Le cahier à fermoir – Lundi 5 mars 1945

Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil la nuit dernière. Enfin si, mais je me réveillais en sursaut au moins une fois par heure, sûre et certaine de n’avoir pas entendu la sonnerie du réveil. Le lit est prévu pour une seule personne, alors à chaque fois Jean-Baptiste se réveillait aussi. Il me rassurait, on se rendormait… et je me réveillais en sursaut. Quand j’étais domestique, mes journées débutaient à six heures du matin, je n’étais attendue chez le docteur Meunier qu’à huit, pourtant j’avais peur d’être en retard.

Quand je suis arrivée chez lui, je n’ai pas osé le déranger, alors j’ai attendu debout dans la salle d’attente. Au bout de dix minutes, il a ouvert la porte de son cabinet. « Les consultations débutent à dix heures, madame ». J’ai cru qu’il ne m’avait pas reconnue, mais il plaisantait. Je ne sais pas comment il a pu lire dans mes pensées, mais il m’a dit de ne pas m’en faire, que j’avais « toutes les compétences requises pour exercer mes fonctions ». J’ai voulu lui expliquer ce que je savais faire et surtout ce que j’ignorais, mais il le savait déjà.

Dans un premier temps, je serai chargée de noter les rendez-vous, de répondre au téléphone, d’écrire la raison de l’appel pour qu’il rappelle entre deux consultations et de classer les dossiers des patients. « Voilà pour la partie secrétariat ». Je serai aussi chargée de prodiguer les petits soins, comme refaire des pansements, etc. Si ça m’intéresse, il m’apprendra à lire les radiographies (et comment que ça m’intéresse !) et tout ce que j’aurais pu apprendre à l’école d’infirmière de la Croix-Rouge.

Mon trac avait disparu, tout allait pour le mieux, quand le docteur m’a demandé si j’avais des questions. La Louise qui fait rigoler tout le monde et qui m’énerve a fait son retour. Pourquoi ? Pourquoi faut-il toujours qu’elle apparaisse dans ce genre de situation ? Comme le dirait Jean-Baptiste, cela demeurera un mystère insondable… Je lui ai demandé comment il avait su que j’étais enceinte alors que je l’ignorais moi-même. Il a eu un sourire indulgent. « Je constate que vous êtes au-dessus des contingences matérielles et que le montant de votre salaire, les horaires de travail ne sont que broutilles à vos yeux ! » Éric, mon frère syndicaliste, délégué du personnel aurait eu honte de moi s’il était encore en vie !

Mon salaire est bien supérieur à celui que je recevais quand j’étais bonne à tout faire, mais il faut dire que j’étais logée, nourrie, blanchie et finalement l’un dans l’autre, je ne sais pas si je serai aussi gagnante que ça. Par contre*, les horaires de travail me conviennent mieux. Quand nous sommes allés à Avranches, papa m’a remis une autorisation parentale que j’ai donnée au docteur Meunier.

Les patients sont arrivés les uns après les autres et avant que je le réalise, la salle d’attente était bondée. Ça toussait, ça mouchait, ça se plaignait du froid, un gamin pleurnichait. Je l’ai rassuré et je lui ai promis de lui tenir la main si le docteur devait lui faire une piqure. En fait, il n’en avait pas besoin, mais il a été le premier patient que j’ai mesuré, pesé et le premier sur la fiche duquel j’ai noté la taille et le poids. Comme je n’oublierai jamais la petite Marcelle, je n’oublierai jamais le petit Jacques « Jacquot ».

