Comme le veut notre rituel de jeunes mariés, Jean-Baptiste est entré dans le salon les bras chargés des journaux du soir, il les a posés sur la table, est venu m’embrasser. Il a eu un sursaut, comme si un doute venait soudain de s’emparer de lui. Il s’est dirigé vers le buffet, en a ouvert le tiroir de gauche. Il a pris avec toute la délicatesse du monde notre livret de famille, l’a ouvert, en a lu à haute voix les deux premières pages, il s’est retourné vers moi en souriant de la plus belle des façons.
– Si c’est un rêve, je suis ravi de ne m’être toujours pas réveillé !
Avant de nous livrer à notre activité du moment (la lecture dans différents journaux des compte-rendus du procès Pétain), j’ai demandé à Jean-Baptiste de regarder ce que le facteur nous avait apporté aujourd’hui. Il a souri, ému, en lisant les mots de la petite Marcelle. « La mer ses comme une pissine mes en plus grand. Des fois elle est haute, des fois elle est basse alors y a plu d’eau. Je savé pas qu’il y a autant d’eau dans la mer. En plus la mer, ces salé. Ces beau à voir mais le disez pas à maman, je veux lui faire la surprise. Votre petite Marcelle »
Jean-Baptiste a posé les journaux et m’a demandé de choisir lequel je lirai.
– Tu le fais exprès pour me faire enrager ? Tu sais que ce n’est pas bon dans mon état ?
Il a hoqueté « Mais… quoi… mais… de quoi… ? » avant de remarquer le long tube qui lui était adressé. Il était sincère quand il m’a affirmé ne pas l’avoir vu. Le courrier lui avait été adressé rue Dupleix avant d’être réexpédié chez nous. Il contenait ses diplômes et un mot « Je suis tombé par hasard sur ta lettre, les vieux seraient furieux s’ils savaient que je te les envoie alors je compte sur ton silence. Si jamais ils changeaient d’avis, je ferais comme d’habitude, je jouerais au con. Bonne chance à toi dans ta nouvelle vie, j’espère avoir un jour le cran de faire comme toi et de m’échapper d’ici. Ton complice, Charles-Henri ».
Charles-Henri est l’aîné des enfants du couple de colons, celui à qui on répétait sans cesse « Si un nègre y parvient, ne me dis pas que tu ne peux y arriver ! » Jean-Baptiste était à la fois étonné et à la fois non qu’il lui ait envoyé ses diplômes.
– Mais… mais que fais-tu ma Louise ?
Je crois que son rire a résonné au-delà des fortifs quand je lui ai expliqué. « Je me demandais si en mettant mon nez à l’intérieur du rouleau, je pourrais sentir les parfums de l’Afrique ».
– Oh ma Louison… méfie-toi, je vais finir par tomber amoureux de toi !
Il me taquinait, mais il était ému également.
– Alors, madame Touré, quelle lecture aurait votre préférence ce soir ?
– Tu connais le grec ancien ?
J’ai été aussi surprise que lui de ma question. Pourquoi m’est-elle sortie de la bouche ? Cela restera un grand mystère. Je suis allée chercher le livre duquel s’était échappé la feuille écrite de la main d’un des fils Dubois.
– Je me demandais si c’est une version, ou si c’est un texte recopié, ou si c’est une page d’un journal intime, ou si c’est un rêve, ou un souvenir, peut-être… ?
– Cela fait beaucoup de questions pour un simple feuillet… voyons voir…
Le premier jour, j’ai entendu le cliquetis d’un loquet que l’on pousse. Le vent soufflait et faisait danser le rideau de la fenêtre ouverte. Allongé sur ma couche, je regardais la scène grâce aux reflets du miroir posé devant moi. Je souriais, ravi de l’aubaine que m’offrait ma cousine, bien plus âgée que moi, de la découvrir dans son intimité la plus crue, à la toilette. Je me surpris à jalouser l’éponge qu’elle plongeait dans la bassine d’eau fraîche, l’éponge qu’elle pressait contre sa peau, l’éponge qui se promenait le long de son corps, du cou jusques aux chevilles. Ce corps plein, presque celui d’une femme, je n’en avais jamais mesuré la sulfureuse beauté. Je tendis mes mains dans le vide quand l’éponge masqua le haut des cuisses de ma cousine, quand elle se glissa entre elles. Iphigénie, puisque c’est ainsi que je nomme la fille de mon oncle, portait un soin tout particulier à cette toilette intime, d’une grâce vulgaire. Les cuisses outrageusement écartées, Iphigénie scrutait avec attention son pubis idéalement moussu et les trésors que sa toison habituellement masquait. Mon plaisir jaillit alors qu’elle s’enduisait le corps d’un onguent qu’elle allait chercher du bout des doigts dans un large pot posé sur une tablette. Il me fut difficile de contenir mon émoi à chaque fois que le hasard nous mettait en présence. Sa toge légère vibrait au moindre souffle du vent, au moindre courant d’air et l’odeur de sa peau me parvenait, sucrée, avec des relents d’ambre et de musc alors je la revoyais à la toilette et je me revoyais à demi assis sur ma couche à l’observer.
Le jour suivant, je me tenais fin prêt. La veille, dans la soirée, j’avais subtilisé une partie de l’onguent d’Iphigénie. De retour dans ma chambre, je m’étais enivré de son odeur avant de le déposer dans un bol, une soucoupe en guise de couvercle.
Ma cousine entra dans la pièce d’eau, en ferma la porte et en poussa le loquet. Éole était mon allié puisqu’il faisait encore danser le rideau à la fenêtre. J’observais Iphigénie remplir la bassine d’eau, y plonger l’éponge, la presser contre son cou, contre ses seins, contre son ventre, contre ses cuisses. Mon impatience à la voir poursuivre croissait au rythme de mon désir. Les mains enduites de son onguent, je massais mon ventre, mes cuisses, attendant le moment idéal pour caresser mon phallus qui se dressait vers les cieux comme un arbre en quête de lumière. Iphigénie ouvrit le pot, en jaugea le contenu. Elle leva les yeux en direction de la fenêtre. Tapi sur ma couche, je me dérobai à sa vue. Elle écarta le rideau pour s’assurer que personne ne se tenait derrière. Hélios darda ses rayons sur le miroir, ce qui fit naître un sourire sur le visage de la belle. Elle s’en retourna à sa place, mais troublée, omit d’occulter la fenêtre. Mon imagination me jouait des tours puisqu’il me sembla trouver ma cousine plus impudique que la veille, plus précise dans ses attouchements. Je me masturbais avec frénésie, tentant d’oublier qu’elle était ma cousine, que j’étais son cousin. L’échauffement de mon corps était tel que son parfum envahissait la pièce où je me trouvais, à demi assis sur ma couche, à observer Iphigénie à la toilette, à caresser mon sexe en pensant au plaisir que m’offrirait le sien, à me masturber en rêvant du sexe de ma cousine jouissant du sexe de son cousin. Cette pensée m’étreignit le bas du dos aussi violemment que le plaisir qui jaillit sur mes mains. Je les regardais couvertes d’onguent et de sperme mêlés et, pris d’une lubie soudaine, je les léchai du bout de la langue, imaginant que c’était la sienne
Toute la journée, je sondai mon âme en quête d’un quelconque remord, mais n’en trouvai point.
L’été tirait à sa fin, le lendemain nos chemins se sépareraient pour une année entière. Le goût amer de l’absence annoncée imprégnait ma salive. Comment allais-je supporter de ne plus assister à ce spectacle quotidien qui avait illuminé ces deux dernières semaines ? Tout à mes pensées, d’humeur chagrine, je scrutais en vain dans le miroir. Iphigénie était en retard à sa toilette. Trois petits coups secs contre ma porte. Je me drapai à la hâte pour m’enquérir de la raison de ce tapage et chasser l’importun. La toge d’Iphigénie me parut plus aérienne que d’ordinaire. « Mon cousin, mon cher cousin, puis-je te demander de me rendre un service ? Je me sens trop lasse pour faire ma toilette, m’offrirais-tu ta couche le temps que tu fasses la tienne ? La bassine est prête, ainsi que l’éponge. Tu trouveras un petit pot d’onguent, mais prends garde à pousser le loquet, quelqu’un pourrait entrer et j’imagine ta pudeur outragée… »
Tout comme ça m’était arrivé quelques jours plus tôt, Jean-Baptiste a tourné machinalement le feuillet pour retomber sur les premiers mots du récit dont nous ne connaîtrons jamais la fin.
