Le cahier de Bonne-Maman – « Je ne saurais vous plaindre de n’avoir point de beurre en Provence, puisque vous avez de l’huile admirable »

Nous nous étions enfin résolus à sortir de la petite maison et nous admirions la mer en contrebas, depuis le promontoire où nous avait emmenés Toine.

—  Il aura fallu que je vienne ici, avec vous, pour réaliser à quel point tout ceci m’avait manqué… la mer faussement calme, caressée par le vent chargé de parfums… les pierres, la garrigue… la lumière… et ce vent… ce vent piquant comme la vie, apaisant comme la confiance…

Se tournant vers moi, il me demanda

—  Et toi, blonde Rosalie ? Ta Normandie ne te manque pas ? Si tu fermes les yeux et que tu penses à ton pays, qu’est-ce qui te manque le plus ?

Debout, face à ce paysage sauvage, rugueux, à cette mer docile et calme, dans les bras de Pierrot qui regardait au loin, par-dessus ma tête, je fermai les yeux et répondis

—  L’odeur des pommes qui sont tombées des arbres et qu’on ramasse sur l’herbe épaisse, humide… l’odeur des pommes qu’on épluche… les vaches grasses, leur odeur, le bruit des troupeaux… la mer vivante qui s’enfuit au loin, mais qui revient toujours… nos poissons… l’odeur, la texture de la crème fraîche, de nos bons fromages… la lumière du petit matin inondant l’orée de la forêt près de notre pâture… le trèfle en fleurs… les romulées… ces autres fleurs dont le nom m’échappe… le vent iodé qui cingle, qui fait couler les yeux, qui pique les mains…

J’inspirai de toutes mes forces et j’eus l’impression d’y être

—  … et le beurre !

Nathalie avait interrompu mon évocation en éclatant de rire. Elle ne comprenait pas que je puisse me régaler de la viande cuite dans du beurre fondu. Elle tordait encore le nez en évoquant ce qu’elle qualifiait de vice.

—  Dire qu’elle ne connaissait pas les olives avant que je lui en fasse goûter et que l’huile lui donnait des hauts de cœur !

Toine eut un hoquet de surprise.

—  Pourtant… tu avais l’air d’apprécier la cuisine niçoise… Je me trompe ?

Gênée, je fixais le ciel à la recherche d’un nuage auquel accrocher mon regard, Nathalie s’intéressait plus que de raison à un petit caillou à ses pieds.

—  Ho ! Que signifient ces regards fuyants, ces sourires coupables et ces joues rougies ?

Pierrot et Toine nous pressaient de questions dont ils connaissaient la réponse, mais étaient excités à l’idée de l’entendre de nos bouches.

—  Vas-y, toi… dis leur !

—  Non ! C’est à toi de leur dire !

—  Non ! C’était ton idée… alors…

—  C’était TON idée, ma chère !

—  Non, c’était la tienne !

En réalité, c’était la nôtre, pour le moins, nous ne savions plus très bien qui l’avait eue en premier. Pierrot et Toine usèrent de toute une gamme de stratagèmes pour nous convaincre de raconter. Ils nous cajolaient, nous suppliaient, exigeaient, larmoyaient, nous cajolaient encore. Nathalie et moi jouissions de ce pouvoir que nous détenions, mais quand lassées de nous faire supplier, nous voulûmes leur expliquer, les mots nous manquèrent, ceux qui nous venaient à l’esprit ne rendaient pas grâce à ces moments sensuels et intimes.

—  Si vous aviez pu voir…

—  Il aurait fallu vous montrer…

Toine nous répondit de ne pas nous en faire, il achèterait de l’huile en chemin et nous leur montrerions dans la chambre.

—  Ah, mais non ! Dans la chambre, ce ne sera pas possible… non !

—  Nous le faisions sur la table… non !

—  Ça risquerait de gâter le plancher ou les draps !

Maintenant que nous mourrions d’envie de leur faire partager ce jeu, que l’idée nous excitait autant qu’elle les excitait, voilà qu’un obstacle se dressait devant nous ! Nous étions dépitées et il était hors de question de demander, comme nous l’avait suggéré Toine, à notre logeuse de nous laisser l’usage de sa cuisine.

Philosophe et déterminé, Toine nous affirma péremptoire

—  Quand un obstacle se dresse devant nous, il suffit de le contourner pour le surmonter ! Attendez-nous ici, nous revenons au plus vite !

