Le cahier à fermoir – Mardi 8 mai 1945

L’Allemagne a capitulé ! La guerre est finie !

On l’espérait tous sans trop oser y croire vraiment. Quand je pense qu’il y a une semaine, on défilait pour fêter le premier mai et qu’aujourd’hui, la guerre est finie… La rumeur courait depuis hier, mais j’ai entendu tant de bobards ces dernières années, alors cette capitulation que les Boches signeraient à Reims… je voulais y croire, mais je n’osais l’espérer par peur d’être une nouvelle fois déçue. Je me souvenais de l’espoir d’une paix rapide après le débarquement, la lenteur des troupes alliées pour atteindre Paris, Berlin semblait inaccessible. Je me souvenais aussi de la douche froide, fin décembre, cette trouille de voir le retour des Fridolins dans les rues de Paris. Mais maintenant, c’est officiel : l’Allemagne a capitulé. On a gagné ! Il y a même des rumeurs qui circulent sur la mort du sale petit moustachu (je n’écrirai pas son nom aujourd’hui pour ne pas salir ces pages).

Ce matin, le docteur Meunier a voulu m’accorder ma journée pour que je puisse fêter la capitulation des Chleuhs, mais il tenait à garder son cabinet ouvert et à rendre visite dans l’après-midi à ses patients immobilisés chez eux. Je n’ai pas voulu le laisser seul. Il m’a houspillée, mais sans grande conviction, j’ai bien compris que ma présence l’arrangeait plutôt. La matinée a été très mouvementée, outre les patients habituels, d’autres que je n’avais jamais vus sont venus, qui pour une véritable consultation, qui pour partager leur joie avec le docteur Meunier et le remercier. De quoi ? Je n’en sais fichtre rien, mais laisse-moi l’imaginer en héros anonyme.

Vers midi, le téléphone a sonné. J’ai décroché. Eugénie voulait me faire une blague en se faisant passer pour quelqu’un d’autre, mais j’ai tout de suite reconnu sa voix. On a rigolé et elle m’a demandé si je pouvais l’attendre pour déjeuner avec elle. « Ne t’inquiète pas, j’apporterai le repas ». Elle est arrivée avec un panier pique-nique rempli de victuailles, qu’elle a “empruntées” à la mère Mougin.

Dissimulée dans son dos, la petite Marcelle avait du mal à tenir en place. Le docteur Meunier, qui s’apprêtait à remonter chez lui pour déjeuner, a éclaté de rire quand elle lui a montré son bras vierge de toute cicatrice. « Louise, c’est la meilleure infirmière du monde, vous savez ? » J’ai froncé les sourcils et j’ai essayé de garder mon sérieux pour la gronder. « Marcelle, c’était l’autre bras ! » La petite ne s’est pas démontée, elle a soulevé sa manche d’un air insolent. J’ai dû admettre qu’il n’y a aucune cicatrice sur son bras, à peine une marque légèrement rosée.

La petite Marcelle jacassait comme une pie et a raconté toute l’histoire, de la bouteille d’eau bouillante qui « a explosé d’un coup paf ! Comme ça ! » à la douleur de sa blessure, sa peur d’avoir encore plus mal quand on lui retirerait le pansement, comment j’ai réussi à le lui décoller sans lui faire mal et à la soigner en venant tous les soirs. Elle n’a pas oublié de lui raconter pour le vitrier, comment je lui avais présenté « la belle Marcelle, la vraie ». Enfin, elle m’a chuchoté à l’oreille « Il sait pour Jean-Baptiste ? » Je lui ai fait remarquer mon ventre. « Ah. Je me disais bien que tu avais grossi ».

Madame Meunier est venue s’enquérir de son mari. Elle était heureuse de le voir entouré de nous trois. La petite Marcelle a voulu lui expliquer pourquoi je suis « la meilleure infirmière du monde », mais madame Meunier l’a interrompue d’un geste de l’index.

– Je le sais, ma petite. Regarde, (elle lui a montré l’arcade sourcilière de son mari) tu vois la cicatrice ? Des bandits s’en sont pris au docteur et c’est Louise qui lui a prodigué les premiers soins. Regarde son nez, maintenant. Que remarques-tu ? Rien ? C’est normal, il a été cassé pendant l’agression et qui l’a remis en place, l’air de ne pas y toucher ? C’est Louise !

Je ne saurais dire laquelle de nous trois était la plus estomaquée. Quand elle a remarqué mon air ahuri, madame Meunier a grondé son mari. « Malgré ta promesse, tu ne le lui avais toujours pas dit ?! » C’est donc un docteur Meunier tout penaud qui a emboité le pas à son épouse et m’a accordé mon après-midi comme on demande un service.

Nous nous sommes installées dans le coin cuisine. Il n’y a que deux chaises, j’allais chercher une de celles de la salle d’attente, mais la petite Marcelle excitée comme une puce m’a suppliée de la laisser s’asseoir sur « le tabouret rigolo » (il est muni de roulettes et tourne aussi sur lui-même). Je lui ai fait promettre de ne pas faire le clown et de se tenir tranquille dessus. Elle a promis. Je l’ai autorisée à s’asseoir dessus.

