Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Concilier amour de l’exhibition et besoin de discrétion

Le 1er février 2019

Mon petit Lucas,

Je réponds à ta question, oui la grande photo “le poster encadré” comme tu la nommes, a bien été prise par Roger, le photographe dont je te parlais dans ma dernière lettre. Ainsi, tu croyais que c’était une affiche promouvant le métissage et tu te trompais ! C’est bien mon corps que l’on voit et les mains qui semblent vouloir protéger le bébé à l’intérieur de mon ventre sont bien celles de Martial, ton grand-père.

Tu saisis mieux, désormais, pourquoi je recommandais la prudence à Manon ? Tu comprends comment on peut parvenir à concilier plaisir de l’exhibition et discrétion ?

J’aimais, j’aime savoir que des clichés de moi nue, offerte, circulaient sous le manteau. J’aimais imaginer l’excitation des hommes qui les achetaient, pour autant je n’y montrais pas ma trogne ! Et pour cause, ces hommes s’en moquaient éperdument, ce qu’ils voulaient voir de moi était exactement ce que j’avais envie de leur montrer !

Roger avait le goût de la photo érotique, pornographique, mais il manquait toujours quelque chose pour qu’elle lui convienne tout à fait ou a contrario, il y avait un détail inutile pour lui gâcher son plaisir. Trouver des modèles était presque inenvisageable étant donné son statut social dans une petite ville de province. Il avait eu cet espoir quand Monique et Christian lui avaient proposé de photographier leur nuit de noces, le jour où ils lui ont soumis leur projet de faire-part de mariage, mais il n’avait pas osé rester en contact avec eux. Quand il évoquait cette nuit, il se maudissait Quand je pense que je n’avais même pas gardé quelques épreuves et que je leur avais remis les négatifs… ! Bon sang, quel crétin j’étais !”.

Quand le Balafré est venu dans sa boutique, qu’il lui a demandé si, éventuellement, il accepterait de développer des photos licencieuses, il a crû rêver et a accepté après une minute d’hésitation. Il risquait gros, mais cet instituteur risquait bien davantage. C’est ce qui a motivé sa décision parce qu’il ne se souvenait même pas de la présence du Balafré à cette nuit orgiaque, mais en développant la pellicule qu’il venait de lui remettre, il reconnut immédiatement le pubis blond de Monique. Quand elle est venue le trouver pour savoir qui les avait prises et après la première séance dans son studio, tout un monde s’est ouvert à lui.

Après la soirée que je t’ai racontée dans ma dernière lettre, je devins son modèle officiel. Il n’y a jamais eu d’histoire d’amour entre nous, mais il était fou de ma plastique et je devins sa muse dans la plus belle acception du terme. Roger composait ses photos avec le même soin qu’un peintre compose un tableau. Il me regardait, imaginait une scène, me soumettait son idée et je prenais la pose. Moi qui avais été si complexée par mon physique, moi qui avais hésité à retomber enceinte pour les raisons que tu connais, je me transformais soudain en objet de fantasme, de désir. As-tu conscience du cataclysme ?

Mon désir d’exhibition enflait, enflait, enflait, j’étais prête à tout pour l’assouvir. Heureusement, j’ai pu en parler avec Rosalie et Nathalie. Elles ont su trouver les mots pour calmer mes ardeurs et surtout me donner des conseils plus que judicieux sur l’art de prendre des risques raisonnables et préserver mon anonymat. Bien sûr que les clichés pris dans des conditions périlleuses, dans des lieux publics étaient plus excitants, mais le confort d’une séance en studio ou lors de soirées était fort agréable aussi. Roger a longuement hésité avant d’accepter d’être membre de la Confrérie du Bouton d’Or, ce fut d’ailleurs le seul à le faire, durant ce temps de réflexion, il en devint néanmoins le photographe officiel. J’y reviendrai dans une prochaine lettre, permets-moi plutôt de te parler de cette relation particulière que nous entretenions.

Roger et moi nous comprenions d’instinct, nos corps frémissaient, s’emballaient à l’évocation des mêmes idées. Et puis, peut-être est-ce la cause de notre complicité, peut-être en est-ce la raison, nous avons établi, dès le début de notre relation, un petit rituel. En réalité, différents petits rituels, même si souvent nos séances de “brainstorming” (comme on disait quelques années plus tard) débutaient ainsi : il installait des paravents tout autour de moi, me laissait seule devant un appareil posé sur un trépied, je me déshabillais, ignorant de quel endroit il m’observait, ce faisant, je lui racontais un fantasme qu’il me plairait de mettre en scène et en image. Je devais lui en donner une irrépressible envie et pour ce faire, l’aguicher en prenant des poses coquines, sexy ou carrément pornos. Je fermais alors les yeux et il entrait, me modelait à sa guise, son souffle chaud, excité, m’excitait. J’aimais le sentir se branler tout contre moi, je me masturbais devant lui, n’ouvrant les yeux que pour capturer son regard lubrique posé sur moi et en profiter. Juste avant de jouir, je prenais sa main pour qu’elle déclenche mon orgasme, alors, la plupart du temps, il me remerciait et admirait son jet de sperme maculant ma toison ébène.

Ceci étant fait, la séance pouvait commencer.

La première fois où il installa les paravents autour de moi, je fermai les yeux et lui expliquai toutes les idées, toutes les sensations que la situation faisait naître en moi.

J’aimerais être exposée comme une statue dans un musée, une statue un peu particulière, rendue aveugle par un bandeau comme la cravate que tu portes aujourd’hui, une statue que tout le monde pourrait toucher, palper, sans que personne ne se doute qu’elle aime être ainsi observée sous toutes les coutures, qu’elle aime être palpée, fouillée, qu’elle prend plaisir à imaginer les hommes se branler, les femmes se caresser en la regardant, qu’elle jouit des rires affectueusement grivois de ces hommes qui la renversent, qui font coulisser leur sexe dans sa bouche idéalement entrouverte et mieux encore lorsque, pendant ce temps, d’autres hommes la caressent, caressent son corps avec leur gland. Pas très facile à mettre en scène, n’est-ce pas ?

–  Laisse-moi y réfléchir m’autorises-tu à venir à tes côtés ? Ton corps ton corps m’émeut

–  Mon corps t’é… quoi ?

Ne te moque pas, je t’en supplie ! Ne te moque pas de moi !

Viens… viens… je n’ai pas compris… viens me le répéter…

Ton corps m’émeut je ne peux pas le dire autrement il m’excite, il m’intimide, il est trop beau, trop harmonieux, c’est comme si je ne méritais pas de le regarder, j’ai peur de le salir et j’en ai l’envie, je veux être un salaud tout en étant un saint j’ai l’impression que ton corps, que ton visage, que tout en toi a été fait pour le plaisir que je prendrais à te regarder je n’ai jamais pris autant de plaisir à regarder une femme se faire prendre par d’autres hommes que j’en ai pris avec toi l’autre soir j’ai aimé te faire l’amour avant les autres parce que quand ils t’ont prise, je savais le plaisir qu’ils en tiraient et je pouvais te regarder, regarder ton corps, ton magnifique corps onduler j’aimerais tant montrer des photos de toi à certains clients et guetter dans leur regard le moment précis où ils commenceraient à bander, à te désirer ils ignoreraient que je suis l’auteur de ces photos, ils n’auraient aucun moyen de te reconnaître, mais moi moi, je saurais tout !

