Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : Compte-rendu de notre entrevue du 30 décembre 2018

Monsieur Monpetitfils, autrement prénommé Lucas,

Comme cité en objet et puisque vous me le demandâtes, je vous confirme que je vous livrerai mes souvenirs sous forme de confidences épistolaires. Et puisque Martial a trouvé bon de vous révéler que “secrétaire” fut certes ma profession, mais que c’est aussi le nom d’un meuble et qu’un autre nom de ce meuble est “bonheur du jour”, je regrouperai cette correspondance dans le dossier intitulé “Bonheurs des jours, confidences épistolaires”. Parce que de cette joyeuse après-midi, je veux surtout retenir qu’il a corrigé ma première proposition en précisant “qu’avec toi, ce n’a jamais été un bonheur du jour, mais des bonheurs chaque jour !”

Vous êtes venus, toi et tes amis, Manon, Enzo, Vincent, pour nous souhaiter la bonne année et savoir si éventuellement, nous avions prévu de fêter la nouvelle année quelque part… ailleurs… libérant ainsi notre maison jusqu’au premier janvier… pas trop tôt dans la journée… Comment aurions-nous pu refuser ? Quel meilleur prétexte pour tous nous retrouver chez Jimmy, et nous organiser un réveillon comme au bon vieux temps ? Nous en profiterions pour nous remémorer notre jeunesse et vous la raconter de mon point de vue.

C’est à cet instant qu’Enzo a proposé que son grand-père raconte ses souvenirs et qu’Alain a éclaté de rire en disant que c’était juste bon pour les bonnes-femmes, ces gribouillages, ces écrits… “C’est bien connu, le secrétariat c’est un boulot de gonzesse !”

Cette remarque n’avait pour autre but que de nous faire râler, Monique, Cathy et moi, mais seule Manon est tombée dans ce piège grossier.

Je vais donc, ainsi que tu me l’as demandé, commencer par le commencement. Je suis née à Paris en 1945 d’une mère parisienne et d’un père breton… enfin… breton né à Paris… mais qui tenait à ses origines bretonnes. Comme beaucoup de jeunes filles de ma condition, j’ai appris le métier de sténodactylo, puis comme je m’étais avérée plutôt douée, j’eus la chance d’étudier deux ans de plus pour apprendre la comptabilité. Ce qui me permit de passer un concours du Ministère de l’Éducation Nationale et d’avoir ainsi un emploi garanti avec une possibilité d’évolution de carrière. Je me suis mariée en 1967 avec le père de Julien, qui était un ami d’un de mes cousins.

Julien est né en 1970. Petit à petit notre couple s’est délité, nous avions été si proches, nos étreintes avaient été tellement torrides et moins de cinq ans après notre mariage, nous ne nous parlions presque plus et notre sexualité joyeuse était devenue un devoir que nous nous efforcions de remplir régulièrement, comme un impôt qu’on doit régler à date fixe. Je ne lui en veux pas d’avoir cherché ailleurs une relation plus épanouissante.

D’amoureuse, de fiancée puis d’épouse, j’étais devenue mère et le père de Julien n’arrivait plus à désirer la mère de son enfant comme j’aimais tant qu’il me désire. Je ne faisais aucun effort non plus, estimant que la faute était sienne et depuis que j’avais découvert comment me faire du bien, je préférais me contenter toute seule en rêvant à des scènes lubriques et décomplexées.

J’appris mon infortune d’une façon assez humiliante, en allant faire quelques achats pendant mon heure de déjeuner, je le vis attablé dans une brasserie, avec une jolie fille. Il lui embrassa les doigts, avant de lui tendre un petit paquet. Je n’ai pas attendu qu’elle le déballe et je me suis enfuie pour qu’il ne me voie pas. J’étais la victime et j’agissais en fautive !

Quand il rentra, le soir même, à la maison, il trouva sa valise sur le pallier. Il entra tout de même et me demanda “C’est quoi ce cirque ?” je lui répondis par le nom de la brasserie. Il m’accusa de l’espionner. Je le mis à la porte avec pertes et fracas.

