Instantané – Notre histoire

Tu m’as demandé à quel point je t’aime, je t’ai répondu que mon amour est illimité, qu’il le restera jusqu’à la fin de notre histoire… Tu as souri, je sais que je titille un point très sensible chez toi quand je refuse de qualifier notre relation « d’histoire d’amour ». Elle est bien plus qu’un plan-cul, elle est plus importante qu’une amourette, pourtant elle n’est pas assez ancrée dans ma chair pour que je puisse la nommer « histoire d’amour », alors, je biaise en disant « notre histoire » et laisse planer les points de suspension. Je sais que tu les vois, ces trois points, comme trois petits nuages au-dessus de nous deux. Tu les imagines menaçants, au contraire, je les vois comme trois petits moutons sautillants, hésitants…

– Et si je te proposais une expérience que tu n’as jamais vécue avant ? Si je te précise que c’est mon plus grand secret, que je prends le risque, en te la faisant vivre, que tu me fuies, que notre histoire explose en plein vol, accepterais-tu ? Me ferais-tu suffisamment confiance ?

– Peut-être est-ce la solution… Serait-il possible que cette expérience me permette de pouvoir enfin qualifier notre histoire ?

– Je ne le sais pas… mais ça fait maintenant six mois que nous sommes ensemble, que nous faisons l’amour en prenant plus de plaisir à chaque fois… mais il me manque… il me manque un certain regard…

Tu ne veux pas m’en dire plus. Je te suis. Comme tu le souhaites, je ferme les yeux. Je t’entends me présenter « Ecce mulier! », je sens ton regard, comme si tes yeux me caressaient, comme si ces caresses étaient impudiques à l’extrême.

Enfin, une main inconnue dégage ma gorge, un peu brusquement, mon cœur s’emballe, je le sens palpiter dans cette paume inconnue… cet homme, je sais que cette main appartient à un homme, veut éprouver ma sensibilité. Il décolle sa peau de la mienne, je me penche vers lui, le suppliant dans un souffle « Encore ! »

– Encore ? Que veux-tu de plus ?

– Je veux tes mains, je veux qu’elles me découvrent, qu’elles me caressent, qu’elles me griffent… Je veux ta bouche, je veux qu’elle m’embrasse, qu’elle me morde… Je veux ses yeux, je veux qu’ils voient comme je m’offre à toi, je veux qu’ils pleurent de ne pas m’avoir fait cette proposition avant… Je veux que vous me demandiez, tous les deux, d’ouvrir les miens, que vous puissiez constater la puissance de mon abandon au plaisir… Je veux que tu sois aussi fou de moi, qu’il l’est… je veux… je veux…

Mon souffle saccadé suit les variations des caresses de cet homme que je n’ai toujours pas vu… ma voix devient fragile… elle semble prête à se briser, avant de redevenir ferme et assurée…

Pourquoi te tais-tu ? C’est tout ce que tu veux ?

– Non ! Et tu le sais parfaitement ! Tu sais ce que je veux… mais je n’ai jamais eu cette voix avant… rauque, féline, caressante et mordante tout à la fois… J’ai envie de luxure… j’ai envie de vous offrir du plaisir au-delà de toutes vos espérances… 

– Et tu ne veux pas en prendre ? 

– Si je parviens à vous en offrir autant que je le souhaite, j’en prendrai ma part… mon plaisir sera à la hauteur de vos fantasmes… infini…

Quand cet inconnu me demande d’ouvrir les yeux, pendant que vous me déshabillez totalement, quand tu lui proposes de découvrir mon sexe, quand il le fait avec ses yeux, avec ses doigts, avec sa bouche, je pense à mes cours de morale, à ce mot « luxure » dont je ne comprenais pas la signification, ce mot que je confondais avec « luxe », je me dis que ça y est, j’y suis, je suis en train de me vautrer dans la luxure, que c’est un sacré luxe…

Titien
J’adore les Titien !

Quand cet inconnu pare son sexe de latex, quand tu t’installes confortablement, comme au spectacle, que tu t’apprêtes à me regarder, offerte aux désir d’un autre, je comprends au plus profond de mon être que « notre histoire » restera à tout jamais une magnifique histoire d’amour, mais que je garderai ce secret aussi longtemps qu’il me sera possible de le faire…

Une boutade, un éclat de rire… un instantané pris sur le vif et gravé pour l’éternité

 

 

 

Instantané – Dialogue volé

– Tamponne-moi !

– Où ? Ici ?

– Non ! Là !

J’étais  entrée dans la cour de cet immeuble, j’ai toujours aimé ces vieux bâtiments, la façade un peu austère qui donne sur la rue, puis une cour voire un jardin dans les quartiers plus cossus, enfin, donnant sur cour l’autre bâtiment. Je sais qu’à l’époque de leur construction, le bâtiment donnant sur la rue était réservé aux plus riches, les plus pauvres logeant dans celui « sur cour ». Maintenant, c’est l’inverse, parce que le silence a plus de valeur que la lumière depuis que la fée électricité est passée par là.

