Plans de comptables

Je trinque avec mon gobelet en plastique à demi plein d’un mauvais jus d’orange. Je me bénis d’avoir joué mon rôle durant toutes ces années… Celui de cette femme sans vie, sans envie, qui ne mange que pour se nourrir, qui ne boit pas une goutte d’alcool et qui ne s’autorise guère plus qu’une cigarette ou deux par an. Cette femme terne, qui ne rit presque jamais, qui n’a jamais noué de liens d’amitié avec aucun de ses collègues… Une comptable bien triste, comme on se les imagine quand on ne les connaît pas… Cette collègue qui part à la retraite dans quelques heures…

Un regard sur la bouteille de mousseux à demi tiède m’a convaincue de ne pas tout leur dévoiler, comme je me plaisais à rêver de le faire.

Un échange de regards en silence, son sourire grimaçant… le mousseux est donc bien aussi mauvais qu’il en avait l’air !

Je suis celle pour qui le pot a été organisé, je devrais être le centre de l’attention, mais personne ne semble se souvenir que je suis là. J’ai pourtant trinqué avec chacun…

Je regarde ces gamines, qui auraient pu être les miennes, si j’avais eu des enfants, tellement sûres d’elles, de leur pouvoir de séduction… Je regarde ces gamins, qui auraient pu être mes fils, entre fanfaronnades et sens des convenances… Je les regarde se régaler à l’avance de la vie qui s’offre à eux, ils pensent encore qu’ils la croqueront à pleines dents… Je les regarde et je me souviens…

J’avais à peine 35 ans et déjà 15 ans d’ancienneté, j’avais gravi un à un tous les échelons… Je travaillais seule dans mon grand bureau, seule au milieu de mes registres. La société prenant de l’ampleur, il a fallu recruter un autre comptable. On m’a demandé si ça ne m’ennuyait pas de partager mon bureau. De toute façon, aurais-je eu la possibilité de refuser ?

Avant même qu’il n’arrive, je l’avais reconnu. J’avais entendu les murmures de couloirs… Tu as vu le nouveau comptable ? Ils iront bien ensemble ! Ah ah ! Ça va être joyeux dans le bureau ! Ah ah ! T’imagines l’ambiance ? Ah ah !

Il est entré, précédé du chef du personnel –on les nommait encore ainsi, à l’époque– échange de noms comme on se tend des cartes de visite. Le chef du personnel parti, il a pris place au bureau qui avait été installé le vendredi précédent. Il s’est penché sur son registre, moi sur le mien. Une heure de labeur s’est écoulée en silence.

Toc toc…

Vous venez boire un café avec nous ?

Je ne bouge pas de ma chaise, j’ai à peine relevé la tête.

Non merci. Je préfère vérifier ce bilan…

Sourires contrits. La porte qui se referme. Les rires étouffés et des chuchotements dans le couloir… Les pas qui s’éloignent.

Je tourne la tête de la porte close vers lui. Échanges de regards. Nous nous reconnaissons. Sourires. Il approche sa chaise près de la mienne.

Alors… ce bilan… que vous inspire ce bilan ?

czi0hinvqae5hngIl joue un rôle tout comme moi ! Pourvu qu’on puisse le jouer ensemble ! Toute à cette pensée, mes yeux plantés dans les siens, je descends sa braguette. Impressionnée par ce que je sens sous mes doigts, je jette un regard furtif vers son sexe et reste ébahie.

Oh !

Sa main sous ma jupe, qui découvre le secret de mes dessous.

Vos bas sont charmants sous mes doigts, ma chère… !

Je n’oublierai jamais cette première branlette et le rituel, la formule magique qui annonçait les suivantes « N’y aurait-il pas une erreur ? Si nous vérifions ça ? »

Vingt-cinq ans d’étreintes quotidiennes, sur nos chaises, sur nos bureaux, sous nos bureaux…

Je le regarde faussement absent. Je sais qu’il pense aussi aux plaisirs des bonnes levrettes à l’abri des archives poussiéreuses du deuxième sous-sol. Notre façon de fêter Pâques en y rangeant les documents comptables de plus de cinq ans.

Vingt-cinq ans d’éclats de rire, de restaurants gastronomiques, d’ivresse dans les suites luxueuses des grands hôtels.