Quelques semaines plus tard, nous entamâmes une procédure de divorce. Nos relations furent houleuses jusqu’à ma rencontre avec Martial. Parce qu’il n’a pas fait que me faire jouir, ton grand-père, il m’a aussi beaucoup apaisée !

Que s’est-il passé au juste lors du réveillon de 1974 ? Comme je te l’ai déjà écrit, je n’en sais rien. J’avais bu, je pensais contrôler mon ivresse, mais en fait, non. J’ai de vagues images de sexes masculins caressés sous le pantalon, il me semble me souvenir de mains inconnues courant sous ma robe, entre mes cuisses… Je sais que j’avais bien envie d’embrasser notre hôte, l’amie qui m’avait invitée. J’ai le souvenir d’un baiser volé, de lèvres qui se frôlent et de langues qui se cherchent avant de s’éviter. Mais j’ai toujours été incapable de savoir si j’avais rêvé cette brève étreinte ou si elle a vraiment eu lieu.

Je me suis réveillée dans une chambre inconnue, j’avais dormi sur un matelas posé à même le sol, une cuvette à portée de main. C’est ce détail qui m’a permis de comprendre que j’avais dû être assez ivre pour qu’on me fasse dormir ainsi et que je ne l’avais pas été assez pour être malade et devoir utiliser la cuvette.

Je marchais, le cerveau encore embrumé, jusque chez moi. Mon amie n’évoqua jamais cet aspect alcoolisé du réveillon, en fait, je n’en entendis plus parler jusqu’au réveillon suivant, celui où je rencontrai Martial.

Vous avez souhaité que je vous raconte ma découverte du village et des amis de Martial. Elle a eu lieu lors du baptême de Céline où nous étions conviés.

Nous étions arrivés juste avant le premier toast, Martial n’avait pas eu le temps de me présenter. Il m’avait bien semblé que Monique s’agitait de façon étrange sur les genoux de Jimmy, mais je ne l’aurais pas parié.

Marie-Claire et ses invités logeaient dans le mas qu’évoque Monique. Jimmy n’en était pas encore le propriétaire, mais ils n’avaient eu aucun mal à le louer. Les vieux étaient rue Basse, les jeunes, dans la grande maison “chez Toine”.

Une fois entre nous, Monique s’approcha de moi, m’embrassa “Sois la bienvenue, Sylvie ! Ainsi tu préfères une partouze à une bague de fiançailles ?”. Tout le monde me souriait, je répondis oui, en précisant que ce serait une première pour moi.

– Et tu les verrais quand, vos fiançailles ?

– Le plus tôt possible

Cathy me fit signe d’approcher, elle était enceinte de sept mois et je crus qu’elle avait du mal à se déplacer. En réalité, elle s’amusait de ce rôle de “mater familias”.

– Tu sais, Monique et moi, on n’a pas été au collège, mais ces messieurs nous donnent des leçons de rattrapage, nous découvrons les classiques de la littérature coquine et nous jouons certaines scènes. Tu vois ?

Et comment, je voyais ! Mais j’étais prise entre l’envie de faire confiance à ces inconnus et la crainte d’être tombée dans un piège. Même si je dois reconnaître que c’était stupide, c’est le gros ventre de Cathy qui fit pencher la balance.

Elle me désigna une énorme malle et me demanda de choisir un costume. Je pris la première robe à ma taille. Monique m’aida à l’enfiler, je sentais battre mon cœur tandis qu’elle arrangeait les manches sur mes épaules. Elle m’accompagna jusqu’à une petite pièce qu’elle nomma “le cabinet de la curiosité”. Par réflexe, je corrigeai des curiosités”.

– Non, non ! De la curiosité, parce que c’est ici que tu vas t’apercevoir à quel point la curiosité est une qualité agréable, adorable.

Elle me raconta une scène de Fanny Hill que je reconnus tout de suite.

– Ah ! Mais c’est super, tu as de saines lectures !