– Je suis à peu près certain qu’il ne s’agit pas d’une version, le style de ce texte ne me rappelle rien… À mon avis, il doit s’agir d’une dissertation ou bien d’une composition française.
– Une composition ???
– Certainement, de celles que les professeurs infligent à la rentrée des classes « Racontez vos vacances ». Ô, ma Louison, ta mine renfrognée, ton pied rageur frappant le sol, tes poings sur tes hanches… ô, ma Louison, si tu savais comme mon plaisir s’en trouve accru !
– Tu mériterais que ton rire reste coincé dans ta gorge et qu’il t’étrangle ! S’il devait t’étouffer, je te laisserais là à te seriner « Rira bien qui rira le dernier » !
En fait, ce qui m’énervait le plus, c’est Louise qui tombe dans le panneau à chaque fois, pas Jean-Baptiste qui me tendait les bras pour faire la paix. Il faut dire que nous la faisons toujours de la plus charmante des façons.
J’ai attendu que Jean-Baptiste entre dans la salle d’eau pour courir chercher mes petites oreilles de cochonne dans la boite à ouvrage. J’aurais bien voulu me badigeonner de mercurochrome dilué dans de l’eau pour me faire une peau toute rose, mais le flacon était dans la salle d’eau. Avec le recul, je me dis que c’est tant mieux, avec la sueur, j’aurais sans doute tout salopé les draps et il aurait été impossible de les détacher.
J’étais tellement épatée en découvrant la chambre que j’ai perdu de précieuses minutes à tout regarder. Le lit est plus large que je ne l’aurais cru, le matelas bien épais, de chaque côté, une table de chevet assortie. Jean-Baptiste ne m’avait parlé que d’un lit, en réalité c’est une chambre au complet qu’il a récupérée, avec l’armoire et la commode. Seul le secrétaire semble ne pas faire partie de l’ensemble, de même que le petit fauteuil Voltaire et le grand miroir dont je me suis servie pour ajuster mes petites oreilles.
Je n’avais pas commencé à ôter ma robe que Jean-Baptiste toquait à la porte. Je lui ai demandé de compter jusqu’à cinquante avant d’entrer, ce qui m’a laissé juste le temps d’allumer une lampe de chevet, d’éteindre le plafonnier, de courir jusqu’au lit (Jean-Baptiste comptait de plus en plus vite), d’éteindre la lampe de chevet puis de me raviser (je n’avais pas envie qu’il se casse une jambe en trébuchant dans l’obscurité), de me mettre à quatre pattes sur le lit, de me couvrir du dessus de lit et de caler une pomme entre mes dents.
Il a ouvert la porte. Je l’ai entendu s’approcher à pas de loup en chuchotant « Louise ? Où te caches-tu, mon épouse, mon amour lumineux ? » Je poussais de petits grouïk-grouïk en remuant du popotin pour lui donner une idée, même si je me doutais bien qu’il n’en avait pas besoin. D’un geste théâtral, il a soulevé le dessus de lit qui me recouvrait. Avant même de le voir, j’ai su que ce n’était pas ainsi qu’il avait imaginé me trouver.
– Mais… mais… Lou… Louise… qu’est-ce qui… mais Louise qu’est-ce qui t’a pris ?
Il me regardait, interdit, entre déception et envie de rire de sa déconvenue. Quand il a été remis de sa surprise, j’ai retiré la pomme que je tenais entre mes dents (elle était couverte de bave) et j’ai répondu à sa question.
– Tu m’avais dit que tu voulais passer ta nuit de noces avec une grosse cochonne…
– Mais… mais tu sais bien que ce n’était pas de ce genre de cochonne dont je voulais parler… n’est-ce pas, ma Louise ?
– Tu voulais dire une grosse cochonne qui t’aurait concocté un programme des réjouissances qui aurait comblé tous tes fantasmes ? Un programme qui aurait rendu notre nuit de noces inoubliable ?
– C’est exactement ça, ma Louise !
– Alors, voici le programme, mais la prochaine fois, tâche d’être plus précis !
Tu aurais vu sa tête quand je lui ai tendu le petit carton !
– Le programme est classé par ordre alphabétique, mais rien ne nous empêche de le réaliser comme bon nous semblera.
– Mais, ma Louise, ton programme est trop chargé ! Comment veux-tu que d’ici à demain matin nous en ayons fait ne serait-ce que la moitié ? Je ne suis qu’un homme !
– Qui a décrété que notre nuit de noces s’achèverait au lever du jour ?! Elle ne prendra fin que lorsque ta grosse cochonne ôtera ses oreilles et les déposera à tes pieds tel Vercingétorix jetant les armes devant Jules César ! Qu’en penses-tu Albert ?
Ma question était un peu hypocrite, parce que je voyais bien qu’Albert était plus que content du programme que je proposais à Jean-Baptiste !
– Au moins, tu as gardé ta robe de mariée…
– J’aurais voulu t’épargner la corvée de me la retirer, mais tu ne m’en as pas laissé le temps !
– La corvée ?! Sache que j’y prendrai autant de plaisir que tu en prends à regarder Albert !
– Je le trouve très élégant dans sa belle chemise de soie. Et puis… le tissu est si doux sous mes doigts…
– Je veux bien te croire, Louise, mais je commence à étouffer, s’il te plaît, délivre-moi !
– Je t’aurais bien admiré plus longtemps, mon cher Albert, mais puisque tu me le demandes si gentiment…
Pendant que je délivrais Albert de sa camisole, Jean-Baptiste lisait le petit carton, il ne levait les yeux du programme que pour regarder mes petites oreilles avec une affection grandissante. Je le savais en train de succomber à leur charme.
– J’ai l’impression d’être au restaurant face à la carte des plats et devoir me creuser la tête en me demandant que choisir…
– Sauf que tu as droit à tous les plats ! Qu’en penses-tu, Albert ?
Je me suis penchée vers lui pour entendre sa réponse. Je n’ai pas pu résister à l’envie de le saluer en le couvrant de baisers. Un baiser en entraînant un autre, ma bouche devenait plus avide, plus gourmande. Je sentais les doigts de Jean-Baptiste se crisper sur mes cheveux. Pourvu qu’il ne fasse pas tomber mes oreilles de cochonne ! Sa voix grave était vibrante, comme s’il se parlait à lui-même.
– Oh oui… « Bien le bonjour, Albert ! » c’est… oh oui… la mise en bouche… hmm… idéale pour débuter ce programme… !
Sa voix m’électrisait. Je prenais aussi un plaisir infini à sentir Albert sous ma langue, à le sentir envahir ma bouche, à sentir ses reliefs caresser la commissure de mes lèvres.
– Ô, ma Louise, comme tes baisers sont divins ! Albert est si beau… oh… quand… quand tu lui fais l’amour avec… oh… avec… ta bouche !
J’ai ouvert les yeux. L’alliance de Jean-Baptiste étincelait à la lueur de la lampe de chevet. Ça m’a fait comme un choc électrique. J’ai levé les yeux vers Jean-Baptiste.
– Que se passe-t-il, ma Louise ?
– Je viens de réaliser que, pour la première fois de ma vie, je suis en train de faire une gâterie à un homme marié.
Que son éclat de rire m’a charmée !
– Figure-toi que c’est la première fois de ma vie que je me fais sucer par une femme mariée !