Une fenêtre doit être ouverte, je la cherche des yeux. D’où viennent ces voix ? Ce dialogue entre rire et érotisme m’excite étrangement. Je suis venue pour expertiser quelques meubles, un vieil homme est mort et ses héritiers voudraient savoir si l’héritage vaut le coup avant de l’accepter.

Cet aspect charognard de mon métier me laisse souvent un goût amer, mais il arrive parfois que je tombe sur des livres, sur des papiers cachés dans des tiroirs secrets et là… le défunt reprend vie, redevient plus ou moins jeune. Je les lis, les mémorise avant d’en parler aux héritiers et toujours cette constatation qui a cessé de me surprendre, plus les héritiers sont jeunes, plus ils me demandent de garder, de me débarrasser voire de détruire ces documents qu’ils qualifient de « compromettants », a contrario, les plus âgés, les presque vieillards ont un sourire indulgent qui va de « ça ne m’étonne pas » à « quand je pense qu’il, qu’elle m’obligeait à aller à confesse plusieurs fois par an ! »

– Allez ! Tamponne-moi !

– Mais ça va déborder ! Comme ça, ça ne tiendra pas au fond !

– On s’en fout !Tamponne-moi là, maintenant !

Sont-ce les lettres que j’ai lues cette nuit qui me rendent d’humeur grivoise ? Suis-je plus sensible au double-sens de ce dialogue parce que je sais désormais que cette vieille bigote, à l’allure austère dont les portraits sans aucun sourire, sans aucun éclat ornaient un appartement terne, riait sur certains clichés que j’ai trouvés dans un coffret dissimulé tout au fond d’un tiroir secret d’une lourde armoire ?

Ces photos d’orgies familiales, avec des commentaires succincts sur « l’outil de belle taille du cousin Roger ». Je sais également que le tonton Maurice l’a « enculée de belle manière ». J’ai souri en remarquant l’emploi répété de l’adjectif « belle » ou « beau » quand elle voulait marquer son enthousiasme. Les derniers clichés m’avaient mise plus mal à l’aise, pour la première fois, j’étais confrontée de visu à la sexualité de vieillards, aux chairs flasques et usées, un côté révulsant, écœurant. Comme si la jeunesse enfuie effaçait la sensualité.

J’ai repris les premiers clichés et les ai classés par ordre chronologique, alors j’ai compris, j’ai accepté de voir vieillir ces corps, ces visages, je me suis focalisée sur les regards, sur les soupirs qu’il me semblait percevoir et j’ai fini par envier ce bonheur purement charnel, cette complicité, toutes ces années, la famille qui s’agrandit…

J’ai même été excitée par cette série, où elle précisait « Messieurs, le parrain sera celui qui me fera le plus jouir ! » après avoir lu ces mots, je remarquai l’évidence, elle était enceinte d’au moins six mois et je ne l’avais pas vu avant ! J’ai compté les hommes sur les différents clichés, pas moins de sept ! Sept hommes et quatre femmes, en comptant celui qui prenait les clichés, car je suis certaine que le photographe faisait partie des convives, ça laisse un choix presque infini de combinaisons…

Même enceinte, elle se livrait comme ça… ! La curiosité a été plus forte que tout, j’ai cherché dans les papiers, les clichés dataient de novembre 1935. Un coup d’œil sur le livret de famille, janvier 1936 naissance d’un petit Marcel. J’ai souri, continué l’expertise d’autres meubles, puis je suis retournée dans la salle à manger, ai cherché frénétiquement l’acte de baptême… j’ai souri en le lisant… Sacré Léon !

Léon au sourire goguenard, aux caleçons longs toujours aux chevilles, tire-bouchonnés, « Les couilles à Léon » une série de photos, un peu plus récentes, des années 50, où elles font l’objet de toutes les attentions de ces dames « Jolis pendants d’oreilles » « En médaillon » « Quelle belle montre ! » « La Légion d’Honneur » « À mon tour ! » sur ce dernier cliché, trois femmes agenouillées ouvrant la bouche, tendant la langue et les couilles à Léon bien visibles, bien pendantes, son sexe dressé et toujours ce sourire goguenard.

Comment s’appelaient ces femmes ? Qui étaient-elles les unes par rapport aux autres ?

– Vas-y ! Tamponne-moi !

– Hmmm… c’est bon quand je suis tout au fond… ! Tu le sens comme c’est bon ?

Je lève les yeux et croise le regard de cette jeune femme, la trentaine, son complice ne me voit pas, elle jouit de savoir que je la regarde, elle me sourit, je lui rends son sourire. J’entre précipitamment dans l’appartement dont je dois expertiser les meubles. Je m’allonge en travers du lit et sans même ôter mon pantalon, juste en le baissant à mi-cuisse, la main sous ma culotte, je me masturbe frénétiquement, au rythme des cris de plaisir de cette jeune femme en train de se faire tamponner accoudée à sa fenêtre ouverte.