Quelques jours plus tard, sous prétexte de me faire découvrir les beautés architecturales de la région, il me fit entrer dans une splendide demeure, dont les vendeurs exigeaient trop pour trouver preneur. Dans un splendide patio, de vieilles statues à l’antique, quelques poteries et une magnifique fresque, rien de bien érotique, cependant tout y était harmonieux. Roger me demanda si le lieu pourrait correspondre à mon fantasme de musée idéal, j’embrassai les lieux d’un large coup d’œil panoramique…

– J’avais plutôt imaginé un musée comme celui du Louvre, à l’extrême rigueur la galerie des glaces du château de Versailles, mais tout compte fait, cet endroit me convient tout autant.

– Dans ce cas…

Roger dénoua sa cravate avant de me bander les yeux, d’une langue vicieuse il lécha ma bouche, m’indiquant jusqu’à quel point je devais entrouvrir mes lèvres, je caressai son sexe par-dessus le tissu de son pantalon, le suppliai de se frotter à moi quand je serai nue, d’indiquer à mon corps comment il devait se tenir pour lui plaire tout à fait. Il me le promit et s’en alla, me laissant me déshabiller seule et aveugle…

Je n’avais pas fini d’ôter ma robe quand j’entendis le pas, le souffle et enfin les murmures de plusieurs hommes autour de moi. J’aurais pu défaillir d’excitation, une fois encore, tout mon sang avait paru se figer, se concentrer, l’espace d’une seconde, au beau milieu de mes mollets, je savais ce que cette sensation précédait et j’en étais ravie… Je fis comme si je n’avais rien remarqué et poursuivis mon effeuillage, en prenant soin, néanmoins, de le faire de façon plus impudique… J’aurais été incapable de dire combien ils étaient, si je n’avais pas vu le cliché, les clichés par la suite, mais je reconnus immédiatement Christian quand il s’approcha de moi, avant même qu’il ne me touche… Je devais rester immobile, pourtant j’avais du mal à retenir mon corps, à l’empêcher de se tendre vers ses mains…

Quand il me caressa enfin, je pus me concentrer et devenir statue… ne pas bouger profiter profiter de ses mains sur ma peau profiter de ses baisers dans mon cou profiter de sa main sur mon sein, de son autre main sur mon ventre, mon ventre qui porte le bébé de mon mari qui est sûrement en train de nous regarder profiter de la douce brûlure entre mes cuisses que cette pensée engendre profiter de ses lèvres qui courent le long de mon épaule je sais qu’il regarde mon corps, ses mains sur mon corps sur mon ventre tendu, gonflé, vergeturé et je sens comme ça le fait bander et j’en profite je prie tous les dieux auxquels je ne crois pas que ce moment ne s’arrête jamais je veux juste profiter oohhh profiter de sa main qui s’aventure sous mon ventre profiter de l’entendre s’extasier de la douceur de ma toison l’entendre demander à l’assemblée s’il peut mettre un doigt dans ma chatte profiter d’entendre quelqu’un lui répondre d’un accent chantant Té mets-y en plutôt plusieurs, compagnon !”… profiter de ce ping-pong verbal, de cette joute oratoire profiter de tous ces accents, ces expressions, ces intonations propres à chacun pour exprimer comme je les excite profiter du trouble qui naît en moi quand je ne reconnais que trois de ces voix, alors qu’ils sont au moins une dizaine profiter de ce premier orgasme qui explose quand je sens sur ma cuisse la main d’Alain branler son sexe, quand jimagine sa queue énorme cognant sur mon ventre Profiter encore quand Christian s’exclame Elle vient de jouir !” comme s’il s’agissait d’une victoire personnelle Profiter quand des mains inconnues me penchent en avant profiter quand une bite tout aussi inconnue me pénètre précautionneusement, profiter quand cet homme fait part à ses comparses du confort de mon petit con luisant profiter en le reconnaissant à sa manie de siffler tout le temps

Tu te souviens de ce vieil attaché-case que ton grand-père t’a confié en te recommandant de ne pas te montrer trop curieux ? Je suppose que tu l’as ouvert et que tu as feuilleté les albums photos, survolé les papiers qu’il contenait…

Prends l’album recouvert de tissu bleu, à la sixième page, détache délicatement la grande photo, celle d’une classe de 5ᵉ dont Martial était le prof principal. La photo qu’elle dissimule est celle que Roger et moi avions préférée de cette première séance où nous mettions en scène mes fantasmes.

Comme tu peux le constater, aucune des personnes présentes n’est identifiable. Cette photo pouvait circuler sous le manteau sans que l’on risque d’être reconnus si quelqu’un nous croisait dans la rue. Même ton grand-père préserve son anonymat avec ses gants de cuir, son visage caché derrière le journal qu’il fait semblant de lire, quant à ses cheveux, ils sont dissimulés sous ce chapeau à la mode coloniale. On dirait un touriste amateur de sensations fortes ou alors, le commanditaire de cette petite sauterie.

Toi qui les connais, es-tu certain de pouvoir les nommer sans te tromper ? Où est Christian sur ce cliché ? Et le Balafré? Et le Bavard? Était-il seulement présent ? Et le Siffleur, est-il dans ma bouche ou est-ce cet homme agenouillé devant moi ? Et si c’était celui sur lequel je m’étais empalée ? À moins que ce ne soit un de ces hommes qui semblent observer, commenter, admirer la scène tout en se frottant à moi ou en se caressant ? Le seul pour lequel je sais que tu n’auras aucun doute, c’est Alain, parce que lui… faut toujours qu’il se fasse remarquer ! Mais pour l’identifier, encore faut-il être au courant de sa “particularité particulière”.

J’espère avoir répondu à tes questions et réussi à t’expliquer comment nous conciliions exhibitionnisme et discrétion, même si, en l’occurrence, cette photo ne circula jamais. Roger était trop jaloux de sa première composition pour la partager ! Quand je lui ai fait part de mon intention de te la transmettre, il a un peu tiqué… 41 ans après ! Si tu le souhaites, je t’en raconterai davantage, je t’embrasse très fort,

Ta mamie Sylvie, “la Fiancée”

Lettre n° 8

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : La jalousie empoisonne tout, jusqu’à la bonne odeur des plus saints souvenirs.

Le 25 janvier 2019

Mon petit Lucas,

Tu m’as posé une question à laquelle je ne m’attendais pas, mais je pense que tu as bien fait. Y a-t-il eu de la jalousie entre les membres de notre confrérie ? La réponse est non, mais j’ai bien conscience que tu ne te contenteras pas de ce simple mot.

Pour philosopher un peu, je pourrais t’écrire que ce sont nos différences qui nous ont unis les uns aux autres. La formule est jolie et très proche de la réalité, mais je me dois d’apporter quelques précisions en te présentant les membres d’une façon un peu différente des descriptions de Monique.

