Le cahier de Bonne-Maman – « Le printemps est venu. Comment ? Nul ne l’a su »

Avec le retour des beaux jours revint le temps de la légèreté. J’aimais ces petits messages secrets que nous nous adressions les uns aux autres. Comme ceux que Toine glissait dans mes poches, ceux que je déposais au fond de ses chaussures. Quand je me rendais à mon travail, je soulevais la pierre, notre pierre pour y découvrir un mot d’amour, une proposition de rendez-vous de mon Pierrot et y glisser ma réponse. Nathalie communiquait de la même façon avec nous. Il y avait aussi cette maison abandonnée, dans laquelle nous ne pouvions pas entrer, mais dont la boîte aux lettres nous servait de « boîte à pensées coquines », nous y déposions nos idées et puisque nous ne pouvions pas l’ouvrir sans prendre le risque de l’endommager, l’un d’entre nous, plus ou moins à tour de rôle, partait à la « pêche au courrier ».

Le dimanche matin, puisque aucun de nous n’allait à la messe, nous nous retrouvions dans cette petite crique où tu retrouves ton Christian, dans ma jeunesse, elle abritait déjà les ébats en plein-air… et je suis presque certaine qu’aux temps jadis, c’était aussi le cas. Idéalement située, un peu éloignée de la route, abritée du vent, mais ouverte aux regards des curieux, la mer n’y est pas très accueillante, trop de petits rochers sur le bord, trop peu de plage, les nageurs n’y sont pas attirés et puis, quand on remonte le petit sentier qui va de la crique à la route, si on tourne sur la gauche, cette petite enclave, ce nid fait de roches et de buissons…

C’est donc là que nous nous retrouvions, que nous pique-niquions, que nous dépliions le petit papier pêché… je n’oublierai jamais la voix de mon Pierrot, celle de Toine quand ils faisaient semblant de râler « ENCORE la figure Rosalie ! », Nathalie et moi feignions d’être dupes, de ne pas remarquer que la plupart du temps, c’était l’écriture de l’un ou l’autre, alors nous proposions d’aller faire une promenade, à la place. Et quand ils répondaient « Non, la figure Rosalie a été désignée par le sort, on est obligés de l’effectuer », nous leur répondions « On voit bien que ça vous pèse, que vous n’y prenez aucun plaisir, allons plutôt tremper nos petits petons dans la mer » et faisions mine de descendre vers la crique, alors, ils nous rattrapaient, nous serraient dans leurs bras en nous traitant de bougresses, de diablesses, Nathalie et moi piaillons et, tout en faisant semblant de vouloir nous échapper de leur étreinte, nous arrangions pour que leurs mains touchent nos seins, nos fesses, avec la même maladresse, nous leur effleurions le pantalon « Oh, pardon ! Je t’ai fait mal ? Tu as comme une bosse, là… Laisse-moi regarder… » et nous comparions l’étendue des dégâts. Dans le panier que nous prenions avec nous, il y avait toujours un flacon d’huile d’olive…

Le jeudi 1er mai 1919, je trouvai sous la pierre ce petit mot « Je viendrai te chercher samedi matin, mets ta jolie robe et ton joli chapeau, nous irons en ville ». Pierrot arriva avec sa carriole, je m’assis à ses côtés et nous attendîmes d’être sortis du village pour nous embrasser enfin.

Avec tous ces événements, le retour au village, Toine, Nathalie, je n’ai pas eu le temps d’en parler avec toi, je ne sais pas si tu en as toujours envie, mais de mon côté, j’aimerais bien tenir ma parole…

Tenir ta parole ?

Il arrêta la carriole, prit mes mains dans les siennes, me regarda droit dans les yeux, comme s’il voulait sonder mon âme

Rosalie, veux-tu devenir ma femme ?

Comment avait-il pu croire une seconde que ce n’était plus mon souhait le plus cher ? Je couvris ses mains, ses joues, sa bouche de baisers et à chaque baiser déposé, je répétais « Oh oui ! Je le veux ! Je le veux ! Ô mon amour, si tu savais comme je le veux ! ». Nous étions là, comme deux benêts, à rire et à pleurer en même temps, à regarder au loin, vers l’avenir et d’un même mouvement de la tête nous regarder l’un l’autre. Enfin, il prit une grande inspiration et me dit « Il est temps d’aller en ville, nous avons un achat à faire ! ». Je savais qu’il faisait allusion à la bague de fiançailles, mais je me trompais. Je me trompais lourdement !

Arrivés à la ville, Pierrot me fit descendre de la carriole et nous marchâmes bras dessus bras dessous, faisant plusieurs fois le tour de la place principale. Je me demandai bien pourquoi, mais il m’en donna l’explication avant que j’aie pu lui poser la question.

Si tu savais comme je suis fier de me pavaner avec toi à mon bras !

Il souriait, l’éclat de son regard… j’avais l’impression d’être une princesse de conte de fées ! L’émotion me fit perdre toute retenue, je l’embrassai à pleine bouche. Avant qu’il n’ait eu l’idée de me le reprocher, j’assénai

C’est pour que les jeunes filles de la région sachent que le plus bel homme de Provence, de France, le plus bel homme du monde est mon promis et gare à celle qui cherchera à se faire épouser par lui !