– C’est Martial qui me l’a conseillé…

– Nous aurons tout le temps d’en parler ensuite, voici ce que je te propose : tu regarderas par ce judas, tu ne devras pas te retourner, chacun notre tour, nous viendrons t’agacer et quand tu te sentiras prête, tu nous rejoindras et participeras à la fête. Ce programme est-il à ta convenance ?

J’aurais voulu lui crier un oui enthousiaste, mais une bouffée d’excitation avala ma voix et c’est dans un murmure presque inaudible que je lui répondis. Elle me fit un beau sourire et me demanda la permission de m’embrasser. C’était la première fois que j’osais rouler une pelle à une fille sans avoir l’excuse de l’ivresse. Monique a été la première fille que j’ai réellement embrassée. J’aurais voulu que ce baiser ne cessât jamais. J’aimais ses caresses, j’aimais la caresser, mais elle s’arracha soudain à mon étreinte et me souhaita, dans un éclat de rire, de “bien me régaler les yeux”. J’ignorais encore qu’elle était infoutue de prendre l’accent provençal et qu’il s’agissait d’une expression chère à ses amis.

Je regardai enfin par l’œilleton. Je sentis mes joues devenir bouillantes, un chatouillis d’excitation à la racine de mes cheveux, quand je vis tous ces corps nus. Martial était dans mon dos, ses lèvres sur ma nuque glissaient vers mon épaule, ses mains se faufilaient dans les replis de ma robe.

– Tu aimes ce que tu vois ?

– Oui…

– Que regardes-tu précisément ?

Je lui répondis, mais il voulait plus de détails, alors je regardai plus attentivement. Plus je les observais, plus j’avais envie de les rejoindre. Je n’ai même pas remarqué quand Martial a rejoint ses amis et qu’Alain a pris sa place.

Je sentais son sexe, qui me parut énorme, contre mes reins et sans me retourner, je voulus le caresser. Il éclata de rire.

– Ho, la belle ! Si tu me branles tout en matant ma femme et Monique se gouiner, je vais venir ! Et si je viens sur un costume de la malle, je vais me faire engueuler !

J’ignorais encore tout de sa “particularité particulière”, mais quand je la connus, plus tard dans la nuit, quand il me “baptisa”, je ne pus m’empêcher de sourire.

Je réussis à rester dans le cabinet de la curiosité le temps que chacun, que chacune fasse connaissance avec moi, avec mon corps, le temps que je fasse connaissance avec les caresses, les baisers, les mots de chacun, de chacune. “Madame” fut la dernière à m’exciter, elle me susurra “Méfie-toi du Bavard, sous ses airs de paysan attardé, c’est certainement lui, le meilleur amant ! Il sait y faire, mais… écoute-le ! Tu vois ce que je veux dire ? C’est insupportable, tous ces bavardages et sa grossièreté… !”. En la suivant dans le salon, je lui demandai pourquoi elle ne lui disait pas de se taire.

– Parce qu’il ne le peut pas ! Et puis… même si ça me coûte de l’avouer… je crois que j’aimerais moins, s’il se taisait… je le trouve moche et vulgaire, mais je crois que s’il me demandait de faire 50 kilomètres sur les genoux pour qu’il me baise, je les ferais…

En disant ces mots, elle rougit, confuse de s’être laissée aller à cette confidence. J’entrai dans le salon, passai des bras d’un invité à ceux d’un autre dans un mouvement tournoyant, comme une valse sensuelle. Je m’installai sur le banc de prières et de contrition. J’étais en train d’écarter mes cuisses devant un public curieux et attentif, quand je fus saisie d’un orgasme à la fois doux et violent. Nous y vîmes tous un heureux présage et nous avions raison.

Les deux nuits qui suivirent cette première partouze débutèrent par la question rituelle que posait Christian “Et si nous offrions une nouvelle bague de fiançailles à Sylvie ?”