Comme tu as pu le voir, Monique, Cathy, Madame et moi sommes assez différentes physiquement. Je n’aurais, par exemple, jamais pu rivaliser avec la blondeur de Monique, ou avec son corps fin et longiligne, pas plus que je n’aurais pu avoir la sensualité plantureuse de Cathy, ni l’élégance et la grâce subtiles de Madame. Nous avions, nous avons toutes nos atouts, nous avons chacune nos attirances pour telles ou telles pratiques, parfois similaires, parfois non.

Quand je les ai connues, j’étais la plus diplômée avec ma double formation de sténodactylo et de comptable, j’étais la seule à travailler dans la fonction publique, avec un statut de fonctionnaire, puisqu’à cette époque, Monique n’avait qu’un contrat renouvelable de dame de service, que Cathy était la vendeuse de la boulangerie et que Madame était femme au foyer. Tiens, un exemple, nous avons toutes et tous encouragé Monique quand elle a repris ses études, nous l’avons aidée, épaulée et nous sommes réjouis autant qu’elle de ses réussites.

Le fait que nous ayons eu la chance de connaître Rosalie, Nathalie, Valentino, Neuneuille et Barjaco, de prendre conscience des épreuves qu’ils avaient dû surmonter et que leur amitié était restée inébranlable malgré tout, nous a apporté une bonne dose de sérénité. Une telle relation sur un long terme était donc chose possible. Ça peut te paraître dérisoire, mais c’est tout le contraire. Je te laisse le soin de méditer là-dessus.

Nos confrères étaient également tous différents. Martial, prof de français dans un lycée parisien ; Jimmy, universitaire, spécialiste de l’histoire contemporaine de la Provence ; Le Balafré, instituteur ; Le Notaire, commissaire-priseur ; Joseph, artisan ; Le Bavard, paysan ; Christian, infirmier et Alain, dessinateur industriel.

Monique en parle dans ses cahiers, mais ils étaient tous aussi différents physiquement, certains étaient beaux comme des dieux (étant bien entendu que le plus beau d’entre eux était incontestablement Martial), d’autres l’étaient moins, certains musclés (spécialement Christian, Alain et le Bavard), d’autres moins (je t’interdis de sourire en pensant à ton grand-père !), Alain a un sexe gigantesque pourtant Joseph ne l’a jamais jalousé sur ce point.

C’est même l’absence de jalousie qui déterminait l’appartenance à notre confrérie, parce que nous ne voulions pas perdre du temps et de l’énergie à régler des conflits à ce propos.

Nous aimions beaucoup nous taquiner les uns les autres, sur nos travers comme sur nos qualités. Quand Madame faisait un peu trop sa chochotte, qu’elle tordait le nez à cause d’une remarque “déplacée” de l’un ou l’une d’entre nous, nous l’appelions “Mââdâââââme”, alors elle nous expliquait ses raisons et nous lui donnions notre avis.

Elle s’y rangeait une fois sur deux, mais l’autre fois, c’étaient ses arguments qui nous convainquaient. Nous avons appris les sujets sensibles des uns et des autres. Le respect que nous nous portions, l’amitié, l’amour, faisaient que nous n’avions vraiment aucune envie de blesser l’un ou l’autre avec une plaisanterie qui nous semblait anodine. Cette capacité à dialoguer a été l’héritage principal que nous ont légué les fondateurs de la Confrérie du Bouton d’Or.

Quand Martial a obtenu sa mutation, j’étais enceinte de ton père et mon congé maternité venait de débuter. Nous nous sommes retrouvés dans le mas que Jimmy venait d’acheter. J’ai été émue aux larmes de l’accueil que m’ont réservé Cathy et Monique. Madame et son mari n’avaient pas pu se joindre à la fête. Elles tournaient autour de moi en me complimentant, en me taquinant “Alors, c’est ce que tu appelles un corps difforme… ouais… ouais… ouais…” et se retournant vers nos hommes “Vous en pensez quoi de cette difformité ?”. Et, tout de suite après, elles me firent entrer dans la petite pièce qui nous servait de loges quand nous nous costumions pour les saynètes. Elles étaient excitées comme deux gamines et ricanaient en me présentant l’idée qu’elles avaient eue.

– Regarde, on a déjà les costumes pour une nouvelle figure !

Je regardai, consternée, les costumes hideux, en velours côtelé marron, les chemises à carreaux… quant à nos tenues… toutes plus ringardes les unes que les autres, jupes informes en tissu trop mou, une verte, l’autre bleue et la dernière brique, les chemisiers ne valaient guère mieux ! Interloquée, je leur demandais à quelle figure ces horreurs leur faisaient penser. Elles me répondirent À la figure « soirée CAMIF » ! avant d’éclater de rire.

Je les rejoignis dans ce fou rire et les hommes nous en demandèrent la raison après la leur avoir expliquée, Le Balafré affirma que cette idée n’avait pu naître que dans l’esprit tordu de Monique, mais se ravisa en constatant l’air innocent de Cathy.

La figure « soirée CAMIF »… je ne peux m’empêcher de sourire en y repensant… un ping-pong joyeux et ironique, le combat “filles contre garçons”… quand nous voulions les taquiner, nous la leur proposions, mais quand ils avaient décidé de nous rendre la monnaie de notre pièce, c’était eux qui nous la soumettaient. Finalement, cette blague a duré bien plus longtemps que Monique et Cathy ne l’avaient imaginé !

Les hommes avec leur costume légèrement modifié, nous avec nos jupes beark singions une réunion dans la salle des profs d’un établissement scolaire fantasmé. Discussion autour des programmes d’éducation sexuelle, puisque cet enseignement était encore assez récent. Nous parlions brièvement de la façon d’appréhender la reproduction, la contraception. Puis, l’un ou l’une d’entre nous évoquait une position sexuelle, les autres la qualifiaient d’impossible ou d’immorale (ce rôle était souvent dévolu au Bavard qui le jouait à la perfection), s’ensuivait une démonstration sous les commentaires et les compliments des participants à la soirée.

Il y avait plusieurs variations, comme par exemple, celle proposée par Monique, où la discussion tournait autour du français et de la littérature Un élève a perturbé mon cours sur Apollinaire en lisant un extrait de…”, certains s’offusquaient d’autant d’insolence, d’autres souriaient en parlant de licence poétique… évidement, la suite de la soirée était à l’avenant… Les auteurs, les œuvres pouvaient varier, mais nous étions tous fascinés d’entendre la voix de Monique s’égarer dans le plaisir quand elle lisait ou récitait le texte.

Je pensais me présenter nue puisque Monique l’était déjà et que ni Cathy, ni moi ne pouvions porter les jupes CAMIF. En fait, nous n’avons réalisé cette figure qu’à partir de la rentrée 1977-1978, quand nous ne fûmes plus enceintes. Ce jour-là, mon goût de l’exhibition fut comblé et ma vie sexuelle prit un tournant inattendu et décisif. Cathy me tendit une étrange nuisette, très jolie, mais dont toutes les « coutures » ne tenaient que par des rubans. Monique les noua, j’en compris la raison dans l’éclat de son regard et dans son sourire gourmand. Cathy portait une nuisette similaire. Monique enfila le déshabillé que Marie-Louise avait offert à Rosalie. Nous en prenions grand soin. Je crois que c’est Alain qui quelques mois plus tard lui trouva son surnom « le Saint-Suaire ». J’en suis presque certaine, puisque je me souviens de la discussion enflammée qu’il avait eue à ce sujet avec les Fondateurs.

