Daniel, ou la conspiration des chimères – Épisode final

Daniel aimait demeurer dans un demi-sommeil, ses sens exacerbés lui permettaient de percevoir l’odeur d’Yvette, cette odeur si particulière, quand le parfum a été totalement absorbé par la peau, dévoilant enfin les secrets de l’intimité la plus profonde. Il entendait son joli rire s’évaporer pour laisser place à la musique des petites bulles de salive qui éclatent sur les dents dans un crépitement suave et sensuel. Enfin, le souffle d’Yvette sur sa nuque. « Vas-tu enfin te réveiller, mon nigaud, ou préfères-tu attendre que j’en aie fini avec ce que je sens sous mes doigts ? »

Daniel ne voulait surtout pas se réveiller quand Yvette lui posait la question. Il se laissait aller à ses caresses qui le portaient à l’orée du plaisir, mais jamais elle ne le faisait jouir. À chaque fois, avant de se volatiliser dans la réalité, elle lui susurrait à l’oreille « Que dirait mon Léon ? C’est que je suis une femme mariée et respectable, moi, monsieur mon nigaud ! » En même temps qu’Yvette, son rire s’évanouissait au loin.

Béatrice lui reprochait de tacher les draps avec ses cartes de France ce que l’on pardonne à un adolescent, mais que l’on juge inexcusables de la part d’un homme de son âge. Après avoir été excité par la joyeuse Yvette, il lui aurait paru indécent de culbuter son épouse. Il ne voulait pas se montrer indigne, alors, oui, il se branlait en imaginant les trésors de plaisirs qu’ils prendraient tous les deux, si Yvette voulait y consentir.

Léon se mettait parfois de la partie, Daniel l’entendait bougonner en s’extasiant du greffier trempé de son épouse quand elle branlait l’autre crétin endormi. Daniel savait quand il la baisait dans son dos, Yvette en sandwich entre son Léon et son charmant nigaud.

Il lui était arrivé une fois, une fois seulement, de sourire en pensant « Avec Sado, l’avantage c’est que mon supplice sera de courte durée ». Mal lui en avait pris. Il avait entendu Yvette grogner un « Oh non, tu ne peux pas faire ça ! » en pouffant, tandis que la grosse main de Sadorski avait remplacé les doigts délicats d’Yvette autour de sa verge. « Ça t’amuse tant que ça ? C’est ça que tu cherches ? Méfie-toi, mon bonhomme, j’irai jusqu’au bout et tu expliqueras à ta bonne femme pourquoi et comment tu lui as juté dessus sans te servir de tes mains ! »

Cette menace l’avait propulsé hors du sommeil. Il s’était réveillé en sursaut, comme un presque noyé remonte à la surface pour reprendre sa respiration à la limite de la douleur. L’expérience lui avait servi de leçon. Quand Léon avait envie de rejoindre Yvette pour la culbuter, Daniel le laissait faire et s’abstenait de toute pensée narquoise.

Un matin, il lui sembla que le couple Sadorski lui avait tenu compagnie toute la nuit. Il souriait enivré par l’odeur des cheveux d’Yvette quand il avait senti Béatrice se tourner vers lui. Le souffle de son épouse dans son cou, remontant jusqu’au lobe de son oreille, vers sa joue était porteur d’une étreinte prometteuse. « Tu as repris la cigarette ? Tu empestes le tabac ! » Douche écossaise et matinale. En se levant, il avait entendu le ricanement sardonique de cette ordure de Léon.

Un autre jour, ce fut un tube de rouge à lèvres qui s’échappa de sa poche alors qu’il en extirpait les clés de sa maison. Béatrice, qui s’est toujours montrée d’une jalousie maladive, l’avait ramassé. Interloquée, elle l’avait observé sous toutes les coutures, l’avait ouvert, en avait fait pivoter la base. Le bâtonnet assez usé, une fois à l’air libre, s’était livré au regard inquisiteur de Béatrice. « Où as-tu déniché cette vieillerie ? » Daniel, muet de stupeur était incapable de deviner s’il devait y voir une facétie de la charmante Yvette ou une vacherie de l’immonde Sado.

Une autre fois, Daniel faillit rater son avion. Il avait perdu un temps infini à chercher son portefeuille. Il avait fini par le retrouver sur sa pile de livres en attente de lecture, alors que son portefeuille ne quitte pas la poche intérieure de sa veste et que celle-ci ne franchit jamais le seuil de son cabinet de lecture. En l’ouvrant, pour vérifier que rien ne manquait, il avait encore une fois senti l’odeur désagréable du tabac brun refroidi.

De telles bizarreries se sont multipliées ces derniers temps, jamais les mêmes, toujours surprenantes. Personne ne pourra jamais les expliquer, mais est-ce si important ? Tout ce que l’on peut en conclure c’est que depuis que Daniel a découvert les aventures de Léon Sadorski, sa vie a pris un étrange tournant.

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