Le cahier à fermoir – Lundi 5 mars 1945

Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil la nuit dernière. Enfin si, mais je me réveillais en sursaut au moins une fois par heure, sûre et certaine de n’avoir pas entendu la sonnerie du réveil. Le lit est prévu pour une seule personne, alors à chaque fois Jean-Baptiste se réveillait aussi. Il me rassurait, on se rendormait… et je me réveillais en sursaut. Quand j’étais domestique, mes journées débutaient à six heures du matin, je n’étais attendue chez le docteur Meunier qu’à huit, pourtant j’avais peur d’être en retard.

Quand je suis arrivée chez lui, je n’ai pas osé le déranger, alors j’ai attendu debout dans la salle d’attente. Au bout de dix minutes, il a ouvert la porte de son cabinet. « Les consultations débutent à dix heures, madame ». J’ai cru qu’il ne m’avait pas reconnue, mais il plaisantait. Je ne sais pas comment il a pu lire dans mes pensées, mais il m’a dit de ne pas m’en faire, que j’avais « toutes les compétences requises pour exercer mes fonctions ». J’ai voulu lui expliquer ce que je savais faire et surtout ce que j’ignorais, mais il le savait déjà.

Dans un premier temps, je serai chargée de noter les rendez-vous, de répondre au téléphone, d’écrire la raison de l’appel pour qu’il rappelle entre deux consultations et de classer les dossiers des patients. « Voilà pour la partie secrétariat ». Je serai aussi chargée de prodiguer les petits soins, comme refaire des pansements, etc. Si ça m’intéresse, il m’apprendra à lire les radiographies (et comment que ça m’intéresse !) et tout ce que j’aurais pu apprendre à l’école d’infirmière de la Croix-Rouge.

Mon trac avait disparu, tout allait pour le mieux, quand le docteur m’a demandé si j’avais des questions. La Louise qui fait rigoler tout le monde et qui m’énerve a fait son retour. Pourquoi ? Pourquoi faut-il toujours qu’elle apparaisse dans ce genre de situation ? Comme le dirait Jean-Baptiste, cela demeurera un mystère insondable… Je lui ai demandé comment il avait su que j’étais enceinte alors que je l’ignorais moi-même. Il a eu un sourire indulgent. « Je constate que vous êtes au-dessus des contingences matérielles et que le montant de votre salaire, les horaires de travail ne sont que broutilles à vos yeux ! » Éric, mon frère syndicaliste, délégué du personnel aurait eu honte de moi s’il était encore en vie !

Mon salaire est bien supérieur à celui que je recevais quand j’étais bonne à tout faire, mais il faut dire que j’étais logée, nourrie, blanchie et finalement l’un dans l’autre, je ne sais pas si je serai aussi gagnante que ça. Par contre*, les horaires de travail me conviennent mieux. Quand nous sommes allés à Avranches, papa m’a remis une autorisation parentale que j’ai donnée au docteur Meunier.

Les patients sont arrivés les uns après les autres et avant que je le réalise, la salle d’attente était bondée. Ça toussait, ça mouchait, ça se plaignait du froid, un gamin pleurnichait. Je l’ai rassuré et je lui ai promis de lui tenir la main si le docteur devait lui faire une piqure. En fait, il n’en avait pas besoin, mais il a été le premier patient que j’ai mesuré, pesé et le premier sur la fiche duquel j’ai noté la taille et le poids. Comme je n’oublierai jamais la petite Marcelle, je n’oublierai jamais le petit Jacques « Jacquot ».

Après son départ, le docteur m’a donné ma première leçon. Il m’a montré les courbes de croissance des enfants, Jacquot est bien plus petit qu’il devrait l’être et bien trop maigre, « mais il ne faut pas s’en inquiéter tant que le rapport entre le poids et la taille est correct ». Certains enfants grandissent d’un coup à la puberté et puis, avec les restrictions, en plus Jacquot est du genre souffreteux… Avec son air bienveillant, le docteur Meunier a conclu « Je suis en pleine forme, pourtant un certain Jean-Baptiste me dépasse d’une tête, n’est-ce pas ? »

Je vais attendre un peu pour t’en dire plus sur mon travail, parce que la journée a passé bien vite et que je ne sais pas trop quoi raconter d’autre. Quand elle s’est achevée, je suis allée voir Henriette. Marcelle était déjà là, elle m’a remis un dessin de la part de la petite Marcelle. J’en ai été très touchée.