Vingt-cinq ans de bonheur secret, de plaisirs que nous nous offrions grâce aux petits centimes que nous détournions ici et là, au gré d’une facture, d’une légère erreur comptable.

Non. Il vaut mieux ne pas laisser tomber le masque. Pas encore. Jamais.

Dans quelques mois, il prendra lui aussi sa retraite et nous nous envolerons vers ce petit paradis tropical que d’autres petits centimes égarés nous ont permis d’acquérir.

Dans les arcanes juridiques, les contrats en tout genre…

Pince-fesses

Près du buffet, je regarde ces inconnus qui me frôlent sans me voir dans cette soirée où je n’aurais pas dû venir. Je me sens comme ces convives bouche-trou qu’on invite pour faire le quatorzième à table…

Il m’avait expliqué son embarras, une fête à laquelle il se réjouissait d’assister, unique contrainte « venir accompagné » soit-disant pour élargir le cercle de relations de notre hôte, barcelonais récemment débarqué à Paris. « L’ami qui devait venir avec moi a un empêchement de dernière minute… et puis, tu es la seule à parler couramment espagnol… »  Je n’ai pas pu résister à son air de chien battu, à ses « Steuplé… steuplé… »

Le seuil de la villa à peine franchi, il m’a oubliée, a embarqué dans le bateau des réjouissances, m’abandonnant sur le quai de la réalité. Je ne sais même pas qui est cet hôte qui nous reçoit… J’ai essayé de tendre l’oreille pour capter un mot, une intonation, un accent qui m’aurait donné un indice… mais rien.

La musique est trop forte dans le salon, l’air trop humide dans le jardin, alors, je me tiens dans la véranda, près du buffet… Compromis qui pourrait être judicieux, si je n’étais pas bousculée par ces hommes, ces femmes qui viennent se restaurer, un verre à la main…

Premier point positif, l’alcool est excellent et les tapas délicieuses ! Ce qui explique l’affluence…

En fait, c’est le second point positif, parce que sur les murs du salon, sur le piano sont exposées des œuvres d’Apollonia Saintclair. J’en connaissais la plupart, mais je ne les avais jamais admirées si bien mises en valeur. Si la musique avait été un peu moins forte, je serais restée des heures entières à me laisser aller au trouble qu’elles font naître en moi…

C’est un peu comme si cette femme connaissait mes fantasmes les plus enfouis et les dessinait avec une précision incroyable… C’est surtout comme si elle me révélait ceux qui n’ont pas encore pris forme dans mon esprit et me les tendait, comme un jeu de cartes « choisis celle que tu veux », me les offrait comme une gourmandise inconnue, mais tellement tentante…

Je me contente de regarder ces dessins de loin, en penchant la tête quand un invité me masque la vue.

Combien de verres ai-je bus, combien de tapas ai-je grignotées avant que cette femme, trop jolie pour ne pas être refaite, qui rit trop fort pour que ce soit innocent, me renverse son verre dessus dans un mouvement brusque ? Comble de malchance, elle boit de la sangria ! Bien entendu, le vin se répand sur le tissu clair de ma robe… « Oups ! Désolée ! » Je la regarde et lui marmonne un « C’est pas grave »… Toute la rage que je sens monter en moi explose dans le sourire doux que je lui adresse.

Je traverse le salon pour aller vers la salle de bain, si je fais vite, les dégâts ne seront peut-être pas irrémédiables et surtout, je ne sentirais pas la vinasse pour le restant de la soirée… Je ralentis un peu mon allure pour regarder ce dessin… puis cet autre… mais je me reprends et poursuis mon chemin.

J’entre dans la salle de bain, ôte ma robe, fais couler de l’eau dessus et commence à frotter le tissu quand la lumière s’éteint brusquement. Quelle poisse ! Je cherche l’interrupteur à tâtons quand je sens une main sur mon épaule. Une main d’homme. J’obéis à cette injonction silencieuse avec une excitation rare.