Pourquoi a-t-il dit les choses de cette façon, avec ces mots qui ne lui ressemblent pas ? Pourquoi n’avons-nous pas usé du stratagème Albert ? Je crois que je serai morte et enterrée avant d’avoir la réponse à ces questions, mais une chose est certaine, loin de les refroidir, mes ardeurs ont été décuplées. Jean-Baptiste a eu beau me mettre en garde, je ne les ai pas calmées. Le plaisir d’Albert a jailli, inondant ma bouche bien trop vite à notre goût, mais j’en étais la seule responsable.
Maintenant qu’Albert était calmé, Jean-Baptiste s’est réjoui de pouvoir consulter le programme « avec toute la sérénité requise ». Il a ouvert le secrétaire, en a sorti une feuille de papier ainsi qu’un stylo. Il a recopié la liste et a coché « Bien le bonjour, Albert ! ».
– Ne prenons pas le risque d’oublier une de tes propositions ! Mais approche un peu que je t’aide à retirer ta belle robe, il serait dommage qu’elle soit froissée durant cette nuit.
Ses doigts s’agitaient comme j’aime tant les voir s’agiter. Jean-Baptiste a posé ses lèvres sur ma nuque, elles ont glissé jusqu’à mon épaule, à me faire frémir d’un divin mélange de plaisir et de désir. Il sait y faire, le bougre ! Une fois nue, je lui ai demandé de s’asseoir sur le lit et de me dire comment il trouvait son épouse.
Je tournais sur moi-même, lui jetant des œillades enjôleuses, je faisais pigeonner ma poitrine (qui n’avait guère besoin de mes mains) en lui demandant s’il ne remarquait rien à mon annulaire gauche. Je le regardais avec convoitise, mais en restant assez loin de lui pour être inaccessible, sourde à ses appels. « Approche-toi, ma Louise ! »
Albert s’est dressé d’un coup. Jean-Baptiste en a fait un argument pour m’attirer à lui. Voyant que je ne cédais pas, il a commencé à caresser Albert tout en lui demandant si Albertine s’amusait à jouer avec ses nerfs comme je le faisais avec ceux de mon époux. J’aurais voulu faire durer cette douce torture, mais je ne peux pas résister à la vue de la main de Jean-Baptiste caressant Albert. Sa main allant et venant, masquant Albert puis le découvrant me rend folle de désir. Je le sais. Il le sait.
J’ai détourné mon regard, je me suis dirigée vers l’armoire pour que le jeu des reflets de sa glace sur le miroir accroché au mur rende mon exhibition plus troublante qu’elle ne l’était déjà. J’ai entrouvert la porte et j’ai vu les cravates de Jean-Baptiste soigneusement rangées. Mon corps a pétillé des orteils aux cheveux. J’en ai pris une. Jean-Baptiste a lâché Albert après lui avoir dit « Il est temps que le berger Baoulé retrouve sa cécité ! »
Je me suis installée, à quatre pattes sur le lit pendant que Jean-Baptiste recouvrait ses yeux à l’aide de sa cravate. Nous avons débuté le récit ou, pour être plus exacte, Jean-Baptiste l’a débuté tout seul. L’émotion, sans doute, l’a incité à réciter son texte, comme un long monologue. Je l’ai laissé faire, parce que j’étais fascinée par la vision démultipliée de nos deux corps.
– Un berger Baoulé reçut un jour une grâce mystérieuse. Qu’il fasse nuit ou qu’il fasse jour, alors que sa vue est excellente, il devient aveugle. La première fois, il fut effrayé de cette soudaine cécité, comment pourrait-il mener son troupeau s’il n’y voyait plus ? L’homme était avisé, il décida de se fier aux autres sens dont la nature l’avait doté. Tendant l’oreille, il lui sembla entendre une douce mélopée qui résonnait comme une invitation. « Viens à ma rencontre, viens, approche-toi et délicatement accroche-toi à moi, de nos deux êtres ne formons qu’un, permets-moi ainsi de devenir tes yeux. » Il se demande comment faire ? Il ne sait où elle est, il entend à peine sa comptine !
Comme par magie, les mots me sont revenus.
– Fie-toi à ton fidèle Albert, où que nous soyons, il saura trouver Albertine !
– Le berger se demande quelle est cette merveille qu’il sent sous ses doigts quand il réalise que ce sont les plus belles hanches dont on puisse rêver.
Quand Albert a plongé dans Albertine, les seuls mots que j’ai été capable de prononcer ont été « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! » Jean-Baptiste avait remarqué mon trouble, mais il en ignorait la raison. J’étais happée par la vue de son alliance qui étincelait davantage, je tendais mon corps, je le cambrais pour deviner les caresses qui le combleraient. « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! » Jean-Baptiste a repris son monologue.
– Ils étaient quatre, ils ne forment plus qu’un… et cette vague qui monte les emporte au loin, dans cette perfection à côté de laquelle l’Éden serait une punition.
– Sois vaillant, Albert, sois vaillant !
– Le berger s’enivre de la perfection qu’il sent sous ses mains, mais l’une des deux abandonne les seins et curieuse explore le corps de la divine créature, descend, descend plus bas encore… Que ce ventre est riche de promesses ! La créature se cambre sous ses caresses et vers les cieux élève ses fesses. Albert se montre gaillardement vaillant et Albertine l’inonde de ses compliments. La vague qui les submerge enfle tant et tant que la créature crie à s’en déchirer les dents.
Jean-Baptiste a su attendre le moment précis pour prononcer ces derniers mots. J’ai crié, il est vrai, à m’en déchirer les dents. Nous avons terminé le récit un peu trop vite à mon goût, mais Jean-Baptiste ne voulait pas jouir tout de suite, il craignait qu’Albert trop sollicité capitule alors que le programme des réjouissances venait à peine de débuter.
Quand il a détaché la cravate, il m’a demandé la raison de mon trouble. Je la lui ai expliquée, il a souri, a fait une petite croix à côté de la rubrique « Le berger Baoulé ».
– Que répondrait Albertine à la proposition d’un homme marié de la caresser ?
– Elle te dirait…
Albertine m’a coupé la parole.
– Tu permets ? C’est à moi que Jean-Baptiste a posé la question ! Je serais bien attentive pour tenter de déceler le moindre changement. Albert me comble toujours autant, mais tes doigts… rien que tes doigts… Regarde comme je m’ouvre sous tes doigts, comme une fleur déploie sa corolle…
Les doigts de Jean-Baptiste, ses baisers langoureux, Albert tendu qui frottait contre ma hanche. Je fermais les yeux, je les rouvrais. Le temps s’était évaporé. Le silence était plein de fracas. Soudain, j’ai reconnu la respiration de Jean-Baptiste, ce curieux sifflement de l’air entre ses dents. Enfin, j’ai entendu les battements de son cœur. « Oh oui, ma Louise, laisse échapper tes cris, ne retiens pas tes râles de plaisir ! » Alors, le son, le temps, tout est réapparu. Une main invisible m’a empoignée par les reins tandis qu’une autre m’a saisie par la nuque. Les deux forces se sont unies et je me suis pliée en deux, comme un livre qu’on referme.
– Albertine a-t-elle apprécié les caresses d’un homme marié ? À quoi pense-t-elle à cet instant ?
– Je pense que ces caresses étaient merveilleuses, mais je me demande à quoi ressembleraient les baisers d’un homme marié qui me saluerait…
– Il n’existe pas de péché plus grave que de laisser une question sans réponse. Permets-moi de m’agenouiller devant toi, chère Albertine et te supplier d’offrir tes splendeurs à la vue d’un homme marié.