Nous avons papoté entre filles, Henriette redoutait un peu qu’une fois remise, Maurice n’ose plus lui faire l’amour. Nous en parlions entre nous, mais elle ne savait pas comment en parler avec lui. « Heureusement, Maurice a des doigts de fée… et je ne vous parle pas de ses baisers ! » Elle et Marcelle ont éclaté de rire en remarquant mon trouble.

– Il faudra que tu demandes à ton docteur Meunier s’il n’existe pas un traitement pour calmer tes ardeurs ! 

– Surtout pas ! Moquez-vous de moi si ça vous chante, mais ces envies perpétuelles du corps de JeanBaptiste, de nos caresses, de nos baisers me rendent plus vivante que je ne l’ai jamais été !

– Ça, c’est parce que t’as le vice chevillé au corps, Louisette !

À ce moment-là, quelqu’un a toqué à la porte, Maurice a passé une tête « Ai-je entendu le mot “vice” ? », il nous a rejointes Jean-Baptiste sur ses talons.

– Louise vous raconte sa première journée de travail chez son docteur ?

On a toutes fait oui de la tête comme si ce mensonge devenait moins grave en demeurant muet.

– J’ai pensé qu’on pourrait fêter ça autour d’une bonne volaille rôtie, qu’en penses-tu, mon amour ?

Marcelle et moi nous regardions, ébahies, mais je ne saurais dire si notre étonnement venait de sa proposition de volaille rôtie ou qu’il ait appelé Henriette « mon amour » devant nous, sans pudeur. Et puis, faire rôtir une volaille, c’est quand même du boulot, est-ce qu’Henriette serait capable de tenir debout aussi longtemps ? Elle lui a répondu par un sourire. « Accompagnez-moi, Jean-Baptiste, que je vous livre tous les secrets hérités d’une longue lignée de volaillers-rôtisseurs ! »

Marcelle et moi étions babas. « En plus, il fait la cuisine, t’as gagné le gros lot, Rirette ! » Elle est rigolote, Marcelle avec sa manie de changer le nom des gens, elle m’appelle Louisette, elle appelle Henriette « Rirette », mais elle se fout en pétard si on l’appelle autrement que par son prénom, qu’elle porte comme une Légion d’Honneur. Moi, j’étais surtout étonnée qu’il puisse nous proposer de partager une volaille, mais il sait où s’approvisionner et Henriette nous a expliqué qu’il avait eu l’idée de cette surprise quand elle est sortie de l’hôpital. Il lui avait simplement demandé de garder le silence.

– Bon, de quoi qu’on causait, les filles ? Ah oui, du vice de Louisette…

– Pas du tout ! Henriette nous disait qu’elle ne savait pas comment faire comprendre à Maurice qu’elle avait envie de lui.

– Et si tu prenais les choses en main ?

– Oh non, j’oserais jamais ! J’ai peur de le choquer, qu’il me prenne pour ce que je ne suis pas… N’oubliez pas qu’il a fait le séminaire… Garde tes remarques sur son goupillon, Louise ! Je vois bien que tu y penses !

– Pas du tout ! Je pensais à ce qu’a dit Marcelle et je me disais que tu pourrais suivre son conseil, mais en y mettant les formes, en lui racontant une histoire…

– Tu veux qu’il s’endorme ?!

