Chroniques Matrimoniales – Canto, canto, cigaloun !

Comme je le pressentais, le Balafré vint m’enlever pendant les vacances de la Toussaint. Je pensais qu’il avait organisé un séjour tout en surprises, je ne me trompais pas non plus sur ce point. Il arriva dans la soirée et avait hâte que je monte à ses côtés. Je fis semblant d’être prise au dépourvu, de n’avoir pas eu le temps de préparer ma valise. J’aurais voulu qu’il me réponde que ça n’avait aucune importance, que de toute façon, je passerai ces quelques jours totalement nue ou un truc comme ça. Hélas ! Christian me dit de ne pas m’en faire et tendit une valise, ma valise au Balafré « je crois que tout y est ».

De quoi parlait-il ? Qu’avaient-ils donc manigancé, ces deux-là ? Cette question tournait encore dans ma tête quand Christian m’embrassa avec une fougue inhabituelle et sa boutade « Je t’ai noté l’adresse pour que tu retrouves le chemin de la maison » sonna désagréablement à mes oreilles. J’avais refermé ma portière quand je compris enfin. Je sortis de l’auto et entrai précipitamment dans notre maison.

Tu te rends compte que ce sera la première fois qu’on va être séparés pendant plusieurs jours ?

Ça va te faire des vacances !

Même s’il souriait, je me sentis blessée. Il le lut dans mes yeux.

Tant que tu seras heureuse de me retrouver…

Tu en doutes ? Mais Christian, tu sais bien que tu es l’homme de la vie !

Il me serra fort contre lui, son visage dans mes cheveux, il me dit :

C’était ça que je voulais entendre ! Profite, Monique ! Profite ! Et reviens-moi avec pleins de détails croustillants à me raconter !

Je remontai dans la voiture et expliquai au Balafré la raison de cet aller-retour en concluant sur ces mots :

L’idéal serait qu’il puisse nous voir et qu’on puisse connaître ses réactions en direct…

Big Brother is watching you !

Un picotement désagréable remonta d’entre mes omoplates vers ma nuque. Je connaissais cette sensation, je l’éprouvais depuis mon enfance. J’avais été une élève médiocre, mais appliquée. Je n’avais pas été au collège à cause de ça. J’avais, par réflexe de survie, pris l’habitude de ne pas relever les allusions que je ne comprenais pas et, surtout, de sourire d’un air convenu. J’adoptai cette attitude, me réfugiant dans ce confort factice. Je réalisai soudain mon erreur et, sans oser regarder le Balafré, je lui dis :

Tout le monde dit ça tout le temps… Ça veut dire quoi, au juste ?

Le Balafré me raconta le début de 1984, je l’écoutais, captivée, fascinée. Il stoppa brutalement son récit. Je lui demandai de l’achever.

Pour savoir la suite, il te suffit de la lire ! Je suis prêt à parier que ce roman figurait en bonne place dans la bibliothèque de Rosalie et certainement dans celle de Toine !

Pendant le trajet, nous parlâmes de nous, il me parla de lui et je lui parlai de moi. Ça faisait des mois qu’on couchait ensemble, mais nous en savions si peu l’un de l’autre ! Évoquer ce paradoxe apporta de la légèreté et une bonne dose d’optimisme. Je pensai enfin à la raison de ce séjour… je relevai outrageusement ma robe et m’apprêtai à débraguetter le Balafré quand il stoppa mon geste « encore quelques instants, ma chérie… » en prononçant ces mots, il s’engagea dans un sentier chaotique qui faisait bringuebaler sa voiture.

Au bout de ce sentier, je découvris la maison où nous allions passer les jours à venir. Il venait de me prévenir que des amis à lui arriveraient dans la soirée, qu’ils logeraient dans une ancienne dépendance du mas et qu’il serait heureux de me les présenter. Je devinai qu’il ne tiendrait qu’à moi que ces présentations se fissent plus poussées. Quand nous pénétrâmes dans la cour, il y avait déjà une voiture de location. Je fis la moue, le Balafré m’en demanda la raison.

J’aurais préféré passer la soirée avec toi… rien que nous deux…

Tu… tu n’aurais pas pu me faire plus jolie réponse ! Attends ! Ferme les yeux et ne les ouvre pas avant mon retour !

Je l’entendis marcher à grands pas, puis courir sur le gravier. Le bruit d’une porte ouverte à la volée. À nouveau des pas rapides, ma portière s’est ouverte, le Balafré m’aida à sortir de la voiture, me souleva dans les airs et c’est dans ses bras que je franchis le seuil de la maison.