Georges Marie Julien Girardot

Nous les regardâmes partir au pas de course et le temps de réaliser notre effronterie, avant même que nos joues, nos fronts aient perdu leur rougeur, nous les vîmes arriver, toujours au pas de course, tenant chacun une bonbonne d’huile. Nous les houspillâmes, leur reprochant d’en avoir apporté bien plus que nécessaire. « Vaut mieux ça que l’inverse ! ». Je ne pouvais qu’approuver mon Pierrot.

—  Maintenant, mon Toinou, il faut que tu nous trouves un lieu à l’abri des regards indiscrets…

La voix mutine de Nathalie, son sourire plein de sous-entendus, son regard enjôleur, attisèrent le désir de Toine, qui ne cherchait pas à dissimuler la bosse dans son pantalon, bien au contraire ! Les rochers, les buissons faisaient un petit nid, comme un écrin naturel. Nous nous dévêtîmes comme si être nues en pleine nature était la chose la plus normale du monde, comme si l’on ne nous avait jamais inculqué la détestation de nos corps, du plaisir. Nous dansions, lascives, au rythme d’une musique imaginaire. Sous prétexte de ne pas prendre le risque de tacher leurs habits, nous exigeâmes que Pierrot et Toine se missent nus également. Un peu rétifs à l’idée, il nous fallut user de mille ruses et arguments pour les convaincre.

Quand ils furent dévêtus, Nathalie s’adossa à un rocher, versa de l’huile dans sa main en coupe et, dans un geste d’une grâce absolue, fit couler l’huile de sa main sur sa poitrine. La nature avait fait silence, pour ne pas troubler cet instant. Nous retenions notre souffle devant tant de beauté. Enfin, comme je l’avais fait tant de fois, je m’approchai d’elle, mes mains caressèrent ses jolis seins et je la tétai. Nous entendions le désir proche de la folie dans la respiration saccadée de Pierrot et de Toine, dans leurs exclamations qui s’évanouissaient après la première syllabe.

J’exagérai un rictus de dégoût, qui ne demandait qu’à se muer en sourire de plaisir. Je versai dans la main de Nathalie bien plus d’huile qu’elle ne pouvait en contenir, quand sa main déborda, que l’huile se répandit sur son ventre, je la léchai. Pierrot et Toine étaient muets d’excitation, sidérés du spectacle du corps de Nathalie luisant de toute cette huile, ondulant sous les caresses de ma langue. Elle fit couler un peu d’huile sur sa toison, entre ses cuisses. Je dégustai mon amie sous le soleil, dans les parfums de la Provence, oubliant un instant la présence de nos comparses. J’écartai les lèvres de son sexe et versai un long filet d’huile, je reculai mon visage pour mieux apprécier le spectacle et, enfin conquise, la dévorai tendrement, jusqu’à ce que ses cuisses se contractent autour de mon visage à m’en broyer les os du crâne.

Quand elle jouit, son cri dut s’entendre jusqu’en Italie.

Redescendue sur Terre, je regardai Pierrot et Toine.

—  Et c’est ainsi que j’ai appris à aimer l’huile d’olive !

Ils semblaient vouloir retenir leurs viscères, tant ils tenaient leurs bras croisés serrés contre leur ventre. En leur souriant, nous leur demandâmes s’ils souhaitaient nous goûter ainsi l’une après l’autre « pour savoir si nos goûts intimes sont différents »

Ils ne se firent pas prier « Laisse-moi admirer ta peau laiteuse étinceler au soleil… » Pierrot étalait l’huile que je faisais couler sur mon corps, de la même façon que Nathalie l’avait fait plus tôt. Je regardais ses mains viriles, à la peau brune, aux veines saillantes, aller et venir sur mon corps. Le contraste était saisissant, mais nos peaux se rejoignaient dans le scintillement.

Je regardais ses mains et ma respiration devenait irrégulière, tantôt légère, puis, dans un crescendo, de plus en plus ample, profonde. Je regardais ses mains avec la folle envie qu’elles me possèdent.

Il fallut que j’entende une remarque de Nathalie pour réaliser que je criais, Toine précisa « comme le chant d’un oiseau lors d’une parade amoureuse ».

La bouche de Pierrot faillit me faire mourir de plaisir lorsqu’il dégusta mon sexe offert . Quand je le libérai de l’étau de mes cuisses, comme nous le leur avions demandé, il goûta Nathalie qui avait joui de son Toine.