Quand je pus enfin épouser Martial, plusieurs mois après mon divorce, nous passâmes notre lune de miel dans le mas. La première nuit, Monique, Christian, Cathy, Alain, Joseph, Jimmy, le Balafré, le Notaire et le Bavard nous intronisèrent membres de la Confrérie du Bouton d’Or, en plus de ma broche, je reçus le surnom “la Fiancée” et Martial, outre ses boutons de manchette, fut surnommé “Titi” sur la proposition de Monique parce qu’il était et est resté son titi parisien.

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 3

Lettre à Lucas

Mon petit Lucas,

Je t’avais écrit une lettre cinglante en réponse à ta remarque désobligeante, mais en la relisant, j’ai décidé de la déchirer et de la mettre au panier. Ayant déversé ma bile, m’étant calmée, je t’écris ce petit mot pour t’expliquer la raison de ma réaction, que tu as mal interprétée, mais comment aurait-il pu en être autrement ?

Tu es venu passer les fêtes chez nous, avec tes parents, ravi de cette grande réunion familiale qui te permet de retrouver tes cousins et de passer deux semaines avec eux. Quand ton père nous a appris que, tout compte fait, tu préférais fêter le réveillon avec des amis dont tu venais de faire la connais­sance, ton grand-père et moi nous en sommes réjoui.

Tu as fait la fête et tu n’as pas manqué de nous envoyer un sel­fie à minuit pile pour nous souhaiter un joyeux Noël et ce midi, alors que tu déjeunais avec nous, ton père et son frère t’ont taquiné à propos de l’ambiance chaleureuse qui semblait régner et j’ai souri en marmonnant que ce n’était pas très prudent.

Pourquoi y as-tu vu de l’ironie ? Du jugement ? Je n’en sais rien, mais je tenais à t’en expliquer la raison.

Je ne juge pas ces jeunes filles, je ne leur reproche rien, mais elles me rappellent pour l’une sa grand-tante, pour l’autre sa grand-mère et les deux me font penser à la jeune femme que j’ai été.

Maintenant que ma colère s’est évanouie, je dois admettre que tu les as défendues certes avec virulence, mais avec des argu­ments qui m’ont touchée. Tu as raison, ce ne sont ni des putes, ni des filles perdues et elles ont parfaitement le droit de jouir de leur corps comme elles en ont envie ! Mais de grâce, perds cette sale manie de nous juger en fonction de l’idée que tu te fais de nous !

Je suppose que Manon t’a expliqué pourquoi elle est venue s’installer au village, cette mésaventure arrivée à l’automne, cette sex-tape qui a tourné dans son entourage et qui lui a valu de telles insultes que Manon croyait sa vie terminée, qu’elle se croyait marquée à tout jamais du sceau de l’infamie. Moins de trois mois après cette sordide histoire, elle apparaît à nouveau sur une photo, c’est pour cette raison que je me suis permise de parler de prudence. Je ne la jugeais pas.

Tu sais déjà que ton grand-père et moi sommes athées d’obé­dience « bouffe-curé », pourtant nous fêtons Noël avec une joie et un bonheur qui ne sont pas feints. Tu en connais la rai­son, nous nous sommes connus lors d’un réveillon, quand ton oncle n’était encore qu’un bambin, l’année de mon divorce.

Maintenant, laisse-moi te raconter ce réveillon si particulier et si cher à mon cœur, celui de mes 30 ans.

Je venais de divorcer, j’élevais seule ton oncle Julien, dont mon ex-mari avait la garde pour le début des vacances. Une amie m’avait proposé de passer le réveillon entre célibataires.

Quand j’arrivai, il y avait les mêmes convives que l’année pré­cédente, pour ce qui avait été mon premier réveillon de céli­bataire. Deux mois avant, j’avais appris l’adultère de mon mari, nous étions séparés. J’avais trop bu cette année-là et je m’étais montrée peu farouche. C’est ce qu’expliquait un des participants à un convive qui venait d’arriver. Je fis semblant de n’avoir rien entendu et saluai d’autres invités quand l’incon­nu se mit à parler.