Ouvre tes yeux ! Quelle est ta première pensée ?

Oh ! C’est comme dans les films américains, mais en mieux ! Parce que c’est… pour de vrai ! Oh !

Ô, ma Monique… !

Nous restâmes un bon moment ainsi, sans bouger, moi dans ses bras, ses yeux dans les miens, nous ne songions même pas à nous embrasser. Nos yeux se faisaient l’amour pour nous, à notre place… Le crissement des pneus de l’autre voiture nous fit revenir à la réalité. Le Balafré me déposa délicatement sur une large banquette.

Je vais chercher nos affaires, ne bouge pas !

Quand il revint, presque aussitôt, il me désigna la valise.

Tu veux savoir ce qu’elle contient ?

Sans attendre ma réponse, il l’ouvrit et en sortit quelques vieux costumes, son regard m’interrogeait « Voudrais-tu te prêter au jeu des petites saynètes ? ». Je les regardais, cherchant à deviner les facéties qu’ils avaient suscitées. J’essayais de me replonger deux générations plus tôt, tout en prenant un air mystérieux.

Pour le savoir, il faudrait que tu me dises qui tu as reconnu dans le cahier de Rosalie…

Un large sourire s’épanouit sur son visage.

Barjaco !

Comprenant que je n’obtiendrai aucune réponse sérieuse dans l’immédiat, je fis mine de boxer le Balafré, qui fit mine de reculer avant de m’attraper par la taille et de me soulever dans une prise de catch. Nous nous menacions « Gare à toi ! », nous nous provoquions « Même pas peur ! », d’autres menaces « Si je t’attrape… », d’autres provocations « Oh, je tremble presque de peur ! » tout en nous poursuivant dans les pièces de la maison.

La nuit était tombée en même temps que moi. Je me relevai, allumai le plafonnier et ouvris les rideaux. Je cherchais comment décrocher les voilages quand le Balafré me demanda.

Que cherches-tu à faire ?

Une essepérience scientifique…

Une quoi ?

Une essepérience scientifique…

Je rêve ou tu oses te moquer de mon accent ?

Un assent ? Qué assent ? Je croyais que c’était ceusses du Nord qui avaient un assent… !

Ça, ma vieille, tu vas me le payer !

Ô peuchère, j’en tremble de peur !

Et je m’enfuis en courant… dans ses bras !

Quel était le but de ton expérience ?

Je me demandais si tes amis sont du genre curieux… alors, je me suis dit…

Tu t’es dit ?

Si je me déshabillais devant la fenêtre, toutes lumières allumées… si j’offrais mon corps à leur vue… tu penses qu’ils nous regarderaient faire l’amour ?

La question se pose, en effet ! Tentons donc l’expérience…

Oui… tentons l’essepérience !

Milo Manara
Milo Manara – KamaSutra

Le Balafré me mit une tape sur la main, autant pour me punir de mon insolence que pour interrompre mon geste. Je m’apprêtais à déboutonner ma robe, il se mit dans mon dos « Laisse-moi faire, alors… », son souffle chaud dans mon cou, sa voix profonde, vibrante… je me sentis devenir poupée de chiffon. Il me dévêtit lentement, savamment, je fermai les yeux et sentis mon excitation croître, inéluctablement, comme l’eau se met à bouillir… Une de ses mains se décolla de ma peau, je n’eus pas à ouvrir les yeux pour comprendre qu’il avait, d’un geste, intimé à ses amis l’ordre de ne pas s’avancer davantage, de rester à la place que nous leur réservions, celle du public.

La situation te plaît bien, on dirait…

Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

Ta voix qui déraille, l’emballement de ton cœur sous mes doigts…

Lesquels ?

Lesquels ???

Tes doigts de la main gauche ou ceux de la droite ?

Mais…

Le Balafré sourit et je le sus malgré mes yeux clos et le fait qu’il se tint dans mon dos. Il fit aller et venir ses doigts le long de ma fente, mais sans me pénétrer.

Monique, as-tu du cœur ?

J’aimais quand il me parlait sur ce ton, en chuchotant dans un éclat de rire contenu, expirant par le nez… Il se souvint soudain de notre discussion dans la voiture.

Une des répliques les plus fameuses du Cid, de Pierre Corneille est « Rodrigue, as-tu du cœur ? »… mais bon, l’histoire n’est pas des plus joyeuses… !

J’aimerais que la nôtre…

Que la nôtre quoi ?