Le regard de Toine avait ces reflets, comme des éclairs de folie, quand il s’approcha de moi. Il fit couler de l’huile sur mes seins, se dit fasciné de la trouver si ambrée tant ma peau était laiteuse. Il guidait cet onguent vers ma toison, lissant mes poils entre ses doigts, plus longs, plus nerveux, moins trapus que ceux de Pierrot.

J’entendais Nathalie le supplier de la prendre enfin, de ne pas la faire languir plus longtemps de désir, il se plaignait « mais… je t’ai à peine goûtée… »

Toine avait oint mon corps et je bougeais devant lui comme il me le demandait. Il voulait voir « chaque parcelle de ta peau briller, étinceler comme une pierre précieuse sous le soleil niçois »

Après s’être « régalé les yeux », il s’assit et me fit venir contre lui, le nez fiché dans mes poils, il écarta les lèvres de mon sexe, sortit sa langue et me demanda de me frotter, de danser sur elle. Mon bassin bougeait comme il n’avait jamais bougé jusqu’à présent. Dans un éclair de lucidité, je pris conscience de la situation : moi, la brave petite, la timide Rosalie, j’ondulais totalement nue, en pleine nature, au milieu de la journée, le sexe sur la bouche d’un homme qui n’était ni mon mari, ni mon promis, mais celui de ma meilleure amie dont le corps luisant chevauchait celui de mon futur. Mon cri transperça les montagnes pour aller se perdre au-delà de la frontière.

Après tant de caresses, tant d’étreintes, le corps de Toine était luisant, appétissant. Je le goûtais, réalisant à quel point j’aimerai pour toujours le goût de l’huile d’olive, comme sa saveur resterait à tout jamais liée au souvenir de cette après-midi.

Nos yeux se dévoraient de plaisir, de désir. Sans avoir à nous le dire, nous nous étions compris. Il s’allongea sur le sol, je lui versai une rasade d’huile sur les doigts, manquant de laisser choir la bonbonne, tant mes mains étaient glissantes. Il me caressa longuement les fesses et quand son index et son majeur purent aller et venir aisément en moi, je m’accroupis lentement sur lui et nous fîmes l’amour ainsi, sereinement, sans craindre qu’il me mette enceinte.

À nos côtés, Pierrot et Nathalie, repus de plaisir, ne songeaient même pas à épousseter la terre, les brindilles collées à leur peau. J’aimais leur sourire auquel je m’accrochai quand je sentis jaillir la jouissance de Toine dans mon derrière.

Nous essuyâmes tant bien que mal l’huile sur nos corps, il ne fallait pas prendre le risque de salir nos vêtements. Le temps de récupérer nos affaires, de dire au revoir à notre logeuse, nous reprenions le train et rentrions, joyeux et triomphants, au village où notre nouvelle vie nous attendait.

Comme l’écrivait Baudelaire, « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, des divans profonds comme des tombeaux »

Le cahier de Bonne-Maman – La liberté est au-dessus de toutes les richesses

Quand je me réveillai, le matin de notre première nuit, nous n’étions que deux dans le lit. Pierrot et Toine avaient eu du mal à s’endormir et, à plusieurs reprises, s’étaient agités dans leur sommeil, sursautant, marmonnant, criant, nous avions essayé de les rassurer du mieux que nous le pouvions, mais ce ne fut pas facile. Ils revivaient des horreurs dont nous n’avions pas idée. Et puis, les lits étaient trop moelleux après tant d’années d’inconfort.

Nathalie dormait profondément. J’avais la bouche sèche et l’envie d’admirer la ville se réveiller avec le soleil. Je descendis du lit, enjambant Pierrot qui dormait recroquevillé par terre. La porte communicante était restée ouverte, j’allai dans l’autre chambre pour enfiler ma robe et me servir un grand verre d’eau que je comptais boire en regardant Nice par la fenêtre.

Quand j’entrai dans la chambre, j’y trouvai Toine, une bouteille de vin à la main, une autre, vide avait roulé au sol et reposait entre ses pieds. Il n’était pas 7 heures du matin. Il eut un sourire fanfaron que trahissait le désespoir de son regard. « Voilà ce que j’ai rapporté du front, cauchemars, insomnie et alcoolisme ! »

Je m’assis à côté de lui et lui proposai « Si tu me promets de ne plus boire avant midi, je t’écouterai autant que tu en éprouveras le besoin, jusqu’à ce que tes cauchemars deviennent supportables » Il aurait pu me dire que ses souvenirs étaient bien trop horribles pour que j’en supporte le récit, mais il fut tellement surpris de ma proposition qu’il n’y pensa pas.