– Mais non ! Une histoire comme… je sais pas, moi… par exemple, vous êtes au lit, il te caresse, tu le caresses et quand tu en as envie, tu lui demandes de fermer les yeux et de se laisser bercer par tes mots et tu inventes quelque chose comme c’est un petit agneau qui gambade insouciant dans une verte prairie (à ce moment, tu le caresses délicatement) soudain, il entend un bruit (tu arrêtes tes caresses et tu resserres ta main sur son…) Le danger rôde, mais où ? (Tu serres un peu plus ta main) Un loup affamé approche à grands pas (Là, tu fais courir ton autre main sur sa cuisse, mais de façon rugueuse) Le loup a faim, mais il sait qu’il croquera l’agneau quand bon lui semblera, alors en guise d’apéritif, il se délecte de la peur de sa proie. Le loup approche, il entend les battements du cœur de l’agneau qui se demande comment échapper aux crocs du loup. (Tu gardes ta main serrée et l’autre caresse la cuisse en appuyant bien fort) Le cœur du petit agneau bat de plus en plus vite. (Là, tu desserres ta main et du bout des doigts, tu tapotes ses bourses de plus en plus vite, un peu plus fort, mais pas trop. En même temps, ton autre main remonte toujours le long de sa cuisse, jusqu’à presque arriver au niveau des doigts qui tapotent) Soudain, l’agneau aperçoit l’entrée d’une grotte masquée par d’épais buissons.(Là, tu te mets à califourchon sur lui) Le loup s’est arrêté, ne comprenant pas pourquoi l’agneau ne semble plus effrayé. (Là, tu présentes son gland à l’entrée de ton vagin) Le petit agneau peine à se frayer un chemin. (Là, tu le fais entrer et sortir à ton rythme, à ton gré. Tu fais quelques va-et-vient) Le loup semble s’être éloigné, ne comprenant pas où et comment sa proie s’est enfuie, mais le petit agneau l’ignore encore. Prudent, il s’avance vers la sortie, passe une tête en dehors de la grotte. Il entend un craquement. Vite ! Il rentre à nouveau. Quand tu en as l’envie, tu peux lui chuchoter à l’oreille « Tu veux bien me raconter la fin de l’histoire ? »

Je ne sais pas d’où elle m’est venue, mais Marcelle et Henriette m’écoutaient bouche bée, les yeux écarquillés, comme si pour une fois, j’étais l’aînée des trois.

– Ben ma vache, c’est pas du même tonneau que les fables de La Fontaine ! Tu lui en racontes souvent des histoires à ton Jean-Baptiste ?

J’ai répondu par un sourire, en laissant planer le doute. Devant l’insistance de mes amies, j’ai haussé les épaules, fataliste. « Que voulez-vous, Jean-Baptiste n’a pas de TSF… » Henriette avait encore le rouge aux joues quand elle m’a dit que c’est pas comme ça qu’il aura envie d’acheter un poste. Et on a rigolé comme des crapules.

Plus tard, quand nous sommes passés à table*, Marcelle et Henriette jetaient des regards en coin vers Jean-Baptiste qui n’en comprenait pas la raison. Quand nous sommes partis nous coucher à Pernety, il a bien fallu que je lui donne quelques explications, ça aurait été cruel de laisser ses interrogations sans réponse, le pauvre !

Je me suis installée pour écrire ces quelques mots. Il est bientôt minuit, je vais éteindre la lumière et rejoindre Jean-Baptiste endormi. Ce n’est pas raisonnable, mais il me semble qu’Albertine voudrait raconter une autre version du loup et l’agneau à son Albert.

Jeudi 15 mars 1945

  • *Jean-Baptiste me fait les gros yeux quand je dis « par contre », il me reprend « en revanche ! ». C’est plus fort que lui « un réflexe de Pavlov » m’a-t-il expliqué. Depuis que je le sais, je m’amuse à le provoquer, mais chut, cher journal, je compte sur toi pour garder le secret !
  • *Maurice nous avait fait rôtir un poulet de belle taille à s’en lécher les doigts et sa purée avait un goût magique !

Le cahier à fermoir – Vendredi 2 mars 1945

Ça n’a pas été sans mal, mais j’ai réussi à convaincre Henriette de sortir de sa chambre pour aller au cinéma. Finalement, l’argument-massue, celui qui a le plus porté a été la perspective de passer quelques heures au chaud ! La tête lui tournait un peu après avoir descendu l’escalier (une chance que le logement de Maurice soit au premier étage) et surtout en respirant l’air du dehors.