Oh, ma Rosalie…

Sans crainte du qu’en dira-t-on, nous nous enlaçâmes et nous embrassâmes longuement. Il sortit sa montre de sa poche, l’ouvrit, regarda l’heure et me dit « Ma Rosalie, il est temps… » avant de pousser la porte de l’étude notariale. Je pensai « Il veut régler les termes du contrat de mariage », je me trompais en partie. Quand le notaire nous reçut, Pierrot lui fit part de notre futur mariage, mais surtout de sa volonté d’acquérir la maison abandonnée qui nous servait de boîte aux lettres et que cette maison soit autant ma propriété que la sienne, que ce soit stipulé en toutes lettres dans « les papiers officiels », ce point ne posait aucun problème, en revanche, le notaire me dévisagea d’un regard expert et me demanda mon âge.

J’aurai bientôt dix-huit ans.

Vous êtes donc mineure, pour pouvoir vous marier, il vous faudra avant tout l’accord de vos parents.

Je lui expliquai que ça risquerait de ne pas être possible et lui racontai comment j’avais été chassée de la ferme familiale, comment j’avais été reniée pour avoir rendu visite à Pierrot en 1917. Mon cas n’était pas si exceptionnel que ça, il y avait des démarches à effectuer, des courriers, mais il me rassura sur ce point, mon mariage avec Pierrot était tout à fait envisageable. Il me tendit plusieurs lettres-type que je n’aurais qu’à recopier en remplissant les blancs et à qui les envoyer.

Nous achetâmes la maison pour une bouchée de pain. Elle avait perdu sa valeur quand les héritiers avaient divisé le bien en plusieurs lots et que celui à qui elle était revenue avait cédé les terres qui lui étaient rattachées. À sa mort, personne n’avait voulu la racheter. Une maison au cœur d’un petit village, avec un jardin d’à peine deux ares, ne présentait aucun intérêt pour des paysans. Année après année, elle s’était dégradée et menaçait de tomber en ruine.

La première fois où j’y entrai, il me fallut la regarder dans les yeux de Pierrot pour imaginer ce qu’elle allait devenir, un petit temple dédié à l’amour. J’espère que tu as ressenti tout ceci quand ton Christian venait t’y retrouver en cachette.

Quand nous sortîmes de l’étude notariale, nous étions à la fois fous de bonheur et un peu intimidés. Dans quelques mois, nous serions jeunes mariés et les heureux propriétaire d’une bicoque à retaper. Nous ignorions encore que quinze longs mois devraient s’écouler entre la remise de notre acte de propriété et la date de notre mariage.

Ma Rosalie, allons fêter ça dignement !

Pierrot me prit le bras et m’indiqua le meilleur restaurant de la ville, celui où se retrouvaient les notables du canton. Je ne le trouvai pas raisonnable d’engager une telle dépense, il me taquina, me reprochant de vouloir garder les pieds sur terre, quand il voulait s’envoler vers la félicité « surtout, rien n’est trop beau pour toi, ma Rosalie ! »

Je souris, baissant le visage, me demandant ce que j’avais fait pour mériter tant de bonheur.

Oh, ma Rosalie, si tu teintes ainsi tes joues de rose, nous allons faire des envieux, les femmes te jalouseront ta beauté, les hommes m’envieront la chance de t’avoir à mon bras !

Émue, je l’embrassai. Taquin, il ajouta « Et tu m’embrasses devant eux ! »

Nous déjeunâmes, les yeux brillants de tous les projets que nous faisions, quand nous riions un peu trop fort, nous sentions les regards désapprobateurs des autres clients, mais ça faisait déjà belle lurette que j’avais appris à ne plus m’en sentir gênée.

Le soleil était bien haut dans le ciel quand nous remontâmes dans la carriole et que nous reprîmes le chemin du retour. À mi-chemin, Pierrot se plaignit du soleil et du vin qui lui donnaient le tournis et envie de somnoler, il me tendit les rênes avant de me reprocher ma façon de diriger la carriole « à la mode normande, assurément ! ». Je m’apprêtai à répliquer quand il me sourit et m’embrassa. Le cheval, soudain libre d’aller où bon lui semblait, s’engagea sur un sentier qui débouchait sur les terres du père de Pierrot, avant de s’arrêter devant une grange. « Oh, mais comment cette bête a-t-elle pu deviner que c’était l’heure de la sieste ? » Qu’il était beau quand il rayonnait ainsi de bonheur, ravi de ce tendre piège qu’il m’avait tendu et dans lequel je m’étais précipitée !

Viens, ma Rosalie ! Suis-moi et allons batifoler dans les foins !

Je voulus ôter mes belles chaussures pour monter à l’échelle, mais il me demanda de ne rien en faire. « Garde aussi ton beau chapeau, ma Rosalie ! » Arrivés là-haut, nous nous embrassâmes, nous caressâmes, sa main glissa sous mes jupes

Mais tu as oublié de mettre tes dessous, coquine !

Je me demandais quand tu allais t’en apercevoir, coquin !

Tu permets ?

Pierrot souleva ma robe, dévoilant ma toison, prit une poignée de paille et me souriant comme un enfant

Fatché, ma Rosalie ! Tu es encore plus blonde que les blés !

Que la paille, mon Pierrot, que la paille !

Si tu veux… quand je dirai ça au Toine…

Vous vous moquerez encore de moi !

Mais on ne se moque pas, ma Rosalie ! Loin de là !