Il posa sa tête sur mes cuisses, se recroquevilla et commença à me raconter ce qui lui interdisait d’être heureux d’en être revenu, de croire à la beauté de la vie, ce qui l’empêchait de trouver le sommeil. Je lui caressais la joue, les paupières. Comment une telle boucherie avait pu être possible ? Il voulut m’en donner son explication, mais il m’avait parlé pendant plus de deux heures et s’endormit au milieu d’une phrase.

Quand Pierrot et Nathalie passèrent la tête par la porte, ils furent étonnés de nous trouver là, Toine endormi sur mes cuisses et moi le visage inondé de larmes. En voyant les bouteilles par terre, Pierrot comprit.

Je ne sais plus comment la décision fut prise, ni même qui en a eu l’idée, mais nous décidâmes que Toine me raconterait ses cauchemars et que Pierrot ferait de même avec Nathalie. Il nous fallut plusieurs années de confidences pour rendre leurs cicatrices moins douloureuses, mais dès le mois suivant, ils purent à nouveau dormir dans un lit sans craindre ces horribles visions qui les hantaient dans leur sommeil.

Dès ce séjour à Nice, ils prirent l’habitude de ne pas boire en dehors des repas. Beaucoup d’anciens combattants ont sombré dans l’alcoolisme. Fléau auquel Pierrot et Toine échappèrent grâce à notre instinct et à l’amour qui nous unissait les uns aux autres. Nathalie et moi avons toujours été fières d’avoir épaulé nos hommes et nous leur avons toujours été reconnaissantes de la confiance qu’ils nous ont accordée, alors que nous n’étions que deux gamines, sans aucune expérience en ce domaine.

Quand il se réveilla, Toine m’affirma que dormir contre mon pubis « blond comme les blés » l’avait préservé des cauchemars. Il sursauta en entendant l’éclat de rire de Pierrot et de Nathalie. Il voulu s’expliquer, s’excuser, mais elle lui répondit « Comment crois-tu que j’ai réussi à dormir quand je savais que tu risquais ta vie à tout moment ? » Je me réfugiai dans les bras de mon Pierrot, minaudant à l’excès, me plaignant de ma condition de pauvre Normande au pays des cigales. Ça vous paraîtra étrange, mais en ces années qui suivirent la fin de la guerre et à chaque fois où nous fûmes confrontés à la douleur, à la tragédie, notre capacité à en rire nous a permis de les surmonter.

La matinée touchait à sa fin, nous avions dévoré mes provisions. Avant de sortir déjeuner, Toine s’adressa en italien à notre logeuse. Il lui avait posé une question, mais elle semblait le tancer plus que d’y répondre. Elle désigna un cadre enrubanné de crêpe noir. Leur discussion s’animait, Pierrot paraissait en comprendre une partie, mais Nathalie et moi étions complètement perdues.

Toine et Pierrot remontèrent dans notre chambre et en redescendirent habillés des vêtements qu’ils portaient lors de leur mobilisation, mais qui n’étaient plus tout à fait à leur taille, ils avaient beaucoup maigri sur le front. Notre logeuse parut satisfaite et nous fit remarquer, dans un français teinté d’un fort accent italien, qu’à cette heure avancée, nous ne trouverions aucun restaurant ouvert, mais elle nous offrait de manger ce qu’elle avait cuisiné. Pierrot et Toine se frottèrent les mains et nous nous mîmes à table.

Elle avait déjà déjeuné, mais « par principe » elle partagea notre repas, picorant plus que mangeant. C’est lors de ce repas que Nathalie et moi apprîmes que Toine la connaissait de longue date, quand il apprenait le métier d’imprimeur, il logeait chez elle et son mari, qu’il avait été ami avec son fils, mort à la guerre en Albanie, mais ce qui nous fit ouvrir des yeux grands comme des soucoupes et nous effraya un peu, qu’ils partageaient l’idéal anarchiste.