J’étais tétanisée. Je connaissais cette voix. Je me retournai et mes craintes se justifièrent. Martial enseignait dans le lycée où j’étais secrétaire ! Si ça se savait, j’étais foutue parce qu’en 1975, malgré tous les bobards qu’on raconte sur mai 68, une femme divorcée à la cuisse légère était aussi mal vue que dix ans plus tôt.

Martial expliqua notre gêne auprès des autres convives. Nous travaillions tous deux dans le même lycée, ce que tout le monde ignorait, il avait été invité au dernier moment en rem­placement d’un autre.

Nous avons passé la soirée à flirter ensemble et j’ai fini la nuit dans son lit. Je n’étais pas ivre, lui non plus. Il a été le premier homme à me demander ce que j’aimais, comment j’arrivais à l’orgasme, si j’avais des fantasmes et lesquels j’aurais envie de réaliser, si l’ivresse de l’an dernier avait été la cause ou le pré­texte pour me faire tripoter, pour tripoter les autres. Tout en me posant ces questions, il me parlait de lui. Mais quand il a évoqué le réveillon précédent, j’ai un peu flippé.

Devais-je lui avouer que mon plus grand regret était d’avoir presque tout oublié, à cause de l’ivresse ? Lui dire que je ne distinguais plus la part des souvenirs de celle de mes fantasmes ?

Nous étions nus dans le lit, nous nous caressions à peine. Quand elle l’évoque, Monique a une jolie formule qui est très juste, elle dit que le corps de Martial inspire la confiance, le confort douillet et rassurant… c’est ce qui a permis de délier ma langue. Après cet aveu, il m’a souri très gentiment « On a bien fait de ne pas trop boire, alors ! »

Nous avons fait l’amour en faisant attention l’un à l’autre, je n’avais jamais rien vécu de semblable, guider un homme tout en me laissant guider par lui.

Il y avait beaucoup de grèves, cette année-là. Quelques jours après la rentrée de janvier, il y eut une assemblée générale. J’avais croisé Martial au lycée, mais comme nous l’avions déci­dé, nous faisions mine ne pas nous connaître plus que ça « Bonjour Madame » « Bonjour Monsieur ».

J’avais vu le tract annonçant l’AG, je m’y rendis et à peine en­trée dans le réfectoire, un prof s’écria « L’œil de Moscou ! » Martial prit ma défense

Tu te rends compte de ce que tu dis ou t’es vraiment con ? Tu réa­lises combien c’est dur pour elle ? Combien elle est courageuse ? Les profs la voient comme une espionne alors que son chef, Mon­sieur le Proviseur, va lui reprocher sa déloyauté. La moindre des choses est de l’accueillir chaleureusement !

Il conclut sa tirade en tapant dans ses mains, tous les profs l’imitèrent et m’applaudirent aussi. La vérité est que j’avais sauté sur l’occasion pour le voir parce qu’il m’avait manqué. J’avais eu la garde de Julien dès le 25 décembre et n’avais donc pas pu passer une autre nuit avec lui.

La grève votée, nous passâmes la journée ensemble, et quand il fallut établir le planning d’occupation des locaux, j’expliquai que je ne pouvais pas dormir au lycée à cause de mon fils.

Martial me raccompagna chez moi. Au bas de l’immeuble, il me sourit en me disant « Dommage ! ». Le feu aux joues, je lui répondis :

– Sauf si on le fait ici. Je paye la baby-sitter à l’heure, un peu de retard…

– Mais il faudra faire super vite, Sylvie, tu le sais ?