Il s’allongea au milieu du tas de foin « Dévorons-nous un peu avant la sieste » Je dégustai sa verge en me disant que c’était la meilleure gourmandise de l’univers, même en l’absence d’huile d’olive. Ses doigts écartaient mes lèvres, sa bouche me goûtait comme si mon sexe était un fruit mûr à souhait. Il ne s’interrompait que pour le contempler, tout comme je contemplais le sien, avec ravissement.

Arrête Pierrot… arrête ! Je vais… arrête ! Je vais… si tu… conti… nues… arrê… NON ! N’arrête pas ! N’arrête pas !

Je criai à m’en décoller les poumons. J’entendis un « CRAC ! », mais le temps de m’en inquiéter, je compris qu’il s’agissait de l’échelle qui avait brisé un branchage en tombant.

J’ai eu peur de t’avoir brisé le cou !

Essaie donc, ma Rosalie !

Il reprit les caresses de sa langue, tandis que ma bouche allait et venait, coulissait le long de son membre de plus en plus vigoureux « Ô, Pierrot ! Ô mon… oohh… ooohhh… ! »

Il se dégagea de l’étreinte de mes cuisses et me demanda de le chevaucher, son sexe dur s’enfonçant dans mon puits d’amour raviva mon plaisir… « Tu ne sais pas bien mener un attelage, mais montre-moi comment tu montes à cheval, belle Normande ! »

Je crus mourir de plaisir à maintes reprises ce samedi après-midi. Je voulais aussi le voir défaillir, j’étais attentive à la montée de sa jouissance, tous les sens en alerte pour ne pas manquer un souffle annonciateur, un frémissement des ailes de son nez, un tressautement de ses lèvres si joliment ourlées, une palpitation des veines de son cou, un plissement de ses paupières, une crispation de ses mains, sa langue qui appelait la mienne, je voyais son cœur battre sous sa chemise ouverte et bien sûr, mon sexe était attentif aux emballements du sien.

Sa voix dérailla quand il me demanda de poser la main sur le dessus de mon chapeau, comme si je voulais l’empêcher de s’envoler pendant une cavalcade au grand galop.

Ma Rosalie, tu es la plus belle chose qui me soit arrivée ! Demande-moi ce que tu veux !

Fais jaillir mes seins de mon corsage et caresse-les comme toi seul sais le faire !

En les caressant, son plaisir explosa, j’aimais son cri animal quand il jouissait comme ça. Je poursuivis mes va-et-vient au rythme de ses caresses sur mon bouton et j’explosai une fois de plus, inondant sa main et son bas-ventre, avant de m’écrouler sur lui, rompue de plaisir, comblée.

Nous nous assoupîmes un peu et il nous fallut nous résoudre à descendre de la grange pour retourner au village. Pierrot le fit tel un gymnaste, d’un saut léger comme une pirouette et remit l’échelle en place pour que je puisse descendre à mon tour.

Nous ôtâmes les brins de paille dont nous étions recouverts, je constatai, soulagée, que je n’avais pas filé mes bas du dimanche, montai à ses côté dans la carriole, et attrapai les rênes pour lui montrer comment une Normande s’y prenait pour diriger un attelage.

Où Nathalie propose la version adulte d’un célèbre jeu enfantin

 

Le cahier de Bonne-Maman – « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, des divans profonds comme des tombeaux »

 

Le retour de Pierrot et de Toine au village marqua aussi le retour à la normale. Mais la vie normale, en 1919, comportait une multitude de règles auxquelles nous devions nous soumettre, même si elles nous déplaisaient, même si nous les trouvions ridicules. L’une d’entre elles, la plus contraignante sans doute, nous imposait de ne pas vivre sous le même toit avant le mariage. De fait, Nathalie habiterait dans la ferme familiale, Pierrot également, Toine chez ses parents et moi, dans ma petite chambre au-dessus de l’école communale. Qu’elles promettaient d’être longues, cruelles, douloureuses ces nuits solitaires !

Très vite, nous enfreignîmes cette règle pour nous retrouver tous les quatre et passer la nuit ensemble, dès que c’était possible, le plus souvent chez Toine. Son père fut notre complice dès la première fois, par amour pour son fils, le seul qui soit revenu des tranchées. Toine avait deux frères, l’un était mort à Xures en août 1914, l’autre fut emporté par la grippe espagnole en 1918.

Peu après notre retour de Nice, je reçus un courrier officiel m’annonçant mon renvoi. Le ministère s’était soudain aperçu que je n’étais pas diplômée à hauteur de ma fonction, je devais donc cesser de l’exercer et rendre le logement que j’occupais « indûment ». J’étais abasourdie. Le vieil instituteur, qu’on avait sorti de sa retraite pour palier le manque de maîtres pendant la durée du conflit, ce vieil instituteur qui faisait aussi fonction de directeur d’école, était écœuré de cette injustice, il me conseilla d’aller en parler au maire, qui trouverait bien une solution pour que je puisse rester au village.

Comme c’est encore le cas, la mairie n’était pas ouverte tous les jours, aux heures de bureau. Quand l’un ou l’autre des villageois devait effectuer une démarche, il se rendait chez l’un des élus municipaux qui ouvrait la mairie le temps nécessaire pour remplir le formulaire, le registre et apposer les tampons requis.