– Je ne suis pas le Messie !

– Pis le suaire… surtout… c’est qu’elle est pas morte, notre Bouton d’Or !

– Quel rapport ?

– Qué « quel rapport » ? Té que c’est le tissu pour recouvrir les morts quand on les porte en terre ! Ça te va comme rapport ?

– Ah oui… sauf que j’aurais dit « Linceul »… Non, moi, je pensais qu’on y prendra soin comme d’un truc précieux, qu’on respecte, pour le transmettre en bon état le moment venu… que nos successeurs puissent toucher cette soie qui a caressé la peau de Bouton d’Or et ensuite, celle de la fille de Mère-Nature… J’ai pas pensé à Jésus ni au truc du linceul.

Les Fondateurs avaient été touchés par ses propos, mais avaient reproché à Alain l’emploi du mot « truc ».

Monique fit son entrée dans la « salle des fêtes » que Jimmy envisageait d’aménager. Ce soir-là, la décoration et l’ameublement étaient pour le moins minimalistes ! Trois grands lits dont celui décrit par Monique dans ses chroniques, le banc de prières et de contrition, un canapé, une chambre photographique et divers appareils posés sur des trépieds ainsi que plusieurs projecteurs. Jimmy craignait que l’installation électrique ne tienne pas le coup et déclenche un incendie, néanmoins, la présence de Christian, pompier bénévole, le rassurait un peu.

Le seuil à peine franchi, Monique annonça “Regardez, messieurs, les beaux cadeaux que je vous apporte ! Ouvrez-les et constatez ainsi que je vous les aurais aussi amenés !” C’est donc sous des applaudissements nourris et des éclats de rire que nous fîmes notre entrée. Une étrange bouffée m’envahit. Je vais tenter de t’expliquer, mais je ne suis pas certaine d’y parvenir.

Les regards que ces hommes portèrent sur moi me renvoyèrent le reflet de ma beauté. J’étais belle et c’était une évidence. J’étais belle et je devais l’accepter fièrement. J’étais belle ainsi emballée, mais je mourrais d’envie qu’ils me découvrent encore plus désirable une fois déballée. Parmi les participants, il y avait le photographe de Monique et du Balafré, l’amateur de clichés érotiques, ravi d’être invité régulièrement à leurs sauteries et d’être aussi devenu leur ami.

Quand il me vit, alors qu’il m’avait déjà photographiée à plusieurs reprises, un éclair de surprise embrasa son regard. Je parle d’un éclair puisqu’il me fait tourner les yeux vers lui. Une fraction de seconde auparavant, je désirais que tous ces hommes dénouent les rubans et manifestent leur admiration, désormais, je ne voulais que ses mains impatientes, que son regard troublé. Je m’avançai vers lui en exprimant mon souhait, que tous m’accordèrent comme une évidence.

 J’aimerais photographier chaque étape, mais je ne voudrais pas que tu…

– Mais j’allais t’en prier, au contraire !

Il prit un premier cliché. Je me tenais toute recroquevillée au milieu d’un lit, comme un paquet cadeau dont seule la tête émergeait. Il s’approcha de moi, dénoua un ruban, retourna près de sa chambre, prit un second cliché. À chaque nœud détaché, je devais étendre la partie de mon corps ainsi libérée. J’aimais quand il corrigeait ma position, qu’il retournait près de son appareil, se branlait en me regardant, revenait vers moi ou, satisfait, prenait un autre cliché.

Quand je fus nue, je lui demandai de rester à mes côtés et de me donner son avis d’expert, étais-je désirable malgré mon gros ventre, mes seins lourds, mes grosses cuisses, mes grosses fesses, mes grosses hanches ? Sincèrement, me trouvait-il désirable ? Il manqua de s’étouffer de surprise. N’avais-je pas remarqué ce qu’il faisait depuis bientôt une heure ? Oui, mais il s’éloignait toujours pour le faire, je craignais que la vue de mes vergetures et de cette ligne brune qui courait de mon pubis à mon nombril…

Sidéré de ma réponse, il glissa les doigts de sa main gauche dans ma toison “Je peux ?” et de l’autre se branla, sa main gauche se promenait sur mon corps, traçant une carte imaginaire. J’aimais quand il caressait ma peau avec son gland, comme nous nous regardions… J’ai aimé son baiser timide sur mon sein. J’ai aimé quand il a écarté mes cuisses, qu’il a regardé mon sexe comme une œuvre d’art, qu’il en a entrouvert les lèvres, qu’une goutte de salive s’est échappée de sa bouche et a atterri sur ma cuisse. Je l’ai supplié de photographier mon sexe. Il m’a souri et m’a accordé cette faveur. Quand ce fut fait, il revint vers moi et me pénétra en poussant un soupir de soulagement. Il n’avait jamais autant pris son temps, il n’avait jamais reculé autant cet instant et avait craint de jouir avant de m’avoir pénétrée.

Martial s’approcha de nous, accompagné de Christian, d’Alain et de Monique.

– Ah… tu vois ce que je te disais ? Ça n’a rien à voir !

Christian toucha la ligne brune sur mon ventre… me sourit… “Monique a raison, ta chatte est parfaite !” Martial se pencha vers moi et m’embrassa avant de reprendre sa conversation, comme si je n’étais qu’un élément de sa démonstration. Monique lut mon étonnement dans mes yeux et m’expliqua “Ils comparent vos ventres et vos marques.

Cathy se décida à nous rejoindre, elle avait le port altier d’une impératrice, le Balafréet Jimmy l’accompagnaient, tels des courtisans. Nous passâmes toutes les deux à l’inspection. En effet, là où courait une longue marque brune de mon pubis à mon nombril, Cathy avait des poils noirs, poils qui disparurent après la naissance de la petite Nathalie. Monique taquina le BalafréSi le gamin n’est pas métis… gare à toi !”. J’éclatai de rire, je venais de me faire la même réflexion, la marque brune sur mon ventre avait la même couleur que celle qui lui avait valu le surnom de “Balafré”.

Ils parlaient autour de moi, puis Alain nous demanda la permission de prendre la place du photographe. “Tu es tellement bandante… !”. À mes oreilles de parisienne, la façon dont mes amis provençaux prononçaient certains mots m’électrisait “bandante en faisait incontestablement partie. Le photographe céda sa place et reprit son reportage photo. J’ai joui si fort cette fois-là que je craignis de déclencher un accouchement prématuré !

Quand nous allâmes nous coucher, Martial me demanda la raison de ce regard lumineux, de ce sourire empreint de mystère. Je lui racontai le bonheur que j’avais ressenti en me sachant photographiée, en m’exhibant et lui fis part de la proposition que m’avait faite le photographe. J’avais craint qu’il n’en soit pas ravi, au contraire, il était enchanté à cette perspective. Celle de devenir le modèle du photographe et de fréquenter des lieux où je serai exhibée, livrée aux regards concupiscents d’hommes que je ne verrai pas, d’hommes qui n’auraient pas le droit de me toucher, de me parler, de m’embrasser, d’hommes qui ne pourraient que se branler en imaginant le plaisir que j’aurais pu leur offrir en d’autres circonstances.