– Oui, mais… 

Je venais de glisser sa main sous mon collant. Pour la pre­mière fois de ma vie, je fis l’amour dans le hall de mon im­meuble, debout, les mains plaquées sur les boîtes aux lettres. Je me souviens encore du froid du métal sous mes paumes bouillantes, de l’élastique du collant qui me cisaillait la peau au niveau des genoux, de la fraîcheur de l’air sur mes cuisses, mes fesses, des baisers de Martial dans mon cou, de son souffle. Je jouis très fort, très vite, très facilement. Le plus difficile avait été de contenir mes cris de plaisir. Je l’embrassai avant de monter les trois étages quand je remarquai un air chagrin sur son visage. Je lui en demandai la raison. Il me pro­posa d’aller prendre un verre chez lui. Je montais quatre à quatre les escaliers, prévins la baby-sitter de la grève au lycée, lui demandai de s’occuper de Julien pendant quelques heures encore, elle pourrait même dormir chez moi si la réunion de­vait se poursuivre tard dans la nuit.

Arrivés chez lui, Martial me parla des partouzes, de ses amis et d’une fille incroyable qu’il avait connue pendant les va­cances de la Toussaint, belle, amusante, curieuse, avide d’ap­prendre, gourmande, sensuelle, libre… à chacun de ses mots, ma gorge se nouait un peu plus. Il avait trouvé la femme idéale et elle s’ap­pelait Monique. Je voulais m’enfuir en courant quand il me dit :

– Monique m’a permis de comprendre que moi aussi, je pouvais trouver mon idéal féminin. Je me suis promis que si je croisais une femme comme elle, je ne la laisserai pas échapper et la de­manderai en mariage.

Il prit une profonde inspiration, me regarda droit dans les yeux, sa main bouillante enserrant les miennes avant de me demander :

– Sylvie, veux-tu m’épouser ? 

Je n’ai jamais douté de sa sincérité. J’acceptai à la condition qu’il m’offre une partouze en guise de bague de fiançailles. Ce fut la première fois où je l’entendis me dire « Je t’aime ! Je t’aime, Sylvie ! »

Voilà comment j’ai connu ton grand-père, si tu le souhaites, je t’en raconterai plus, mais de grâce, méfiez-vous des traces que laissent vos photos, vos vidéos sur internet en général et sur les réseaux sociaux en particulier ! Rien ne me rendrait plus heureuse, ne comblerait davantage ton grand-père que te transmettre nos souvenirs, comme Monique a reçu les confi­dences de sa grand-mère, comme Christian a reçu celles de la sienne et comme ils transmettent les leurs à la petite Manon.

Tu repars à Strasbourg dans une semaine, ça nous laisse à la fois beaucoup et peu de temps, mais sache que papy Martial et moi serions ravis de partager nos souvenirs, pour que tu puisses profiter au maximum de tes nouveaux amis, je te propose d’écrire un petit cahier, comme Monique l’a fait pour Manon et comme Rosalie l’avait fait pour Monique. Si tu ne connais pas ces fameux petits cahiers, tu peux demander à Manon de te les faire lire. Mais la condition absolue reste la discrétion !

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 2

Chroniques matrimoniales – Épilogue

Dessin de Milo Manara

Je voulais répondre à tes questions, mais il me fallait aussi te préciser certains points, mes cahiers se sont remplis à toute vitesse et je m’aperçois que je ne t’ai raconté que mes trois premiers mois de femme mariée ! Tu arrives demain, nous aurons tout le temps d’en parler ensemble. Pour terminer ce récit, je voudrais te raconter comment j’ai réussi le défi lancé par mes amis.

J’ai failli me fâcher avec Marie-Claire, ta grand-mère, qui aurait voulu que je sois la marraine de sa fille, Céline, ta mère. Elle avait moqué le côté conven­tionnel de mon mariage quelques mois auparavant, mais n’admettait pas les raisons qui me poussaient à refuser sa proposition. Elle restait sourde à mes arguments. J’étais athée, quelle valeur aurait mon engagement devant un dieu auquel je ne croyais pas ? Ce qui importait à ses yeux c’était que le frère de ton grand-père soit le parrain et que je sois la marraine. Finalement, ce furent nos parents qui nous permirent d’éviter une rupture irrémédiable, ni elle, ni moi n’avions été baptisées, pas plus que notre mère et sa sœur ne l’avaient été. Elle se rangea donc à mon idée, je tiendrai le rôle attribué à la marraine sans passer par la case église. La vie a fait que je n’ai jamais eu vraiment l’occasion de tenir ce rôle, et tant mieux, parce que ça implique que Céline n’a pas connu de gros soucis. Je me demande même si le pre­mier service qu’elle m’ait demandé n’a pas été de te recevoir cet été pendant tes vacances.