Je l’ai rassurée, il y a assez de bancs sur le chemin pour qu’elle puisse s’y asseoir si jamais ses forces la quittaient. On n’avait pas fait cent mètres dehors qu’elle avait retrouvé son pas plein d’allant. Je l’écoutais et la regardais renaître à la vie. C’est un peu comme si le vent froid et piquant avait effacé les cernes qui creusaient son regard et avait coloré ses joues d’un rose de bonne santé. Quel plaisir c’était pour moi de l’entendre rire à propos de tout et de rien !

Tout à trac, elle m’a demandé :

– Où avez-vous passé la nuit de mercredi à jeudi ?

– Rue Dupleix, pourquoi ?

– Et le fou chantant a chanté ?

– Comme tous les soirs, pourquoi ?

Elle m’a serré la main avec tant de compassion que je l’ai regardée, soudain terriblement sérieuse.

– Louise, je dois te dire quelque chose, mais… Asseyons-nous, j’ai peur que cette nouvelle te coupe les jambes.

Nous nous sommes assises. Je sentais l’humidité glaciale sur mes fesses, malgré l’épaisseur de mon manteau, ma robe, mon jupon et ma culotte.

– Louise, retiens tes larmes surtout, ça n’en vaut pas la peine, mais sache que cet homme est un imposteur !

Elle m’a désigné une affiche annonçant le récital de Charles Trenet à la Salle Pleyel avant de partir dans un éclat de rire, qui a failli la tuer en déclenchant une quinte de toux. Je l’ai menacée de la laisser là, à s’étouffer dans sa moquerie avant de rire à mon tour.

Le soir, tandis que Jean-Baptiste et moi poussions la porte de son immeuble, un vieux bonhomme d’au moins presque quarante ans, bedonnant sous son pardessus, a hâté son pas et nous a hélés. Il a tendu la main à Jean-Baptiste pour le saluer. « Voici donc la fameuse Louise si taquine ? » Il a ôté son chapeau et toutes mes illusions se sont envolées. Le « fou chantant » de la rue Dupleix est un Pierre Nue-Tête (ou, pour reprendre l’expression chère à Marcelle « il a une casquette en peau de fesses ») ! J’ai eu du mal à garder mon sérieux en repensant à ce que m’avait dit Henriette et à notre fou-rire sur ce banc.

Je n’ai, hélas, pas trouvé l’affiche de ce récital, qui a pourtant eu lieu, comme l’annonce le journal France-Soir des dimanche 25 et lundi 26 février 1945. (Source gallica.bnf.fr / BnF)

La porte de la chambre refermée, nous avons « procédé à notre petit rituel ». J’enlève mon chapeau, mon manteau, Jean-Baptiste fait de même avec son chapeau, son pardessus, sa veste. Je me plante devant lui, frémissante de désir à la vue de ses doigts qui gigotent d’impatience. « Voyons voir… » Il détache un à un les boutons de mon chemisier avec de la gourmandise dans le regard, dans son sourire. Tu n’as pas idée à quel point cette gourmandise peut m’exciter, mais je dois faire mine de l’ignorer.

Si tu savais comme il m’est difficile de ne pas me pencher en avant pour que mes seins aillent à la rencontre de ses mains, tu me plaindrais sincèrement !

Hier soir, sous sa veste, Jean-Baptiste portait le chandail que maman lui a tricoté. Je ne saurais trouver les mots pour expliquer ce que je ressens quand il le porte… J’ai prétexté avoir froid aux mains pour les glisser sous sa chemise et me les réchauffer contre sa peau. Pendant ce temps, Jean-Baptiste lorgnait toujours sur mes seins, qui ont bien grossi et dont la peau est tendue comme celle d’un tambour.