J’allais donc trouver le maire pour lui exposer mon problème. Quand je traversai la cour de l’école, les premières gouttes tombaient. Le temps d’arriver chez lui, à l’entrée du village, un orage apocalyptique avait éclaté. La pluie avait laissé place à un orage sec dont les éclairs déchiraient les nuages noirs comme l’enfer et les grondements du tonnerre retentissaient sans qu’on puisse prévoir à quel moment.

J’entrai en trombe par crainte de la foudre. Je crus un instant que mon entrée spectaculaire, les avait effrayés. Ils étaient comme catatoniques, les yeux exorbités emplis de terreur. Puis, j’entendis les cris de Toine, qui s’était tassé dans un coin de la pièce, il n’était plus chez lui, mais à nouveau dans l’enfer des tranchées. Ses yeux grands ouverts reflétaient l’horreur, son pantalon taché trahissait sa peur.

Je m’approchai et, oubliant la présence de ses parents, m’accroupis face à lui, lui caressai la joue, embrassai son front « Toine, Toine, je suis là ! Toine, Toine, ce n’est que l’orage… », mais il restait coincé dans ses cauchemars, alors, faisant fi de la moindre prudence, je lui pris la main et la glissai sous mes jupons, ses doigts se crispèrent sur mon pubis et il revint dans la réalité.

Je n’ai jamais su si ses parents virent mon geste, s’ils l’ont réalisé. Nous n’avons plus jamais évoqué cette scène.

Oubliant le motif de ma venue chez eux, je relevai Toine et l’emmenai dans sa chambre, où il me parla, la tête posée sur mes cuisses, et où il finit par s’endormir.

Quand je redescendis, je voulus m’expliquer, mais ses parents ne m’en laissèrent pas le temps, ils me remercièrent et me dirent que leur porte me serait toujours ouverte.

Comment as-tu pu deviner que l’orage mettrait Toine dans cet état ?

En guise de réponse, j’exposai au père de Toine la raison de ma venue. Il était impuissant, si le ministère me jugeait inapte à exercer la fonction de maîtresse d’école, tout maire de la commune qu’il était, il ne pouvait imposer ma présence. Il enrageait de son impuissance, mais il me proposa de m’embaucher comme employée de bureau dans sa société de négoce. Quant au logement, le temps que je trouve un véritable chez moi, il m’offrit la chambre d’un de ses fils. Je ne savais pas comment lui exprimer ma gratitude, je pleurais, j’aurais voulu baiser ses pieds, mais comme il le faisait souvent pour masquer son émotion, le père de Toine me rabroua et, pragmatique, me dit « Avec ce que tu viens de faire pour notre fils, c’est nous qui te sommes redevables, Rosalie ! »

Nous étions en train de parler quand une main toqua au carreau. La mère de Toine ouvrit la fenêtre et je reconnus Marie, la petite sœur de Pierrot, je la connaissais bien, je l’avais aidée pour son certificat d’études en 1917. Elle était affolée.

Gaspard Dughet – Paysage à l’éclair

Comme il le faisait souvent depuis son retour, son frère était parti se promener à travers champs pour retrouver sa Provence qu’il aimait tant. L’orage avait éclaté, personne ne s’était inquiété, Pierrot connaissait chaque relief, chaque bosquet, chaque bergerie, il s’était sans doute mis à l’abri en attendant la fin de l’orage. Et puis, un villageois était venu les prévenir, qu’il était tombé fada, il s’était réfugié entre deux rochers et criait « Rosalie ! Ma Rosalie ! Je vais mourir sans t’avoir revue ! ». Tous leurs efforts pour le sortir de sa cachette, pour le faire revenir à la raison avait été vains. Elle avait donc couru me chercher à l’école, où le directeur lui avait dit que je me trouvais chez le maire.

Toine dormait, son père décida de prendre son auto pour arriver plus vite, en chemin, je demandai à Marie d’aller chercher Nathalie, si je ne réussissais pas à réveiller Pierrot de son cauchemar, elle y parviendrait sûrement. Quand, je fus seule avec le père de Toine, je lui expliquai « Toine me confie ce qui le hante, mais c’est à Nathalie que Pierrot le fait. Parce que l’amitié permet certaines confidences que l’amour n’autorise pas ». Il sembla soulagé de cette explication.

Arrivée devant Pierrot, comme je le craignais, il ne me vit pas, son regard était tourné vers ses tourments intérieurs, il ne m’entendit pas quand je lui dis « Mon Pierrot, je suis là ! Prends ma main, viens avec moi ! » au contraire, il faisait de grands signes pour me chasser, comme si j’étais une vision diabolique.

Quand Nathalie arriva, elle lui parla, il ne l’écouta pas plus, nous étions accroupies côte à côte, je lui chuchotai « Tes seins… Nathalie, fais-lui toucher tes seins… ». Je me relevai et de mon corps, masquai à la vue du père de Toine, la main de Nathalie attrapant celle de Pierrot et la portant à sa poitrine. Ce qui avait marché avec Toine fonctionna aussi avec Pierrot. Il retrouva ses esprits, et empli de honte s’effondra en sanglots.

Sur le chemin du retour, le père de Toine lui dit « Non, Pierrot, tu n’es pas un moins que rien, ce sont ceux qui vous ont envoyés dans cet enfer qui le sont ! Ce sont eux, les responsables de cette boucherie qui sont les lâches ! ». Je crois que ses mots eurent plus de poids que si moi ou Nathalie les avions prononcés.