Comme tu t’en doutes, Albertine ne s’est pas fait prier. Je me suis allongée au bord du lit, mes pieds touchaient à peine le sol. J’ai attendu les caresses de Jean-Baptiste sur mes cuisses pour les ouvrir. J’ai regretté de ne pouvoir regarder Jean-Baptiste pendant qu’il embrassait Albertine. Même si je m’étais assise, je n’aurais rien vu à cause de mon gros ventre. En tordant le cou, je pouvais apercevoir le reflet du dos de Jean-Baptiste, sa nuque et un peu l’arrière de son crâne. J’ai posé mes mains sur sa tête. Je gémissais de plaisir. Cet homme est un démon ! Non ! Loin d’être un démon, Jean-Baptiste, mon mari, est un dieu de l’amour ! Sa langue caressait, titillait Albertine avec tant de science… Quel dommage de ne pouvoir jouir aussi du spectacle.
– Oh, Jean-Baptiste… Jean-Baptiste… !
De mes mains, je maintenais son visage plaqué tout contre Albertine. J’aimais mes grognements qui répondaient aux siens. Le plaisir m’a saisie brutalement, mes cuisses se sont resserrées autour de sa tête. Je sais que loin de lui déplaire, il aime sentir son visage coincé, emprisonné entre elles parce qu’elles lui indiquent l’intensité de ma jouissance. Sa langue s’est faite plus légère, délicate, bientôt remplacée par son souffle régulier, chaud et humide. J’ai desserré mon étreinte.
– Si Albertine a été comblée, j’ai regretté de ne pouvoir assister au spectacle… Pour ce faire, il aurait fallu un miroir au plafond !
J’ai désigné mon ventre pour lui désigner l’obstacle qui m’avait empêchée de le regarder.
– Un miroir au plafond ?! Comment expliquerais-tu au bébé devenu grand la raison pour laquelle la chambre de ses parents ressemble à celle d’un bordel ?
Je me suis frappé le front. Louise qui parle avant de réfléchir venait une fois de plus de faire des siennes. Jean-Baptiste s’est allongé à côté de moi.
Comblée, amusée, je faisais de grands sourires au plafond. Ma respiration était ample, c’est ma façon de la calmer, de la rendre moins saccadée. J’ai regardé Jean-Baptiste au visage luisant et au sourire éclatant. C’est alors que mon regard s’est posé sur la chemise de soie d’Albert. Je l’ai attrapée pour l’observer de plus près, l’idée a jailli, comme une évidence. Tant bien que mal, je l’ai ajustée autour de mon cou.
– Tu as vu ? La chemise d’Albert ferait une lavallière digne des plus grands géographes !
– D’un géographe qui aurait découvert la vallée des délices, nichée entre le mont Albert et le mont Albertine ?
– Tu lis en moi comme dans un livre ouvert, mon chéri, je pensais précisément à ce géographe !
– Un géographe, connu sous le nom d’Albert, avait déjà arpenté la moitié de la surface de la Terre. Il était réputé pour son courage, sa vaillance. À en croire la légende, il existerait une vallée entre deux monts jumeaux que l’on nommerait « la vallée des délices ». Du bassin parisien à la Normandie profonde, moult tribus indigène la lui avait racontée, pourtant son existence semblait tenir du mythe, puisqu’elle ne figurait sur aucun atlas.
J’étais couchée sur le flanc, mais contrairement aux fois précédentes, Jean-Baptiste se tenait dans mon dos. Je pouvais deviner les mouvements d’Albert, mais je ne les voyais, ni ne les sentais.
– Tous les récits évoquaient une falaise, si haute avec si peu de prises que jamais aucun être vivant n’était parvenu à sa crête. Albert se fit fort de relever ce défi. Il devait bien exister un moyen pour surmonter cet obstacle ! Il tenta tout d’abord d’en escalader la face nord, hélas à mi-chemin, il glissa et se retrouva tout en bas… Il recula et comprit que l’aborder par la face sud le mènerait au même résultat… Soudain, l’idée jaillit, comme si le vent lui avait soufflé la réponse. Il chemina en longs zigzags, comme si le versant pentu n’était qu’une plaine…
Albert titillait ma hanche à l’endroit précis qui déclenche les chatouilles. Je pouffais en me tortillant, mais je n’ai pas pu résister bien longtemps, surtout quand j’ai compris que c’était ce que souhaitait Jean-Baptiste, que je me mette à plat dos sur le lit.
– Hourra ! Hourra ! Albert avait vaincu l’obstacle, il ne fallait pas chercher à escalader cette falaise, mais réussir à la faire pivoter. Il reconnut immédiatement les deux monts jumeaux dont parle la légende. Mais se tenant à la cime d’un volcan, au cratère adorable, il ne pouvait distinguer la vallée des délices. Il dévala la pente et s’approcha prudemment des deux monts. En effet, le sol semblait vivant, il se soulevait, s’affaissait, se soulevait, s’affaissait, comme si la Terre s’était mise à respirer. Arrivé au pied du premier mont, dont il fit le tour pour s’assurer qu’aucun danger ne le menaçait, il aperçut la fameuse vallée, le but de sa quête, mais mu par sa curiosité naturelle, il décida de se rendre au sommet du mont afin de le cartographier. Il s’amusa à faire ériger sa cime, parce qu’il avait remarqué qu’en la parcourant d’un pas léger, presque sautillant, elle se dressait toute rose vers les cieux et qu’elle se couvrait de délicats picots, que l’on nomme chair de poule quand on parle de peau humaine. L’autre mont, très proche, semblait lui faire de l’œil. Albert bondissant comme un lutin, se posa sur la cime du deuxième mont, et entreprit de le cartographier à son tour, mais du sommet jusqu’au pied.
Je n’en pouvais plus de désir, Jean-Baptiste l’avait remarqué et c’est pour cette raison qu’il faisait traîner le récit.
– Albert se demandait de quelles délices cette vallée était prometteuse, il avait déjà pris tant de plaisir à perambuler sur les deux monts, mais soucieux d’accomplir la tâche qu’il s’était fixée, il s’engagea dans l’étroite vallée. Comment pourrait-il établir la topographie alors que les monts semblaient se rapprocher, mus par on ne sait quelle force et qu’il se trouvait presque emprisonné au fond de la vallée ? Il y prenait néanmoins un plaisir indéniable, allant de l’avant, reculant, s’avançant un peu plus, reculant d’autant… allant… venant… avançant… reculant… allant… venant… avançant… reculant… avançant… apercevant au loin, comme une oriflamme blanche… la sienne… la preuve de sa conquête…
La main de Jean-Baptiste s’aventurait entre mes cuisses. Elle a attrapé la mienne pour que nous caressions ensemble Albertine.
– Le géographe se demandait s’il trouverait la force de quitter ce paradis. Il était presque persuadé du contraire quand il lui sembla entendre un appel venir de derrière le volcan dont je vous ai parlé plus tôt.
– Albert, très cher Albert, viens me visiter, viens me topographier !
– Mais quelle est donc cette voix qui m’interpelle de la sorte ?
– C’est Albertine, la plus charmante des grottes !
– Le géographe est curieux, c’est là son plus grand vice, il quitte à regret la vallée des délices et chemine joyeusement, vers cette grotte qui se nomme Albertine. Mais que se passe-t-il ? Le sol une nouvelle fois change de forme, il pensait la découvrir de face, Albertine s’offre côté pile !
À quatre pattes sur le lit, je regardais Jean-Baptiste dans mon dos. J’ai pensé aux paroles de Marcelle « La levrette y a qu’ça d’vrai ! » et je ne peux que lui donner raison.
– Découvrant les trésors de la grotte coquine, Albert lui demanda si elle connaissait le nom des deux monts entourant la vallée des délices.
– Le premier que tu as découvert se nomme le mont Albertine, quant au second appelons-le « mont Albert » !
Comme pour me ramener à la réalité, l’alliance de Jean-Baptiste a soudain brillé d’un éclat intense.
– Jean-Baptiste, mon amour, mon époux, je crois qu’il est grand temps que tu me délivres de mon dernier pucelage.