Elle a tenu tant bien que mal sa promesse, mais dès qu’elle devait tendre le bras pour attraper quelque chose sur la table, elle ne pouvait s’empêcher de faire glisser le tabouret et quand Eugénie lui a proposé d’emporter une partie des victuailles chez elle pour les manger avec sa maman, la petite Marcelle n’a pu s’empêcher de tourner à toute vitesse sur elle-même en poussant un cri de joie. Nous ne lui en avons pas tenu rigueur.

Après avoir mangé, nous avons décidé de profiter de la liesse générale dans les rues de Paris et de nous rendre à pied jusque chez Maurice et Henriette. Je lui avais téléphoné et nous avions prévu de nous retrouver chez elle. Je n’oublierai jamais tous ces sourires, ces cris de joie, ces voix qui chantaient à tue-tête.

La petite Marcelle me tirait par le bras, elle a dû me demander au moins mille fois si Marcelle serait là. Je n’en savais rien. Soudain, elle a poussé un cri de joie. « Regarde ! » Ce n’était pas Marcelle, mais Jean-Baptiste qu’elle venait d’apercevoir. Elle a lâché ma main pour se précipiter dans ses bras. Il l’a installée sur ses épaules et nous avons cheminé ensemble.

Henriette et Maurice nous attendaient devant leur immeuble, la petite semblait déçue, mais quand elle a entendu « Alors, la moujingue, comme ça on me snobe ? », elle est descendue de Jean-Baptiste comme un ouistiti descend de son cocotier. Tu les aurais vues ! L’amour qu’elles se portent étincelait comme un feu d’artifice. Et que je te fais des bisous et que je te bouscule et que je te refais des bisous et qu’on rigole ensemble comme si le monde n’existait pas !

Fleur de Paris a retenti de je ne sais où. Je regardais Marcelle, la petite dans ses bras, exagérant sa danse entre valse et polka. C’est la petite qui a remarqué mon trouble en premier. « Pourquoi tu rougis, Louise ? » Comment aurais-je pu leur expliquer cette soirée du 23 décembre, les claques sur le derrière que Jean-Baptiste m’assénait en rythme ? Le souvenir de tout le plaisir que j’ai pris cette soirée-là me revenait par bouffées. Il me semblait entendre s’ouvrir en grand les portes des voisins, leur voix sur les paliers. « Bleu ! Blanc ! Rouge ! Avec l’espoir, elle a fleuri. C’est une fleur de Paris ! » Même si la petite n’avait pas été là, je n’aurais pas pu leur expliquer. La grande a insisté

– Ben alors, Louisette, t’as perdu ta langue ?

Le bébé m’a sauvé la mise, je leur ai dit qu’il battait la mesure dans mon ventre. Ce n’était pas un mensonge. La petite a quitté les bras de Marcelle et s’est approchée de moi. Elle a mis son oreille contre mon ventre. « Oh ! C’est vrai, je le sens ! » Tour à tour, chacun et chacune ont posé la main dessus pour constater que le bébé fêtait la victoire à sa façon.

La musique s’était évanouie, mais le bébé battait encore la cadence « sur un rythme martial » a précisé Maurice qui venait de poser sa main sur mon ventre. J’ai sursauté en même temps que Jean-Baptiste, nos regards se sont croisés. Nous nous sommes compris et sommes tombés d’accord.

– Si le bébé est un garçon, nous le prénommerons Martial !

– Et si c’est une fille, vous l’appellerez Marcelle ?

Je me demandais précisément si le prénom Martial existe au féminin quand j’ai entendu la voix traînante et gouailleuse de mon amie. C’est donc en ce 8 mai, dans les rues de Paris que la question du prénom du bébé a trouvé sa réponse.

Le soir venu, après avoir « festoyé sans ticket » chez Maurice et Henriette (entre-temps, Marcelle avait raccompagné la petite chez sa maman, rue Roli), nous sommes allés nous coucher à Dupleix. Le fou chantant n’était pas chez lui, ou alors il dormait déjà. Albert et Albertine ont fêté la victoire comme il se doit, mais au lieu de lire avant de nous endormir, nous avons décidé de coucher le récit de cette journée sur le papier. Jean-Baptiste voulait attendre d’être un homme marié pour tenir un journal intime, « mais à circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles ».

Je lui ai lu ce que j’avais écrit. J’ai remarqué son air sévère de maître d’école déçu de son élève. « Louise, la guerre n’est pas finie, elle se poursuit dans le Pacifique ! » J’ai fait semblant d’être contrite, mais si je sais qu’il a raison, pour moi, dans mon cœur, la guerre est déjà finie.

Jean-Baptiste vient de me faire le sourire qui signifie « J’ai vu que tu t’agites sur ta chaise ». Quand je gigote comme ça, c’est qu’Albertine s’impatiente et quand il me sourit ainsi, c’est qu’Albert s’impatiente aussi. Je vais donc poser la plume, mais n’oublie jamais cette date, mardi 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé, la guerre est finie et nous avons remporté la victoire !

Dimanche 3 juin 1945