Durât toute la vie… euh… dure toute la vie…

Et c’est pour t’attacher mon amour que tu emploies l’imparfait du subjonctif ?

Je… ça m’est venu comme ça… oooh… n’arrête pas… oooh… oui… à ce rythme-là… ! Tes amis sont-ils curieux ? Je… oui… je préfère garder les yeux… fermés…

Oui ! Ils nous regardent… oui… écarte tes cuisses… oui… bascule ton bassin vers l’avant… offre-leur ton magnifique corps à la vue… pourquoi souris-tu ainsi ?

Parce qu’ils sont à mille lieues de s’ima… giner… oooh… qu’on parle… oooh… conj… conju… ooooh… conj… oooh… conjugaison… rhâââ… !

Monique ! Arrête! Tu ne peux pas !

Je ne peux pas quoi ?

Jouir sous mes doigts en prononçant le mot « conjugaison » ! Merde ! Pense un peu à moi ! À mon boulot !

Je n’y avais pas pensé… c’est vrai que t’es maître d’école…

Ensemble, nous ponctuâmes ma phrase d’un « mazette ! » complice. Le Balafré m’embrassa encore dans le cou, en faisant aller et venir ses lèvres de mon épaule jusqu’au lobe de mon oreille… Il n’avait pas cessé ses caresses, elles étaient à la fois plus légères et plus audacieuses…

Pour la première fois de ma vie, je ne me sentais pas inférieure de mon manque de culture. Je venais de comprendre que le savoir peut se glaner n’importe où, pourvu qu’on en ait l’envie. Cette certitude m’offrit une sérénité incroyable, je décidai d’en faire profiter le Balafré.

Tu pourrais me faire jouir en me racontant « Le Cid » ?

QUOI ?

C’est pas par vice… c’est… pour ma… culture générale… quelle serait la meill… oooh… tu crois qu’une… levrette ? … oooh…

Sacré défi que tu me lances, là !

Si jamais tu faiblissais…

J’aurais un zéro pointé ?

Non ! Tu aurais le droit d’appeler à l’aide !

Je croyais que pour ce soir… oh ! Tu es bouillante !

Il venait de me pénétrer et, en effet, son sexe m’avait semblé frais…

… je croyais que tu voulais qu’on reste seuls, toi et moi… tu as changé d’avis ?

Peut-être… mais peut-être aussi… ooh… je te sais capable d’y parvenir tout seul…

J’entendis le sourire dans le ton de sa voix quand il annonça « Le Cid, tragi-comédie en cinq actes de Pierre Corneille ! » Il allait et venait en moi à un rythme régulier, mais assez lent. Il nomma les différents protagonistes en les présentant. Je me sentais vibrer, bouillir, j’avais toujours les yeux fermés et un « NON ! » de déception s’échappa de ma bouche quand il sortit de moi. Une suite cadencée de petites claques sur mes fesses, précédèrent les trois plus appuyées et plus lentes « Que le spectacle commence ! »

Je ne me souviens pas l’avoir écouté attentivement, je me laissais envahir par toutes ces sensations qui arrivaient par vagues… j’y plongeais, m’en laissais submerger. J’essayais de ne pas crier trop fort parce que je voulais entendre sa voix… Ses mains couraient sur mon corps, me pétrissaient. Il me semblait que ses va-et-vient suivaient le rythme de son récit.

Je me cambrais davantage quand ses mouvements se faisaient plus amples. Parfois, je me redressais presque totalement, alors ses mains passaient de mes hanches à ma poitrine… de ma poitrine à mon ventre… de mon ventre à mon pubis… de mon pubis à mon clitoris… de mon clitoris à mon pubis… de mon pubis à mon ventre… de mon ventre à mon clitoris… de mon clitoris à ma poitrine… Je prenais un tel plaisir que j’en oubliai nos spectateurs. Je m’en aperçus quand, après avoir joui, il sortit de moi à la fin du troisième acte.

ENTRACTE !

Il me prit dans ses bras, m’embrassa. J’avais hâte qu’il reprenne de la vigueur et son récit. Je ne compris pas immédiatement pourquoi cette remarque le fit éclater de rire.

Pendant qu’il préparait de quoi nous sustenter et nous désaltérer « Laisse-moi te montrer ce talent dont je suis tellement fier », un petit éclat lumineux et verdâtre se refléta sur la vitre.

