Le carnet retrouvé – Samedi 23 décembre 1944

Quelle histoire, quelle aventure ! Mais je dois d’abord te raconter notre « réveillon anticipé ». Jean-Baptiste est arrivé, mes cadeaux étaient posés sur son lit. J’avais préparé un repas de fête avec ce que j’avais pu trouver. Finalement, le plus gros problème n’a pas été les ingrédients, mais un détail auquel je n’avais pas songé : avec son petit réchaud de rien du tout, j’étais très limitée pour la cuisson.

Le fou chantant est rentré chez lui. Après son pipi du soir, j’ai failli avoir une crise cardiaque en l’entendant annoncer tout fort « La chanson que je vais interpréter est pour Louise si taquine ». Dès les premières notes de la chanson, j’ai voulu faire les gros yeux à Jean-Baptiste (hilare) parce qu’il a parlé de la blague que je lui avais racontée (c’est Marcelle qui me l’avait apprise quand on s’est connues dans l’abri) « Soirée à Vichy : le Maréchal lit le journal et madame Pétain coud ».

Il faudra qu’on m’explique comment être en colère quand Jean-Baptiste sourit comme il le fait. J’ai voulu le punir en lui faisant croire que puisque c’était comme ça, je ne lui offrirai pas ses cadeaux. J’allais presque y parvenir quand son voisin a claironné « Il est temps de vérifier si Albert est prêt à passer à table pour offrir un festin royal à son Albertine ». J’en suis restée muette de surprise (et j’étais cramoisie aussi) ! Jean-Baptiste m’a rassurée, son voisin ignore qui sont Albert et Albertine et ce que la formule « festin royal » signifie pour eux.

Jean-Baptiste n’a pas eu le temps de m’embrasser, de me caresser, l’appétit d’Albertine pour Albert était si grand qu’il a fallu l’assouvir de toute urgence. C’était vraiment plaisant de faire l’amour au rythme des chansons, surtout quand mon cœur battait si fort, quand nos souffles étaient si puissants que je n’entendais pas la musique jouée par le gramophone et ne découvrais la chanson qu’au moment où le voisin l’entonnait.

Par moments, nous le faisions en rythme, par d’autres, nous nous arrêtions pour danser. Je dois admettre que je n’aurais jamais songé à cette méthode pour apprendre à Jean-Baptiste à danser moins guindé ! Je dois aussi admettre que j’étais troublée de voir, de sentir Albert dressé, dur, luisant de plaisir et de désir tandis que je dansais dans les bras de mon prince charmant.

Nous avons été surpris quand la semence d’Albert a inondé Albertine au beau milieu de « Tout ça c’est pour nous ». Nous étions en sueur, Jean-Baptiste m’a proposé de nous allonger sous les draps pour ne pas attraper froid.

Il a fait semblant de découvrir mes deux cadeaux et m’a tendu les siens. On peut dire qu’il m’a gâtée ! Un beau cahier, épais, relié et tout avec un petit fermoir pour « que mes secrets soient bien gardés » et surtout un magnifique stylo dont la plume toute neuve brillait de mille feux. C’est avec lui que j’écris ces mots, c’est bien plus pratique qu’un porte-plume. Je remplis le réservoir et hop ! Je peux écrire sans avoir à m’interrompre pour tremper ma plume dans l’encrier. C’est magique !

Jean-Baptiste était épaté de la chemise que je lui ai confectionnée. La soie blanche fait ressortir toute la délicate beauté de sa peau noire et la douceur de l’étoffe, si agréable sous mes mains, augmente le plaisir qu’il ressent à mes caresses. Il a ri, incrédule, en découvrant la surprise dont je te parlais hier.

– Mais qu’est-ce donc ?! Ne me dis pas que…

– C’est un chandail pour Albert.

Il m’a dit que c’était pure folie de gâcher de la laine pour cette futilité en période de restrictions. Je lui ai répondu que s’il est une période durant laquelle il est vital d’être futile, c’est bien pendant les restrictions. Vaincu, il m’a encore regardée comme si j’étais la plus savante des savantes.