En même temps que je jouis, ma décision prend forme. Dès mon retour à la maison, j’entreprendrai des recherches pour identifier tous les personnages de ces clichés, parce qu’une question me taraude, qui est Roberte, la marraine de Marcel ? Je ne connais d’elle que son corps à vingt ans, à trente ans et surtout à plus de soixante, ce dernier cliché où ces deux vieilles femmes exhibent leur sexe ouvert, leurs seins flasques à l’objectif concupiscent, mais où malgré tout subsiste la magie d’un amour non feint.

Une pensée « émue » à mes lecteurs… enfin, à mes lecteurs poilus !

Instantané – Le trac avant l’entrée en scène

À toi de jouer ! À toi de prendre les choses en main ! Je me laisse faire…

En d’autres circonstances, si j’étais un peu moins pétrifiée, je t’aurais répondu une connerie du tac au tac. J’aurais pu regretter de ne point être architecte, pour prendre en main l’habitat urbain… Mais depuis ce matin, rien ne se passe comme je me l’étais imaginé.

J’aurais aimé avoir plus d’assurance, réussir à te faire croire que pour moi, tout ceci est sans conséquence, une aventure parmi toutes celles accumulées au long de ces dernières années, mais mon retard m’a trahie. Tu me connais trop bien pour ignorer ce qu’il signifie.

Tu as fait comme si tu ne remarquais pas mon calme inhabituel, mon silence, mon embarras. Tu m’as tendu un verre d’eau. Je l’ai renversé. Sans un mot, regardant par la fenêtre pour que je ne remarque pas ton sourire, tu l’as rempli à nouveau. J’ai été plus calme en le portant à ma bouche. J’ai tellement toussé quand j’ai avalé la première gorgée de travers que tu n’as pas pu retenir ton éclat de rire ! Tu t’en es excusé.

J’aurais voulu pleurer, au moins verser une petite larme, histoire de t’apitoyer, mais mon sens de la dérision m’a poussée à plaisanter sur l’ambiguïté de la situation. Nous avons ri ensemble. Je me détendais enfin !

Comment ai-je pu, dans l’ordre, casser une cigarette en la sortant de mon paquet, en prendre une seconde et l’allumer par le filtre ? Chevalier servant, tu m’en as offert une troisième et tu as tendu le briquet allumé.

Calme-toi, respire un bon coup… tout va bien se passer…

J’ai dû respirer trop fort, puisque je me suis brûlé ma frange et le bout de mon nez.

Tu veux qu’on remette ça à une autre fois ?

Non ! C’est ce matin ou jamais ! Après, je n’en aurais ni la force, ni le courage…

Je ne pensais pas que tu me demanderais de me déshabiller. J’avais tout prévu, sauf ça. Je pensais que ma tenue faisais partie de ton fantasme, de ce jeu que tu m’as proposé, mais là aussi, je m’étais trompée… J’ai retiré ma robe à la hâte, pensant te trouver nu quand je me retournerai, mais tu t’es contenté d’ôter ta chemise, de t’asseoir dans un fauteuil.

À toi de jouer ! À toi de prendre les choses en main ! Je me laisse faire…

DNyyhpkW0AAP9D3Ma main tremble un peu, mais ton regard planté dans le mien m’apporte l’assurance dont j’ai tant besoin. J’effleure ta peau, la découvre enfin. Depuis combien d’années nous connaissons-nous ? Je ne savais pas qu’elle serait si agréable sous mes mains… Je m’agenouille et avant même de te goûter, je sais que je me régalerai. Ton odeur me fait oublier ce trac qui aurait pu rendre ce souvenir pitoyable.

Tu voudrais serrer tes doigts sur mes cheveux, mais tu ne dois pas mettre du désordre dans ma coiffure savante. As-tu bien fait allusion à une fois prochaine ? Toute concentrée sur mon plaisir, je t’en ai presque oublié, mais il m’a semblé t’entendre prononcer ces mots.

Je n’aurais pas dû retenir ton plaisir, j’ai voulu prendre mon temps, mais le temps est ingrat, il a filé à la vitesse de l’éclair. Je dois me rhabiller, sortir de ta chambre, rejoindre la mienne et quand je descendrai le grand escalier, quand tous les invités applaudiront mon entrée en scène, tu seras aux côtés de ton meilleur ami, feras semblant d’envier sa chance de m’avoir rencontrée et tu seras encore à ses côtés quand le maire fera de moi son épouse.

Quoi qu’il en soit, en ouvrant la porte de ta chambre, je n’ai qu’une certitude, celle d’avoir réussi à chasser ce trac qui me dévorait.

 

Une pensée particulière à celles dont je fus la consœur…