Toute l’aigreur que j’avais accumulée depuis mon arrivée se mue en bouffées de désir, de plaisir, de désir encore… et de plaisir… comme des feux d’artifice qui exploseraient, qui s’entrechoqueraient, se répondraient en écho, en miroir… Je sens son sexe dur se frayer un chemin sous le tissu soyeux de ma culotte… Alors, alors seulement, j’entends sa respiration régulière, mais qui s’accélère… son souffle taurin…

Apollonia Saintclair

Emportée comme dans un tourbillon, dans l’univers de ce dessin, de ce dessin précis qui m’a toujours fascinée, je sens mes reins se cambrer, mes fesses se tendre… Je voudrais que la caresse de cette queue inconnue ne s’arrête jamais… je ferme les yeux… oubliant que je suis dans le noir… pour mieux sentir la douceur de ce gland bouillant, les veines de cette hampe, ses reliefs… à son tour, ma respiration devient animale…

Ma main gauche, attirée par la sienne, s’arrache au rebord du lavabo pour la rejoindre entre mes cuisses humides… nous ne disons pas un mot, mais nos souffles se répondent… je me mords le bras pour étouffer mes cris…

Que ses mouvements sont excitants, que les caresses de son sexe sur ma peau sont jouissives ! Il accélère… il ralentit… accélère encore… Je me laisse aller, m’enivre de nos sensations… Mon orgasme explose sous nos doigts mêlés. La surprise l’oblige à laisser échapper un « Oh ! »

Comme s’il voulait s’assurer du plaisir qu’il peut m’offrir, il me fait jouir deux fois encore avant d’inonder mes fesses… Je sens son sperme chaud et poisseux couler vers mes cuisses… Il se rhabille, rallume la lumière et me laisse seule dans la salle de bain.

J’attends que la porte soit refermée avant d’ouvrir les yeux… Le tissu de ma robe est presque sec… une auréole rosée persiste, mais je la vois comme la relique sensuelle d’une étreinte improbable, de ce plaisir que je n’attendais pas…

Je rejoins la véranda, mon absence est passée inaperçue. Ce qui me ravit ! Des « Oh ! » des « Ah ! » m’apprennent que les desserts sont servis… Je regarde ces hommes en me demandant « Lequel d’entre eux ? »

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Dessin d’Apollonia Saintclair

Un plateau qui passe devant moi… je regarde ces pâtisseries… une main… un souffle… ce souffle… je le dévisage enfin… son air agréablement choqué, son sourire quand je réponds à son « Qu’est-ce qui te tenterait ? » par ce souhait qui a pris forme en même temps que mes mots « Tu polla como un cono de helado a la sepia ».1

1. « Ta bite en guise de cornet de glace à la seiche »

Et c’est ici que s’achève la balade, si vous souhaitez en faire une autre… cliquez ici et faites votre choix !

Après-midi « valenciana »

J’ai connu Julien, Paola, Abdel et Manon au lycée. Notre amitié a résisté au temps qui passe, aux chemins qui se séparent. Julien a rencontré Marie presqu’en même temps que j’ai rencontré Maxime.  Abdel et Julie ont été les premiers à emménager ensemble. La dernière à se caser a été Manon, qui nous a présenté Pierre cet hiver.

Nous avons décidé de partir ensemble cet été, puisque nous travaillons tous et qu’aucun de nous n’a d’enfant. Une grande villa sur la côte espagnole, un luxe qu’individuellement nous n’aurions pu nous offrir, mais ensemble nous disposions d’un budget conséquent et nous avons pu organiser ce séjour de rêve.

Les vacances s’écoulent doucement dans la chaleur estivale. Je n’avais pas envie de faire le « rodéo plage-boutiques », nous ne nous sommes pas encore calés sur les horaires espagnols, vers 13 heures, nous avons déjeuné et je m’étais déjà endormie à l’ombre près de la piscine quand ils sont tous partis.

Le soleil a tourné, la chaleur m’a incommodée. Je me suis levée, j’ai profité d’être seule pour faire quelques brasses totalement nue dans la piscine. J’aime cette sensation de liberté totale… nager nue, totalement nue, sans risque d’être vue et avec l’envie de l’être…

Je me découvre, ces derniers temps, un goût pour les paradoxes. Je ne le découvre pas tout à fait, mais j’ose me l’avouer. Quant à en parler autour de moi, c’est une autre histoire !