J’ai insisté pour qu’Albert enfile son chandail. Jean-Baptiste riait et se tortillait comme un asticot quand j’ai passé la ceinture autour de sa taille. Il m’accusait de le chatouiller. Comme lorsque j’avais pris les mesures, Albert refusait de se tenir tranquille, il se dressait, vibrait de telle façon que j’ai bien été obligée de le déshabiller pour répondre aux supplications d’Albertine.

Tu sais à quel point j’ai faim depuis les restrictions, hé bien cette faim n’est rien en comparaison avec celle que ressent Albertine pour Albert ! Ça en deviendrait presque embarrassant si Albert n’en était pas aussi heureux. Cette faim me rend imaginative, parce que j’ai appris à ne plus avoir honte des envies d’Albertine. Jean-Baptiste m’a parlé d’un livre, « la came à sous-draps » (ou un truc comme ça), où on décrit plein de positions, mais il est sûr que nous en inventons de nouvelles à chaque fois que nous faisons l’amour.

Albert coulissait tendrement dans Albertine apaisée quand le voisin de Jean-Baptiste a annoncé « Je ne peux achever ce récital sans vous interpréter cette chanson qui fait battre nos cœurs ! » Dès que les premières notes se sont envolées de son gramophone, Albertine a exigé que j’ordonne à Jean-Baptiste « Centaure ! »

Je n’oublierai jamais le plaisir que je ressentais à chaque claque sur les fesses que Jean-Baptiste m’assenait en rythme. Je ne sais pas si je pourrai un jour ne pas rougir en pensant au plaisir qui m’a cinglée, transpercée pendant cette chanson. Il le faudra bien, pourtant puisque depuis la Libération, il n’y a pas un bal, une fête sans que « Fleur de Paris » ne soit jouée plusieurs fois !

Un autre souvenir sera lié à cette chanson. Tandis que nous étions centaure et alors que le voisin avait à peine chanté les premiers mots, les portes se sont ouvertes dans l’immeuble et des locataires ont chanté les paroles à tue-tête. À y repenser, c’était très émouvant, mais pour être honnête, sur le moment, le plaisir que nous prenions nous rendait très égoïstes, imperméables à cette communion. À la demande générale, le voisin a bissé « Fleur de Paris », puis l’a chantée une troisième fois.

Quand son tour de chant s’est achevé, Jean-Baptiste et moi sommes passés à table. J’ai eu du mal à m’asseoir parce que l’ambiance aidant, il est devenu très enthousiaste dans sa façon de me claquer le derrière. Pour se faire pardonner, il a consenti à céder à mon caprice. Du coup, Albert était bien sage et s’est laissé faire, trop fatigué pour se mettre au garde-à-vous. Jean-Baptiste semblait désappointé parce que le chandail d’Albert était trop grand et trop large. Un petit diablotin m’a suggéré de titiller les bourses d’Albert du bout des doigts.

– Comment ça, « trop grand » ?

– Crapule !

Je n’ai pas cherché à nier. Avec tout ça, mon dîner était à peine tiède, mais on s’en fichait royalement ! Nous avons passé deux heures à parler de l’avenir, de tout ce bonheur qu’il nous reste à vivre, à ce chemin que nous parcourrons ensemble et il a fallu que je rentre.

Pour ne pas prendre le risque d’être démasqués, Jean-Baptiste descend toujours avant moi et m’attend devant la grille du square. Après son départ, je compte jusqu’à cent avant de descendre les escaliers. Quand Jean-Baptiste est sorti, j’ai compté à toute vitesse, contrairement à d’habitude. À chaque étage, je jetais un coup d’œil sur le couloir et la même question me trottait dans la tête « Laquelle, lesquelles de ces portes se sont ouvertes tout à l’heure ? » J’avais le sourire aux lèvres en passant en douce devant la loge de la bignole.

En ouvrant la porte de l’immeuble, j’ai vu Jean-Baptiste s’enfuir en courant. Il s’est retourné, m’a remarquée, j’ai deviné qu’il me désignait quelque chose à terre.

Ce n’était pas une chose, mais un vieil homme salement amoché. Par chance, j’avais ma sacoche avec moi. Je me suis agenouillée à ses côtés. Je l’ai rassuré en lui expliquant que j’allais examiner ses plaies. Son visage était en sang, mais l’arcade sourcilière saigne toujours beaucoup. Par contre, son nez était cassé et je ne savais pas comment faire pour le soulager. Dans ma sacoche, je n’ai que des comprimés d’aspirine pour calmer la douleur et je sais que ça aggrave les saignements.