Toine nous expliqua brièvement ce qu’était réellement l’anarchisme et je compris qu’au plus profond de mon être, c’était ma conception de la vie. Jusqu’à ce jour, je pensais que les anarchistes étaient des sauvages assoiffés de sang et j’appris qu’il n’en était rien. Je regardais cette vieille femme et je l’admirais de pouvoir parler de politique « comme un homme », de la simplicité avec laquelle elle démontait les arguments qui avaient constitué le fondement de mon éducation. Elle avait toute sa place dans la société et la revendiquait. Son idéal était empreint de liberté et il me convenait bien.

Quand elle nous affirma qu’on pouvait refuser le rôle que la société nous imposait, je lui fis remarquer que nous portions les enfants et qu’à moins de renoncer au plaisir charnel, les grossesses ne pouvaient que rythmer nos vies de femmes. Elle éclata de rire et dit quelque chose en italien qui fit rougir Toine.

Qu’a-t-elle répondu ?

Que le seul enfant qu’elle ait eu avait été conçu parce qu’elle et son mari l’avait bien voulu, mais pour autant, ils ne se sont jamais privés…

Qu’a-t-elle répondu réellement ? Si ça avait été sa réponse, tu n’aurais pas rougi, Toine !

Notre logeuse tança une fois encore Toine et dans un mauvais français nous expliqua « un homme et une femme peuvent prendre du plaisir autrement que mettendo il membro nella vagina », que ces pratiques étaient sans risque de grossesse et que nous n’aurions pas à en rougir. Je regardai Nathalie, sidérée de cette évidence et du naturel avec lequel cette vieille bonne femme, à l’allure si austère l’avait énoncée.

Le plaisir se prend où et quand on désire le prendre, il n’y a aucune contrepartie à payer ! Croire que pour chaque instant de bonheur, on doit accepter le malheur, c’est de la superstition et je ne suis pas superstitieuse !

Elle mit une claque amusée sur le dessus du crâne de Toine quand il ajouta « Parce que ça porte malheur ! ». Nous achevâmes le repas en lui posant toutes les questions qui nous traversaient l’esprit, elle y répondait tantôt en français, tantôt en italien.

J’étais un peu grise du vin que nous avions bu à table, Nathalie aussi, nous fîmes quelques pas dans les ruelles du quartier, avant d’admettre que nous nous moquions éperdument de visiter Nice, d’aller jusqu’à la mer, que ce que nous voulions par-dessus tout, c’était nous retrouver tous les quatre dans la chambre et jouir, jouir à n’en plus finir de nos corps, de la lumière, de la vie.

Et mettre en pratique ce que vous venez d’apprendre en théorie ?

Pierrot et Toine avaient voulu nous faire rougir en nous posant cette question, mais ils en furent pour leurs frais quand nous leur répondîmes

Et mettre en pratique ce que nous venons d’apprendre en théorie !

Quand nous entrâmes dans la plus grande des deux chambres, nos habits semblaient nous brûler la peau. Nous les ôtâmes avec hâte.

Pierrot me couvrait de caresses, auxquelles je répondais par des baisers. Mon corps semblait renaître à la vie sous ses mains. J’entendais Nathalie roucouler, je savais ce que signifiaient ces petits trémolos. J’aurais voulu dire au Toine comment faire pour qu’ils se transforment en chant d’amour, mais j’étais bien trop accaparée par mon plaisir, par le plaisir que nous prenions Pierrot et moi.

Toine n’eut, en fait, pas besoin de mes conseils pour faire chanter Nathalie !

Comme cela s’était produit la veille, l’envie nous prit de faire l’amour tous les quatre ensemble.

J’aimais mon Pierrot par-dessus tout, de la même façon, j’aimais Nathalie, mais un sentiment sournois, indicible m’interdisait de m’avouer que j’aimais tout autant Toine. La culpabilité, la crainte de trahir Pierrot et la seule amie que je n’avais jamais eue, me paralysaient. Alors je résistais à la douceur des baisers, des caresses du Toine, je m’en échappais en riant comme une bécasse, pour, à chaque fois, me réfugier dans les bras de Pierrot.

Puis, je remarquai le regard de Nathalie, j’y lus le désir qu’elle avait de Pierrot, mais qu’elle redoutait d’y succomber tout à fait. Plus courageuse que moi, elle se demanda à voix haute si elle pouvait s’abandonner de tout son corps, de toute son âme au plaisir avec Pierrot, sans pour autant trahir l’amour qu’elle portait à Toine et celui qu’elle me portait.