Le climat s’étant apaisé entre nous deux, je lui proposai d’organiser une fête familiale au village, prétextant que Bonne-Maman, trop âgée, risquait de ne pas supporter le voyage. Ce qui nous fit tous bien rire puisqu’elle était vraiment en pleine forme. Marie-Claire accepta volon­tiers, quelques jours en Provence, pour cette occasion, ça ne se refusait pas ! La fête eut lieu le 27 mai 1976 et cette année-là, outre la canicule qui s’est abattue sur la France, fut une année “sans pont au mois de mai, alors nous avons décidé d’attendre le jeudi de l’Ascension et d’en profiter pour prolonger cette réunion familiale jusqu’au dimanche suivant, jour de la fête des mères.

Un grand repas fut organisé dans la salle des fêtes, il y avait foule puisque pour faire plaisir à Bonne-Maman, j’avais suggéré d’inviter ses amis encore vivants. La représentation que se faisait Marie-Claire de notre vie au village, de son ennui mortel, de son peu d’anima­tion, m’aida à la convaincre. Elle nous suggéra d’inviter mes amis, histoire qu’ils profitent aussi un peu de cette fête, ce qui me donnait la possibilité de relever mon défi.

Le challenge était de taille puisque ma sœur, son chéri, nos parents et les siens seraient présents. Les membres de la Confrérie, toutes générations confondues, me répétèrent de ne pas hésiter à le tenter une autre fois, si je risquais de me faire démasquer.

Ainsi que c’est encore le cas, les tables de la salle des fêtes étaient réunies pour former un U, ce qui permet­tait de danser entre les différents plats et après le repas. Pour une personne non-conventionnelle, Marie-Claire avait néanmoins établi un plan de table qui respectait le protocole. En installant Neuneuille à sa place, je lui fis remarquer, non sans une pointe d’iro­nie, que ma sœur avait une qualité qui ne pouvait que plaire à l’homme à cheval sur l’étiquette qu’il était. Il me fit la réponse que j’attendais “Mais il lui manque la principale. Je siégeais donc à la droite de mon beau-frère et Jimmy était assis trop loin de moi pour que je puisse relever ce défi. Je n’avais pas pensé à ce détail en annonçant fièrement que ce serait à cette occasion et je comprenais enfin le conseil des uns et des autres de ne pas me montrer téméraire.

Après les toasts portés à Céline, à ses parents, à sa marraine, à son parrain, à ses grands-parents et à son arrière grand-mère, “les Parisiens étaient passable­ment éméchés. Pour la première fois de ma vie, je ne m’incluais pas parmi eux !

Les plats se succédèrent, jusqu’à la première pause musicale. Pour faire plaisir aux anciens, nous avions décidé de leur mettre des valses et des tangos. Bonne-Maman dansait avec Valentino, Nathalie avec Barjaco, ma mère avec sa sœur, Marie-Claire et moi avec nos conjoints respectifs. Après la première valse, je m’assis aux côtés de Neuneuille qui sourit en me disant “Rosalie est une sacrée comédienne, regarde comme elle a l’air heu­reuse de valser sur cette chanson qu’elle a toujours détestée !

Je n’avais jamais songé à cette éventualité ! Ainsi les vieux avaient aussi des goûts musicaux ? Ainsi toutes les vieilles chansons ne leur plaisaient pas ? Et ce tan­go, l’appréciait-elle, au moins ? Neuneuille, un peu plus amusé, me rassura “Oui, elle l’aime ! avant de pré­ciser que c’était un paso-doble !

– Vai ! Rends-moi un petit service, j’aimerais faire un brin de conversation avec Catherine, pourrais-tu lui demander si elle en a également envie ?

