Le cahier à fermoir – Jeudi 15 mars 1945

Mon cher journal, tu ne devineras jamais qui j’ai vu aujourd’hui ! J’avais assisté le docteur Meunier pour débrider l’abcès axillaire (ça veut dire sous l’aisselle, va falloir t’habituer aux termes médicaux, mon vieux !) d’un patient et tandis que je raccompagnais ce dernier vers la sortie, je l’ai vue, assise, les mains sagement posées sur ses cuisses. Elle a levé les yeux, m’a souri comme intimidée.

– Eugénie ?! Mais que fais-tu là ? Es-tu souffrante ?

– Non, rassure-toi, mais j’avais besoin de savoir si ta promesse tient toujours, si nous sommes toujours amies. Et comprendre pourquoi tu as renoncé à l’école de la Croix-Rouge.

Je n’avais pas le temps de parler avec elle, mais j’avais bientôt ma pause déjeuner, si elle pouvait m’attendre, je pourrais lui expliquer tout ça tranquillement. Le docteur déjeune avec sa femme, il y a une petite pièce qui sert de réserve et de cuisine. C’est là que je mange tous les midis.

Le docteur est sorti de la salle de consultation pour voir ce qui se passait. Il m’avait entendu parler avec quelqu’un et se demandait pourquoi je ne faisais pas entrer cette personne. Avec de la fierté dans la voix, je lui ai annoncé « Docteur, je vous présente mon amie Eugénie sans qui vous n’auriez pas eu la chance de trouver une assistante de ma qualité ! » J’aime bien plaisanter avec lui, par certains côtés, il me fait penser à papa. Il me complimente souvent parce qu’il trouve que je travaille consciencieusement et que j’apprends vite. Quand je retrouve un dossier qu’il avait mal classé, il m’appelle sa « perle rare » et je dois reconnaître que ça me fait plaisir. Je travaille pour lui depuis dix jours seulement, pourtant je me sens aussi à l’aise que si j’avais toujours été son assistante. Sa femme est très gentille avec moi, même si je trouve qu’elle accorde trop de valeur aux soins que j’avais prodigués à son mari le 23 décembre.

Eugénie est tombée des nues quand je lui ai expliqué pourquoi je ne vais plus à la Croix-Rouge le samedi. Est-ce qu’on peut dire « rebondir des nues »? Parce que je lui ai expliqué pour Henriette et je lui ai rapporté les propos de l’infirmière Suzanne. Elle ouvrait des yeux larges comme la main, même si elle ne se retrouvera jamais dans la même situation qu’Henriette, elle comprend parfaitement combien ce choix a pu être douloureux. Elle était estomaquée qu’une infirmière de la Croix-Rouge puisse la dénigrer ainsi.

Je comprends que tu n’aies plus envie de donner de ton temps pour eux, mais pourquoi avoir renoncé à cette école qui t’aurait donné un diplôme ?

Tu aurais vu sa tête quand je lui ai répondu !

Je n’ai pas renoncé, c’est l’infirmière Suzanne qui estime que je n’ai pas la rectitude morale nécessaire.

Eugénie en a bégayé de surprise.

Mais… mais toi ? Toi, tu n’en serais pas… digne ?! Mais pour… mais pourquoi ?

J’étais d’humeur taquine, sans pouvoir m’en expliquer la raison. Je l’ai laissée se remettre de sa surprise et quand ça a été le cas, alors que je venais de poser une assiette face à la mienne et de lui servir la moitié du contenu de la casserole, je lui ai dit, l’air de rien

Parce que l’infirmière Suzanne venait d’apprendre que j’attends un enfant de Jean-Baptiste.

J’ai bien fait d’attendre parce qu’Eugénie a lâché sa fourchette en répétant.

Un enfant de… de Jean-Baptiste ? Tu… un enfant de Jean-Baptiste ?

Elle me regardait comme si j’avais vieilli d’un seul coup. Quand elle a vu mon sourire, elle a souri à son tour.