Il s’avéra que nous étions tous les quatre plongés dans le même dilemme, que nous résolûmes en nous laissant guider par notre désir. C’est ainsi que je partageai, de temps à autre, la vie de Toine et que Nathalie fit de même avec Pierrot. Il nous est aussi arrivé de vivre toutes les deux avec l’un ou avec l’autre, mais le plus souvent, ce que nous aimions par-dessus tout, c’était être tous les quatre, nous laissant guider par cette soif inextinguible de plaisir.

Cette après-midi là, je goûtais au bonheur d’être une œuvre d’art. Toine glissait ses doigts dans ma blonde toison, comme s’il voulait la peigner, et s’émerveillait de sa douceur. Quant à moi, je régalais tous mes sens au contact de son corps, de son sexe aussi.

J’en aimais la vue, j’en aimais le toucher, j’en aimais l’odeur, j’en aimais le goût, j’en aimais la mélodie toute en souffle et en gémissements qui s’échappait de la bouche du Toine quand je le caressais, quand je l’embrassais, quand je le léchais. Je composais la mélodie de notre plaisir et m’enivrais de l’aisance avec laquelle elle naissait.

Je succombai tout à fait quand, voyant le plaisir que prenaient Pierrot et Nathalie, nous fîmes l’amour sans nous poser plus de question. Libérés de toutes ces tensions, nous pûmes enfin nous aimer de la façon qui nous convenait le mieux, c’est-à-dire en nous amusant.

Je chevauchais Pierrot qui faisait minette à Nathalie, Nathalie qui me tétait un sein, puis l’autre. Toine me caressait tantôt les seins, tantôt mon clitoris. Quand ses caresses me faisaient trop frémir, que j’ondulais, que je criais un peu trop fort à mon goût et que j’essayais d’échapper à cette vague qui montait en moi, il m’enjoignait « Laisse-toi aller, Bouton d’Or ! » et dans un même mouvement, m’arrachait au corps de Pierrot, m’empalait sur son sexe dur et vibrant de désir.

Alors, cette ronde prenait une autre forme. Nathalie empalée sur Pierrot. Moi, à quatre pattes, le sexe de Toine au plus profond du mien, Toine qui embrassait Nathalie, mes mains qui caressaient ses jolis seins. Jusqu’à l’envie d’une autre figure, d’une autre combinaison.

Nous oubliâmes de dîner, ce soir-là, tant nous étions repus d’amour. Nous nous endormîmes à même le sol, à demi sur le plancher, à demi sur le vieux tapis un peu élimé.

Quand Toine s’agitait dans son sommeil, avant que ses cris ne le réveillent, je prenais sa main et la posais sur ma toison, ses doigts s’agrippaient à mes poils et sa respiration s’apaisait.

Quand Pierrot s’agitait, hanté par ses cauchemars, Nathalie prenait sa main et la posait sur ses seins.

Notre victoire fut cette première nuit sans cris d’horreur, sans réveil en sursaut, même s’il nous fallut encore de longs mois avant qu’elles ne deviennent la règle.

Au petit matin, alors qu’ils dormaient encore, Nathalie me raconta le plaisir solitaire qu’elle avait pris quand Pierrot lui caressait les seins.

Tu crois que c’est mal ?

Pourquoi donc le serait-ce ? Qui te dit que ce n’est pas ton plaisir qui lui a permis de chasser ses cauchemars ?

Nous nous embrassâmes, nous recouchâmes dans le lit, Pierrot et Toine nous rejoignirent à leur réveil, s’émerveillant de nous regarder ainsi enlacées dans le sommeil.

Comme l’écrivait Madame de Sévigné « Je ne saurais vous plaindre de n’avoir point de beurre en Provence, puisque vous avez de l’huile admirable »

Dessin d’Alexander Szekely

Les souvenirs de Tatie Monique – Épilogue

Au mois de mai, Marie-Claire, ma sœur, ta grand-mère, m’a téléphoné pour me demander de t’accueillir pendant les vacances d’été. À son ton, j’ai compris que tu avais sans doute fait une grosse bêtise et que la sanction était de te priver de tes amis et de t’enterrer dans ce qu’elle a toujours vu comme un trou perdu.

Quand nous sommes allés te chercher à la gare, Tonton Christian et moi avons remarqué ton air revêche, la rage que tu contenais et qui bouillait en toi.

J’aurais voulu avoir la patience, la tendresse de ma Bonne-Maman, de la Nathalie, seulement, la vie a été trop généreuse, trop clémente avec moi pour que j’hérite de ce don.