Je lui expliquais tout ça quand Jean-Baptiste est revenu, une sacoche à la main. « Je n’ai pas pu les rattraper, mais dans leur fuite, ils l’ont abandonnée ».

Le vieil homme est médecin, il s’est fait attaquer par deux voyous, qui lui ont dérobé sa sacoche et son portefeuille alors qu’il sortait de chez un patient. Nous lui avons demandé s’il voulait qu’on l’accompagne à l’hôpital, mais il a préféré se rendre au poste de police pour déclarer l’agression et le vol de son portefeuille. Il était venu en auto, mais il n’était plus en état de la conduire. Jean-Baptiste s’est proposé.

Si madame Mougin avait caché la clé, je savais où elle serait, mais j’avais peur qu’elle croie que je passais une deuxième nuit chez Henriette et de me retrouver à la porte. Nous étions convenus que Jean-Baptiste m’accompagnerait jusque devant la maison et que je dormirais chez lui si la clé n’était pas à sa place. Avec tout ça, notre plan tombait à l’eau. Une chance, il s’en est souvenu et il a demandé au docteur l’autorisation de faire un détour. Ce qu’il a accepté de bon gré.

Dans l’auto, il m’a demandé où j’exerçais. Toute fière qu’il m’ait prise pour une infirmière, je lui ai expliqué ma condition et son changement à venir dès le mois de février. Incrédule, il m’a regardée. « Une école de la Croix-Rouge ? Vraiment ? Dans… » Il n’a pas fini sa phrase. Avant que je descende, il a ouvert sa boîte à gants et m’a tendu sa carte. « Si jamais vous cherchiez une place, sachez que je vous emploierais volontiers en qualité d’assistante ».

La clé était bien là où je le pensais. Je me suis retournée et j’ai fait de grands signes de la main à Jean-Baptiste et son passager.

Le carnet retrouvé – Vendredi 22 décembre 1944

Hier soir, quand je suis arrivée devant la porte de la chambre de Jean-Baptiste, elle était entrouverte (elle ne l’est jamais). J’ai toqué discrètement et je suis entrée. Jean-Baptiste était assis, il lisait une lettre. Il m’a regardée en souriant comme j’aime tant le voir sourire. Il a soigneusement replié la lettre, l’a remise dans son enveloppe et l’a rangée dans un des livres de sa bibliothèque. Un paquet ficelé trônait au milieu de la table.

Le temps d’ôter mon manteau, mon écharpe, mon chapeau, Jean-Baptiste a repris sa place sur sa chaise. Je n’avais pas fini de retirer mes gants qu’il me reprochait de ne pas donner de mes nouvelles à mes parents. J’ai levé les yeux au ciel.

– Ils nous remercient pour les photos, trois des quatre clichés ont trouvé place dans l’album de famille, le quatrième est désormais encadré et posé sur le buffet. J’ignore lequel, pour le savoir, il nous faudra leur rendre une nouvelle visite. Ta maman ne savait pas quand le colis me parviendrait, mais dans sa lettre, elle me recommande de l’ouvrir au plus vite. Dois-je attendre Noël ou crois-tu que je peux le faire dès maintenant ?

Je lui ai répondu que si maman lui conseillait de l’ouvrir au plus vite, c’est qu’il doit contenir des denrées périssables. Jean-Baptiste a souri. « Je crois surtout que tu es aussi curieuse que moi de savoir ce qu’il contient. Aussi curieuse sinon plus ! » Je n’ai même pas cherché à le nier.

Comment fait-il pour être plus beau chaque jour ? Plus irrésistible ? Je n’aurais jamais imaginé que l’amour puisse être aussi rassurant. En plus du reste, je découvre le bonheur qu’apporte la confiance que nous avons l’un dans l’autre. Il sait lire dans mon regard quand sa ruse fonctionne, quand je tombe dans le panneau, mais il sait aussi s’arrêter à temps. C’est pareil de mon côté.

Jean-Baptiste m’agaçait à prendre tout son temps, à soupeser le colis, à le secouer, à le porter à son oreille et à le renifler comme si ça pouvait l’aider à en deviner le contenu. Il ne le cherchait pas vraiment, ce qui comptait c’était de me faire enrager. Et le pire, c’est que ça fonctionnait à merveille ! Je pouvais le lire dans son regard, dans son sourire.