Arrivés chez Toine, sa mère ouvrit la chambre de l’autre fils, Pierrot et Nathalie s’y enfermèrent. Dans la salle à manger, nous étions tous silencieux. Il se passa un long moment avant que Nathalie redescende, un sourire timide aux lèvres. « Il s’est endormi ».

Nous leur expliquâmes que les choses se passaient toujours ainsi, ils nous confiaient leurs atroces souvenirs, nous les écoutions dans les interrompre, enfin, ils s’endormaient et à leur réveil, ils retrouvaient à nouveau leur gaieté habituelle.

Nous étions des villageois, et que ce soit en Normandie ou en Provence, le nom de Freud était inconnu, aussi, il ne faut pas que vous vous imaginiez que nous appliquions ses principes, dans notre univers, on parlait de fous, de fadas, ils vivaient au milieu de nous et quand certains étaient « dangereux », on les enfermait à l’asile sans se poser plus de question. De longues années se sont écoulées avant qu’on entende parler de psychanalyse, l’amour que nous ressentions pour Pierrot et pour Toine, notre instinct ont été nos seuls guides.

Il était l’heure de dîner, le bruit des casseroles qui s’entrechoquent, les odeurs de la cuisine réveillèrent Toine qui fut surpris de trouver sa Nathalie aux côtés de ses parents. Quand il apprit pourquoi elle était là, il remercia son père avec force effusions, ce qui n’était pas d’usage entre un fils et son père à l’époque.

C’est ainsi qu’il fut décidé que Nathalie et moi dormirions chez Toine cette nuit, son père se chargea d’aller trouver les parents de Nathalie et ceux de Pierrot pour les en informer. La raison de cette cohabitation fut connue de tout le village dès le lendemain, ce qui nous évita les regards désapprobateurs. Nous n’étions pas des filles perdues, mais plutôt des héroïnes, des infirmières, de celles qui soignent les plaies en toute modestie et discrétion.

Nous allions passer à table quand Pierrot arriva, il fit le geste de se découvrir pour marquer le respect et saluer ses hôtes, mais constatant qu’il était déjà tête nue, parut décontenancé. « Ne fais pas tant de manières, Pierrot ! Tu es ici, chez toi ! » Toine était d’humeur joyeuse et taquine, ce qui surprit ses parents, mais un échange de regards entre nous quatre, nous informa qu’après le repas, nous passerions à d’autres réjouissances.

Après le dîner, chacun retrouva sa chambre, je partageais la mienne avec Nathalie, mais nous avions prévenu les parents de Toine, qu’il nous faudrait peut-être les rejoindre dans la nuit si les cauchemars venaient les hanter, qu’ils ne devraient pas y voir de mal. « Quel mal pourrait-il y avoir à rendre le goût de vivre à Toine et à Pierrot ? » Je n’ai jamais su s’il avait compris de quelle façon nous leur rendions. Le silence était une vertu, tout comme la pudeur, ce qui est à mon avis, une imbécillité.

Quand il fut certain que ses parents s’étaient endormis, Toine entrouvrit la porte de la chambre où devait dormir Pierrot, et en silence, ils vinrent nous rejoindre. Nous devions faire attention à ne pas faire trop de bruit. Nos mains arrachaient nos vêtements, nos corps réclamaient leur dose de baisers, de caresses.

C’est cette nuit que nous inventâmes le jeu de la boîte à idées. Enfin, c’est cette nuit que nous écrivîmes pour la première fois, clairement nos désirs, nos fantasmes, le jeu en a découlé peu après et il eut plusieurs évolutions, mais j’y reviendrai plus tard.

Toine prit une feuille de papier, la déchira en quatre, nous tendit à chacun un crayon et chacun devait noter ce qu’il l’exciterait le plus avant de le donner à lire à son partenaire « officiel ». Nous nous assîmes, tour à tour, sagement, devant le bureau. Mon tour venu, je regardai mes amours, fermai mes yeux, écoutai mon corps et écrivis ce qui par la suite fut appelé « la figure Rosalie ».

Quand Toine lut le bout de papier rempli par Nathalie, il fit la moue, faussement dépité, je devinai immédiatement qu’il la taquinait, mais elle tomba dans le panneau

On ne réalisera pas le vœu de Nathalie, parce que je n’ai pas envie d’être abstinent…

Comment ça ? Je n’ai pas écrit que tu devais l’être ! J’ai écrit « Regarder Toinou faire à Rosalie ce qu’il ne ferait jamais avec moi »

C’est bien ce que je disais ! Tout ce que je pourrais faire à Rosalie, je le ferais volontiers avec toi !

Émue, elle se précipita dans ses bras, l’embrassa, tandis que je découvrais le vœu de Pierrot, je lui souris, surprise d’en être si peu étonnée. Quand Nathalie lut celui de Toine, elle s’approcha de moi, me le tendit « Tu serais d’accord ? », j’éclatai rire en lui donnant à lire le papier de Pierrot, qui plaqua fermement sa main sur ma bouche « Moins fort ! Qu’y a-t-il de si drôle ? »

Pour toute réponse, nous leur tendîmes les deux morceaux de papier, nous nous allongeâmes sur le lit tandis qu’ils « topaient là », hochant la tête, clignant de l’œil, un sourire complice et entendu sur leur visage.