Le corps rafraîchi par cette baignade, je déambule, nue tout autour de la piscine, en alternant la pression de mes pieds sur les dalles. Parfois, j’y laisse une légère empreinte qui s’évaporera en quelques minutes, parfois, je plonge mon pied dans l’eau et le fais ruisseler pour y laisser une petite flaque. Satisfaite de cette œuvre éphémère, que je viens de créer pour moi seule, je me rhabille et m’affale dans le premier fauteuil venu. Le vent chaud sur a peau humide me donne l’envie et le courage d’ôter le bas de mon maillot de bain, mais un sursaut de pudeur me convainc d’enfiler ma robe de plage… encore un paradoxe ! Je ferme les yeux et somnole un peu…

Est-ce que je rêve ?

Non, je ne rêve pas ! C’est bien Abdel qui vient de sortir de la villa ! Surprise, je resserre mes cuisses.

T’es pas parti avec les autres ?

Non… j’avais un truc à finir… pour le boulot… C’est un peu trop tard… !

Qu’est-ce qui est « un peu trop tard » ?

Pour te la jouer « Miss Lapudeur » !

QUOI ? ! ?

Tu m’as donné tout le temps pour te mater… ça t’excite de te donner en spectacle ? Ça t’excitait de me faire bander?

Je suffoque presque tant ses propos me choquent…

 Ça va pas, non ? ! ? Je ne savais même pas que tu étais là ! !

Et maintenant que tu le sais ?

Je détourne le regard, le pose sur un parasol au loin… Je sais que je rougis…

T’es tellement glaçante avec tes airs de fille sérieuse ! En dix ans, c’est la première fois que tu te lâches… et j’aurais rampé pour te regarder de plus près, pour te toucher… le feu sous la glace… Tu fais souvent des trucs comme ça, toute seule ?

Je retrouve la parole, je n’ose toujours pas le regarder. Ma bouche est sèche, ma voix devient rauque.

C’est la première fois…

… et… ?

C’est un combat d’émotions en moi… honte… plaisir… surprise… excitation… honte… excitation… plaisir…

En claquant les doigts, il me demande

Et là… ta première pensée ?

Je voudrais que tu rampes à mes pieds

Abdel se relève, se déshabille, retourne vers la villa et, en rampant, revient vers moi. J’aime le voir lécher les flaques d’eau qui ne se sont pas déjà évaporées, j’aime découvrir son corps d’homme, son sexe… Je crois que je n’ai jamais regardé un sexe d’homme comme je suis en train de regarder le sien… Il le remarque et commence à se caresser en silence… lentement… je réponds à son interrogation muette.

Tu as un beau pénis, je trouve qu’il te ressemble…

Il éclate de rire.

Emploie un autre mot, s’il te plait !

J’aime bien ta bite… elle te ressemble, je trouve…

czi0fvnvqaadkiaAbdel se remet à ramper… j’écarte mes cuisses à la même vitesse… sans avoir eu besoin de le dire, il a compris mon manège et en joue, en avançant plus ou moins vite, en reculant parfois… quand il arrive à mes pieds, il me regarde en se branlant…

Touche-toi aussi ! Lâche-toi ! Je veux te voir jouir !

Oubliant celle que je suis, oubliant celui qu’il est, oubliant le lieu, oubliant le temps, les années de camaraderie commune, oubliant notre passé, sans penser à l’avenir, je ne veux être que cet instant et je le deviens. Je m’offre à mes caresses devant les yeux d’Abdel qui se laisse, lui aussi, aller à son plaisir. J’ondule, mes doigts écartent mes lèvres pour m’offrir davantage au regard excité d’Abdel…

L’orgasme semble bloqué, prêt à exploser, mais l’étincelle ne se produit pas… Un filet de salive coule sur mon orteil… une fulgurance !

Lèche-moi les pieds !

Nous sommes tous les deux surpris de mon ton autoritaire. Abdel s’exécute. Quand je sens ses lèvres sur ma peau, quand il commence à lécher mes orteils…

Regarde-moi !

Abdel m’obéit et l’orgasme m’emporte comme une lame de fond, mon corps est secoué… entre spasmes et frissons… Je répète comme un mantra « c’est bon… c’est bon… c’est bon… »

Abdel jouit à la limite des dalles et du gazon jauni. Un joli sourire, il se relève, se rhabille, me prend la main comme si j’étais une duchesse et m’invite à boire une grand verre d’une citronnade bien fraîche à l’intérieur de la villa climatisée.

Quand une contrainte donne naissance à l’imprévu…