Toujours fiché dans Albertine, Jean-Baptiste m’a demandé si je pouvais atteindre le tiroir de la table de chevet. Je le pouvais. Pouvais-je l’ouvrir ? Je le pouvais aussi. En tendant mon bras au maximum, j’ai pu attraper le pot qu’il contenait. J’ai fait la grimace en découvrant le mot « vaseline », mais quand Jean-Baptiste a bataillé pour l’ouvrir et que j’ai compris qu’il n’était pas entamé, j’ai souri.
Il avait raison, bien entendu, quand il m’a dit qu’il serait dommage que cette première fois soit gâchée par une douleur qu’on pouvait éviter. Et je dois reconnaître que sentir ses doigts me caresser à la porte de service, y entrer délicatement alors qu’Albert ne semblait guère décidé à abandonner Albertine me procurait un plaisir troublant. Je dressais mon derrière du mieux que je le pouvais, j’écartais les genoux pour me sentir plus stable et aussi offrir un meilleur point de vue à Jean-Baptiste qui se régalait du spectacle. Albert est sorti d’un coup, laissant Albertine veuve.
– Tu me préviens à la moindre douleur, à la moindre sensation désagréable.
– À condition que tu en fasses autant, mon chéri !
J’ai observé dans le miroir Jean-Baptiste enduire Albert de vaseline. Je ne sais pas s’il prenait son temps pour aiguillonner mon désir ou s’il avait réellement besoin de le faire aussi précautionneusement. Albert luisait, il était admirable. J’ai vu Jean-Baptiste le présenter à l’entrée de service, mais comme une idiote, j’ai fermé les yeux à ce moment-là.
Je n’ai certes rien vu, mais ce que j’ai ressenti n’a pas de nom, ou alors, je ne le connais pas. C’était comme une déchirure, mais où la souffrance aurait été remplacée par le plaisir. Je n’entendais plus la respiration de Jean-Baptiste. Je pense qu’il retenait son souffle pour être plus attentif, attentif à mes réactions, attentif à son plaisir.
Il me pénétrait lentement, mais sûrement. J’ai ouvert les yeux, j’ai suivi son regard, j’ai deviné plus que je n’ai vu, Albert s’enfoncer dans mon derrière. Sans m’en apercevoir, mon corps a commencé à onduler. En ondulant de cette façon, il s’ouvrait davantage et Albert a effectué quelques va-et-vient. Dans un souffle, Jean-Baptiste m’a demandé si ça allait. Je savais que si j’ouvrais la bouche, mon cri de plaisir s’entendrait à des kilomètres à la ronde. J’ai laissé parler mon corps, je me cambrais, j’avançais, je reculais, un peu plus à chaque fois, jusqu’à trouver le mouvement idéal.
J’ai senti quelques gouttes sur ma main. J’ai relevé la tête. Je ne sais toujours pas si c’était la salive qui s’échappait de ma bouche ou bien la sueur qui perlait sur mon front qui a mouillé ma main. Peut-être les deux. Je n’osais pas me regarder dans le miroir, parce que je savais que ce plaisir interdit faisait de moi une bête. Pourtant, quand je me suis vue, je me suis trouvée belle.
J’ai cessé de bouger, ma voix était magnifiquement rauque quand j’ai ordonné « Sois vaillant, Albert, sois vaillant ! » Albert (ou Jean-Baptiste, je ne saurais dire lequel des deux) s’est déchaîné. Je regardais le visage de mon époux, sublimé par le plaisir qu’il prenait. J’ai mordu dans l’oreiller pour étouffer ce cri sauvage venu du plus profond de mes tripes. Jean-Baptiste a mordu mon épaule pour étouffer le sien, son cri a diffusé sous ma peau. Je crois que j’ai senti le plaisir d’Albert quand il a jailli, mais peut-être mon imagination m’a joué un tour.
Albert s’est retiré, à peine sorti, il me manquait déjà. Je me suis blottie dans les bras de Jean-Baptiste. Quiconque nous aurait vus à cet instant précis aurait ri de nous. Je le remerciais, il me remerciait, je le remerciais encore, il en faisait autant. Il couvrait mon épaule de baisers, à l’endroit précis où il m’avait mordu. Il me demandait pardon, je lui disais de ne pas s’en excuser, que sa morsure m’avait été agréable. Je caressais son torse magnifique, ses mains glissaient délicatement le long de mon dos. On s’est dit des mots d’amour tellement sincères que nos cœurs auraient pu en exploser de bonheur.
Jean-Baptiste a voulu prendre une douche, je l’ai suivi dans la salle d’eau. Je ne me suis pas assise sur le tabouret, mais pendant qu’il se douchait, j’ai fait une petite toilette au lavabo. L’immeuble commençait à bruire, ses habitants se réveillaient et débutaient leur journée alors que notre nuit de noces n’était pas achevée. J’observais Jean-Baptiste dans le miroir. Il a remarqué mon stratagème, en souriant, il m’a demandé si ça augmentait mon plaisir. D’une certaine façon, c’est le cas. Il a ri quand j’ai refusé de le rejoindre sous la douche « usant d’un prétexte fallacieux », ce qui n’est absolument pas le cas. Le rejoindre sous la douche m’aurait obligée à ôter mes oreilles de cochonne et il le sait aussi bien que moi.
– À quoi penses-tu, ma Louise, mon amour lumineux ?
– Je me demande comment tu fais pour être plus beau à chaque fois que je te regarde. Je connais chaque centimètre carré de ta personne, pourtant à chaque fois que je te regarde, je suis émerveillée, comme si c’était la première fois. Tiens donc, as-tu remarqué, mon amour ? Albert semble avoir été sensible à la sincérité de mon compliment…
Après cette rapide toilette, Jean-Baptiste a massé mon corps avec l’huile miraculeuse du docteur Meunier. Depuis que je m’en sers, Jean-Baptiste « par mesure d’économie » a toujours refusé que je lui rende la pareille. Je lui ai demandé de déroger à cette règle qu’il m’impose, invoquant « un cadeau de mariage », le plus beau qu’il pourrait m’offrir.
– Si tu savais… si tu voyais comme cette huile met ton corps en valeur !
J’étais bouche bée.
– Allons, allons, madame Touré, il y a fort à parier que vous exagérez !
– Exagérer ?! Moi ?! Moi qui pèse chacun de mes mots ?! Moi que l’on surnomme « Tempérance » ?! Cessez donc de rire, monsieur mon époux, votre beauté ne vous autorise pas tout… enfin… pas à presque tout !
Le flacon d’huile dans une main, j’ai saisi Albert de l’autre pour entraîner Jean-Baptiste dans notre chambre nuptiale. Je voulais qu’il puisse se voir des pieds à la tête dans le grand miroir de la chambre. J’ai été frappée de la lumière qui y régnait. À celle jaunâtre de la lampe de chevet s’ajoutait celle du jour, tamisée par les épais rideaux. Un rayon de soleil était parvenu à se glisser entre les deux pans de tissu et son éclat rebondissait d’un miroir à l’autre. Même Jean-Baptiste en a eu le souffle coupé.
Je reconnais avoir fait montre d’une légère mauvaise foi quand j’ai affirmé ne voir aucun rayon de soleil, que c’était le reflet du corps huilé de Jean-Baptiste qui nous donnait cette impression.
Je l’obligeais à se regarder sous toutes les coutures et, profitant d’un instant d’inattention, j’ai oint Albert en prenant soin de n’oublier aucune parcelle de sa peau délicate. Le tenant toujours au creux de ma main, je les ai entraînés, lui et Jean-Baptiste jusqu’au fauteuil afin qu’il puisse s’admirer comme un roi le fait, assis sur son trône. Il avait beau rire, je le savais troublé.
– Que répondrais-tu, charmant Albert, si une femme tout juste mariée te proposait de te caresser ?
Jean-Baptiste, dont les bras reposaient sur les accoudoirs, a une fois encore joué les jésuites.
– Je me demande s’il serait de bon ton qu’Albert accepte ta proposition alors que la matinée me semble déjà bien avancée. À ce propos, pourrais-tu m’indiquer quelle heure il est ?