Quand ses mains se sont posées sur mes seins, ses lèvres sur mon épaule, un désir foudroyant a enflammé mon corps. Jean-Baptiste pouffait dans mon cou tandis que je tentais de le déshabiller en toute hâte. Il se tortillait, se plaignait de mes chatouilles. J’ai déboutonné son pantalon, je l’ai baissé.

– Albert avait trop froid, j’ai bien été obligé de lui mettre son chandail !

Je regardais Albert dressé, emmailloté de laine, j’aurais voulu dire quelque chose, mais, profitant de la stupeur qui me paralysait et me rendait muette, Albertine m’a devancée.

– Mon pauvre Albert, frigorifié dans la rigueur de l’hiver parisien… Ôte vite ton chandail et viens te réchauffer dans mon intérieur douillet !

Comment aurions-nous pu rester sourds au supplice enduré par Albert alors qu’Albertine se proposait de le soulager ?

J’aime me sentir légère comme une plume quand Jean-Baptiste me soulève et son petit baiser sur la bouche quand il m’assied sur la table. Pour me taquiner et parce qu’il me savait impatiente, il prenait tout son temps pour ôter le chandail d’Albert avec des gestes d’effeuilleur (je ne sais pas si on peut dire « effeuilleur » quand un homme se déshabille comme le font les effeuilleuses). Albertine le suppliait.

– Jean-Baptiste, cesse donc de tourmenter ce pauvre Albert, il va attraper froid si tu ne lui permets pas de plonger en moi au plus vite !

– Si la raison est d’ordre sanitaire, force est de m’incliner !

Albert a plongé dans Albertine qui se sentait enfin revivre. Une fois encore, Jean-Baptiste et moi nous sommes étonnés de la souplesse et l’humidité d’Albertine. Je ne sais pas si je suis différente des autres femmes, mais il suffit que Jean-Baptiste lorgne vers mon décolleté pour qu’Albertine se mette à hurler son désir. Si je veux être tout à fait honnête, je dois préciser qu’il me suffit de penser à Jean-Baptiste pour que le désir s’empare de moi.

Et je pense à lui jour et nuit ! Il m’est arrivé de me réveiller au beau milieu de la nuit, en proie à un tel désir que j’ai chevauché Jean-Baptiste endormi rien que pour me soulager. À chaque fois, Albert s’est réveillé avant lui.

Raconté comme ça, c’est amusant, mais en réalité, j’en ressens une certaine honte parce que je me demande si je ne suis pas en train de devenir folle. Hier, j’ai enfin trouvé le courage d’en parler à Jean-Baptiste parce que je ne peux pas demander conseil à Henriette ou à Marcelle. La seule femme qui a déjà été enceinte et dont je suis assez proche pour m’épancher, c’est maman et je sais que je ne pourrai jamais lui poser la question.

Jean-Baptiste m’a dit de ne pas m’en faire, qu’il existe certainement « une explication rationnelle à ce phénomène ».

– Si le désir s’emparait de toi à la vue de chaque homme qui croise ton chemin, peut-être aurait-il lieu de s’inquiéter, mais ce n’est pas ce que tu me décris. Mon analyse c’est que tu ne peux résister à mon charme intrinsèque !

– Arrête de sourire comme ça, Jean-Baptiste !

– Pourquoi en faire un drame, ma Louise, mon amour lumineux ? Ça n’en vaut pas la peine !

– Je n’en fais pas un drame, mais quand tu souris comme ça… et tes yeux… tes mains… Flûte, on va encore manger froid !

Jean-Baptiste a ri quand je l’ai entraîné vers le lit. Malgré le froid, j’ai pris plaisir à me dévêtir, trop impatiente pour me soumettre à la lente et délicate manière de Jean-Baptiste. Il souriait avec gourmandise en me regardant faire.

Le bout de mes seins est si sensible que le moindre mouvement d’air autour d’eux se transforme en caresse. Je chevauchais Jean-Baptiste « telle une Amazone des temps modernes », j’aime bien quand nous le faisons ainsi parce qu’Albertine est libre d’aller à son rythme, de décider à quelle profondeur Albert la pénètre et Jean-Baptiste peut caresser mes seins avec ses yeux, avec ses mains.