Après son départ, le docteur m’a donné ma première leçon. Il m’a montré les courbes de croissance des enfants, Jacquot est bien plus petit qu’il devrait l’être et bien trop maigre, « mais il ne faut pas s’en inquiéter tant que le rapport entre le poids et la taille est correct ». Certains enfants grandissent d’un coup à la puberté et puis, avec les restrictions, en plus Jacquot est du genre souffreteux… Avec son air bienveillant, le docteur Meunier a conclu « Je suis en pleine forme, pourtant un certain Jean-Baptiste me dépasse d’une tête, n’est-ce pas ? »

Je vais attendre un peu pour t’en dire plus sur mon travail, parce que la journée a passé bien vite et que je ne sais pas trop quoi raconter d’autre. Quand elle s’est achevée, je suis allée voir Henriette. Marcelle était déjà là, elle m’a remis un dessin de la part de la petite Marcelle. J’en ai été très touchée.

Nous avons papoté entre filles, Henriette redoutait un peu qu’une fois remise, Maurice n’ose plus lui faire l’amour. Nous en parlions entre nous, mais elle ne savait pas comment en parler avec lui. « Heureusement, Maurice a des doigts de fée… et je ne vous parle pas de ses baisers ! » Elle et Marcelle ont éclaté de rire en remarquant mon trouble.

– Il faudra que tu demandes à ton docteur Meunier s’il n’existe pas un traitement pour calmer tes ardeurs ! 

– Surtout pas ! Moquez-vous de moi si ça vous chante, mais ces envies perpétuelles du corps de JeanBaptiste, de nos caresses, de nos baisers me rendent plus vivante que je ne l’ai jamais été !

– Ça, c’est parce que t’as le vice chevillé au corps, Louisette !

À ce moment-là, quelqu’un a toqué à la porte, Maurice a passé une tête « Ai-je entendu le mot “vice” ? », il nous a rejointes Jean-Baptiste sur ses talons.

– Louise vous raconte sa première journée de travail chez son docteur ?

On a toutes fait oui de la tête comme si ce mensonge devenait moins grave en demeurant muet.

– J’ai pensé qu’on pourrait fêter ça autour d’une bonne volaille rôtie, qu’en penses-tu, mon amour ?

Marcelle et moi nous regardions, ébahies, mais je ne saurais dire si notre étonnement venait de sa proposition de volaille rôtie ou qu’il ait appelé Henriette « mon amour » devant nous, sans pudeur. Et puis, faire rôtir une volaille, c’est quand même du boulot, est-ce qu’Henriette serait capable de tenir debout aussi longtemps ? Elle lui a répondu par un sourire. « Accompagnez-moi, Jean-Baptiste, que je vous livre tous les secrets hérités d’une longue lignée de volaillers-rôtisseurs ! »

Marcelle et moi étions babas. « En plus, il fait la cuisine, t’as gagné le gros lot, Rirette ! » Elle est rigolote, Marcelle avec sa manie de changer le nom des gens, elle m’appelle Louisette, elle appelle Henriette « Rirette », mais elle se fout en pétard si on l’appelle autrement que par son prénom, qu’elle porte comme une Légion d’Honneur. Moi, j’étais surtout étonnée qu’il puisse nous proposer de partager une volaille, mais il sait où s’approvisionner et Henriette nous a expliqué qu’il avait eu l’idée de cette surprise quand elle est sortie de l’hôpital. Il lui avait simplement demandé de garder le silence.

– Bon, de quoi qu’on causait, les filles ? Ah oui, du vice de Louisette…

– Pas du tout ! Henriette nous disait qu’elle ne savait pas comment faire comprendre à Maurice qu’elle avait envie de lui.

– Et si tu prenais les choses en main ?

– Oh non, j’oserais jamais ! J’ai peur de le choquer, qu’il me prenne pour ce que je ne suis pas… N’oubliez pas qu’il a fait le séminaire… Garde tes remarques sur son goupillon, Louise ! Je vois bien que tu y penses !

– Pas du tout ! Je pensais à ce qu’a dit Marcelle et je me disais que tu pourrais suivre son conseil, mais en y mettant les formes, en lui racontant une histoire…

– Tu veux qu’il s’endorme ?!

