suis promis que si je croisais une femme comme elle, je ne la laisserai pas échapper et la de­manderai en mariage.

Il prit une profonde inspiration, me regarda droit dans les yeux, sa main bouillante enserrant les miennes avant de me demander :

– Sylvie, veux-tu m’épouser ? 

Je n’ai jamais douté de sa sincérité. J’acceptai à la condition qu’il m’offre une partouze en guise de bague de fiançailles. Ce fut la première fois où je l’entendis me dire « Je t’aime ! Je t’aime, Sylvie ! »

Voilà comment j’ai connu ton grand-père, si tu le souhaites, je t’en raconterai plus, mais de grâce, méfiez-vous des traces que laissent vos photos, vos vidéos sur internet en général et sur les réseaux sociaux en particulier ! Rien ne me rendrait plus heureuse, ne comblerait davantage ton grand-père que te transmettre nos souvenirs, comme Monique a reçu les confi­dences de sa grand-mère, comme Christian a reçu celles de la sienne et comme ils transmettent les leurs à la petite Manon.

Tu repars à Strasbourg dans une semaine, ça nous laisse à la fois beaucoup et peu de temps, mais sache que papy Martial et moi serions ravis de partager nos souvenirs, pour que tu puisses profiter au maximum de tes nouveaux amis, je te propose d’écrire un petit cahier, comme Monique l’a fait pour Manon et comme Rosalie l’avait fait pour Monique. Si tu ne connais pas ces fameux petits cahiers, tu peux demander à Manon de te les faire lire. Mais la condition absolue reste la discrétion !

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 2

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