Depuis peu, j’ai découvert un nouveau plaisir, celui de me pencher de telle façon que mes seins se frottent à son torse comme un chat gourmand le fait contre une jatte de crème avant de s’en régaler. Quand je me penche ainsi, les baisers que nous échangeons sont divins. Dire qu’avant Jean-Baptiste j’avais horreur d’embrasser et d’être embrassée !

À califourchon sur Jean-Baptiste, Albert au plus profond d’Albertine, les mains de Jean-Baptiste sur mes reins, mes seins contre sa poitrine, sa bouche sur la mienne, nos langues enroulées dans une danse sensuelle, nos yeux ouverts plongeant dans le regard de l’autre est la définition que je pourrais donner de l’extase véritable.

Sans que j’aie besoin de le lui dire, Jean-Baptiste sait quand m’asséner une ou plusieurs claques sur le derrière, il sait aussi quand il doit s’en abstenir. Nos mouvements sont lents et tandis que nous nous coulons dans cette « nonchalante douceur » Albert et Albertine empoignent les rênes et nous entraînent dans une folle cavalcade qui s’achève à l’explosion de leur plaisir.

Je me blottis alors dans les bras de Jean-Baptiste et le froid réapparaît aussi brusquement qu’il avait disparu. Jean-Baptiste me tend le cardigan que j’avais tricoté avant de partir à Paris. Maman avait été de bon conseil en me recommandant de le faire plus large que nécessaire.

Hier soir, le dîner avait figé dans nos assiettes. La faim me tenaillait (alors qu’elle avait disparu subitement une demi-heure plus tôt !), en voulant réchauffer notre dîner à la hâte, je l’ai presque fait brûler. Devant mon air chagrin Jean-Baptiste m’a affirmé que ce goût légèrement fumé agrémentait ma recette. Son beau mensonge d’amour m’a émue au point de me faire venir les larmes aux yeux.

Je n’ai pas remarqué à quel moment de la soirée le récital du « fou chantant » a pris fin. Après le dîner, nous nous sommes couchés et comme tous les soirs, je me suis blottie dans les bras de Jean-Baptiste et nous avons lu ensemble quelques pages (hier soir, c’était « Conte de Noël » de Marcel Aymé) puis nous avons éteint la lumière et le sommeil m’a attrapée au lasso.

Comment va se passer la première journée de travail de Louise chez le docteur ?

Le cahier à fermoir – Mercredi 28 février 1945

Je n’osais pas écrire sur ce beau cahier que m’a offert Jean-Baptiste et puis, je n’ai pas eu trop le temps avec tout ce qui est arrivé depuis ce 23 décembre. Je sais que je ne pourrai jamais oublier, mais j’ai décidé de faire le résumé de cette fin d’année 44 et du début de 45.

Tout le monde a été abasourdi du sursaut de la Wehrmacht dans les Ardennes. On craignait tous que janvier 45 soit une réédition de juin 40. Tout le monde a été abasourdi, mais j’ai pensé aux mots de la mère Mougin « Tant que l’ennemi n’a pas déposé les armes, il reste dangereux ». Quand je les lui ai rappelés, que j’ai loué sa clairvoyance, elle a presque souri et le regard qu’elle a posé sur moi était plein de tendresse. Quelques semaines plus tard, j’allais quitter ma place et la maison, je n’avais donc aucun intérêt à la flatter, c’est sans doute pourquoi elle en a été touchée.

Finalement, il y a eu plus de peur que de mal (en tout cas à Paris), une fois la menace éloignée, l’année 1945 a pu débuter sous les meilleurs auspices. Sauf que le rationnement est presque pire que sous l’Occupation. Je n’aurais jamais imaginé que le marché noir serait aussi florissant une fois les Boches expulsés de chez nous. Il y a pire que les profiteurs de guerre, ce sont les profiteurs de paix ! Et les autorités s’en moquent comme d’une guigne. Je suis révoltée de savoir tant de familles grelotter chez elles alors que d’autres s’enrichissent avec le trafic de charbon. Sans parler de la nourriture !