Tonton m’a conseillé de ne pas te brusquer, de ne pas me laisser marcher sur les pieds non plus, mais de te laisser tranquille, comme si tu n’étais pas punie, comme si c’était le hasard qui te faisait passer cet été chez nous.

Je ne sais pas pourquoi tes parents t’ont privée de ton téléphone portable, pas plus que je ne connais la raison de cette punition. Mais, en imaginant ce que tu pouvais ressentir, j’ai décidé de te laisser la pleine jouissance de notre ligne téléphonique.

Petit à petit, tu as commencé à te détendre, à sourire, à apprécier la douceur des étés provençaux… nous en étions heureux, sincèrement heureux.

Une première sonnette d’alarme a retenti, quand au téléphone nous t’avons entendue évoquer une crique. Nous ne voulions pas t’espionner, mais ta voix joyeuse retentissait dans notre petite maison. Nous n’avons pas voulu y prêter une trop grande attention, mais le lendemain soir, alors que nous rentrions de chez Alain et Catherine, nous avons entendu le petit lit grincer d’une façon que nous ne connaissions que trop bien, tonton Christian venait de me faire remarquer les deux scooters appuyés sur le muret de la maison vide du voisin. Alors, nous avons joué aux idiots, sommes ressortis pour entrer à nouveau, mais en faisant un boucan de tous les diables.

Tonton a fait semblant de lire le journal, je crois que c’est ainsi qu’il s’imagine un grand-père « normal » : assis dans un gros fauteuil confortable, en train de lire le journal… je sais bien que nous sommes pour toi de vieux croûtons, mais si tu savais comme il me fait rire quand il joue un rôle qui ne lui convient pas !

Comme Bonne-Maman l’avait fait, il y a plus de 40 ans, j’ai pris les premiers légumes qui me tombaient sous la main et j’ai fait semblant de les éplucher. Nous avons souri en entendant le remue-ménage dans ta chambre, les persiennes qu’on ouvre précipitamment, ces « au revoir » ces « à bientôt ! » chuchotés à la fenêtre. Tu es venue nous rejoindre, un sourire illuminait ton visage et ton regard était trop clair, trop lumineux pour qu’on puisse ignorer la raison de ta bonne humeur. La fenêtre était ouverte, comment aurions-nous pu ne pas entendre la pétarade des scooters qui démarraient à toute vitesse ?

Ce soir-là, tu te rappelles certainement que nous sommes ressortis, te laissant seule la nuit entière, nous avons retrouvé quelques amis et nous avons baisé, bon dieu ! Nous avons baisé comme lorsque j’avais vingt ans, en pensant à toi et à tous ces plaisirs que tu vas découvrir.

Je sais bien que tu n’as que 16 ans, mais c’était justement l’âge de Rosalie quand elle a connu son Pierrot. Tonton m’a fait remarquer que le phénomène semblait sauter une génération.

 

Les murs de cette maison, ma petite, sont imprégnés de toutes ces heures d’amour qu’elle a inspirées. (Photo : Qeta Gvinepadze)

Dès le lendemain, encore toute étourdie de cette nuit, un peu courbaturée aussi, j’ai acheté ce cahier et j’ai commencé à en noircir les pages, maintenant qu’il ne reste plus que quelques feuillets, je t’écris cette lettre.

Je l’oublierai sur la table, si je ne me trompe pas, si tu es bien celle que j’ai cru deviner, la curiosité te fera ouvrir ce cahier, et celui écrit par Bonne-Maman.

Si tu les lis, tu comprendras pourquoi nous n’avons pas eu d’enfant et, si tu le souhaites, nous te léguerons cette maison à l’unique condition que tu la maintiennes vivante, et pour qu’elle puisse rester en vie, elle a besoin qu’on y fasse l’amour souvent, dans la joie et sans aucun complexe.

Je te serre fort sur mon cœur, ma toute petite et sache qu’ici, tu auras toujours des alliés.

Tatie Monique

Petite précision : Nous te léguerons la maison, mais le plus tard possible !

Regarde la vie avec fierté, droit dans les yeux, ne regrette jamais tes choix, ni tes erreurs, la vie est bien trop courte pour perdre du temps à se sentir coupable de ne pas entrer dans la norme. Comme l’écrivait Léo Ferré « N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres ».

Tonton Christian

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