Quand je dirai ça à mère…

Surtout, n’en fais rien ! Même si je ne risque plus ma place, je ne veux pas accorder cette victoire à madame Mougin !

Tu as raison, ce sera notre secret !

Elle a posé sa main sur la mienne et l’a serrée très fort. Avant de nous dire au revoir, elle semblait embêtée, je lui ai demandé pourquoi.

J’aimais bien aller à la Croix-Rouge, je m’y sentais utile, maintenant je me demande si je le dois.

Mes déboires avec l’infirmière Suzanne n’ont rien à voir avec ton engagement personnel, Eugénie !

Mais ne penseras-tu pas que je trahis notre amitié ?

Eugénie ! Tu doutes encore de l’amitié que je te porte, je vais finir par croire que tu ne la tiens pas en grande estime !

Comme ça s’était produit le 14 novembre, nous avons ri et pleuré en même temps. Je l’ai embrassée en la serrant bien fort dans mes bras. « Reviens vite me rendre visite, maintenant que tu sais où me trouver ! » Elle a promis de le faire et pour m’assurer que mon secret serait bien gardé, elle a fait mine de se coudre la bouche.

Quand j’ai retrouvé Jean-Baptiste, il ne semblait pas le moins du monde surpris de la visite d’Eugénie.

– Et donc, elle est venue te voir peu avant ta pause de midi, un peu comme si, de surcroît, elle connaissait tes horaires de travail…

– Je n’y avais pas pensé, mais oui, tu as raison…

Je me serais donné des gifles ! Mais Jean-Baptiste ne m’en a pas laissé la possibilité, il m’a prise dans ses bras, m’a couverte de baisers.

– Mon amour lumineux, toujours égale à elle-même, capable de trouver une aiguille dans une botte de foin à condition toutefois qu’on lui indique qu’elle est précisément assise sur ladite botte de foin !

Comment ai-je pu être assez stupide pour ne pas deviner qu’Eugénie était allée trouver Jean-Baptiste ?

– Par contre, elle ne savait pas que je suis enceinte…

– En revanche, ma Louise, en revanche ! Bien m’en a pris de ne pas le lui annoncer, tu aurais pu t’imaginer être devant la réincarnation d’Esméralda !

J’aurais dû me fâcher, au contraire, j’ai ri avec Jean-Baptiste. Albertine s’est soudain enquise de l’état de santé d’Albert, qui justement ne demandait qu’à lui faire une petite visite de courtoisie.

Après s’être déshabillé, Jean-Baptiste m’a tendu sa cravate. Je ne saurais nommer le frisson qui part de ma main et remonte le long de mon bras quand je la prends. Ce n’est pas exactement un frisson, mais plutôt des picotements, comme si, sous ma peau, de minuscules lutins empruntaient en sautillant joyeusement un chemin connu d’eux seuls. Mais avant de remonter le long de mon bras, ce frisson naît d’un pétillement dans la paume de ma main, comme si mon sang s’était transformé en eau de Seltz. Si Jean-Baptiste me tend sa cravate, c’est qu’il craint de ne pouvoir résister à l’envie d’ouvrir les yeux et de fiche en l’air le premier conte que nous avons inventé tous les deux. Laisse-moi te le raconter comme nous nous le racontons, c’est-à-dire à deux voix.

– Un berger baoulé reçut un jour une grâce mystérieuse.

– Les ignorants parlent d’un prince nègre frappé d’un mal étrange.

– Qu’il fasse nuit ou qu’il fasse jour, alors que sa vue était excellente, il devenait aveugle. La première fois, il fut effrayé de cette soudaine cécité, comment pourrait-il mener son troupeau s’il n’y voyait plus ?

– Ce qui met à mal la légende de la malédiction princière !

– L’homme était avisé…

– A-t-on déjà connu un seul prince qui le fut ?