Je voudrais ne jamais oublier les pensées qui me traversaient l’esprit tandis qu’il dénouait la ficelle de ses longs doigts. La délicatesse, la précision de ses gestes, la beauté de ses ongles clairs qui contrastaient avec le magnifique brun de sa peau. Comme s’il avait entendu mes pensées, Jean-Baptiste a levé les yeux vers moi, il m’a souri, mais son regard et son sourire étaient différents. Ils me traitaient de crapule et ils avaient raison parce qu’à cet instant, mes pensées étaient très très très crapuleuses.

Il s’est arrangé pour découvrir le contenu du colis avant moi, mais j’ai su qu’à ce moment, une flèche décochée par maman l’avait atteint en plein cœur, au profond de son âme. Une flèche d’amour. Il caressait le contenu du paquet comme s’il en avait besoin pour croire à ce qu’il voyait. Sans un mot, des larmes d’émotion plein les yeux, il m’a tendu le papier qu’il venait de détacher. La lumière a fait étinceler l’épingle qu’il tenait dans son autre main.

« Maman » était raturé et corrigé en « Clémentine ». Je n’ai pas eu besoin de lui expliquer qu’elle l’avait fait exprès pour qu’il sache la place qu’il occupe dans son cœur. Il l’avait compris et je l’ai lu dans son regard. Par contre, je ne sais toujours pas s’il a pris tout son temps avant de le sortir du paquet pour me faire enrager ou pour graver ce moment dans sa mémoire.

Je n’ai pas entendu le pas du fou chantant dans le couloir, mais quand Jean-Baptiste s’est enfin décidé, nous l’avons entendu entonner « Il pleut dans ma chambre » et nous avons ri. Ce rire était presque comme un soulagement tant l’émotion qui nous étreignait était vive.

En dépliant le pull, une petite flasque a failli tomber par terre. Jean-Baptiste l’a rattrapée au vol. Je l’ai reconnue, c’est celle que papa avait dans les tranchées. Il y tient plus qu’à la prunelle de ses yeux. Il y avait aussi un petit mot.

Là encore, j’ai lu dans ses yeux, il a lu dans les miens tout le bonheur que nous ressentions, que nous partagions.

Qu’il est beau avec ce pull ! Après l’avoir enfilé, il tournait sur lui-même autant pour se voir dans le miroir de l’armoire que pour se faire admirer. « Qu’en penses-tu ? » Pour de vrai, je pensais qu’il fait un beau marin-pêcheur normand. J’allais le lui dire quand un diablotin malicieux m’a soufflé une toute autre réponse au creux de l’oreille. « J’en pense que pour pas faire de jaloux, je vais devoir tricoter un chandail à Albert ». Le rire de Jean-Baptiste a retenti. « Crapule ! »

Nous avons rejoint le lit en prétextant les mensurations d’Albert que je devais prendre. Jean-Baptiste a tenu à garder son pull. Je n’ai jamais mon mètre de couturière avec moi quand je vais voir Jean-Baptiste. Il a haussé les épaules, résigné et indulgent. « Ce sera pour une autre fois », mais c’était compter sans mon opiniâtreté. J’ai pris la ficelle qui entourait le colis de maman, j’ai emprunté à Jean-Baptiste sa boite de cirage pour marquer les repères sur la ficelle et j’ai pris les mesures.

Jean-Baptiste me trouve opiniâtre, moi je trouve qu’Albert est têtu comme une mule. J’avais beau froncer les sourcils, le menacer d’un index sévère, il refusait de m’obéir quand je lui ordonnais de se mettre au repos. J’ai bien été obligée de céder, d’autant qu’Albertine s’était rangée de son côté.

J’ai posé la ficelle, j’ai essuyé le bout de mon index et j’ai offert à Jean-Baptiste son « plaisir apéritif », comme il le nomme, me dévêtir. Il aime prendre tout son temps, mais il me suffit de regarder son visage, son sourire et l’éclat dans ses yeux pour dompter mon impatience.