Sans mes amis, sans cette soirée, je n’aurais sans doute jamais connu ce plaisir, je ne l’aurais jamais assumé, sans la complicité de Martial, je n’aurais jamais osé m’aventurer sans lui dans des salons où je ne connaissais personne d’autre que le photographe, alors que ces escapades m’unirent bien plus certainement à ton grand-père que la cérémonie républicaine qui nous fit mari et femme.

Ta mamie Sylvie

Lettre n° 7

Bonheurs des jours, confidences épistolaires – Objet : Le bonheur est souvent à portée de la main quand on veut le trouver.

Le 18 janvier 2019

Mon petit Lucas,

Tu voulais savoir en quoi Cathy m’avait aidée à m’affranchir de ma plus grande crainte. L’affaire s’est passée en plusieurs étapes, comme des petits cailloux, des détails sans importance, qui finalement t’indiquent le chemin vers le bonheur, vers l’épanouissement.

Comme je te l’ai déjà raconté dans ma troisième lettre, quand j’étais enceinte de Julien, son père a cessé de me désirer, mon corps déformé par la grossesse était devenu répulsif. J’avais mis du temps à l’accepter après mon accouchement, je savais ce qu’il m’en avait coûté et je savais que je n’étais pas assez forte pour endurer à nouveau cette épreuve.

Toi qui rêves d’être médecin, toi qui es très curieux de la psychologie et de tout ce qui se joue dans la tête de chacun, tu connais certainement l’expression acte manqué et ce que ce terme implique.

Dès notre retour sur Paris, j’ai commencé à oublier de prendre ma pilule, un oubli le premier mois, quatre oublis le second, aucun oubli le troisième, mais dès septembre et la rentrée scolaire, mes oublis furent si fréquents que je dus envisager un autre moyen de contraception.

Martial me voyait préoccupée, mais je refusais de lui en donner la raison. Quels idiots nous étions alors ! J’étais idiote de penser que mes tourments “purement féminins” ne le concernaient pas. Il était idiot de croire que ma mélancolie, mon humeur en montagnes russes étaient dus à sa proposition d’emménager ensemble. Mais comment aurions-nous pu deviner ?

Pour cela, il aurait fallu que nous communiquions, que nous nous parlions… ce que nous fîmes, enfin !

Julien était chez son père, nous avions un long week-end devant nous, un long week-end en amoureux. Martial me le fit remarquer avec son sourire coquin, son sourire auquel j’avais du mal à résister. Je lui fis une remarque cinglante pour l’informer que nous ne pourrions pas coucher ensemble. Il me regarda, surpris. J’éclatai en sanglots.

 Pas avant mes prochaines règles…

– Tu as… un problème ?

– Je m’en veux tellement… je ne sais pas pourquoi, mais depuis quelque temps, je me trompe en prenant ma pilule, je ne sais même plus faire ça ! Tu te rends compte ? Même ça, j’en suis incapable !

– Et c’est pour ça que tu es toute triste ? Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? J’aurais pu te le rappeler !

– Mais… je ne veux pas t’imposer ça, c’est pas ton rôle !

– Comment ça c’est pas mon rôle ? Tu penses que je ne serais pas un peu concerné si tu tombais enceinte ? Tu ne crois pas qu’être en couple, c’est avant tout s’épauler ?

En fait, non ! Je n’avais jamais pensé qu’un homme puisse se sentir responsable de la contraception. J’avais été élevée, je vivais dans un monde où c’était aux filles de prendre les choses sous leur aile, de faire attention et d’assumer la grossesse dans le cas contraire. Je baissais la tête pour qu’il ne lise pas cet aveu dans mes yeux. Je pris une profonde respiration et dis d’un trait :

– Je me demande si je ne vais pas me faire poser un stérilet, j’ai eu un enfant, je pense que ça sera possible… comme ça… je n’aurais plus à redouter les oublis, mais… il paraît que ça fait super mal les premiers mois… et j’ai pas envie d’avoir un stérilet, si je ne peux plus coucher avec toi parce que j’ai trop mal au ventre… Voilà… je ne sais pas quoi faire… C’est pour ça que je m’énerve pour un rien sur Julien, sur toi… C’est pour ça que je prépare souvent des plats avec des oignons… pour avoir une bonne excuse pour pleurer…

Je ne connais pas le nom de l’artiste qui a dessiné cette œuvre, merci de me le donner si vous le connaissez !

Je voulus me réfugier dans la chambre pour pleurer enfin de tout mon saoul, mais Martial me rattrapa au vol. Blottie dans ses bras, j’éclatai en sanglots et me mis à pleurer comme une Madeleine. Martial caressait, embrassait mes cheveux.

– Mon amour ! Je croyais… j’étais sûr que tu ne savais pas comment me dire que tu ne voulais pas vivre avec moi… Que la perspective de notre mariage t’avait fait réfléchir et que… tu ne me jugeais pas digne de partager ta vie…

Mes pleurs cessèrent immédiatement, je relevai la tête pour le regarder droit dans les yeux, la voix entrecoupée par des hoquets de sanglots, je lui reprochai : Dis pas n’importe quoi ! Quelle femme serait assez stupide pour laisser filer un homme comme toi ? Tu es parfait !”

Martial éclata de son beau rire “Existe-t-il plus belle déclaration d’amour, ma chérie ? Je suis sûr que non !” et nous décidâmes de nous octroyer un week-end hors de Paris. Nous prîmes le train pour la Normandie, Martial estimant qu’il était temps pour lui de me présenter à sa famille. J’avais le trac de ne pas être à la hauteur.

– Je ne vois pas pourquoi tu ne le serais pas. Je sais qu’ils vont t’aimer, ça ne fait aucun doute !

– C’est toi qui le dis…

– Et quand bien même ? S’ils ne t’aimaient pas, mais je t’assure que c’est impossible, quelle importance ? Puisque moi, je t’aime !

Cet argument finit de me convaincre. Dans le train qui nous menait vers Avranches, Martial me tendit une grosse enveloppe, elle contenait la photocopie du cahier de Bonne-Maman. Ça faisait des mois que je voulais le lire, mais ils s’étaient tous ligués contre moi et avaient laissé le soin à Martial de décider à quel moment je serai prête à découvrir ces révélations. Je le lus d’une traite, imaginant les situations puisque je connaissais plusieurs des personnages. J’avais un peu de mal à me les représenter jeunes, mais je fus emportée par la lecture.

– Tu connais Montchaton ?

– Euh… non ! Mais si ma famille s’est réinstallée à Avranches, n’oublie pas que je suis né à Paris et que j’y ai toujours vécu. Avranches, c’était la ville de mes grand-parents. Leur mort, l’augmentation des loyers parisiens, la possibilité pour mon père de travailler à peu près partout, c’est ce qui les a incités à emménager là-bas… il y a quelques années seulement… alors non, Montchaton… je ne connaissais pas !