Je ne voulais pas débuter ce journal avec des mots pleins de tristesse et de mélancolie, mais il faut bien que je te raconte ce qui nous est arrivé. Je ne sais pas trop par où commencer, alors je m’excuse par avance si c’est un peu embrouillé.

J’aimais beaucoup l’infirmière Suzanne, j’avais tellement confiance en elle que j’ai renoncé à ma place et au logement que m’offrait ma situation de domestique. J’aurais dû commencer l’école d’infirmière début de février, mais tout a été de travers. Petit à petit, le vernis s’est craquelé et a dévoilé le vrai visage de l’infirmière Suzanne. Début janvier, j’étais très fatiguée, il me suffisait de m’asseoir, de fermer un instant les paupières et le sommeil s’emparait de moi. Au poste de secours, elle me houspillait, me demandait d’être plus énergique. Je n’étais qu’une bénévole et elle semblait oublier que mon travail dévorait une bonne partie de mon énergie ! Et ce froid, cette faim…! L’infirmière Suzanne était de moins en moins sympathique.

Et puis, un jour Marcelle a tambouriné à la fenêtre, elle semblait affolée. C’était un dimanche matin, j’aidais en cuisine. La mère Mougin a deviné avant moi l’urgence de la situation. Elle connaissait Marcelle de vue, elle savait que nous sommes amies, mais elle a tout de suite compris que ce n’était pas un alibi pour tirer au flanc. « Vas-y, je me débrouillerai toute seule, ton amie a besoin de toi » (elle était dans un bon jour).

J’ai enfilé mon manteau et j’ai rejoint Marcelle sur le trottoir. C’est là que j’ai remarqué son visage en larmes, décomposé par la peur. Elle a hoqueté « Henriette a fait une connerie, elle est à l’hôpital entre la vie et la mort. » J’étais sidérée. Une connerie ? Pourtant, tout semblait aller pour le mieux avec son Maurice ? On s’était vues toutes les trois dans la semaine, Henriette était resplendissante. Ce que nous ignorions c’est qu’elle était enceinte. Pour ne pas perdre son Maurice, elle a voulu faire passer le gamin, la faiseuse d’anges a raté son coup et Henriette a fait une hémorragie. Il s’en est fallu de peu qu’elle y reste, c’est Maurice qui l’a trouvée inconsciente, baignant dans son sang. Il l’a amenée à l’hôpital et s’est débrouillé pour prévenir Marcelle.

– Tu sais ce que je pense des bonshommes, mais là, je dois reconnaître qu’il m’a épatée ! C’est un homme bien, ce Maurice.

Quand nous sommes arrivées à l’hôpital, Henriette avait encore besoin de sang. Marcelle s’est proposée, mais elle n’a pas le même groupe sanguin. Par chance, j’avais déjà donné mon sang et je suis du même groupe qu’Henriette. Une infirmière est venue pour m’installer, elle était accompagnée de l’infirmière Suzanne qui m’a reconnue. Au lieu de me féliciter, elle n’avait que des reproches à la bouche à propos de « ces filles de rien qui sacrifient leur progéniture sur l’autel de la débauche ».

Mon amie était entre la vie et la mort et cette vache était en train de la juger, de l’insulter. J’ai ravalé ma colère, mais j’étais écœurée de découvrir le vrai visage de l’infirmière Suzanne. Bizarrement, c’est Marcelle, si soupe au lait, qui m’a demandé de garder mon calme. Maurice était livide, muet de stupeur et de rage contenue.

Henriette s’en est sortie, mais elle a été tellement charcutée qu’elle ne tombera sans doute plus jamais enceinte. Elle avait gardé secrète cette grossesse, même Maurice n’en savait rien. Il lui répétait « Mais pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? » Nous, on savait bien pourquoi, il est catholique pratiquant, il a même fait le séminaire. Henriette avait peur qu’il la quitte.