J’ai emprisonné sa figure entre mes mains et je l’ai couverte de baisers. « T’es beau ! T’es beau ! C’est toi le plus beau ! » Il a voulu me taquiner. « Si tu me le dis trop souvent, je vais finir par y croire ! », mais je ne suis pas tombée dans son piège. « Tu n’as pas à y croire, tu dois l’admettre puisque c’est un fait. Tu es beau, tu es le plus beau aussi vrai que la Terre tourne autour du Soleil. » Il a poussé un « Ooh ! » en soupirant comme quand on est ravi d’admettre sa défaite.

Jean-Baptiste m’a accusée de le chatouiller, mais je voulais sentir les battements de son cœur sous mes mains et tant qu’il gardait son chandail, j’étais bien obligée de les glisser dessous. Il a alors consenti à l’ôter et pour ce faire, Jean-Baptiste a dû se redresser (il était allongé sur le dos). Albert en a profité pour plonger dans Albertine. Je précise ce point, parce qu’à écouter Jean-Baptiste, ce serait Albertine qui en aurait profité pour s’empaler sur Albert. Mon cher journal, je compte sur toi pour croire à ma version plutôt qu’à la sienne.

J’aime bien chevaucher Jean-Baptiste puis me pencher vers lui jusqu’à nous trouver peau à peau, poitrine contre poitrine. Les mains de Jean-Baptiste courent le long de mon dos, nos mouvements sont lents, parfois nous bougeons à peine. Nous nous embrassons. J’aime sentir ses cheveux crépus et presque ras sous mes doigts. Il ne se lasse pas de passer ses longs doigts dans les miens, comme s’il voulait les lisser davantage. Ses caresses sont si douces que je pourrais ronronner de plaisir, si j’étais une chatte au lieu d’être une femme.

Quand nous avons bien profité de cette langueur, toujours de façon soudaine, Jean-Baptiste m’assène une claque sèche sur le derrière. Je lui ai appris à ordonner correctement « Hue dia ! » Alors, je me redresse et dans un mouvement dont j’ignore le nom, avec la force de mes cuisses et les ondulations de ma croupe, Albertine va et vient le long d’Albert. Quand je suis trop échauffée, que les muscles de mes cuisses commencent à me brûler, je crie « Centaure ! » et nous changeons de position et c’est parti pour une levrette.

Nous ne nous expliquons toujours pas comment il fait pour deviner à quel moment mes fesses réclament ses claques. Il les assène toujours à la bonne force, au bon endroit, au bon rythme et à la bonne dose. Pourtant, ce n’est jamais les mêmes envies que mon corps cherche à assouvir.

Quand ses doigts fouillent la toison d’Albertine et caressent mon « bouton de rose », le plaisir que je ressens est si vif qu’il me vient une envie pressante. Il m’est arrivé d’enfiler mon manteau à la hâte et de me précipiter aux toilettes au bout du couloir, mais je n’arrive pas à uriner plus que quelques gouttes. Alors, désormais quand je ressens cette envie, je l’ignore. Parfois Albert en est un peu inondé, mais Jean-Baptiste ne s’en offusque pas. Je pourrais même ajouter « bien au contraire ».

Je deviens folle de plaisir quand Jean-Baptiste offre son poignet à ma bouche, qu’il me chuchote à l’oreille « Laisse échapper tes cris, ma Louise, mon amour lumineux ! » Comme je les sais étouffés par son poignet, je ne crains pas qu’on nous entende. Je sens alors mes reins se creuser, mes fesses se dresser vers le ciel, son autre main se crisper sur mon sein et la semence d’Albert emplir Albertine.

Puisque je ne travaille pas aujourd’hui, que je suis censée avoir passé la nuit chez Henriette et y rester jusqu’à ce soir, nous l’avons fait trois fois (plus un festin royal) (et plus un petit-déjeuner coquin sous la table). Je ne sais pas ce qui me prend, mais j’y pense tout le temps. J’ai passé la matinée à préparer notre « réveillon anticipé » (Jean-Baptiste trouve toujours les plus belles des formules). En essuyant la cuillère de Jean-Baptiste, je l’ai vu la portant à sa bouche et le désir m’a enflammée aussi sûrement qu’une allumette frottée sur un grattoir.