– On pourra y aller ?

– Pourquoi pas ? Et si on n’a pas le temps ce week-end, on ira une prochaine fois !

J’avais décidé de faire confiance à Martial et ne me demandais plus comment faire pour plaire à ses parents, mais de me présenter telle que j’étais. Si leur fils qui m’aimait avait décidé de me présenter à eux, ils devaient savoir pourquoi. Notre première rencontre donna le ton de nos relations jusqu’à leur mort. Je m’étais imaginé que ce serait une petite bonne-femme qui nous accueillerait sur le pas de sa porte, son mari grand et fort derrière elle, tenant les chambranles comme s’il interdisait l’entrée de son foyer. J’avais complètement oublié qu’ils avaient l’un comme l’autre passé l’essentiel de leur vie à Paris !

Le père de Martial ouvrit la porte et nous invita à entrer, tout simplement. Regrettant juste de ne pas avoir été prévenus plus tôt, parce qu’ils auraient souhaité me recevoir dignement.

Je me sentis immédiatement à l’aise chez eux, comme si j’avais toujours vécu dans cette maison. Je savais où se trouvait chaque objet parce qu’il n’aurait pas pu se trouver ailleurs. Je ne sais pas si je parviens à t’expliquer ce que je ressentais.

Nous étions au beau milieu de l’après-midi, ils n’avaient pas grand-chose à nous proposer pour accompagner la discussion. Sa mère, un peu contrite, nous proposa timidement un chocolat, Martial s’écria “Mais quelle bonne idée ! Maman, Sylvie adore ta recette de chocolat chaud !”

– Sylvie est jolie comme un cœur, gentille comme tout et en plus elle aime mon chocolat ? Mais elle n’a donc aucun défaut ?

– Hélas, maman… je dois t’avouer… Sylvie est… bretonne…

Il finit sa phrase, plié en deux, à bout de souffle, tant cet aveu lui avait été difficile à confesser.

– Bretonne ? ! Mon père a des grand-parents bretons ! Ses parents sont nés à Paris ! Tout ce dont je me souviens de la Bretagne, c’est qu’il y a des plages magnifiques, que la mer y est tourmentée à cause du vent et des rochers, et qu’il y pleut tout le temps, mais qu’il ne faut pas dire que c’est de la pluie, mais qu’il faut dire que c’est du crachin et en cas de pluie, que c’est une simple ondée.

– Bretagne ? Es-tu sûre de parler de la Bretagne ?

– Ah si ! Sûre et certaine ! Je peux même vous dire de quel endroit en Bretagne !

– Et quel est cet endroit en Bretagne ?

– Mon père l’appelle « le Mont Saint-Michel » !

À ces mots, les yeux des parents de Martial s’illuminèrent.

– Hou ! Comme je vais t’aimer ma petite ! Hou ! Comme je t’aime déjà !

Nous nous serrâmes dans les bras l’une de l’autre. Pendant que le père de Martial partageait son bonheur avec son fils.

– Je suis pressé de la voir grosse de toi, ta jolie petite femme !

La mère de Martial se tourna vers son mari. Le reprit.

– Enceinte de toi ! On ne dit plus « grosse », on dit « enceinte » !

– Enceinte ? Et pourquoi donc ? On dit bien qu’on engrosse une fille, non ?

– On la met enceinte, on ne l’engrosse pas !

 Ça y est ! C’est parti ! Bienvenue chez mes parents, ma chérie !

– Non ! Bienvenue chez toi, Sylvie !

S’ils connaissaient mon existence, les parents de Martial ignoraient à peu près tout de moi, préférant attendre de me rencontrer pour qu’on puisse nous poser toutes les questions qui nous viendraient à l’esprit. Aussi, j’en savais très peu sur eux. Si ce n’est que sa mère était d’origine normande, que son père venait de Côte d’Ivoire et qu’il était resté en France après la guerre pour épouser la jeune fille qu’il avait mise enceinte et dont il était fou amoureux.

Martial avait été l’enfant qui avait permis à son père de ne pas retourner dans ce pays où il n’aurait été qu’un indigène parmi des millions, une sorte d’esclave dont on refuse d’avouer l’état. En France, la possibilité d’une vie meilleure s’ouvrait à lui. Sans Martial cette vie n’aurait même pas pu être envisagée. Ses parents lui en avaient toujours été reconnaissants. Ce n’est pas son statut d’aîné qui lui avait attribué cette place particulière dans sa fratrie, c’était parce qu’il resterait à jamais l’enfant qui avait permis que tout ceci soit possible.

Martial m’avait longuement expliqué comment avoir grandi avec cette certitude lui avait conféré une force incroyable, une confiance en lui à toute épreuve. Cette même assurance qui lui avait permis de me demander en mariage dès notre deuxième nuit ensemble, sans avoir à se demander si c’était une erreur, parce qu’il savait, parce qu’il a toujours su se faire confiance. Et son instinct ne l’a jamais trahi.

Pendant ce week-end, nous apprîmes à faire connaissance, cela reste un de mes plus beaux souvenirs. Je leur parlai de mon divorce, de Julien. Le père de Martial me reprocha de ne pas avoir de photo de mon fils dans mon portefeuille. Son épouse haussa les épaules en secouant la tête “Elle est assez physionomiste pour le reconnaître, son gamin ! Elle n’a pas besoin d’avoir une photo sur elle !”

Elle souriait et la façon dont elle a regardé son époux m’a immédiatement fait penser à la façon dont Rosalie regardait Valentino. Pourtant, Rosalie avait 75 ans alors que la maman de Martial n’en avait que cinquante !

Ils nous invitèrent à amener Julien avec nous la prochaine fois, pour faire connaissance. Je me sentais tellement à l’aise… la maman de Martial voulut noter des petites choses comme ma date d’anniversaire, celle de Julien, ma couleur préférée, celle que je détestais, ce que j’aimais manger, ce que je n’aimais pas… bref, tout ce qu’elle ne voulait pas oublier…

– Ma petite, passe-moi donc mon carnet… et un crayon !

J’ouvris le tiroir et lui tendis ce qu’elle m’avait demandé.

– Mais… mais… mais comment t’as su, chérie ? Comment t’as su ?

– Tu l’as trouvée, Martial ! Tu l’as trouvée, ta moitié !

Je n’avais pas réalisé que personne ne m’avait indiqué où se trouvait le carnet, le crayon et je les avais trouvés du premier coup ! Certes, c’est moins impressionnant que l’ectoplasme de Monique, mais quand même !

Les parents de Martial évoquaient avec joie les enfants que je donnerai à Martial. J’ai parfaitement conscience qu’à tes yeux d’enfant du 21ᵉ siècle, cette formulation est choquante, mais ce n’était pas le cas à l’époque. C’était tout simplement une façon de me souhaiter la bienvenue dans leur famille. Je voulus botter en touche en répondant que j’avais envie d’être encore séduisante quelque temps avant d’envisager une grossesse. Le père de Martial eut un sursaut de surprise.

– Mais qu’y a-t-il de plus séduisant qu’une femme enceinte ? Surtout quand elle est enceinte de tes œuvres !