– L’homme était avisé, il décida de se fier aux autres sens dont la nature l’avait doté. Tendant l’oreille, il lui sembla entendre une douce mélopée qui résonnait comme une invitation.

– Viens à ma rencontre, viens, approche-toi et délicatement accroche-toi à moi, de nos deux êtres ne formons qu’un, permets-moi ainsi de devenir tes yeux.

– Comment pourrais-je faire ? Je ne sais où tu es, j’entends à peine ta comptine !

– Fie-toi à ton fidèle Albert, où que nous soyons, il saura trouver Albertine !

– Mais sans mes yeux, comment te trouver, créature divine ?

– Approche à tâtons, oublie tes yeux, pense à tes mimines ! (À ce moment de l’histoire, on rigole tout le temps !)

– Le berger se demande quelle est cette merveille qu’il sent sous ses doigts quand il réalise que ce sont les plus belles hanches dont on puisse rêver.

– Albert sans aucun préambule a trouvé la manière de combler Albertine. Tout joyeux et frétillant, il entre, il sort, il plonge un peu plus profond encore. Albertine l’encourage, le stimule « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! »

– Sourd au dialogue entre ces deux-là, le berger poursuit l’exploration de ce corps offert à ses mains. Il ne peut taire sa surprise quand ses doigts effleurent deux magnifiques fruits tout droit sortis du verger de l’Éden.

– Ce ne sont point des fruits, mais de simples mamelles !

– Le berger s’offusque de la légèreté avec laquelle, elle nomme ces merveilles. Il ne se lasse pas de les caresser, de les effleurer, de les cajoler.

– Parfois ses caresses sont légères comme le souffle d’un ange, parfois elles sont ardentes comme un baiser diabolique, mais à chaque fois, elles comblent la jeune créature, qui se cambre de plaisir.

– Le berger comprend alors ce que ressent Albert allant et venant, explorant Albertine, quand il pense qu’il ne pourra pas l’explorer davantage, d’un coup de rein, la créature l’encourage et comme un commandement Albertine lui ordonne « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! »

– Ils étaient quatre, ils ne forment plus qu’un… et cette vague qui monte les emporte au loin…

– Dans cette perfection à côté de laquelle l’Éden serait une punition.

– Elles sentent la vague monter, monter, enfler encore. « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! » et tandis qu’Albert vaillamment comble Albertine, les mamelles…

– Le berger ne les nomme pas ainsi ! Il s’enivre de la perfection qu’il sent sous ses mains, mais l’une des deux abandonne les seins et curieuse explore le corps de la divine créature, descend, descend plus bas encore… Que ce ventre est riche de promesses !

– La créature se cambre sous ses caresses et vers les cieux élève ses fesses. Albert se montre gaillardement vaillant et Albertine l’inonde de ses compliments. La vague qui les submerge enfle tant et tant que la créature crie à s’en déchirer les dents.

– Dans une explosion de plaisir, le berger retrouve la vue, mais depuis lors il n’a de cesse que de la perdre à nouveau. Comme on lance un défi, il regarde le soleil droit dans les yeux à s’en brûler les rétines. Comme on s’agenouille pour engendrer la pitié, il pleure sous la lune que derrière ses larmes il devine. Mais cette grâce tient à garder son mystère, elle seule décide quand elle s’offrira à lui. À chaque fois surpris, à chaque fois ravi, dès qu’il entend cette douce comptine « Albert, Albert, veux-tu d’Albertine ? »

–  Albertine frémit quand Albert trouve le chemin qu’il empruntera et qui les transportera jusqu’à l’extase finale.

– Le berger toujours s’émerveille, quand sous ses mains la créature divine n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… (Jean-Baptiste m’a fait lire la poésie « Mon rêve familier » de Paul Verlaine et j’ai tellement aimé cette formule que nous avons décidé de l’emprunter pour terminer ce conte).

Tu comprends maintenant pourquoi mes mains bouillonnent et ma peau frissonne quand Jean-Baptiste me tend sa cravate ?

Lundi 2 avril 1945

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