Je viens de tout relire depuis que j’ai commencé à écrire ce journal, je suis sidérée de l’avoir rempli si vite (il ne reste que quelques pages blanches). J’écris pour que le temps passe plus vite. Dans moins d’une heure, il sera là. J’espère que mes cadeaux lui feront plaisir. Pour la chemise, j’en suis presque sûre, mais j’ai des doutes pour ma surprise de dernière minute, qui m’a occupée une bonne partie de la journée. Je préfère attendre qu’il l’ait découverte avant de t’en dire davantage.

Et pour finir, voici ce qu’il advint lors de ce « réveillon anticipé »

Le carnet retrouvé – Vendredi 15 décembre 1944

Je t’ai bien négligé ces derniers temps, mais je n’ai plus une minute à moi depuis mon retour de Normandie. Enfin, je veux dire plus une minute pour toi ! Entre le travail, les préparatifs de Noël, la Croix-Rouge, Jean-Baptiste, Marcelle et Henriette, il faudrait que les journées durent 36 heures. Je prends sur mon temps de sommeil pour écrire ces mots.

La chambre de Jean-Baptiste est un peu plus grande que la mienne. Elle n’est pas chauffée ou presque. Le conduit de la cheminée passe derrière le mur et apporte un peu de chaleur. Les commodités sont partagées avec les locataires des autres chambres de l’étage qui sont toutes occupées. D’un côté du conduit de cheminée, Jean-Baptiste a posé un petit réchaud pour faire sa popote sur une table sommaire contre le mur, rangés dessous, une cuvette, un grand pichet et un vase de nuit masqués par un rideau. Au-dessus une étagère où il range sa vaisselle et quelques denrées.

Face à la porte, une petite armoire contient les quelques vêtements de Jean-Baptiste. Une étagère garnie de livres qui restent droits grâce à la sacoche contenant l’appareil-photo que papa et maman nous ont offert. De l’autre côté du conduit de cheminée se trouve le lit étroit, parfait pour se réchauffer l’un l’autre. Au milieu de la pièce trônent une petite table et deux chaises.

Jean-Baptiste se plaint du froid, mais quand nous sommes ensemble, nous ne le ressentons pas. Les deux qualités de sa chambre tiennent en son entrée privative et sa fenêtre qui nous apporte de la lumière et une vue imprenable sur le square Dupleix. Un autre avantage, et non des moindres, c’est d’être notre premier chez-nous. Même si je ne peux y passer mes nuits aux côtés de Jean-Baptiste, nous nous y retrouvons chaque soir ou presque. Seule Eugénie est au courant que la plaie de la petite Marcelle est désormais de l’histoire ancienne, que je ne me rends plus chez elle le soir, j’ai toujours cet alibi pour ces quelques heures en compagnie de mon Jean-Baptiste adoré.

Au moins une fois par semaine (deux quand nous le pouvons), on se retrouve entre filles chez Henriette. On était bonnes copines jusqu’à la Toussaint, depuis nous sommes devenues des amies « à la vie, à la mort ». Nous nous racontons nos secrets (mais je ne leur ai pas dit pour Albert et Albertine). Henriette était déjà un beau brin de fille avant, mais depuis qu’elle est avec son Maurice, elle est devenue tout simplement belle.

Marcelle s’est séparée de Dédé. Quand elle nous a raconté leur ultime querelle, je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer. Il lui faisait une scène, la traitait de tous les noms, il a voulu lever la main sur elle.

– Je lui ai dit « Essaie un peu, pour voir ! » et j’ai tapé du poing sur la table, tellement fort qu’un couteau a failli tomber. Je l’ai rattrapé au vol et je l’ai planté tout droit au beau milieu de la table. Vous auriez vu sa tête ! De le voir décomposé par la trouille, alors qu’une minute avant il jouait les caïds, je l’ai trouvé minable. Je lui ai lancé un verre à la face en lui criant « Raus ! » Il a déguerpi sans demander son reste ! Croyez-moi les filles, y a pas à dire, les ordres en allemand, ça a d’la gueule !