La veille de sa sortie de l’hôpital, elle lui a tout expliqué. Je sais qu’à ce moment, elle aurait préféré être morte plutôt que perdre son Maurice. Elle ne s’attendait pas à sa réaction. Il l’a demandée en mariage. « Même si je ne peux plus avoir d’enfant ? » Il lui a répondu que même sans enfant, il sera un homme comblé s’il passe sa vie aux côtés d’Henriette. Mais ça, elle ne nous l’a raconté que plus tard.

La transfusion a failli mal tourner, parce qu’on était bras-à-bras à cause de l’urgence et que je suis tombée dans les pommes. Une chance, Henriette avait reçu suffisamment de sang. Je ne sais pas combien de temps je suis restée évanouie, mais à mon réveil Jean-Baptiste était à mes côtés. Il était tellement beau avec son magnifique sourire, ses mains enserrant les miennes que j’ai été à nouveau envahie par une bouffée de désir. Mais la salle était pleine de monde, sur le lit à côté du mien, Henriette somnolante semblait sourire, Marcelle rigolait clairement. « Question cachoteries, tu te poses-là, ma vache ! »

Un homme en blouse blanche s’est approché de moi (je ne sais pas s’il est infirmier ou docteur) « Il est irresponsable de donner son sang quand on est enceinte, madame ! » C’était donc ça ! Maintenant, je comprenais cette fringale permanente, ce dégoût pour ces odeurs que j’aime tant habituellement, cette fatigue incessante et (comme le dit Marcelle de façon si poétique) cette « rage du cul » persistante !

Mon bonheur aurait été total si l’infirmière Suzanne ne l’avait pas gâché en me toisant, en jetant un regard plein de mépris à Jean-Baptiste. « Être infirmière à la Croix-Rouge nécessite une rectitude morale dont tu n’es pas dotée. » C’est ainsi que mes rêves se sont fracassés et la réalité m’est apparue dans toute sa noirceur. Je ne serai jamais infirmière, j’ai renoncé à ma place de bonne (de toute façon, enceinte, je n’aurais pas pu la garder), je n’ai plus de logement. Toutes ces images me sautaient au visage. Je suis très sensible et j’ai la larme facile ces derniers temps (à cause de mon état m’a-t-on dit). J’ai éclaté en sanglots.

J’aurais été inconsolable, si je n’avais pas été entourée d’autant d’amour et d’amitié. Je me voyais déjà à la rue, mais Maurice d’une voix très douce et souriante m’a rassurée « Je vais prendre soin d’Henriette, elle habitera chez moi, je sais qu’elle t’offrira sa chambre aussi longtemps que tu en auras besoin ».

Jean-Baptiste avait dû s’absenter pour passer un coup de téléphone urgent. Quand il est revenu, il était radieux. Il agitait un petit morceau de papier (une carte de visite, en fait). Le vieux médecin que nous avons secouru le 22 décembre au soir a tenu sa promesse. Je vais être son assistante médicale !

– Mais tu lui as dit que je suis enceinte ?

— Il le savait déjà ! C’est pour cette raison qu’il était surpris à propos de ta future formation d’infirmière à la Croix-Rouge, mais s’il avait remarqué ton état, il avait aussi compris que nous l’ignorions et il a préféré se taire.

Comme je te le disais, ce début d’année me fait penser à des montagnes russes. Nous sommes partis à Avranches pour annoncer la nouvelle à maman et à papa, qui a pris Jean-Baptiste dans ses bras (malgré sa blessure qui le fait toujours souffrir) « Tu fais de moi le plus heureux des hommes, mon gars ! » Je ne saurais dire combien de bouteilles de sa cuvée spéciale ont été débouchées durant ces quelques jours, mais ma grossesse a été largement arrosée.

Ma « prise de fonctions » aura lieu dans cinq jours, en attendant je passe mes journées à papoter avec Henriette chez son Maurice, quand elle n’est pas trop fatiguée Marcelle nous rejoint dans la soirée, ensuite Jean-Baptiste vient me chercher et nous passons la nuit ou bien dans sa chambre du 15ᵉ ou bien dans la mienne du 14ᵉ !

Vendredi 2 mars 1945