Cathy à peine levée, le Balafré se précipita pour s’asseoir sur sa chaise, ne me laissant d’autre choix que m’asseoir sur les genoux de Jimmy. Les entremets furent servis, mais personne n’avait envie de se lever pour regagner sa place, alors nous sommes restés tels que nous étions installés et les danseurs se plaçaient là où ils pouvaient.

Je répondis en riant à Marie-Claire que non, je ne rega­gnerai pas ma place et que oui, je voulais bien qu’elle me fasse passer mon assiette. Avant de me relever, je chuchotai à Jimmy de se tenir prêt. Je décollai mes fesses de ses cuisses, me penchai un peu trop en avant pour récupérer l’assiette que Marie-Claire tendait au Bavard qui paraissait ne pas comprendre ce qu’elle attendait de lui. M’étant trop penchée, il était normal que je fisse attention en me rasseyant. Marie-Claire fut même étonnée que j’y aie pensé après avoir tant bu.

Je me rassis donc, en prenant tout mon temps, quand je sentis le gland de Jimmy appuyer sur mes petites lèvres, j’acceptai son offre « Ne va pas tomber, attends, laisse-moi t’aider, Monique ! » et les mains sur ma taille, il m’empala sur lui. Taquin, il venait de remarquer que j’étais chatouilleuse, alors il en profitait et je devais me lever, me pencher, me reculer, me rabaisser, me rele­ver, me pencher encore, pour échapper à ses guilis !

Je pris comme la plus belle des Légions d’Honneur le hochement de tête admiratif des fondateurs de la Confrérie du Bouton d’Or, le pouce levé de Catherine assise entre Neuneuille et Nathalie. J’étais en train de relever mon défi et personne ne s’en doutait hormis mes confrères et consœurs, Martial et Sylvie qui l’ac­compagnait, Jean-Pierre le cousin de Christian. Même le photographe engagé pour immortaliser la fête l’ignorait et nous avoua n’avoir rien remarqué sur le moment.

Je prenais un plaisir physique, mais essen­tiellement psychologique, j’ignorais alors le terme, mais mon plaisir était décuplé par cette trans­gression absolue. La violence de la sensation expulsa mon ecto­plasme de mon corps, il décolla et vérifia en passant auprès de chaque invité qu’aucun ne se doutait de ce que Jimmy et moi étions en train de faire.

À son arrivée, quand Marie-Claire me tendit Céline pour que je la prenne dans mes bras, ma première pensée fut « Mince, elle n’est pas blonde et ses yeux sont bien foncés », elle était la première arrière-petite-fille de Rosalie et n’avait hérité ni de ses che­veux, ni de la couleur de ses yeux. Ça m’avait bien plus perturbée que Bonne-Maman, qui avait haussé les épaules et les sourcils « Quelle importance ?! », elle avait évidemment raison, mais voilà la première pensée que j’avais eue en voyant Céline pour la première fois.

Cependant, quand mon ectoplasme passa au-dessus du berceau où elle était couchée, Céline tendit les mains vers lui et babilla. Mon ectoplasme regarda le Bavard et réintégra mon corps à l’instant précis où Jimmy jouit en moi et moi de lui. Je ne saurais en expliquer la raison, mais à chaque fois où j’ai fait l’amour dans des conditions périlleuses, dans des situations où je pouvais me faire démasquer, inter­peller à tout instant, j’ai toujours réussi à jouir et à faire jouir mes par­tenaires très vite et réciproquement.

Il est temps de terminer ce récit, avant de te le remettre, j’ai demandé à mes amies, à mes amis de le relire pour qu’ils me signalent mes éventuelles omissions.

Je suis ravie de t’offrir ces cahiers comme notre cadeau de bienvenue, pour que même dans ce moment si désespérant de ta vie, tu n’oublies pas que le bonheur n’attend qu’une chose, que tu l’inventes, que tu lui donnes vie pour exploser enfin.

Monique

Fin des « Chroniques matrimoniales »