On ouvrait des yeux comme des soucoupes en imaginant la scène. Marcelle s’était enflammée en la racontant. Elle s’est calmée pour nous dire, sur le ton de la confidence,

– Mais y a un truc que je m’explique toujours pas. J’ai lancé le verre de toutes mes forces, Dédé l’a esquivé et le verre a terminé sa course contre le mur. Quand Dédé est parti, que j’ai fermé la porte à verrou, je l’ai ramassé. Il était intact. Même pas fêlé. Je l’ai rempli d’eau et posé sur la table de chevet. Ben, croyez-moi ou pas, dans la nuit, j’ai été réveillée en sursaut par un « clac ». J’ai allumé la lampe, le verre était en mille morceaux et la flotte dégoulinait sur le plancher. Comment c’est y possible ?

On a été incapables de lui répondre.

Désormais, c’est elle qui me donne des nouvelles de la petite Marcelle et de sa maman. Elle s’est « entichée de la môme » qui le lui rend bien. Elles s’offrent une séance de cinéma chaque dimanche « ça nous fait toujours quelques heures au chaud ».

Les murs de la chambre de Jean-Baptiste laissent entendre les bruits de son voisin. Certains sont désagréables, quand il pisse dans son pot de chambre par exemple, mais pour nous, c’est le signal. Son rituel est toujours le même, après avoir pissé, il met en route son gramophone et chante à tue-tête. Généralement, personne ne s’en plaint, il faut dire qu’il a une très belle voix.

Je ne sais pas combien il possède de disques, mais nous pouvons deviner son humeur rien qu’en entendant les chansons qu’il choisit. Le plus souvent, il est d’humeur joyeuse, c’est une chance car quand il ne l’est pas, sa voix me donne envie de pleurer à chaque fois. Les voisins du dessous cognent alors au plafond en criant « Silence ! », mais je crois que ce n’est pas tant le chagrin de sa voix que les chansons en elles-mêmes qu’ils ne veulent pas entendre. Il est vrai que Suzy Solidor et Léo Marjane n’ont plus bonne presse ces derniers temps.

La première fois que je l’ai entendu chanter, j’ai cru que Jean-Baptiste avait Charles Trenet pour voisin. Il me taquine encore à ce propos. J’entendais des ploc-ploc, sa voix s’est élevée « Il pleut dans ma chambre, j’écoute la pluie, douce pluie de novembre (et on était en novembre, justement !) qui tombe dans mon lit. Le jardin frissonne toutes les fleurs ont pleuré pour la venue de l’automne et pour la fin de l’été, mais la pluie fredonne sur un rythme joyeux « tip et tap et tip top et tip et tip tip et tip et tip top et tap ». Voilà ce qu’on entend la nuit c’est la chanson d’la pluie. » *

J’ai sursauté. « C’est Charles Trenet ! » Jean-Baptiste ne savait pas s’il devait rire de ma candeur ou si je ne me moquais pas de lui. Quand il a compris que j’étais sincère, il m’a demandé « Tu l’imagines vraiment vivre dans une chambre de bonne et chanter pour couvrir le bruit de sa miction ? » Je ne savais même pas que ce mot existait, « miction », mais j’en ai compris le sens quand les ploc-ploc sont devenus plus drus alors qu’aucune goutte de pluie ne tombait du ciel.

Depuis, quand nous entendons son pas dans le couloir, Jean-Baptiste me dit « Le fou chantant rentre au bercail ». Si nous n’y sommes pas déjà, nous rejoignons le petit lit, parce qu’en chantant, la voix de son voisin couvre les grincements du sommier. Je n’ai jamais entrouvert la porte pour voir à quoi il ressemble (nous jugeons plus prudent de nous montrer discrets, parce qu’il ne faudrait pas que Jean-Baptiste prenne le risque de perdre sa garçonnière s’il était de notoriété publique qu’il y reçoit une jeune fille). Je me l’imagine à l’image de Charles Trenet : grand, blond, jeune et souriant. Jean-Baptiste a remarqué que « La romance de Paris » * me fait battre le cœur plus fort. De mon côté, j’ai remarqué qu’Albert se met au garde-à-vous dès les premières notes du « Robin des bois » ** de Georges Guétary.

Jean-Baptiste aime me dessiner nue ou presque quand nous venons de faire l’amour. Il me prendrait bien en photo, mais la nuit est déjà tombée quand je le rejoins. En plus, ni lui, ni moi ne connaissons un photographe à qui nous pourrions confier les rouleaux sans prendre le risque d’être dénoncés ou pire encore qu’il fasse des tirages qui circuleraient sous le manteau.