Je crois qu’un de tes amis est en train de se branler…

Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

… ou alors, c’est un insecte phosphorescent qui volette de bas en haut et de haut en bas…

Il éclata de rire et ensemble, sans nous être concertés, nous leur fîmes signe d’approcher et d’entrer. C’est ainsi que je fis la connaissance de Martial et de Jimmy.

Nous rencontrons enfin la fameuse Monique dont tu nous rebats les oreilles depuis des mois !

Je sursautai, surprise, furieusement excitée. Martial poursuivit en demandant à son ami si désormais, il le faisait toujours à la parlante et voulu savoir ce qu’il me disait et qui semblait me captiver autant.

Tu ne devineras jamais ! Mon amour veut parfaire sa culture littéraire…

Des vers de Pierre Louÿs ?

Non !

De Baudelaire ?

Non !

De Verlaine ?

Non plus !

Je regardais Martial, de plus en plus troublée, de plus en plus excitée…

Tu es surprise, n’est-ce pas ?

Oh oui ! Et flattée que tu me présentes à tes amis de fac…

Quelle est donc cette lueur dans ton regard ? À quoi penses-tu ?

Tu laisserais Martial terminer le récit ? Je n’ai jamais couché avec un…

Avec un noir ?

Avec un « païs » !

Quoi ?

En t’écoutant parler, j’ai réalisé que je n’ai couché qu’avec des provençaux… j’aimerais entendre l’accent parisien… pour la première fois… pendant… tu voudrais bien me parler pendant que tu me baiserais ?

N’y vois aucun vice, Monique a décidé de se lancer dans les expériences scientifiques…

ESSEPÉRIENCE, on dit !

Je comprends mieux pourquoi tu nous as dit « Monique est souvent surprenante » !

Il se dévêtit. Je regardai son corps un peu grassouillet, terriblement attachant. J’avais envie de me blottir dans ses bras comme on se love dans un canapé confortable.

Martial m’ouvrit ses bras, je m’y blottis, j’aimai immédiatement le contact de sa peau, son odeur, le goût de ses baisers, ses cheveux sous mes doigts… Je pris sa main pour l’inciter à découvrir mon corps comme je découvrais le sien. Sans savoir pourquoi, je pris une petite voix implorante, presque timide pour lui demander, comme une faveur, s’il m’autorisait à le sucer. Son éclat de rire tordit mes tripes d’un désir violent. J’aurais aimé le taquiner un peu, beaucoup, avant de le sucer, mais j’étais trop impatiente pour y parvenir. Je le suçai goulûment, avidement… Il me tira un peu les cheveux.

Doucement… si je dois te dire de la poésie… il faut… doucement ! Tu vas me faire jouir !

Son accent m’électrisait autant que ses mots, que ses caresses, que sa peau, que sa délicieuse odeur… Surprise que ses poils fussent crépus comme ses cheveux, je me traitais intérieurement d’idiote, pourquoi aurait-il eu une pilosité différente ? J’étais moi-même blonde de la tête aux pieds ! Martial me dit qu’il avait besoin de faire baisser la pression… nous en profitâmes pour dîner. Je passais des bras de l’un à ceux d’un autre. Jimmy riait un peu trop fort pour que je ne devinât point son embarras. Des trois, il avait toujours été le séducteur, le beau gosse, et perdre cette position avait fait naître un doute profond  dans son esprit. Allait-il se montrer à la hauteur de sa réputation ? Mais ça, je ne l’appris que bien plus tard. Le Balafré sonna la fin de l’entracte en tapant dans ses mains. Martial, surpris, lui demanda :

Quel entracte ? Tu ne lui disais pas des poèmes ?

Non ! Je lui racontai un classique du théâtre français… lequel, à votre avis ?

Je trépignais d’impatience, le Balafré le savait et s’amusait de me mettre ainsi à la torture… J’aurais pu  donner à Martial le titre de la pièce, mais le sourire amusé, l’éclat dans les yeux du Balafré me récompensaient amplement de cette attente. Quand Martial n’y tint plus, que Jimmy eut énoncé le titre d’une bonne dizaines d’œuvres, le Balafré annonça d’un ton victorieux.

Bon courage, Martial ! Va garder ta concentration, ton excitation… tente de la faire jouir… quand je vous dis que ma Monique chérie est surprenante… daï ! « Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles : je t’arrête en discours, et je veux que tu voles. Viens, suis-moi, va combattre et montrer à ton roi que ce qu’il perd au comte, il le recouvre en toi. »

LE CID ? !? !

Étonnant, non ?

La remise à niveau se poursuivit ainsi…

Envie de réagir à ce texte ? Laissez un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.