J’embrassai Nathalie, qui me caressait les seins, le ventre mes cuisses, semblant ignorer mes fesses, mon minou. Je reculai mon visage pour que Pierrot et Toine puissent regarder nos langues danser ensemble. J’imaginai comment chacun se caressait rien qu’à leurs soupirs, à leur respiration.

Du bout de ma langue, je caressais les lèvres de Nathalie, son menton, son cou, je poursuivis langoureusement vers ses épaules. Je savais qu’elle avait rejeté sa tête en arrière, ses doigts caressaient ma bouche. Je les tétai un peu. Un sourd grognement sous mes lèvres. Une respiration sifflante à ma gauche. Une respiration plus haletante au-dessus de moi. Satisfaite, je sentais mon corps déjà bien échauffé le devenir davantage.

Je léchai ses seins comme si je les découvrais, comme si ma bouche, mes mains, ma langue ne connaissaient pas leurs ressemblances et leurs dissemblances, comme si, muette, je voulais les faire remarquer à ces deux hommes qui avaient du mal à déglutir tant ils étaient surpris de voir ce fantasme dont ils n’avaient jamais vraiment osé rêver en train de s’accomplir devant eux.

Cette situation m’excitait bien plus que je ne l’aurais cru. Je prenais conscience du plaisir que je prenais à en offrir à Nathalie, mais aussi à le faire devant Pierrot et Toine, pour les exciter. Je poursuivis ma découverte du corps de Nathalie, par son ventre, mes mains fermement serrées sur ses avant-bras, pour qu’elle m’interdise de relever la tête.

J’entendis le « Oh ! » de Pierrot quand il vit que je mordillais les poils du haut du pubis de Nathalie qui ondulait de plaisir, qui desserra son étreinte pour mordre son poing et empêcher son cri de retentir dans toute la maison.

Je descendis plus bas encore et, comme Pierrot et Toine l’avaient souhaité, pivotai mon corps de telle façon que nous étions chacune bouche contre sexe. Les doigts de Nathalie savaient à merveille comment ouvrir mon corps pour le rendre impudique, elle savait d’instinct ce qui exciterait le plus son Toine.

Nous changeâmes encore de position, elle sur le dos, moi allongée sur elle, aussi sur le dos, nos cuisses outrageusement ouvertes. Je regardais l’un, puis l’autre, un sourire coquin aux lèvres, j’aimais les regarder se masturber, je trouvais ça si excitant, particulièrement Toine et son sexe énorme au creux de sa main virile et délicate.

Son regard semblait me supplier « Aide-moi ! » alors, je pris les mains de Nathalie, leur fis écarter mes grandes lèvres, introduisis le bout de mon index dans mon puits d’amour, avant de le ressortir, tout luisant et de me caresser mon bouton rosé sous ma toison d’or.

L’effet fut immédiat, Toine éjacula à long jet sur mon pubis, suivi de près par Pierrot, quand nous sentîmes que leur sperme mélangés avaient également coulé sur le sexe de Nathalie. Nous les laissâmes, à tour de rôle, nous honorer de leur bouche.

Nous étions bien, tous les quatre, comblés, repus de plaisir, nous pensions attendre quelques minutes encore, avant que Toine et Pierrot rejoignent leur chambre respective, nous endormir paisiblement du « sommeil du juste » maintenant que nous avions chassé les cauchemars pour cette nuit.

D’une voix douce, aux intonations sensuelles, Toine demanda à Pierrot « Et quel était le vœu de notre Rosalie ? » Pierrot sembla se réveiller d’un coup, confus d’avoir omis, dans l’excitation du moment, de lire le papier que je lui avais tendu. Il découvrit mes mots en même temps que Toine.

Nous ne dormîmes pas de la nuit.

« Pierrot serait allongé sur le dos aux côtés de Nathalie, elle offrirait ses seins à ses caresses et ils s’embrasseraient. En même temps, je chevaucherais mon Pierrot et danserais sur son corps comme il aime tant que je le fasse. Toine, qui ferait l’amour à Nathalie, m’embrasserait, tout en caressant mon bouton d’or modulant ainsi mes mouvements à sa guise. Et nous aimerions ça »

Comme l’écrivit Antonio Machado, « Le printemps est venu. Comment ? Nul ne l’a su »

Le cahier de Bonne-Maman – « Je ne saurais vous plaindre de n’avoir point de beurre en Provence, puisque vous avez de l’huile admirable »

Nous nous étions enfin résolus à sortir de la petite maison et nous admirions la mer en contrebas, depuis le promontoire où nous avait emmenés Toine.

—  Il aura fallu que je vienne ici, avec vous, pour réaliser à quel point tout ceci m’avait manqué… la mer faussement calme, caressée par le vent chargé de parfums… les pierres, la garrigue… la lumière… et ce vent… ce vent piquant comme la vie, apaisant comme la confiance…

Se tournant vers moi, il me demanda

—  Et toi, blonde Rosalie ? Ta Normandie ne te manque pas ? Si tu fermes les yeux et que tu penses à ton pays, qu’est-ce qui te manque le plus ?