– Mais non ! Une histoire comme… je sais pas, moi… par exemple, vous êtes au lit, il te caresse, tu le caresses et quand tu en as envie, tu lui demandes de fermer les yeux et de se laisser bercer par tes mots et tu inventes quelque chose comme c’est un petit agneau qui gambade insouciant dans une verte prairie (à ce moment, tu le caresses délicatement) soudain, il entend un bruit (tu arrêtes tes caresses et tu resserres ta main sur son…) Le danger rôde, mais où ? (Tu serres un peu plus ta main) Un loup affamé approche à grands pas (Là, tu fais courir ton autre main sur sa cuisse, mais de façon rugueuse) Le loup a faim, mais il sait qu’il croquera l’agneau quand bon lui semblera, alors en guise d’apéritif, il se délecte de la peur de sa proie. Le loup approche, il entend les battements du cœur de l’agneau qui se demande comment échapper aux crocs du loup. (Tu gardes ta main serrée et l’autre caresse la cuisse en appuyant bien fort) Le cœur du petit agneau bat de plus en plus vite. (Là, tu desserres ta main et du bout des doigts, tu tapotes ses bourses de plus en plus vite, un peu plus fort, mais pas trop. En même temps, ton autre main remonte toujours le long de sa cuisse, jusqu’à presque arriver au niveau des doigts qui tapotent) Soudain, l’agneau aperçoit l’entrée d’une grotte masquée par d’épais buissons.(Là, tu te mets à califourchon sur lui) Le loup s’est arrêté, ne comprenant pas pourquoi l’agneau ne semble plus effrayé. (Là, tu présentes son gland à l’entrée de ton vagin) Le petit agneau peine à se frayer un chemin. (Là, tu le fais entrer et sortir à ton rythme, à ton gré. Tu fais quelques va-et-vient) Le loup semble s’être éloigné, ne comprenant pas où et comment sa proie s’est enfuie, mais le petit agneau l’ignore encore. Prudent, il s’avance vers la sortie, passe une tête en dehors de la grotte. Il entend un craquement. Vite ! Il rentre à nouveau. Quand tu en as l’envie, tu peux lui chuchoter à l’oreille « Tu veux bien me raconter la fin de l’histoire ? »

Je ne sais pas d’où elle m’est venue, mais Marcelle et Henriette m’écoutaient bouche bée, les yeux écarquillés, comme si pour une fois, j’étais l’aînée des trois.

– Ben ma vache, c’est pas du même tonneau que les fables de La Fontaine ! Tu lui en racontes souvent des histoires à ton Jean-Baptiste ?

J’ai répondu par un sourire, en laissant planer le doute. Devant l’insistance de mes amies, j’ai haussé les épaules, fataliste. « Que voulez-vous, Jean-Baptiste n’a pas de TSF… » Henriette avait encore le rouge aux joues quand elle m’a dit que c’est pas comme ça qu’il aura envie d’acheter un poste. Et on a rigolé comme des crapules.

Plus tard, quand nous sommes passés à table*, Marcelle et Henriette jetaient des regards en coin vers Jean-Baptiste qui n’en comprenait pas la raison. Quand nous sommes partis nous coucher à Pernety, il a bien fallu que je lui donne quelques explications, ça aurait été cruel de laisser ses interrogations sans réponse, le pauvre !

Je me suis installée pour écrire ces quelques mots. Il est bientôt minuit, je vais éteindre la lumière et rejoindre Jean-Baptiste endormi. Ce n’est pas raisonnable, mais il me semble qu’Albertine voudrait raconter une autre version du loup et l’agneau à son Albert.

Jeudi 15 mars 1945

  • *Jean-Baptiste me fait les gros yeux quand je dis « par contre », il me reprend « en revanche ! ». C’est plus fort que lui « un réflexe de Pavlov » m’a-t-il expliqué. Depuis que je le sais, je m’amuse à le provoquer, mais chut, cher journal, je compte sur toi pour garder le secret !
  • *Maurice nous avait fait rôtir un poulet de belle taille à s’en lécher les doigts et sa purée avait un goût magique !

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