J’ai lâché Albert pour prendre le visage de Jean-Baptiste entre mes mains. Je l’ai couvert de baisers en lui répétant que si nous ne venions pas de convoler, je le demanderais en mariage.
Je réfléchissais à la façon de rendre ma position confortable sans prendre le risque de renverser le fauteuil ou d’en briser l’accoudoir quand mon estomac s’est mis à gargouiller, suivi de peu par celui de Jean-Baptiste. Il a souri, a pris la pomme posée sur la table de chevet, l’a coupée en deux à la force de ses mains. À chaque fois que je le vois faire, je suis épatée. Il le sait. Il en joue.
– Je crois, madame Touré, que le temps est venu pour nous deux de croquer la pomme !
Nous avons ri comme deux crapules. J’ai avalé ma moitié en deux ou trois bouchées. J’ai remarqué une petite boite en bois posée sur le secrétaire. Je me suis levée pour aller la chercher. Placée sur le sol, mon pied gauche pourrait reposer dessus, me garantissant toute la stabilité nécessaire. Jean-Baptiste a posé son avant-bras gauche sur l’accoudoir, tout en dégustant sa moitié de pomme de la main droite.
Je me suis assise sur son poignet, un pied sur la caisse, l’autre sur sa cuisse et j’ai commencé à onduler. Tel un phare m’indiquant le chemin du plaisir, l’alliance dorée qui orne l’annulaire de Jean-Baptiste projetait des éclats lumineux. Le miroir me renvoyait notre image, je la regardais comme une toile de maître que je pouvais animer au gré de mes envies.
Jean-Baptiste avait fermé les yeux, sa tête ondulait sur le dossier du fauteuil. Il psalmodiait trop bas pour que je puisse l’entendre, mais je pouvais lire sur ses lèvres. « Oh oui… comme ça… oh oui… comme ça… oh… c’est bon… oh oui… bouge comme ça ! »
Ma main droite a glissé de son épaule, à laquelle je m’étais agrippée, jusqu’à son torse, son ventre. Le bout de mes doigts a saisi Albert très délicatement. Jean-Baptiste, les yeux toujours clos, a fait siffler l’air entre ses dents.
J’ai attendu qu’Albertine s’apaise un peu pour cesser mes mouvements sur le poignet de Jean-Baptiste. Je me suis agenouillée face à lui. Je lui ai demandé d’ouvrir ses jolis yeux. J’ai caressé Albert avec tout le soin nécessaire. Puis, une fois n’est pas coutume, ma main gauche a pris le relai. J’ai demandé à Jean-Baptiste d’observer l’alliance que je porte aller et venir le long de son fidèle compagnon.
– C’est troublant,n’est-ce pas ?
De la main gauche, mes gestes sont moins assurés. Peut-être ai-je serré Albert un peu trop fort, peut-être l’ai-je caressé un peu trop vite, quoi qu’il en soit, avant qu’il n’ait eu le temps de me mettre en garde, son plaisir a jailli, se répandant sur ma main, recouvrant l’anneau doré à mon doigt.
Nous nous en sommes excusé en même temps, ce qui nous a fait rire. Je me suis relevée, me suis penchée vers Jean-Baptiste. J’ai pris son visage entre mes mains. « C’que t’es beau, bon sang, c’que t’es beau ! »
Soudain, frappante comme une évidence, la mémoire m’est revenue. « J’ai oublié de regarder l’heure ! » J’ai repris ma position initiale. Jean-Baptiste m’a traitée de crapule insatiable et a émis le vœu que je ne m’assagisse jamais.
– Je ne suis pas parvenu à résoudre ce qui ressemble fort à une énigme. « Entre le 22 juin et le 22 juillet, le symbole parle de lui-même »
– Creuse-toi un peu les méninges ! « Entre le 22 juin et le 22 juillet »… !
– La saint Jean-Baptiste ? Je vois à ton regard que ce n’est pas la réponse que tu attendais…
– Si tu proposes la Sainte-Henriette, je t’arrache la tête !
– Tu fais bien de resserrer le ruban, ton courroux a failli faire choir tes jolies petites oreilles ! Notre mariage ?
– Mais non ! Pense aux cieux, aux constellations ! Entre le 22 juin et le 22 juillet… oh, tu le fais exprès, tu t’amuses à me faire tourner en bourrique !
Jean-Baptiste a souri, mimant l’innocence de l’agneau qui vient de naître. Nous nous sommes allongés tête bêche, Albert s’est excusé de ne pas être en mesure de combler ma bouche, alors qu’Albertine comblerait celle de Jean-Baptiste. « Et qui te dit qu’elle ne sera pas comblée ? » Ma réponse en forme de boutade s’est avérée d’une justesse incroyable. J’embrassais, je léchais Albert au rythme des baisers de Jean-Baptiste sur Albertine. Ma main caressait les cuisses de mon mari, ses bourses sans presque même y penser. J’étais dans une sorte d’ivresse, quand on a encore conscience que l’on commence à perdre la rigidité de notre éducation, et qu’on en mesure tous les bienfaits.
Albert a commencé à grandir, je ne l’ai pas perçu tout de suite. Albertine, indolente frémissait sous les coups de langue savants de Jean-Baptiste, elle frissonnait d’extase quand de ses doigts experts, il écartait ses lèvres afin de décider à quel endroit précis sa langue allait se poser. Pendant ce temps, mon corps ondulait, ma langue se faisait liseron autour d’Albert.
Albert a grossi, je l’ai remarqué. La bouche de Jean-Baptiste a tété le bouton d’Albertine, alors Albert a durci. Je ne saurais expliquer combien j’ai aimé cette sensation. Je me voyais comme une sorte de déesse qui ramène à la vie un petit être inanimé. J’ai joui si fort que le lit a été secoué des soubresauts de mon corps. Dédaignant Albert, Jean-Baptiste a changé de position pour me prendre dans ses bras. Ses mots d’amour m’inondaient comme une rosée réconfortante.
Le sourire éclatant, Jean-Baptiste a fait une petite croix à côté de ce qu’il pensait être une énigme. Agitant la feuille de papier, il a exigé que je lui remette mes petites oreilles. J’ai fait ma mine sérieuse et j’ai examiné la liste.
– Bien tenté, monsieur Jean-Baptiste Touré, cependant, une des tâches n’a pas été effectuée…
Jean-Baptiste, incrédule a demandé à voir. Son éclat de rire a ravagé mes tripes.
– Je suis sûr que nous l’avons fait, ne me dis pas que tu l’as oublié !
– Non, non, non ! Ce qui n’est pas coché, n’a pas été effectué ! C’est la règle et ne va pas tenter de m’illusionner en affirmant que tu l’ignorais ! Tu es tout seul, même Albert se range à mes côtés… !
– Si Albert est d’accord… J’en conclus, puisque tu en redemandes, que tu as aimé ?
– Je ne redemande rien du tout ! Pas coché, pas effectué !
Jean-Baptiste a eu moins de mal à ouvrir le pot de vaseline. Je savais que l’effet de surprise aurait disparu puisque mon corps connaissait ce plaisir. Eh bien, je me trompais. Le plaisir fut (si cela est possible) encore plus fort que la première fois. Jean-Baptiste ne m’a pas mordue, une chance que le fracas de la rue ait couvert la puissance de son cri.
Le sommeil nous a fauchés, comme on fauche les blés bien mûrs, moins d’une heure avant le déjeuner que nous aurions dû partager, en famille, entre amis chez Maurice et Henriette. Nous nous sommes réveillés à dix-huit heures passées, fourbus de fatigue, mais tellement heureux ! En nous préparant à la hâte, j’ai dit à Jean-Baptiste que je comprenais enfin le sens de l’expression « être sur un petit nuage » parce que c’était exactement ce que mon corps et mon esprit ressentaient. Jean-Baptiste m’a prise dans ses bras. « Je me faisais la même remarque ! »
Quand Maurice nous a ouvert la porte de son appartement, Jean-Baptiste a voulu faire le malin. À peine entré, de sa voix de stentor il s’est écrié « N’ayez crainte, les amis, le mariage a été consommé ! » Tu aurais vu sa tête quand il a entendu l’éclat de rire de papa ! Sur son petit nuage, il n’avait pas songé que ses beaux parents puissent être chez Maurice et Henriette ! Si j’en crois Marcelle, mes yeux étaient ourlés de bonheur.