Debout, face à ce paysage sauvage, rugueux, à cette mer docile et calme, dans les bras de Pierrot qui regardait au loin, par-dessus ma tête, je fermai les yeux et répondis

—  L’odeur des pommes qui sont tombées des arbres et qu’on ramasse sur l’herbe épaisse, humide… l’odeur des pommes qu’on épluche… les vaches grasses, leur odeur, le bruit des troupeaux… la mer vivante qui s’enfuit au loin, mais qui revient toujours… nos poissons… l’odeur, la texture de la crème fraîche, de nos bons fromages… la lumière du petit matin inondant l’orée de la forêt près de notre pâture… le trèfle en fleurs… les romulées… ces autres fleurs dont le nom m’échappe… le vent iodé qui cingle, qui fait couler les yeux, qui pique les mains…

J’inspirai de toutes mes forces et j’eus l’impression d’y être

—  … et le beurre !

Nathalie avait interrompu mon évocation en éclatant de rire. Elle ne comprenait pas que je puisse me régaler de la viande cuite dans du beurre fondu. Elle tordait encore le nez en évoquant ce qu’elle qualifiait de vice.

—  Dire qu’elle ne connaissait pas les olives avant que je lui en fasse goûter et que l’huile lui donnait des hauts de cœur !

Toine eut un hoquet de surprise.

—  Pourtant… tu avais l’air d’apprécier la cuisine niçoise… Je me trompe ?

Gênée, je fixais le ciel à la recherche d’un nuage auquel accrocher mon regard, Nathalie s’intéressait plus que de raison à un petit caillou à ses pieds.

—  Ho ! Que signifient ces regards fuyants, ces sourires coupables et ces joues rougies ?

Pierrot et Toine nous pressaient de questions dont ils connaissaient la réponse, mais étaient excités à l’idée de l’entendre de nos bouches.

—  Vas-y, toi… dis leur !

—  Non ! C’est à toi de leur dire !

—  Non ! C’était ton idée… alors…

—  C’était TON idée, ma chère !

—  Non, c’était la tienne !

En réalité, c’était la nôtre, pour le moins, nous ne savions plus très bien qui l’avait eue en premier. Pierrot et Toine usèrent de toute une gamme de stratagèmes pour nous convaincre de raconter. Ils nous cajolaient, nous suppliaient, exigeaient, larmoyaient, nous cajolaient encore. Nathalie et moi jouissions de ce pouvoir que nous détenions, mais quand lassées de nous faire supplier, nous voulûmes leur expliquer, les mots nous manquèrent, ceux qui nous venaient à l’esprit ne rendaient pas grâce à ces moments sensuels et intimes.

—  Si vous aviez pu voir…

—  Il aurait fallu vous montrer…

Toine nous répondit de ne pas nous en faire, il achèterait de l’huile en chemin et nous leur montrerions dans la chambre.

—  Ah, mais non ! Dans la chambre, ce ne sera pas possible… non !

—  Nous le faisions sur la table… non !

—  Ça risquerait de gâter le plancher ou les draps !

Maintenant que nous mourrions d’envie de leur faire partager ce jeu, que l’idée nous excitait autant qu’elle les excitait, voilà qu’un obstacle se dressait devant nous ! Nous étions dépitées et il était hors de question de demander, comme nous l’avait suggéré Toine, à notre logeuse de nous laisser l’usage de sa cuisine.

Philosophe et déterminé, Toine nous affirma péremptoire

—  Quand un obstacle se dresse devant nous, il suffit de le contourner pour le surmonter ! Attendez-nous ici, nous revenons au plus vite !

Georges Marie Julien Girardot

Nous les regardâmes partir au pas de course et le temps de réaliser notre effronterie, avant même que nos joues, nos fronts aient perdu leur rougeur, nous les vîmes arriver, toujours au pas de course, tenant chacun une bonbonne d’huile. Nous les houspillâmes, leur reprochant d’en avoir apporté bien plus que nécessaire. « Vaut mieux ça que l’inverse ! ». Je ne pouvais qu’approuver mon Pierrot.

—  Maintenant, mon Toinou, il faut que tu nous trouves un lieu à l’abri des regards indiscrets…

La voix mutine de Nathalie, son sourire plein de sous-entendus, son regard enjôleur, attisèrent le désir de Toine, qui ne cherchait pas à dissimuler la bosse dans son pantalon, bien au contraire ! Les rochers, les buissons faisaient un petit nid, comme un écrin naturel. Nous nous dévêtîmes comme si être nues en pleine nature était la chose la plus normale du monde, comme si l’on ne nous avait jamais inculqué la détestation de nos corps, du plaisir. Nous dansions, lascives, au rythme d’une musique imaginaire. Sous prétexte de ne pas prendre le risque de tacher leurs habits, nous exigeâmes que Pierrot et Toine se missent nus également. Un peu rétifs à l’idée, il nous fallut user de mille ruses et arguments pour les convaincre.

Quand ils furent dévêtus, Nathalie s’adossa à un rocher, versa de l’huile dans sa main en coupe et, dans un geste d’une grâce absolue, fit couler l’huile de sa main sur sa poitrine. La nature avait fait silence, pour ne pas troubler cet instant. Nous retenions notre souffle devant tant de beauté. Enfin, comme je l’avais fait tant de fois, je m’approchai d’elle, mes mains caressèrent ses jolis seins et je la tétai. Nous entendions le désir proche de la folie dans la respiration saccadée de Pierrot et de Toine, dans leurs exclamations qui s’évanouissaient après la première syllabe.