Il m’a expliqué son point de vue, l’émotion en pensant à cet enfant qui grandit dans le ventre de sa femme, la douceur de la peau. Ne voulant pas me choquer, il eut un sourire évocateur. J’étais troublée par l’éclat de son regard quand il se souvenait des grossesses de son épouse, de son corps quand elle était enceinte. La discussion dériva vers d’autres sujets, mais le papa de Martial avait semé une graine d’espoir dans mon esprit, il ne manquait presque rien pour qu’elle germât.

Dans les jours qui suivirent ce week-end, j’appelai Monique à son travail. Pourquoi Monique ? Je n’en sais rien, peut-être parce que j’étais toute seule dans le bureau, peut-être parce que j’avais le Bottin Administratif devant les yeux, peut-être parce qu’elle affirmait avec force et conviction son propre désir de ne pas avoir d’enfant… peut-être un mélange de toutes ces raisons. Je lui racontai ma rencontre avec les parents de Martial, elle était ravie que tout ce soit bien passé, mais elle était un peu étonnée qu’il nous ait fallu attendre presque 9 mois avant de le faire.

Je ne sais pas si son ectoplasme s’est projeté jusque dans mon bureau, quoi qu’il en soit, elle a senti quand je me suis crispée à l’évocation du temps qu’il nous avait fallu et le rapprochement avec la durée d’une grossesse. Elle me demanda d’un ton incrédule si c’était pour lui annoncer cette nouvelle que je l’appelais.

Je la détrompai en lui parlant des doutes qui m’assaillaient, de mon envie croissante qui se heurtait au mur de mes craintes les plus profondes. L’envie et l’angoisse étant tout aussi viscérales. Pour toute réponse, Monique me proposa de venir passer les vacances de la Toussaint avec eux.

Quand je lui expliquai que je devrais voir avec le père de Julien pour qu’il le garde la durée de ce séjour puisque le calendrier me le confiait pendant cette période, elle me dit, comme une évidence “Mais amenez-le avec vous ! Qu’il connaisse un peu la douceur provençale !” et semblant deviner mes dernières réticences “Ça nous permettra d’occuper les vieux pendant ce temps-là !”

Le goût de la plaisanterie et du rire est probablement la première passion commune que Monique et moi nous sommes découverte. Nous avons mis un certain temps à ne plus être surprises de rire des mêmes choses, de celles qu’une fille, qu’une femme n’est pas censée apprécier.

En avoir parlé avec Monique, d’avoir réussi à mettre des mots sur tous ces sentiments contradictoires me permit d’engager le débat à ce sujet avec Martial. Il comprenait que je puisse avoir de telles craintes, mais il ne voulait pas m’influencer. « Je sais que tu resteras toujours autant désirable pour moi. Je sais que je ne te trouverai jamais difforme. Mais si je sais tout ça, je ne peux pas t’en apporter la preuve. La décision te revient, mais dis-toi que quel qu’elle soit, la bonne décision sera celle que tu auras choisi de prendre ! »

J’aimais ces longues nuits où nous en parlions, où ses mains couraient sur mon corps, redessinant du bout de l’ongle les contours de mes vergetures qui m’avaient si longtemps complexée. Il n’en avait pas conscience quand il l’avait fait la première fois. J’avais voulu arrêter sa main, la faire glisser vers mes fesses, mais il avait regretté la sensation sous ses doigts… et prenant un accent africain, la caricature de celui de son père, il avait évoqué les traditions de scarification de ses ancêtres, la coutume…

C’était tout au début de notre relation, il avait lui aussi besoin d’évacuer cette trouille, celle de n’être que le bon sauvage, le sauvage savant, comme on dit « singe savant »… Tu sais que nous avons fait notre vie ensemble, tu sais que ses origines n’ont jamais posé le moindre problème ni à mes parents, ni au reste de ma famille, mais quand il a dit ces mots, ni lui, ni moi n’en savions rien ! Nous apprenions à nous découvrir l’un l’autre.

J’aimais ces longues nuits où nous parlions, où mes lèvres agaçaient son torse. Ces nuits où j’évacuais mes craintes en les verbalisant, comme une liste sans fin dont chaque item s’effaçait l’un après l’autre. L’idée germait en moi avec de plus en plus d’assurance et de certitude. Mais il fallut ce séjour pour que les choses s’accélèrent.

Cathy avait accouché de Bastien le 5 juillet, pendant notre séjour au village. L’avantage de la maison de Toine, c’est qu’elle est très grande, comme tu as pu le constater, avec ses 6 chambres, il n’était pas bien difficile de nous loger. Nous y avions passé 15 jours merveilleux avant de remonter vers la Corrèze où nous avions retrouvé Julien chez ses grands-parents paternels.

J’avais hâte de la revoir, de voir son bébé, de constater l’état de sa libido, de vérifier qu’elle n’avait pas perdu de ses charmes et de ses atouts auprès de ces messieurs. Tu vois, elle avait déjà commencé à m’aider ! Ce mois me parut durer des années et en même temps, le jour du départ, j’ai eu l’impression d’avoir appelé Monique la veille seulement… !

Quand Alain vint nous chercher à la gare, ce n’était plus du tout le même homme que celui dont j’avais fait la connaissance six mois plus tôt ! Jamais une paternité n’aura embelli un homme autant que pour Alain. Une autorité toute en souplesse et en décontraction. Julien l’a immédiatement adopté, il fut un temps où quoi qu’on lui demande, il répondait « Comme Alain ! »

Sur le trajet jusqu’au village, il n’arrêtait pas de parler « Je profite de l’absence de Cathy pour vous parler un peu, parce que depuis la naissance de Bastien… pfoui… on ne peut plus l’arrêter ! Elle ne parle que de lui, du petit, de comment il est beau… Je peux plus en placer une ! » , ce qui nous amusa le plus, c’est de constater que pendant cette petite heure, il ne parla que de Bastien, de comment il était beau, que même ses petites mains… et vous verriez ses petits orteils… etc. !

Pendant le repas, je n’avais qu’une hâte que Julien soit couché, sous la garde des anciens et de pouvoir enfin parler avec Cathy, la regarder… Elle était resplendissante. Quand nous fûmes enfin entre adultes, nous évoquâmes les suites de sa maternité, la reprise de son activité sexuelle « Qué « reprise » ? Pour ça, il aurait fallu qu’il y ait eu arrêt ! ». Je réalisai enfin que mon expérience malheureuse m’avait fait oublier que j’étais présente la nuit qui a précédé la naissance de Bastien, que nous avions partouzé et que Cathy nous avait rejoints lors de notre dernière nuit, soit le lendemain de son retour de la maternité ! Tu te rends compte de la puissance de l’oubli quand le cerveau a décidé d’occulter ce qui pourrait ébranler tes certitudes ?

Quand je la vis nue, entièrement nue, quand elle m’invita à constater que les changements de son corps n’altéraient en rien sa séduction, le désir enflamma mon être tout entier. Je voulais lécher, sucer ses magnifiques seins aux aréoles idéalement brunes, je voulais caresser son ventre adorablement arrondi, ses hanches n’étaient pas plus large qu’avant sa grossesse, d’après les dires de ceux qui la connaissaient avant, sa taille ne s’était pas épaissie, elle était d’une sensualité sculpturale, une divinité de l’amour… J’étais troublée de la désirer avec tant de violence, avec une violence qu’elle ne m’avait jamais suscitée auparavant.