Mon cher journal, c’est une femme mariée qui prend la plume pour te raconter ces derniers jours. Je pourrais écrire que la semaine a été trop mouvementée pour que je trouve le temps d’écrire, mais ce ne serait qu’une petite partie de la vérité. J’ai surtout voulu profiter de la présence de maman et de papa. Je n’aurais pas cru qu’ils me manquaient autant.
Je leur ai fait visiter mon Paris et Jean-Baptiste s’est chargé des monuments historiques. J’ai eu beau leur dire que je pouvais les suivre, Jean-Baptiste et papa n’ont rien voulu entendre. Maman restait avec moi et quand ils avaient fini leur visite, c’était au tour de papa de se sacrifier et mon Jean-Baptiste partait pour une deuxième visite avec maman. Quel courage ! C’était la première fois que maman quittait le Cotentin, quant à papa, les seules fois où il est allé à Paris c’était pour partir et revenir du front.
La veille de leur arrivée, nous avions rendez-vous chez le notaire pour établir notre contrat de mariage puisque Jean-Baptiste souhaitait se marier sous le régime de la séparation des biens. Quand il l’avait évoqué, j’avais ri en pensant à nos biens respectifs qui tiennent l’un et l’autre dans une petite valise, mais quand il m’en a donné la raison, je me suis immédiatement rangée à son avis.
La France se comporte de façon honteuse avec ses combattants venus des colonies pour défendre la patrie. Il a fallu un heureux concours de circonstances pour que Jean-Baptiste ne soit pas renvoyé en Afrique dès l’été 44. Sans l’intervention du capitaine Martin, il n’aurait pas pu être employé au Ministère des Armées, c’est aussi lui qui a fait jouer ses relations pour qu’il puisse travailler au C.N.E.T., mais Jean-Baptiste craint un énième revirement. Il ne veut pas que je perde tout s’il était amené à retourner en Côte d’Ivoire. D’autant que le sort des anciens tirailleurs n’est guère enviable, des rumeurs de massacres pour mater des rébellions lui sont parvenues aux oreilles. Il n’en sait guère plus parce qu’il a jugé plus prudent de ne pas attirer l’attention sur lui en se montrant trop curieux.
Il pensait pouvoir intégrer l’École Normale puisqu’il est titulaire de ses deux bachots, mais ses diplômes sont restés en Côte d’Ivoire. Ses anciens patrons affirment les lui avoir renvoyés, mais nous ne les avons toujours pas reçus. Quand le découragement s’empare de Jean-Baptiste, il me dit que même en présentant ses diplômes, rien ne lui garantit qu’on ne lui jettera pas son statut d’indigène en pleine face pour lui fermer les portes de l’École Normale.
J’ai bien tenté de la rassurer en lui affirmant avec force que s’il devait quitter la France pour retourner en Côte d’Ivoire, je le suivrais avec nos enfants, sa réponse a fusé, cinglante comme une gifle.
– Une blanche épouse d’un nègre, tu n’y penses pas ! Tu vaudrais moins que rien ! Et quoi que tu fasses, tu ne serais acceptée nulle part, parole de « nègre blanc » ! On me l’a assez reproché. Je n’y peux rien si j’ai été « adopté » par des colons, si l’on m’a coupé de l’Afrique au cœur même de la Côte d’Ivoire. Tout le monde est bien d’accord sur ce point, mais il n’empêche que j’étais vu comme un mouchard à la solde des blancs, que j’ignore tout de la culture de mon peuple, je ne sais même pas quel est-il, je suis un blanc à la peau noire et je t’aime trop pour te réserver le sort de la négresse à la peau blanche. Si je devais partir d’ici, je te demanderais de rester en France avec nos enfants et si tu m’aimes de ne jamais chercher à me suivre.
J’ai cru mourir de chagrin en entendant ces mots, qui me ramenaient à une réalité que je me refusais à voir. Nous avons donc signé notre contrat de mariage que Jean-Baptiste a rangé dans le secrétaire qui est dans notre chambre nuptiale.
Le lendemain, c’est le cœur léger que nous sommes allés attendre le train qui arrivait de Normandie avec maman et papa à son bord. Les rues bruyantes de musique, de rires et de cris, la foule des Parisiens ont beaucoup surpris maman, qui ne pensait pas qu’une ville puisse être autant peuplée sans que ses habitants se marchent les uns sur les autres. Ces fêtes du 14 juillet l’ont vraiment impressionnée. Je me suis surprise à faire ma Parisienne en feignant une indifférence blasée alors que mon cœur battait à tout rompre et que je redoutais une bousculade qui m’aurait jetée à terre.
Nous avons retrouvé Henriette et Maurice qui m’a démasquée. « Ne crains rien, Louise, tu as trois gardes du corps pour te protéger des mouvements intempestifs de la foule en liesse ! » Maman m’a regardée en souriant, elle venait de retrouver sa fille.
Sans le vouloir, Henriette m’a un peu piquée au vif quand, après avoir valsé, tangué avec papa, elle m’a dit « Quel danseur ! Il a dû en faire tourner, des têtes ! » Je n’ai pas eu le temps de lui répondre que papa l’entraînait pour une troisième danse. Maman dansait avec Jean-Baptiste. Maurice m’a invitée et je me suis laissé aller, guidée par la musique. Ce n’est qu’au moment de nous souhaiter une bonne nuit au pied de l’immeuble de Marcelle que les mots d’Henriette me sont revenus en mémoire. Jean-Baptiste a remarqué mon trouble.
– Je n’ai jamais imaginé mon père en séducteur. Pour moi, ce n’était pas un homme, ni maman une femme. Ils étaient papa et maman, un point c’est tout. Quand Henriette m’a dit que papa avait dû faire tourner bien des têtes, j’ai réalisé que mes parents sont faits de chair et de sang… c’est idiot, non ?
– Ma chérie, rassure-toi en te disant qu’ils pensaient la même chose de leurs propres parents et que nos enfants feront de même !
Il a raison, bien évidemment, il n’empêche que ça m’a troublée.
Le jour du mariage est arrivé. La cérémonie était prévue à 15 heures. Jean-Baptiste et moi avons passé la matinée ensemble. Après le déjeuner, je suis allée chez Maurice et Henriette pour me préparer. Avant de partir, j’ai tendu la chemise d’Albert à Jean-Baptiste qui, comme je m’y attendais, a éclaté de rire. Son compliment en forme de reproche m’a fait rosir d’orgueil.
– Regarde, c’est malin, pour une fois qu’Albert se tenait tranquille, voilà qu’à l’évocation de cet accessoire vestimentaire, il se réveille alors que tu t’apprêtes à nous laisser tout seuls !
Mon ventre a encore grossi depuis le dernier essayage, mais je ne m’en inquiétais pas trop, à trois couturières, si des retouches de dernière minute s’avéraient nécessaires, nous aurions le temps de les faire. Finalement, la robe tombait à la perfection. Maman a essuyé une larme d’émotion et nous sommes partis à la mairie.
Jean-Baptiste nous attendait devant la porte de la salle des mariages, qu’il était beau ! Il a interrompu sa discussion avec le capitaine Martin pour me regarder avec encore plus d’admiration que d’ordinaire. Les deux Marcelle étaient là, la grande a lancé à la petite « Non, mais vise-moi cette robe, on pourrait croire que la mariée est enceinte ! » Madame Meunier et le fou chantant du square Dupleix ont ri avec elle. C’étaient les seuls invités qui pouvaient assister à la cérémonie. Marie-Jeanne, Xavier et le docteur Meunier ne pouvaient pas se libérer avant le vin d’honneur. Nous aurions bien invité Eugénie, mais comme tous les ans, elle passe l’été chez ses grands-parents.