J’exagérai un rictus de dégoût, qui ne demandait qu’à se muer en sourire de plaisir. Je versai dans la main de Nathalie bien plus d’huile qu’elle ne pouvait en contenir, quand sa main déborda, que l’huile se répandit sur son ventre, je la léchai. Pierrot et Toine étaient muets d’excitation, sidérés du spectacle du corps de Nathalie luisant de toute cette huile, ondulant sous les caresses de ma langue. Elle fit couler un peu d’huile sur sa toison, entre ses cuisses. Je dégustai mon amie sous le soleil, dans les parfums de la Provence, oubliant un instant la présence de nos comparses. J’écartai les lèvres de son sexe et versai un long filet d’huile, je reculai mon visage pour mieux apprécier le spectacle et, enfin conquise, la dévorai tendrement, jusqu’à ce que ses cuisses se contractent autour de mon visage à m’en broyer les os du crâne.

Quand elle jouit, son cri dut s’entendre jusqu’en Italie.

Redescendue sur Terre, je regardai Pierrot et Toine.

—  Et c’est ainsi que j’ai appris à aimer l’huile d’olive !

Ils semblaient vouloir retenir leurs viscères, tant ils tenaient leurs bras croisés serrés contre leur ventre. En leur souriant, nous leur demandâmes s’ils souhaitaient nous goûter ainsi l’une après l’autre « pour savoir si nos goûts intimes sont différents »

Ils ne se firent pas prier « Laisse-moi admirer ta peau laiteuse étinceler au soleil… » Pierrot étalait l’huile que je faisais couler sur mon corps, de la même façon que Nathalie l’avait fait plus tôt. Je regardais ses mains viriles, à la peau brune, aux veines saillantes, aller et venir sur mon corps. Le contraste était saisissant, mais nos peaux se rejoignaient dans le scintillement.

Je regardais ses mains et ma respiration devenait irrégulière, tantôt légère, puis, dans un crescendo, de plus en plus ample, profonde. Je regardais ses mains avec la folle envie qu’elles me possèdent.

Il fallut que j’entende une remarque de Nathalie pour réaliser que je criais, Toine précisa « comme le chant d’un oiseau lors d’une parade amoureuse ».

La bouche de Pierrot faillit me faire mourir de plaisir lorsqu’il dégusta mon sexe offert . Quand je le libérai de l’étau de mes cuisses, comme nous le leur avions demandé, il goûta Nathalie qui avait joui de son Toine.

Le regard de Toine avait ces reflets, comme des éclairs de folie, quand il s’approcha de moi. Il fit couler de l’huile sur mes seins, se dit fasciné de la trouver si ambrée tant ma peau était laiteuse. Il guidait cet onguent vers ma toison, lissant mes poils entre ses doigts, plus longs, plus nerveux, moins trapus que ceux de Pierrot.

J’entendais Nathalie le supplier de la prendre enfin, de ne pas la faire languir plus longtemps de désir, il se plaignait « mais… je t’ai à peine goûtée… »

Toine avait oint mon corps et je bougeais devant lui comme il me le demandait. Il voulait voir « chaque parcelle de ta peau briller, étinceler comme une pierre précieuse sous le soleil niçois »

Après s’être « régalé les yeux », il s’assit et me fit venir contre lui, le nez fiché dans mes poils, il écarta les lèvres de mon sexe, sortit sa langue et me demanda de me frotter, de danser sur elle. Mon bassin bougeait comme il n’avait jamais bougé jusqu’à présent. Dans un éclair de lucidité, je pris conscience de la situation : moi, la brave petite, la timide Rosalie, j’ondulais totalement nue, en pleine nature, au milieu de la journée, le sexe sur la bouche d’un homme qui n’était ni mon mari, ni mon promis, mais celui de ma meilleure amie dont le corps luisant chevauchait celui de mon futur. Mon cri transperça les montagnes pour aller se perdre au-delà de la frontière.

Après tant de caresses, tant d’étreintes, le corps de Toine était luisant, appétissant. Je le goûtais, réalisant à quel point j’aimerai pour toujours le goût de l’huile d’olive, comme sa saveur resterait à tout jamais liée au souvenir de cette après-midi.

Nos yeux se dévoraient de plaisir, de désir. Sans avoir à nous le dire, nous nous étions compris. Il s’allongea sur le sol, je lui versai une rasade d’huile sur les doigts, manquant de laisser choir la bonbonne, tant mes mains étaient glissantes. Il me caressa longuement les fesses et quand son index et son majeur purent aller et venir aisément en moi, je m’accroupis lentement sur lui et nous fîmes l’amour ainsi, sereinement, sans craindre qu’il me mette enceinte.

À nos côtés, Pierrot et Nathalie, repus de plaisir, ne songeaient même pas à épousseter la terre, les brindilles collées à leur peau. J’aimais leur sourire auquel je m’accrochai quand je sentis jaillir la jouissance de Toine dans mon derrière.

Nous essuyâmes tant bien que mal l’huile sur nos corps, il ne fallait pas prendre le risque de salir nos vêtements. Le temps de récupérer nos affaires, de dire au revoir à notre logeuse, nous reprenions le train et rentrions, joyeux et triomphants, au village où notre nouvelle vie nous attendait.

Comme l’écrivait Baudelaire, « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, des divans profonds comme des tombeaux »