Je regardai Monique minauder avec son Titi parisien, il la taquinait en refusant de parler pendant qu’elle le déshabillait tout en l’aguichant… J’aimais la façon qu’il avait de lui sourire… « Non, non, non ! » et Monique semblant se désintéresser de son sexe, faisait rebondir son index tendu sur le ventre rebondi de ton grand-père… « Boïng ! Boïng ! » et elle riait !

C’est étrange comme on oublie de raconter ces moments de rire et de gaieté pure dans les récits d’orgies… Nous étions au début d’une soirée de partouze, pour autant, nous prenions le temps de prendre notre temps, de rire, d’aller boire un coup, de grignoter, de parler, tout en regardant ce que faisaient untel ou untel, unetelle et unetelle, en se joignant à eux ou pas…

Ce soir-là, je regardai Monique quelques instants, avant de sentir les mains de Christian me caresser… il m’enjoignait à continuer mon flirt avec Cathy… il aiguillonnait mon désir en me disant à quel point il me trouvait excitante quand je la caressais… comme il bandait dur en me voyant sucer ses seins… J’étais enivrée par l’atmosphère qui régnait… J’entendis comme dans du coton, le gloussement de Madame, quand elle arriva avec Le Notaire son mari…

Je voulais jouir de l’excitation que je pouvais susciter… aussi, je demandai à Christian de continuer de me caresser tout en me disant ce qu’il voudrait que je fasse avec Cathy. Je crois que les battements de mon cœur étaient si forts, quand je prononçai ces mots, qu’ils auraient pu déchirer mes tympans !

Pour la première fois de ma vie, je ne me contentais plus d’être une participante enthousiaste, mais j’osai enfin exprimer mon désir. En l’occurrence, celui d’exciter un homme en prenant mon pied avec la femme qu’il baiserait quand elle aura joui de moi et qu’il m’indique comment il veut que je m’y prenne et qu’il n’oublie pas de me faire jouir ! Trois ans avant, j’ignorais que j’avais un clitoris et j’étais désormais tellement à l’aise avec mon corps, tellement à l’aise dans ma relation avec Martial, avec nos amis provençaux, que je pouvais verbaliser ce désir ! Tu te rends compte ?

Quand Christian voulut me pénétrer, j’eus un sursaut et lui expliquai que non, pas ce soir. Je n’avais pas de contraception et lui racontai brièvement mes interrogations. Cathy, tout en me demandant de ne pas cesser mes caresses, me dit « Et le diaphragme ? Tu n’y as pas pensé au diaphragme ? » Bien sûr que si, j’y avais pensé, seulement, j’avais peur de mal le poser et je n’aurais pas eu l’esprit tranquille. Cathy me dit alors que c’était dommage parce que si j’en avais eu un, elle aurait pu m’indiquer comment le poser, les sensations et tout.Christian avisa les participants de mon « indisponibilité momentanée pour défaut de contraception » ce qui fit râler Alain et Le Balafré « Déjà que Cathy est indisponible… pfff… pauvres de nous… il ne nous reste que Monique et Madame… pfff… c’est pas une vie ! » Surprise, je demandai la raison de l’indisponibilité de Cathy, Christian eut un ricanement enfantin et malicieux « Hin. Hin. Hin. C’est parce que c’est mon tour ! ».

Cathy avait tellement aimé être enceinte, accoucher, elle était si heureuse dans sa maternité qu’elle avait souhaité avoir dès que possible son deuxième enfant. Depuis la fin de son retour de couches, mi-octobre, seul Christian couchait avec elle. Mais comme elle l’avait fait précédemment, elle prenait du plaisir avec ses autres amis, et avec Alain, mais sans pénétration vaginale.

Martial délogea Christian de mon dos « Tu permets ? » et me fit un clin d’œil.

– Et moi ? Je peux ?

Si tu veux prendre le risque de me mettre enceinte…

– Ah non ! Je ne veux pas prendre le risque de te mettre enceinte, je veux saisir la chance que tu me fasses un enfant… Nuance !

Monique parlait avec Madame et Jimmy qui venait d’arriver. Alain jouait au maître de maison en débarrassant le nouveau venu de ses vêtements désormais inutiles, le Balafré et le Notaire étaient trop loin, aucun d’entre eux n’entendit cet échange, mais Cathy et Christian en étaient bouleversés. Souvent Monique m’a dit qu’elle regrettait de ne pas l’avoir entendu. Martial me pénétra en narguant Christian « Tu sais pas ce que tu manques ! Regarde ce qu’elle aurait pu t’offrir, ma Sylvie, si tu étais à ma place ! Regarde comme tu pourrais la faire vibrer ! »

Il savait que Christian était candauliste, il connaissait la particularité de son ami, pourtant, ce n’était pas pour l’aider à bander assez dur pour pénétrer Cathy qu’il lui a dit ces mots. Non ! Il les a dits à Christian, comme il les aurait dits à n’importe quel autre homme qui aurait voulu me baiser ! C’est aussi ça, la force de notre amitié.

Christian faisait l’amour à Cathy, pendant que Martial me le faisait. De temps en temps, j’embrassais Cathy. Nous nous caressions, comme je caressais également le corps de Martial. J’aimais que d’autres me regardent jouir, j’aimais réellement m’exhiber devant nos amis. J’aimais aller au-delà, toujours plus loin dans mes désirs. J’aimais faire ces progrès avec eux, devant eux, grâce à eux. Je demandai à Christian s’il voyait comme Martial me faisait jouir. Christian me sourit et me répondit « Oui ! Il te fait jouir comme une… »

– Comme une quoi ?

Il accéléra un peu la cadence, la plaquant sur le rythme de Martial.

– Comme une… han ! une reine !

– Et là ?

– Comme une… han ! déesse… !

Cathy invita les autres à venir nous rejoindre et à qualifier la façon dont Martial me faisait jouir. Elle avait su saisir dans mon regard, dans le ton de ma voix, dans mes soupirs, cette envie d’exhibition. C’est aussi ça notre amitié, une complicité immédiate et une confiance absolue. Je m’enivrais de leur commentaires ! C’était comme s’ils me faisaient l’amour avec leurs mots… toutes et tous autant qu’ils étaient. Je me sentais bien, comme si je m’étais trouvée.

Je vécus cette première nuit comme une sorte de transe qui m’ouvrait les portes du monde auquel j’appartenais vraiment. Celles qui suivirent furent également magiques. Nathalie, la fille de Cathy et de Christian, la mère de Vincent, naquit le 7 juillet 1977, Guillaume, ton père, le 15 juillet de la même année et je peux t’affirmer que ces deux enfants furent conçus dans la plus merveilleuse des atmosphères, au milieu d’un océan de plaisir.

J’espère que mon long bavardage aura répondu à ta question. Je t’embrasse et j’attends ta prochaine lettre avec une grande impatience.

Ta mamie, Sylvie

Lettre n° 6