Quand l’officier de l’état civil a prononcé la formule « Monsieur Jean-Baptiste Touré consentez-vous à prendre pour épouse mademoiselle Louise Adrienne Célestine Clémentine Anfray ? », Jean-Baptiste a pris une profonde inspiration. Il a fermé les yeux, les a rouverts pour fixer le bout de ses chaussures. Le silence a empli la salle des mariages. J’entendais les invités se racler la gorge. Quel tour de cochon était-il en train de me jouer ?
Après de longues minutes, l’adjoint au maire a reposé la question. Jean-Baptiste a paru se réveiller, il m’a regardée et son oui tonitruant a résonné, chassant le silence pesant. Il m’a expliqué la raison de son trouble peu après, quand nous étions un peu éloignés des invités.
– J’ai senti Albert se dresser, la chemise que tu lui as cousue semblait trop étroite. Je me suis demandé si elle allait se déchirer, puis j’ai craint que l’adjoint au maire s’en aperçoive. J’ai fermé les yeux pour me calmer. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai prié pour que le tissu de mon pantalon ne soit pas trop tendu. J’ai jeté un bref coup d’œil dessus. C’est à cet instant que je me suis souvenu qu’on attendait ma réponse.
Mais ce n’a pas été sa seule facétie ! Après que j’ai dit oui à mon tour, que Jean-Baptiste m’a passé l’alliance à l’annulaire, l’officier de l’état civil a dit « Vous pouvez embrasser la mariée ». Ma main était à la hauteur de ma poitrine, Jean-Baptiste ne l’a pas lâchée, il s’est incliné et m’a fait un baisemain « dans le plus pur respect de la tradition et du code des bonnes manières » c’est-à-dire sans que ses lèvres touchent la peau du dos de ma main. Il a fait un clin d’œil à Henriette et à Marcelle qui ouvraient des yeux larges comme la main (c’est ce que m’a raconté Jean-Baptiste, parce qu’à cet instant, je leur tournais le dos), son rire a retenti à en faire trembler les murs, il m’a enlacée et m’a roulé une pelle qui n’avait rien de chichiteux !
Après la cérémonie, le capitaine Martin nous a souhaité une vie pleine de bonheur, en s’excusant de ne pouvoir rester davantage, retenu par des obligations qu’il n’a pas détaillées.
Maurice a réussi à nous trouver une petite salle des fêtes, anciennement salle paroissiale, où le vin d’honneur et le repas allaient se tenir. Devant la porte, alors que papa, maman et nos invités n’étaient pas encore arrivés, Marcelle m’a prise à partie.
– Ben ma vache, t’en as long comme le bras des prénoms !
– Mes parentsontrespectéla tradition,en plus de Louise, j’ai ceux de mes deux grand-mèreset celui de ma mère !
– Et tu n’as pas celui de ta marraine, Louise ? Ce n’est pas très traditionnel…
– Détrompe-toi,Maurice,grand-mèreAdrienne était aussi ma marraine.
– Vous noterez mes chères que sur ce point, Louise est plus chichiteuse que moi !
– Tu fais bien de la ramener, toi ! Qu’est-ce qui t’a pris de nous filer la trouille en restant muet comme une carpe ?
– Et le baisemain ! J’ai cru qu’il était sérieux en plus !
– L’émotion m’a provoqué un moment d’absence, comme si rien de tout ceci n’était réel. Pour ce qui est du baisemain, c’était pour me moquer de vous deux qui me trouvez chichiteux !
– Si t’es pas chichiteux, c’est bien imité, tu crois pas ?
– Je nemequalifieraispas ainsi…
– Comment que tu dirais, alors ?
– Au lieu de dire que je suis chichiteux, je dirais que je sais me tenir en société…
– Et voilà, encore des mots de chichiteux !
– Marcelle, ta perspicacité aura eu raison de ma bien piètre ruse… Vous vouliez connaître la raison de mon long silence ? Je vous la livre sans fard, le moment était solennel, je voulais être certain d’avoir l’attention de toute l’assemblée. Ce n’est pas être chichiteux, c’est être conscient de l’importance de mon propos, quand bien même ce propos tiendrait en un seul mot !
Quand nous sommes entrés dans la salle des fêtes, deux inconnus nous y attendaient. J’ai su tout de suite que Xavier n’était pas l’un d’eux, puisque j’aurais reconnu son costume. C’était l’accordéoniste et le guitariste qui accompagnaient le fou chantant pendant le bal qui a suivi le vin d’honneur puis le repas.
J’avais préparé un beau discours que je me suis récité mille fois dans ma tête, mais après avoir entendu ceux de papa, de Maurice et celui de Jean-Baptiste, j’étais si émue que j’ai fondu en larmes et les mots se sont effacés de ma mémoire. Tout ce que j’ai été capable de dire tient en un mot « Merci ». J’ai tenté de reprendre mes esprits, mais je n’ai réussi qu’à bafouiller lamentablement en voulant expliquer que c’étaient des larmes de bonheur. Ce dont personne ne doutait.
Le fou chantant a pris place à côté des deux musiciens et avant d’entamer le bal, il a eu des mots très gentils à notre égard, regrettant que nous ne soyons plus ses voisins, de ne plus entendre nos éclats de rire et les « tap-tap » de notre lit contre le mur. Avant que l’émotion me submerge à nouveau, il a entonné « La romance de Paris », c’est sur cette chanson que j’aime tant que Jean-Baptiste et moi avons ouvert le bal.
Au bout de trois danses, je me sentais un peu fatiguée, je me suis assise. La porte s’est ouverte et j’ai reconnu le costume de l’aîné des fils Dubois. Je me suis levée pour accueillir Xavier, mais Marcelle m’a retenue par le bras « Non, non, celui-là, il est pour moi, t’es une femme mariée, Louisette, fallait y penser avant ! » Henriette dansait avec papa, Maurice avec Marie-Jeanne, Jean-Baptiste avec la petite Marcelle, maman était en grande conversation avec madame Meunier quand son mari est enfin arrivé.
Après le repas, les musiciens ont joué, mais le fou chantant n’a pas repris sa place à leurs côtés, il a fait danser Marie-Jeanne. J’étais troublée par les regards qu’ils s’échangeaient. Ce n’étaient pas des regards énamourés, mais plutôt ceux de vieilles connaissances qui se retrouvent après de longues années. Je crois que c’est la première fois, où je ne lisais pas dans les yeux de Marie-Jeanne ce soupçon d’inquiétude, elle était sereine et comme soulagée.
Jean-Baptiste pense que cet apaisement tenait au fait que maman et papa lui avaient proposé de prendre la petite Marcelle avec eux jusqu’à la rentrée des classes, pour qu’elle découvre la mer et qu’elle profite du bon air de la Normandie pour se requinquer un peu. La petite a semblé être montée sur ressorts, dès que sa maman a accepté. « Et puis, nous comptons sur toi, pour venir rejoindre ta fille pendant tes congés payés ! » Ça m’a fait tout drôle d’entendre maman tutoyer Marie-Jeanne comme si elle la connaissait depuis toujours.
Le bal a continué après notre départ, Jean-Baptiste et moi. Sur le chemin, je me suis surprise à n’avoir qu’une seule idée en tête, à quoi ressemblait notre chambre nuptiale ? Avant d’en ouvrir la porte, j’ai demandé quelques instants à Jean-Baptiste, le temps de me préparer. Il a accepté bien volontiers.
– J’en profiterai pour prendre une douche avant de te rejoindre, madame Touré !
– D’accord, mais n’oublie pas de remettre sa chemise à Albert, je veux voir à quoi il ressemble en tenue de marié !