Il y a un drôle de phénomène que je n’arrive pas à m’expliquer. Plus nous partageons nos souvenirs, nos travers et les choses dont nous ne sommes pas très fiers, plus nos différences éclatent au grand jour, plus nous nous aimons. Au lieu de nous éloigner, nos confidences nous rapprochent l’un de l’autre. Jean-Baptiste m’offre son savoir et il affirme que j’en fais autant, que le mien est aussi important que le sien. Il est vraiment épaté quand il m’écoute lui raconter une recette de cuisine, il me dit que mes mots le rassasient et on se régale en imagination de tous les festins que nous nous offrirons le jour où les tickets de rationnement ne seront plus qu’un mauvais souvenir. J’aime quand nous lisons à deux voix les livres qu’il a tant aimés. Je sais bien que c’est étrange, mais ces mots, ces histoires me nourrissent également.

Depuis qu’il loge dans cette chambre, que nous le faisons presque chaque jour, mon désir au lieu de s’éteindre ne fait que croître et embellir. Nous parlons aussi de ça avec beaucoup d’aisance, de naturel, en toute confiance. J’ose exprimer mes désirs et je n’en ressens aucune honte. Je ne me vois pas comme une vicieuse parce que je ne le suis pas à ses yeux.

L’autre jour, alors qu’Albert allait et venait dans Albertine, je lui ai demandé de sortir pour pouvoir le lécher encore et encore, jusqu’à effacer toute trace du goût d’Albertine. Jean-Baptiste s’est figé, sa voix était vibrante du trouble qui l’étreignait. « Comment fais-tu pour lire dans mes pensées, pour exprimer mes fantasmes que j’imaginais inassouvissables ? » Albert était délicieux dans ma bouche.

J’aime me régaler de son goût, de sa douceur sous ma langue. J’aime aussi ce que je ressens dans tout mon corps quand je me régale d’Albert, ces frissons humides qui envahissent Albertine. Parfois, ils suffisent à faire éclater mon plaisir, mais parfois Albertine réclame sa part. D’autres fois, la semence d’Albert inonde ma bouche et je l’avale avec gourmandise. « Je me demande si tu n’y prends pas plus de plaisir que moi, mon amour lumineux ! » Je ne me lasserai jamais de son sourire quand Jean-Baptiste me dit ces mots-là.

J’aime les frissons qui s’emparent de moi quand je le chevauche, que je me penche vers lui, que mes mains se posent sur ses joues pour lui interdire de bouger, que je couvre son visage de baisers tout en lui répétant « T’es beau, t’es beau, bon sang que t’es beau ! » et qu’il éclate d’un rire serein.

Albertine connaît aussi la faim, à la différence près qu’Albert ne la soumet pas au rationnement et qu’il est toujours prêt à la contenter.

– Albert, Albert, j’ai tellement faim de toi !

– Hé bien, c’est qu’il est l’heure de passer à table, mon Albertine !

Alors, Jean-Baptiste m’assied sur la table et Albert entre dans Albertine « comme on se glisse entre des draps soyeux » (l’expression est de mon Jean-Baptiste). Quand Albert et Albertine se sont bien régalés, j’aime me pencher en avant pour observer les reliefs luisants d’Albert, ce faisant, « le bouton de rose » d’Albertine est comme caressé, ce qui nous offre davantage de plaisir. Je fais un clin d’œil à Jean-Baptiste, je glisse ma main de telle façon que ses bourses reposent dans ma paume et que le bout de mes doigts les taquine. Quand il sent que le plaisir d’Albert va inonder Albertine, Jean-Baptiste caresse mes seins et en pince délicatement les mamelons. Mes orteils gigotent dans tous les sens, un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale, une poigne de fer étreint mes reins et le plaisir explose en moi, si fort que je pourrais m’évanouir et qu’il m’est impossible de contenir mes grognements. C’est ce que Jean-Baptiste nomme « Le festin royal d’Albert et Albertine ».

Noël approche…

*Il pleut dans ma chambre, Charles Trenet (1939) les véritables paroles sont « […] douce pluie de septembre » (NDA)

*La romance de Paris, Charles Trenet (1942)

**Robin des bois, François LLenas, Francis Lopez (1943) chanson interprétée par Georges Guétary.